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mercredi 15 décembre 2021

Quand les artistes tentaient de préserver le patrimoine musical afghan du silence imposé par les talibans.

Malgré le retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan en 1979, la guerre se poursuit dans le pays. Les seigneurs de guerre moudjahidines s'affrontent sans répit, semant le chaos et la misère dans leur sillage. Les talibans font leur entrée en scène en 1994 en se soulevant contre les chefs de guerre. Avec le soutien du Pakistan et d'une partie de la population, fatiguée des conflits incessants, ils s’emparent de la région de Kandahar, avant de conquérir Kaboul en septembre 1996. Un nouveau régime politique, l'Émirat islamique d’Afghanistan, dirigé par le mollah Omar, voit alors le jour.

Le mouvement fondamentaliste des talibans apparaît au cours de la guerre contre l'Union soviétique dans les écoles coraniques (madrasas) du Sud de l'Afghanistan, installés de part et d’autre de la frontière pakistanaise. Les jeunes étudiants prônent une lecture littérale du Coran et l’application rigoriste de la charia (loi islamique) à l’ensemble de la vie sociale. Avec la prise de pouvoir en 1996, une terrible vague de répression s'abat sur le pays. Sous couvert de religion, les islamistes multiplient les interdictions. Les femmes ne peuvent plus travailler et doivent porter le voile de la tête aux pieds. Il leur est désormais interdit de se montrer en public ou de sortir de chez elles sans chaperon. Les talibans traquent tout comportement qu'ils jugent indécent. Plus question de rire, de se tenir la main ou de s’embrasser en public. Les universités, les librairies, les lieux de culture de façon générale, ferment leurs portes. Seules les madrasas dispensent encore un enseignement. La peur et l'arbitraire tiennent lieu de mode de gouvernement. Dans les rues de Kaboul, les talibans frappent, arrêtent tous ceux qui ne se conforment pas à leurs injonctions ou renâclent à marcher au pas. Les stades, devenus inutiles, se transforment en centres d'exécutions publiques. Le nouveau pouvoir piétine les libertés fondamentales, en premier lieu celles d'expression et de conscience.   

Shamsia Hassani, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Les fondamentalistes vouent une haine particulière à la danse et à la musique, au motif qu'elles détourneraient de la pratique religieuse. Bien que le terme "musique" n'apparaisse pas dans le Coran, les talibans affirment qu'elle est interdite par Allah. Pour justifier la condamnation, certains s'appuient sur le verset 6 de la sourate 31, selon lequel, "tel homme ignorant se procure des discours futiles (lahw) pour égarer les autres hors du chemin de Dieu et prendre celui-ci en dérision. Voilà ceux qui subiront un châtiment ignominieux". (Traduction de Denise Masson, 1967). Pour certains exégètes, le terme "lahw" désignerait "la chanson", quand d'autres n'y voient qu'une allusion aux religions polythéistes. Les courants salafistes et wahhabites insistent sur cette interdiction, car selon eux la musique, en particulier instrumentale, empêche la méditation du Coran. Comme le message spirituel prime sur tout, seule la musique vocale est tolérée quand il s'agit du chant d'appel à la prière, de la cantillation du Coran ou de poèmes dévotionnels (hamd, nasheeds). (1) En 1996, les talibans s'empressent donc d'interdire formellement la musique, détruisant instruments de musique, radios, télévisions ou tout ce qui permet de diffuser des notes. Les bandes des cassettes sont déroulées puis pendues aux branches des arbres, les contrevenants sont battus. Pour se protéger, les musiciens s'empressent de cacher leurs instruments ou de les vendre. Ceux qui le peuvent s'exilent, tout en refusant que le patrimoine musical afghan soit englouti à jamais. Il est d'ailleurs grand temps de l'évoquer.

* Garder en vie un patrimoine étouffé par l'intolérance.

La musique savante de Kaboul est très apparentée à celle de l'Inde car au cours des années 1860, des musiciens indiens furent introduits à la cour du roi Amir Sher-Ali Khan. Ces artistes s'installèrent à Kharâbat, le quartier des tavernes où se retrouvaient poètes, danseurs et artistes. Bien avant l'apparition des talibans, l'essor de l'islam orthodoxe avait déjà marginalisé la place de la musique et de ses interprètes. Ainsi, les musiciens faisaient figure de parias et ne survivaient qu'en participant aux fêtes organisées par les familles fortunées. La création de Radio Kaboul au début des années 1940 changea la donne en permettant aux musiciens d'accéder à un début de reconnaissance sociale. (2) Une jeune génération d'artistes formés par les maîtres de Karâbat furent alors engagés pour intégrer les orchestres de la station. Une de ces formations réunissait les instruments traditionnels afghans et indiens tels le rubâb, le tanbur, le delrubâ, le dhol, le zerbaghali ou l'harmonium; une autre était une harmonie occidentale dont les musiciens venaient de l'armée. Les artistes embauchés par Radio Kaboul étaient originaires de toutes les provinces afghanes. La radio devint ainsi le conservatoire, ainsi que le creuset de la très grande richesse musicale du pays. Les enregistrements réalisés par Radio Kaboul des années 1950 aux années 1970 témoignent de la diversité de la créativité musicale afghane, à la croisée des mondes musicaux indiens et persans. 

* L'Ensemble Kaboul.

Avec l'arrivée des talibans au pouvoir, Radio Kaboul  ferme, contraignant à l'exil de nombreux musiciens. (3) Bien conscients du risque de disparition du riche patrimoine musical afghan, les artistes de la diaspora réagissent comme le prouve la création de l'Ensemble Kaboul, un groupe composé de musiciens formés en Afghanistan avant l'interdiction de la pratique musicale. Hossein Arman, le fondateur du groupe, revient sur la genèse du projet. «J'ai quitté le pays six mois après l'arrivée des Moudjahidines, quand Rabanni était président. La plus grande tragédie de ma vie a été la fermeture [du] lycée musical. Je suis le seul professeur survivant, les autres sont morts en exil ou sur place. (...) Mes meilleurs souvenirs sont ceux de la radio (...). Depuis que je suis arrivé en Europe, je me suis donné pour mission de sauvegarder la musique afghane, notamment en fondant l'Ensemble Kaboul avec mon fils Khaled, avec l'aide des Ateliers d'ethnomusicologie de Genève. Nous avons essayé de rassembler les musiciens afghans talentueux qui étaient dispersés dans différents pays occidentaux. Nous avons alors enregistré notre premier disque "Nastaran".» 


Pour son second album, l'Ensemble Kaboul a fait appel à Mahwash, une sommité de la musique afghane. Après avoir débuté comme secrétaire à Radio Kaboul, la jeune femme se fait repérer en tant que chanteuse en 1970. "Quand j'allais au Kharabat dans le ghetto des musiciens,  j'étais la seule et unique femme. C'était une honte de prendre des cours de chant. J'étais l'une des seules femmes à oser faire une telle offense à mes parents. Avec mon mari, nous sommes allés au Kharabat. Je suis allée chez le grand maître Ustad Sarahang. C'est avec lui que j'ai appris la musique classique." (source L) Jusqu'en 1976, "(...) ma voix était juste enregistrée et diffusée à la radio. Je ne voulais pas me montrer en public par crainte de la réaction de mes parents. Ma mère enseignait le Coran. Dans son esprit, chanter à la radio revenait à aller frayer avec des hommes ou autres situations scabreuses liées à l'imagerie de la modernité. Il a fallu une dizaine d'années à mes parents pour accepter d'écouter ce que je chantais, notamment la poésie mystique. Ils ont compris que je pouvais toucher les gens profondément par ces paroles chantées qui les rapprochent de l'amour divin." (source I p 121)

La chanteuse fut donc la première à s'attaquer au répertoire "classique" afghan, alors réservé aux hommes et à chanter les poètes soufis comme Rûmî ou Hafez. Sa superbe voix lui permet de remporter un immense succès et la reconnaissance de ses pairs, au point de recevoir à son tour le titre honorifique de « Ustad » (Maître). Femme et musicienne, Mahwash ne pouvait qu'horrifier les intégristes. Comme de nombreux artistes persécutés, la chanteuse dût s'exiler en 1992. "C'est à l'arrivée des moudjahidin, au moment de l'installation de Rabbani [en juin 1992], donc avant la prise de pouvoir par les talibans, que la musique a été interdite. Si j'ai quitté le pays, c'est parce qu'on m'a interdit la musique. Gulbuddin Hekmatiâr [un des principaux chefs de guerre moudjahidin devenu premier ministre en 1993] m'a envoyé une lettre disant en substance: «J'espère que tu as décidé d'arrêter définitivement la musique. Sinon, toi et ta famille serez sévèrement punis!» Pour assurer ma sécurité et celle de ma famille, j'ai préféré cesser de chanter. Puis je me suis résolu à quitter le pays, afin de conserver ma liberté et de pouvoir poursuivre ailleurs mon activité artistique. " (source I p122) En 2001, Mahwash répond à l'invitation de Hossein Arman et commence à se produire avec l'Ensemble Kaboul.


Devant tant de splendeurs, on comprend le désarroi des mélomanes, sevrés de mélodies par l'intolérance des fondamentalistes. Yasmina Kadra s'en fait l'écho dans un passage émouvant de ses "Hirondelles de Kaboul":

"Atiq tend la main. Nazish la saisit avec empressement, la garde longtemps. Sans lâcher prise, il jette un coup d’œil circulaire pour être sûr que la voie est libre, se racle la gorge et chevrote d'une voix presque inaudible tant l'émotion est forte:

- Est-ce que tu penses qu'on pourra entendre de la musique à Kaboul, un jour?

- Qui sait?

L'étreinte du vieillard s'accentue et son cou décharné se tend pour prolonger sa complainte: 

- J'ai envie d'entendre une chanson. Tu ne peux pas savoir combien j'en ai envie. Une chanson avec de la musique et une voix qui te secoue de la tête aux pieds. Est-ce que tu penses qu'on pourra , un jour ou un soir, allumer la radio et écouter se rallier les orchestres jusqu'à tomber dans les pommes?

- Dieu seul est omniscient.

Les yeux du vieillard, un instant embrouillés, se mettent à brasiller d'un éclat douloureux qui semble remonter du plus profond de son être. Il dit: 

- La musique est le véritable souffle de la vie. On mange pour ne pas mourir de faim. On chante pour s'entendre vivre. Tu comprends Atiq? (...)

- Quand j'étais enfant, il m'arrivait souvent de ne pas trouver quoi me mettre sous la dent. Ce n'était pas grave. Il me suffisait de m'asseoir sur une branche et de souffler dans ma flûte pour couvrir les crissements de mon ventre. Et quand je chantais, tu ne me croiras si tu veux, j'étais bien dans ma peau." (source A) (4)

Notes:

1. Le chiisme favorise la musique, notamment sous l'influence des confréries soufies. Pour ces dernières, la musique occupe une grande place dans les cérémonies aux cours desquelles la transe permet de se rapprocher de Dieu, comme en atteste par exemple le qawwalî, le qâl ou le sama.

2. Les gens pouvaient écouter la radio sur les hauts-parleurs des places publiques, ce qui fit sortir la musique des seuls salons de musique de l'élite.

3. C'est le cas d'Ustad Rahim Khushnawaz et Gêda Mohammad, tous deux originaires d'Harat, la grande ville de l'Ouest afghan. Le premier s'impose comme le grand maître du rubâb, le second comme un virtuose du dutâr. Le rûbab et le dutâr appartiennent à la famille des luths. Traditionnellement, ils sont sculptés dans un seul morceau de bois de mûrier. Le label Ocora Radio France enregistre le duo lors d'un concert donné en 1995 au théâtre de la Ville et écoutable ci-dessous. Avec l'interdiction de la musique, les deux artistes se réfugient en Iran, mais continuent à se produire sur scène, hors de leur pays natal.  


4. Avec la chute du régime taliban en 2001, la musique reprend ses droits en Afghanistan au cours des deux décennies suivantes. Le retour au pouvoir des sinistres barbus en août 2021 replonge le pays dans le silence. Les informations qui parviennent jusqu'à nous laissent augurer du pire. L'Institut National Afghan de Musique (ANIM), dont l'ambition est de "préserver les traditions musicales afghanes", a fermé et ses locaux ont été reconvertis en base d'une milice. (4) Fawad Andarabi, un chanteur folklorique, le 27 août 2021, a été assassiné par les talibans le 27 août 2021. 

Sources:

A. Yasmina Kadra: "Les hirondelles de Kaboul", Pocket, 2004, pp 66-67.

B. "La musique de l'Afghanistan, un véritable trésor menacé"

C. Des musiciens afghans témoignent: "Si je n'étais pas parti, ils m'auraient tué."

D. «En Afghanistan, les musiciens déjà condamnés au silence.» [France Inter]

E. Rouland Norbert, « Les talibans et le silence », La pensée de midi, 2002/3-1 (N° 9), p. 128-131.

F. "La culture afghane face aux talibans." [RTS]

G. Page Wikipédia consacrée à la "Musique islamique" 

H. "Quelle est la place de la musique dans l'Islam?" [France musique]

I. Bensignor François. "Ustad Mhawash : l'Afghane qui voulait chanter." In: Hommes et Migrations, n°1248, Mars-avril 2004. Femmes contre les violences. pp. 118-122 

J. Bensignor François. "Musique et musiciens d'Afghanistan." In: Hommes et Migrations, n°1236, Mars-avril 2002. Retours d'en France. pp. 105-110

K. L'Ensemble Kaboul en exil. 

L. Le livret du second disque de l'Ensemble Kaboul intitulé "Radio Kaboul. Hommage aux compositeurs afghans", sur lequel chante Mahwash.

mardi 2 novembre 2021

"Groupe sanguin" par Kino. Une chanson contre l'intervention soviétique en Afghanistan.

A Kaboul, le 27 avril 1978, un coup d'état sanglant conduit au pouvoir Nour Mohammed Taraki. Ce dernier inscrit l'Afghanistan dans l'orbite soviétique, imposant aussitôt une vaste réforme agraire, la nationalisation des grandes entreprises, l'athéisme d’État. Les mesures nouvelles, appliquées avec brutalité, suscitent de vives révoltes dans les provinces du pays. En réponse, le pouvoir réprime et arrête. Taraki est finalement renversé le 14 septembre 1979 par Hafizullah Amin, son premier ministre, qui souhaite prendre ses distances avec Moscou.

Sergey NovikovKirovsk, Murmansk Oblastserg-neo@bk.ru, CC BY 3.0
 Le Kremlin brandit aussitôt la menace d'une intervention armée. Dans l'esprit de Brejnev, l'opération ne durera que quelques semaines, le temps de permettre le maintien d'un gouvernement communiste dans ce pays frontalier. (1) Dans son esprit, il s'agit d'une simple opération de maintien de l'ordre, comme à Budapest en 1956 ou Prague en 1968. En vertu de la doctrine Brejnev, selon laquelle aucun pays qui a été communiste ne peut quitter l'orbite soviétique,  les deux premières divisions aéroportées de "l'opération Prague" (ou Chtorm 333) atterrissent à Kaboul le 27 décembre 1979. Les militaires soviétiques exécutent aussitôt le président autoproclamé et le remplace par un gouvernement docile, dirigé par Babrak Karmal. Trois jours plus tard, 20 000 hommes équipés d'armes lourdes s'emparent des principales villes afghanes. De janvier à avril 1980, le nombre de soldats soviétiques envoyés dans le pays ne cesse d'enfler, passant de 55 000 à 85 000 soldats. Si tout semble se passer comme prévu par l'état major de l'Armée rouge (2), Moscou n'a cependant pas prévu la détermination des combattants afghans. L'invasion soviétique provoque en effet un sursaut de patriotisme et un regain de religiosité dans la population. Les Soviétiques sont perçus comme un envahisseur athée qui tente d'imposer la mécréance sur une terre musulmane. Dès lors, les groupes de résistance afghans se font appeler moudjahidines. Contrairement aux envahisseurs, ces derniers connaissent le terrain, les routes escarpées, les vallées encaissées, les villages isolés. 

Si les Soviétiques disposent d'une armée moderne, leur contingent ne dépasse jamais les 100 000 soldats en Afghanistan. Ils ne représentent au départ qu'une force de soutien au pouvoir central de Kaboul, dont l'action se limite à la protection des grandes villes et axes routiers. L'objectif est d'arrêter la propagation de la résistance, d'asphyxier et contenir les rebelles dans des poches. A partir de 1983, la stratégie adoptée par l'Armée rouge change. Les soldats s'impliquent davantage sur le terrain, bombardant sans répit les positions adverses. L'ennemi, lui, se déplace à pied et tend des embuscades, menant une guérilla efficace, bientôt alimentée par les livraisons d'armes américaines et saoudiennes. Dans la logique de la guerre froide, le conflit afghan constitue en effet une opportunité que saisissent très vite les Américains. "Nous avons une occasion historique de fournir à l'URSS son Viêt-Nam", écrit Zbigniew Brzezinski dans une note adressée au président Carter. (3)  Dès lors, l'aide américaine ne fera qu'augmenter pour ceux que l'on présente comme les fers de lance contre la "barbarie communiste".  

 

Erwin Lux, CC BY-SA 3.0 "Mujahideen with two captured Soviet ZiS-2 field gun in Jaji of Paktia Province in Afghanistan." [1984]
Si les moudjahidines afghans ont un ennemi commun, ils ne sont pas unis pour autant. A l'image des nombreux clivages ethniques du pays, les combattants s'organisent en factions concurrentes. Une rivalité particulièrement vive oppose alors Ahmad Shah Massoud à Gulbuddin Hekmatyar. Le premier passe pour un modéré et jouit de la faveur des Occidentaux, quand le second fait figure d'islamiste radical. Les chefs de guerre se disputent les armes en provenance de l'étranger. Au fond, on ne se bat pas spécifiquement pour un territoire, mais pour son clan. Il n'existe pas, ou peu de coalition. Tadjiks, Hasaras, Pachtounes, Turkmènes, Baloutches, chacun mène ses batailles. Le seul ferment d'unité est la guerre contre le pouvoir de Kaboul et les Soviétiques, au nom d'une foi commune.

A partir de 1986, la guerre change de dimension avec l'afflux de jihadistes étrangers, adeptes du wahhabisme.  L'Armée rouge se trouve ainsi aux prises avec un jihad proclamé par les théologiens "docteurs de la Loi". En parallèle, des envoyés des pétromonarchies du Golfe apportent une aide humanitaire, finançant cliniques, écoles, mosquées. (4) Le centre de ralliement de tous ces "combattants de la foi" devient Peshawar, la grande ville pakistanaise la plus proche de la frontière afghane. Depuis cette base arrière, les Arabes recrutent parmi les plus jeunes réfugiés Afghans et les endoctrinent dans des madrasas. Comptant de nombreux alliés dans le monde arabe (Syrie, Algérie, Palestine, Yémen), l'URSS ne s'attendait à une telle réaction. 

Sur le terrain, la situation devient de plus en plus difficile pour l'Armée rouge. Les missiles anti-aériens Stinger livrés par les Américains aux moudjahidines permettent de descendre les redoutables hélicoptères soviétiques. Ces derniers perdent la maîtrise du ciel et ne s'aventurent plus à portée des tirs adverses. Les missiles Milan anti-chars provoquent également de lourds dégâts aux blindés soviétiques,  totalement inadaptés pour la guerre d'embuscade et d'harcèlement livrée par l'ennemi. Il n'y a pas de front, l'ennemi, tout en restant invisible, peut frapper à tout moment. Les moudjahidines peuvent en outre compter sur le soutien de populations durement éprouvées par les incendies de villages, les pillages, les viols commis par les militaires soviétiques. A ces exactions, les moudjahidines répondent par les tortures et les exécutions sommaires, attendu qu'on ne s'embarrasse pas de prisonniers. Au milieu de ces affrontements, les civils payent un très lourd tribut. Dans Kaboul assiégée par les moudjahidines, les conditions de vie deviennent intenables en raison des bombardements, des attentats, mais aussi de la pénurie de nourriture et de carburant. Au total, l'Armée rouge se retrouve empêtrée dans un bourbier dont elle ne peut s'extraire.

Michael Evans. Public domain. Reagan reçoit des moudjahidines à la Maison Blanche en 1983.
 A l'intérieur de l'armée, la situation se dégrade fortement. Chez les soldats soviétiques, le doute grandit à mesure que les conditions de vie se dégradent. La nourriture est exécrable, la solde minable. L'alcool, le haschisch, l'héroïne constituent des échappatoires, des moyens de se donner le courage de tuer. La plupart des conscrits se retrouvent dans des avant-postes plantés au milieu du désert. Ils y restent cantonnés de longs mois sans rien faire, dans l'attente d'une attaque ennemie. Les troufions n'ont droit qu'à dix jours de permission qu'ils passeront dans des camps de repos, sans être autorisés à rentrer chez eux. A la fin de leur service, les conscrits doivent garder le silence, ne rien révéler des réalités de la guerre, ne surtout pas parler des morts. Tout comme les médias russes, ils doivent entretenir la légende d'une armée puissante et saine sur le plan moral. Les populations ne sont pas dupes. Les victoires ont beau être vantées par les actualités, la fin du service est sans cesse reportée et la guerre s'éternise. Si les familles ne savent rien des causes véritables des décès, elles n'en constatent pas moins leur réalité en recevant des cercueils plombés. La création du comité des mères de soldats,  qui exigent d'avoir des nouvelles de leurs enfants, témoigne de l'inquiétude et du mécontentement grandissant de l'opinion publique soviétique. 

Gorbatchev comprend que le pays ne peut remporter la victoire contre une guérilla soutenue par toute la population, ainsi que financée par l'Occident et le monde arabe. Pour le nouveau secrétaire général du PCUS, il faut trouver une issue honorable au conflit. Aussi rencontre-t-il Ronald Reagan à Genève, en novembre 1985. Les négociations placées sous l'égide de l'ONU aboutissent aux premiers rapatriements de régiments soviétiques d'Afghanistan, en juillet 1986. 

Dans le même temps, l'application de la glasnost permet de mettre à jour les silences de l’État et ses erreurs stratégiques. Maltraitances, racisme, viols, brimades, exploitation des jeunes recrues... tous les dysfonctionnements au sein de l'Armée rouge se retrouvent sur la place publique! Dès lors, au sein de la société civile russe, les protestations contre la guerre sourdre de toute part. La scène rock en pleine mutation n'est pas en reste.

 * Victor Tsoï.

L'assouplissement du régime offre un espace de liberté inédit aux groupes de rock soviétiques. Les formations musicales changent alors de nature, passant de l'underground aux plateaux de télé. Un vrai changement est perceptible à partir de l'été 1987 avec une montée en puissance des fanzines. C'est dans ce contexte favorable qu'émerge la bouillonnante scène rock de Leningrad, dont le groupe Kino constitue le fleuron incontesté. (5)

Victor_Tsoi_1986.jpg: Igor Mukhinderivative work: Beaumain, CC BY-SA 3.0
 

Les chansons du groupe, interprétées et écrites par Victor Tsoï, cristallisent le rejet du régime. Le chanteur plaque ses mots sur une new wave teintée d'harmonies crépusculaires. Les paroles, simples et percutantes, correspondent aux aspirations d'une jeunesse en quête d'émancipation dans un État oppressif et déliquescent.  En 1983, le chanteur refuse de partir au front, ce qui lui vaut un internement en hôpital psychiatrique. Il y rencontre sa future femme, ainsi qu'une source d'inspiration pour certaines de ses compositions, à l'instar du titre Groupe sanguin, publié en 1989. Le titre du morceau se réfère au groupe sanguin que les appelés d'Afghanistan inscrivaient sur la manche de leur vareuse en cas de transfusion à pratiquer en urgence.

Mon groupe sanguin sur la manche
Mon matricule sur la manche
Souhaite-moi de la chance au combat
Ne pas rester dans cette herbe (2X)
Souhaite-moi le succès, le succès

Il y a de quoi payer mais je ne veux pas
D'une victoire à n'importe quel prix
Je ne veux mettre le pied sur la poitrine de personne
Je voudrais rester avec toi
Seulement rester avec toi
Mais une grande étoile dans le ciel m'appelle à prendre la route

Victor Tsoï disparaît tragiquement à 28 ans, dans un accident de voiture. Après sa mort, les autres membres du groupe emprunteront des fonds nécessaires à l'enregistrement d'un album posthume à l'association des vétérans d'Afghanistan dont les sociétaires considéraient le chanteur disparu comme un héros, lui qui avait refusé de combattre là-bas. 


 
Conclusion:
Le 14 avril 1988, la signature des accords de Genève entérine le retrait des soldats soviétiques d'Afghanistan, dont les derniers bataillons quittent le pays en février 1989. L'accord de paix signé par les deux superpuissances, en l'absence des moudjahidines, ne prévoit pas de feuille de route. Le gouvernement communiste de Kaboul est abandonné à lui-même dans un pays fragmenté, à l'économie en ruine et à la société dévastée. (6) 
En 110 mois d'occupation, un million de soldats russes se sont relayés en Afghanistan; quatorze mille d'entre y ont perdu la vie. Côté Afghan, le conflit provoque des blessures innombrables, la mort d'un million deux cent mille personnes et l'exil de 5 millions d'individus vers les camps de réfugiés pakistanais ou iraniens.

Notes:
1. Pour Gromyko, le ministre des affaires étrangères, il s'agit d'une affaire interne à l'Afghanistan. Brejnev l'ignore, lui qui ne se fie plus qu'aux avis d'Andropov, le chef du KGB.
2. L'invasion soviétique entraîne cependant l'arrêt des négociations SALT II sur le désarmement, l'appel au boycott des JO de Moscou en 1980, la condamnation de l'intervention par l'Assemblée générale de l'ONU.
3. En février 1980, au Pakistan, ce conseiller américain à la sécurité nationale s'adressait en ces termes aux moudjahidines:"Cette terre, là-bas, est la vôtre. Vous y retournerez un jour, car votre combat sera victorieux. Vous retrouverez vos maisons et vos mosquées. Votre cause est juste. Dieu est avec vous." (source D)
4. Citons également l'afflux de nombreux volontaires d'ONG se rendant en Afghanistan afin de venir en aide à la population prise sous les bombes et les mines antipersonnel.
5. Kino (cinéma en russe) est formé en 1982 par Victor Tsoï, le chanteur et parolier du groupe. Le garçon est né en 1962 à Leningrad d'une mère enseignante et d'un père ingénieur d'origine coréenne. Au début des années 1980, il gravite dans les milieux artistiques de Leningrad et se met à jouer dans des groupes de rock, un genre musical incarnant la "décadence occidentale" aux yeux des autorités soviétiques. Pour se faire connaître, les groupes doivent alors emprunter le circuit non officiel, en se produisant dans des concerts à domicile (kvartirniki). Pour immortaliser leurs compositions, les artistes procèdent à des enregistrements sauvages sur magnétophones. En parallèle à ses activités musicales, le jeune homme travaille de nuit à la chaufferie Kamtchatka, en plein centre de Leningrad. Au début des années 1980, Tsoï fait la rencontre décisive de Boris Grebenchikov, leader du groupe Aquarium et grande figure du rock alternatif russe. C'est sous son impulsion qu'il forme Kino, dont la renommée grandit rapidement grâce au bouche à oreille. En parallèle à sa carrière de chanteur, Tsoï entame une prometteuse carrière d'acteur dont l'acmé sera l'Aiguille en 1989, une histoire édifiante sur les ravages de la drogue. Le film, réalisé par le Kazakh Rachid Nougmanov, remporte un succès colossal qui contribuera largement à la "kinomania" naissante. 
 En 1988, le groupe se lance dans une série impressionnante de concerts, en URSS comme à l'étranger. Alors qu'il semble aux portes de la gloire, Tsoï meurt dans un accident de voiture, à 28 ans. 
6. En 1992, l'Alliance du Nord du commandant Massoud remplace le régime communiste de Najibullah par un Etat islamique. Dès lors, les chefs de factions moudjahidines engagent une lutte sanglante pour le contrôle du pouvoir. C'est dans ce contexte de terreur que de nombreux Afghans quittent le pays.  En 1996, Massoud est chassé à son tour par les Talibans, un mouvement fondamentaliste islamiste soutenu par le Pakistan. 
 
ICRC76, CC BY-SA 4.0Enfants blessés pris en charge par la Croix Rouge en 1986.
 
Sources:
A. Joël Bastenaire:"Back in the USSR. Une brève histoire du rock et de la contre-culture en Russie.", Le Mot et le Reste, 2012.
B. Filip Noubel: "Viktor Tsoï: l'icône éternelle du rock dissident soviétique." 
C. Eugénie Zvonkine: "Victor Tsoï, le dernier héros soviétique" [Le Monde diplomatique]
D.  "Afghanistan, pays meurtri par la guerre" (2/4) Documentaire diffusé sur Arte.
E. "1979-189: Histoire(s) de la guerre d'Afghanistan" [Affaires sensibles ]

Pour aller plus loin:
-  Le cinéaste russe, Kirill Serebrennikov, a réalisé en 2018 un film intitulé “Leto” (en français: L'été) qui retrace la vie de Viktor Tsoi et l'enregistrement du premier album de Kino, au début des années 1980.

Le temps où Kaboul chantait.

Le destin tragique du musicien afghan Ahmad Zahir incarne les meurtrissures de son pays.  

De 1933 à 1973, l'Afghanistan connaît quarante années de stabilité politique. sous le règne du roi Zaher Shah. Au fil des ans, le régime s'oriente timidement vers la création d'une monarchie constitutionnelle. En 1964, une nouvelle constitution transforme le régime. La monarchie devient parlementaire et des partis d'opposition, islamiste ou communiste, voient le jour. Pour une décennie, l’Afghanistan devient une démocratie. Le souverain encourage la scolarisation et l’émancipation des femmes, pour lesquelles le port du voile n'est plus obligatoire. En pleine guerre froide, le roi s'emploie à préserver la neutralité du pays et parvient à attirer les investissements des deux blocs. Les infrastructures construites grâce aux fonds soviétiques et américains contribuent alors à désenclaver le pays. 

Au cours des années 1960, Kaboul connaît de profondes mutations et sort de son isolement séculaire. Cinémas, théâtres, restaurants, clubs de jazz sortent de terre. Le pays est désormais accessible, aussi voit-on apparaître de nombreux hippies aux cheveux longs et tenues bariolées. Les touristes occidentaux sont attirés à la fois par le patrimoine (les bouddhas de Bamiyan, Herat) et les substances psychotropes locales. Kaboul est alors une ville cosmopolite de 400 000 habitants, dont la moitié environ sont d'origine pachtoune. On y parle le dari, une variante du persan. Le cœur de la vieille ville est constitué par le bazar s'étendant de part et d'autre du fleuve. Non loin de là se trouve Kharabat, le quartier du vice et de la spiritualité. Les prostituées y côtoient les mystiques soufis. Depuis le XIX° siècle, c'est aussi le quartier des musiciens traditionnels afghans, joueurs de rubâb, de tablas, d'harmonium, de saranda, tous très influencés par la musique indienne. Au nord du fleuve sortent également de terre de nouveaux quartiers abritant les classes moyennes et supérieures, dont les enfants fréquentent l'université, apprivoisent le mode de vie à l’occidental, mais aussi une plus grande liberté de parole. C'est dans ce milieu  que grandit Ahmad Zahir, dont le père fut tour à tour médecin, puis premier ministre du roi Zaher Shah, de 1971 à 1972. Le fils fréquente le lycée Habibia et  voue une véritable passion à la musique, en dépit du mépris dans lequel la société afghane tient les musiciens. Finalement, après avoir vaincu les réticences paternelles, le jeune homme fonde les Amateurs d'Habibia, une formation au sein de laquelle il chante et joue de l'accordéon. Le groupe, qui se produit bientôt sur les ondes de radio Kaboul, trouve son public. 

Ahmad Zahir et ses parents.
 

Zahir se lance en solo et connaît un grand succès. L'artiste pose sa splendide voix de ténor sur des enregistrements à la richesse foisonnante. A New Delhi, alors que son père était ambassadeur d'Afghanistan en Inde, le jeune homme avait découvert les splendeurs des musiques indiennes. De retour au pays, il reprend à son compte ces influences majeures pour mieux en moderniser les harmonies. Multiinstrumentiste, il mêle les tablas à l'harmonium, au piano, à l'accordéon ou à la guitare. Les paroles de ses chansons, où le thème amoureux est omniprésent, mettent en musique les grands poètes classiques persan à l'instar de Rûmi ou Hafez. Une forte charge érotique sature l'atmosphère de la plupart ses titres. Dans Khuda bowad yarat, un homme tente de convaincre son aimée de revenir après une séparation, Baz amadi ay Jan e man en célèbre le retour. "J'étancherai ta soif / En allant te chercher de l'eau / Je te nourrirai / Je me promènerai à tes côtés / Oh Jugi" susurre-t-il sur "Oba derta rawrom". Le chanteur devient l'idole de l'Afghanistan urbaine et des étudiantes de l'université de Kaboul. Lors des concerts donnés dans tout le pays ou dans l'Iran voisine, Zahir arbore mèches et rouflaquettes. Le jeu de scène et la voix de velours de l'artiste achèvent de subjuguer un auditoire sans cesse grandissant. Nous sommes en 1973, le chanteur a 26 ans et rien ne semble pouvoir l'arrêter. 


 C'est alors que le destin de l'Afghanistan bascule, avec le renversement, suivi de l'exil du roi Zaher Shah. Ce dernier n'a pas mesuré le décalage existant entre la capitale et le reste du pays. La haute société de Kaboul évoluait dans sa propre bulle, complètement déconnectée des provinces périphériques du pays, où vivait pourtant 80% de la population. Pauvres et illettrés, les Afghans des campagnes continuaient à observer les traditions ancestrales. La religion était la clef de voûte du système. Les femmes y vivaient séparées des hommes et pouvaient être vendues à leurs futurs maris. Les volontés réformatrices et les changements impulsés par la monarchie n'y suscitaient qu'icompréhension et rejet. Les ruraux n'avaient donc que mépris pour les élites lointaines de Kaboul, qui le leur rendaient bien. Le roi ne s'était rendu dans les zones affectées par une terrible famine qu'après la publication d'un reportage dans un magazine allemand. Profitant du mécontentement grandissant, le voisin soviétique s'immisce dans les affaires internes afghanes. Par le biais de la formation des officiers par l'Armée rouge ou par l'accueil des meilleurs étudiants afghans en URSS, l'idéologie communiste connaît une influence grandissante. Au début des années 1970, l'université de Kaboul se transforme en une véritable poudrière, opposant les factions rivales, islamistes et communistes. Pendant ce temps, dans l'entourage royal, les complots se fomentent dans l'ombre.

Le mardi 17 juillet 1973, alors que le monarque se trouvait en Italie, un coup d'état militaire, ourdi par un groupe d'officiers formés en Union soviétique, confie le pouvoir à Mohammad Daoud Khan, cousin et ancien premier ministre de Zaher Shah. Après 54 ans de royauté, l’Afghanistan devient République. Le coup d'état resserre encore le carcan d'une société déjà très contrôlée. Pour être bien en cour avec le nouveau pouvoir, Ahmad Zahir, dont le père avait servi le roi déchu, se fend de quelques chansons à la gloire du régime. Favorable à un rapprochement avec l'URSS, Daoud nomme dans son gouvernement des membres du parti communiste. Sous leur influence, le mouvement pour les droits des femmes se poursuit, au grand dam des conservateurs. Des révoltes éclatent bientôt dans le nord-est du pays. De son côté, Zahir se met à décocher ses premières flèches en chansons, suscitant l'ire de la présidence.

Le 27 avril 1978, des coups de feu éclatent près du palais présidentiel. Daoud et sa famille sont assassinés. Une dictature communiste, camouflée sous l’appellation de République démocratique, voit alors le jour. Nour Mohammad Taraki, le nouvel homme fort du pays, signe très vite un traité d'amitié avec l'URSS, avant d'imposer une vaste réforme agraire, la nationalisation des grandes entreprises et l'athéisme d’État. En tant qu'idéologie professant l'athéisme, le communisme est inacceptable aux yeux des islamistes. Les mesures nouvelles, appliquées avec brutalité, suscitent de vives révoltes dans les provinces du pays. En réponse, le pouvoir réprime, arrête, purge. Zahir proteste contre ces massacres dans ses chansons. Dans l'une d'entre elle, il joue d'une sonorité de la langue persane pour assimiler Taraki aux ténèbres. Avec Zindagi Akhir Sarayat, le message est encore plus clair: "La liberté, c'est la vie de l'humanité / ça ne vaut pas la peine de vivre comme un esclave. / Combattez pour votre liberté." Le crooner se métamorphose en chanteur contestataire, s'attirant les foudres de la censure. Il incarne désormais la résistance à l'arbitraire. A n'en pas douter, ces prises de position ont dû irriter le nouveau pouvoir. Le 14 juin 1979, le jour de ses trente-trois ans, son corps est retrouvé sans vie au volant de sa voiture. La version officielle évoque un accident, mais très vite des rumeurs avancent que le pouvoir communiste l'aurait fait taire en raison de sa liberté de ton. Sa mort suscite une émotion immense. Le jour des funérailles, les écoles ferment et des milliers de personnes se retrouvent dans les rues à suivre le cercueil.

Le 14 septembre 1979, Taraki est renversé par Hafizullah Amin, son premier ministre. Ce dernier cherche à prendre ses distances avec le grand frère soviétique; option impossible aux yeux de Moscou dans le contexte de la "guerre fraîche". Alors que l'Iran voisin vient de passer sous la coupe des islamistes, l'URSS décide d'intervenir militairement. La guerre, qui met aux prises les soldats de l'Armée rouge aux moudjahidines, plonge le pays dans la violence et le chaos. Le temps où Radio Kaboul diffusait les chansons d'amour d'Ahmad Zahir est bel et bien révolu. Son souvenir est pourtant resté vif dans les mémoires. Sa voix splendide, la sensualité de l'interprétation fascinent les mélomanes, mais horrifient les intégristes. Aussi, lors de leur accession au pouvoir en 1996, les islamistes s'empressent de dynamiter son mausolée à Kaboul. 

Dans son roman "Mille soleils splendides", Khaled Hosseini décrit en ces termes la prise de possession de la capitale afghane par les Talibans en 1996. «Kharabat, le vieux quartier des musiciens, se trouva réduit au silence. Les artistes furent battus et emprisonnés, leurs rubabs, leurs tambouras et leurs harmoniums détruits. Les talibans se rendirent même sur la tombe du chanteur préféré de Tariq, Ahmad Zahir, afin de la cribler de balles. 

- Cela fait près de vingt ans qu'il a disparu, soupira Laila. Mourir une fois n'est donc pas assez pour eux ? » (source C p 277-278) 

Les censeurs intégristes cherchaient ainsi à offenser la mémoire d'un artiste dont la voix risquait selon eux de détourner les musulmans d'Allah. C'était prendre les croyants pour des imbéciles et les mélomanes pour des amnésiques. Lorsque les talibans furent chassés du pouvoir en 2001, la musique reprit ses droits. Le tombeau du chanteur fut remis sur pied par ses admirateurs. Le retour au pouvoir des talibans en 2021 n'y change rien. Les enregistrements de l'artiste jouissent toujours d'une popularité exceptionnelle sur internet. Les Afghans aiment et aimeront Ahmad Zahir.   


Sources:

A. "Ahmad Zahir, quand l'Afghanistan dansait" [Jukebox sur France Culture] 

B.  "Afghanistan, pays meurtri par la guerre" (1/4) Documentaire diffusé sur Arte.

C. Khaled Hosseini: "Mille soleils splendides", 10/18, nouvelle édition 2013.

dimanche 21 février 2010

201. Nitin Sawhney: "Days of fire".

London Undersound est le nom du huitième album de Nitin Sawhney. Un fil conducteur sinistre relie les différents morceaux de cet album d'un grand éclectisme musical: les attentats de Londres en 2005 et leurs multiples conséquences.


L’album s’ouvre sur Days of Fire interprété par le rappeur Natty qui y rapporte sa propre expérience. Il reste en effet très marqué par la mort du Brésilien Charles de Menezes, pris par erreur par la police pour un poseur de bombe à la sortie de la station de métro Stockwell. Nitin Sawhney explique: " Natty était présent lors des attentats du 7 Juillet, puis par une étrange coïncidence, il était tout proche de la scène de fusillade de Jean-Charles de Menezes deux semaines après. En deux semaines seulement, la conception que l’on avait de Londres a été totalement bouleversée."
Ce morceau poignant nous invite à nous intéresser à la recrudescence des attentats perpétrés par des mouvements islamistes depuis maintenant deux décennies.

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Le corps de J.C. De Menezes abattu, le 22 juillet 2005, par des agents de Scotland Yard, alors à la recherche de terroristes.

Depuis la fin des années 1990, un nouveau courant islamiste s’affirme dans le cadre d’un «néo-fondamentalisme » terroriste. Il se développe dans les communautés musulmanes émigrées et déracinées, en Europe notamment. Cette tendance diffuse (via les madrasa, les sites Internet, la TV saoudienne) une même vision de l’islam, celle exportée par l’Arabie Saoudite dans les années 1970 : le wahhabisme. Ce néo fondamentalisme donne la priorité à une lecture littérale et puritaine du Coran, récusant toute l’histoire musulmane postérieure aux temps du Prophète.

Pour cette tendance, la charia constitue la norme de tous les comportements humains et sociaux. Il rejette donc toute forme de culture qui ne serait pas strictement religieuse (musique, littérature…). Pour cet islam radical, il est essentiel de définir la vraie Religion, et a contrario l’impiété, d’établir ce qui est licite et ce qui ne l’est pas. A cette fin, les ulémas multiplient les fatwas. Particulièrement hostile au judaïsme, ce néo fondamentalisme prône la lutte contre les Etats-Unis et leurs alliés (Israël, les pays d’Europe de l’ouest).

Carte tirée de l'émission le "Dessous des Cartes" de J.C. Victor.

Pour Olivier Roy, il est possible de distinguer une première génération de militants d’Al-Qaida (dont Ben Laden) composée de gens originaires du Moyen Orient, partis en Afghanistan combattre l’URSS. Dès l'invasion du pays par les troupes soviétiques en 1979, une résistance afghane se met en place, soutenue progressivement par les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite et renforcée par des combattants venus des pays du Golfe et d’Egypte. Les combattants trouvent en Afghanistan l’occasion de mener un combat au nom de la défense de l’islam : c’est le jihad.
Le Saoudien Oussama ben Laden est l’un des organisateurs de cette lutte, depuis son «bureau des services » crée à Peshawar, au Pakistan, véritable base arrière des moudjahiddins afghans. Il y organise son réseau de jihadistes étrangers et fonde l’organisation Al Qaida (la base, en arabe). Le retrait des troupes soviétiques d'Afghanistan en 1989 s'accompagne du retour de nombreux combattants dans leurs pays d'origine pour continuer le combat contre de nouveaux adversaires. Al Qaida se trouve ainsi à l’origine de l’internationalisation du mouvement islamiste au début des années 1980.

Carte tirée de l'émission le "Dessous des Cartes" de J.C. Victor.

A partir de 1992, apparaît un nouveau type de militants, souvent très occidentalisés, qui utilisent l’anglais, les nouveaux média et se déplacent constamment dans leur lutte qui a pour terrain principal l’Occident ou les régions à majorité musulmanes à la périphérie du Moyen-Orient: en Bosnie, dans le Caucase, ou encore au Cachemire. Autant de fronts où ils convient d’importer le jihad, avec des résultats d'ailleurs mitigés.

Carte tirée de l'émission le "Dessous des Cartes" de J.C. Victor.

Pour Roy, « ces militants sont l’expression d’un monde global. » Le mouvement se désintéresse en effet du cadre de l'Etat-nation et agit à l'échelle mondiale. La plupart des attentats revendiqués dans le monde par Al Qaïda sont commis au nom de l'islam, sans qu’il y ait de réels « projets » politique précis derrière ces violences. Les Etats-Unis constituent une des cibles principales des attentats perpétrés par Al Qaïda. Ben Laden reproche avant tout aux Américains d’avoir foulé le "sol sacré" de l’Arabie Saoudite lors de la guerre du Golfe. Le réseau utilise les moyens de communication les plus modernes (internet; envois fréquents de vidéos aux grandes chaînes de télévisions, Al Jazeera notamment), afin d’assurer une médiatisation maximale à ses actions. A cet égard, les attentats du 11 septembre 2001, avec les tours en feu sur toutes les chaînes de télévision, sont un vrai "succès" pour l'organisation. Le nom de Ben Laden et de son mouvement, jusque là largement méconnus, ne sont plus ignorés de personne.

http://www.recitus.qc.ca/images/main.php?g2_view=core.DownloadItem&g2_itemId=6876&g2_serialNumber=3
Le 11 septembre 2001 à New York, les tours jumelles s'effondrent.

Des cibles choisies.

Depuis une quinzaine d'années, un grand nombre d'attentats ont été commis partout dans le monde par des mouvements se réclamant de l'islamisme, Al Qaida ou autres. Les cibles choisies ne le sont jamais par hasard:
* attentats contre des symboles :
- la puissance économique des EU avec la destruction des tours du Wall Trade Center le 11 septembre 2001.
- l’attaque contre le Pentagone visait la puissance militaire.
- le quatrième avion avait pour cible initiale la Maison Blanche, donc le cœur de la puissance politique.
- L'attentat contre une synagogue à Djerba visait un lieu fréquenté par les touristes mais surtout un édifice religieux.

* Des personnalités sont assassinées en raison de leur poids politique, de leurs conceptions, incompatibles avec celles du radicalisme musulman : assassinat du commandant Massoud en Afghanistan ; du président tchétchène pro-russe, Akhmad Kadirov au printemps 2004; de journalistes; Rafiq Hariri, l'ancien premier ministre libanais.

* Les terroristes prennent pour cibles les intérêts d’un pays : l'ambassade américaine au Kenya en 1998, le pétrolier français Limburg en 2002 au large des côtes du Yémen.
* Enfin, les attentats aveugles visent des civils afin de créer un climat de peur susceptible d’exercer une pression sur les dirigeants du pays visé : attentats contre les touristes occidentaux à Bali en 2002 (200 morts); attentats de Casablanca en 2003; Madrid en mars 2004 (190 morts), Londres (juillet 2005).

Les Conséquences immédiates de ces attaques.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont de lourdes conséquences internationales. L'administration Bush, alors à la tête des Etats-Unis, considère en effet cette attaque comme une déclaration de guerre. Les Européens, quant à eux, y voient davantage le paroxysme du terrorisme international (il faut dire qu'ils sont touchés depuis 20 ans par des actes terroristes). Les attentats sont suivis par les interventions américaines en Afghanistan (automne 2001) et en Irak au printemps 2003. Lors de cette seconde opération, les Etats-Unis privilégient l'unilatéralisme, en intervenant hors du cadre de l'OTAN et sans l'aval de l'ONU. Les artisans de cette stratégie périlleuse sont les néoconservateurs, omniprésents dans l'entourage de George W. Bush.

Les attaques terroristes provoquent ainsi indirectement une crise au sein de l'Alliance atlantique. Le cavalier seul américain marginalise considérablement ses membres et ses structures. Plus grave sans doute, en intervenant en Irak sans l'aval de l'ONU, les Etats-Unis fragilisent un peu plus l'institution. L'invasion irakienne met aussi à jour les divisions qui minent l'Union européenne et son incapacité à parler d'une seule voix sur la scène internationale. D'un côté, on retrouve la Grande Bretagne, l'Espagne, l'Italie, mais aussi les pays d'Europe centrale et orientale qui soutiennent et participent à l'intervention américaine. De l'autre, la France et l'Allemagne s'opposent à cette décision unilatérale, ce qui fera dire à Donald Rumsfeld, le secrétaire à la défense de George W. Bush (de 2001 à 2006), qu'il s'agissait là de la “vieille Europe“.

Carte tirée de l'émission le "Dessous des Cartes" de J.C. Victor.

Les résultats de l'intervention en Irak.

Les Etats-Unis inscrivent leur offensive contre l'Irak dans le cadre de la lutte contre le terrorisme international, sans qu'il y ait d'ailleurs de liens avérés entre le régime irakien et Al Qaida. Le second objectif avancé de l'administration américaine était de renverser le régime dictatorial de Saddam Hussein pour instaurer la démocratie en Irak. Aujourd'hui, le pays reste plongé dans le chaos. En outre, loin de mettre un terme au terrorisme, comme l'affirmait les faucons de Washington, l'attaque contre l'Irak semble avoir au contraire entraîné une recrudescence des attaques. Le nombre de victimes d’attentats à travers le monde a été pour 2006 de 20 000 morts au total, dont 13 000 rien qu'en Irak. Dans l'immédiat après-guerre, le pays devient un nouveau théâtre d’opération pour des jihadistes venus d’Arabie Saoudite, de Syrie, de Libye, du Maghreb notamment.

Al-Qaïda, appelation d'origine incontrôlée.


Cliquez sur l'aperçu pour agrandir l'infographie (sources: le figaro.fr).

Aujourd'hui Al Qaïda semble affaiblie et n’est certainement pas le commandement central, l'organisateur de toutes les opérations terroristes. Au fond, Al Qaïda fonctionne comme une sorte de franchise pour de nombreux groupes terroristes. Elle possède des émanations régionales, voire individuelles aussi dangereuses qu'insaisissables. Il existe par exemple, la branche « Al Qaida pour le Maghreb islamique », créée en 2006, mais qui est en fait le nouveau nom du GSPC, un groupe islamiste déjà existant.
La plasticité de l'organisation d'Oussama Ben Laden explique ainsi qu'on attribue à Al Qaida bien plus d’attentats qu’elle n’en prépare réellement. Les attentats de Londres en juillet 2005 ont été commis non pas par des étrangers, mais par des jeunes Britanniques bien intégrés, et sans lien direct avec Al Qaida.

Cliquez sur l'aperçu pour agrandir l'infographie (sources: le Monde.fr).

* "Since the days of fire".

C'est le 7 juillet 2005 que Londres est touchée. Trois bombes explosent dans des rames de métro, la quatrième à l'étage supérieur d'un autobus à impériale.

Les attentats du 7 juillet 2005 ont tué 56 personnes (dont les 4 terroristes) et faits 700 blessés.

Deux semaines plus tard, le 21 juillet, quatre autres bombes explosent à Londres sans tuer.
Ce drame entraîne un changement d'attitude des autorités britannique à l'égard des mouvements islamistes.
- Jusque là plutôt passives, les autorités s'intéressent désormais de très près aux prêches enflammés de nombreux imams opérant dans le pays, notamment depuis Londonistan (les quartiers londoniens où les réseaux islamistes, souvent proches d'Al Qaida, avaient pignon sur rue, notamment la mosquée de Finsbury Park).
- Le Royaume Uni accède enfin à la demande de la France d'extrader Rachid Ramda, l'organisateur des attentats de Paris, en 1995 (en 2007, Ramda est condamné à la perpétuité). Jusque là, et malgré leurs engagements pour lutter contre le terrorisme, les Britanniques refusaient de coopérer avec la justice française.

* Quelles réponses face à ces attaques?

L'image “http://www.bendib.com/newones/2003/june/small/6-10-Patriot-Act-Two.jpg” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.
Caricature dénonçant le Patriot Act.

Les attentats servent aussi d'arguments à plusieurs gouvernements occidentaux pour mettre en place une législation sécuritaire souvent incompatible avec le respect des libertés fondamentales (l'exercice est une vraie gageure). Jouant sur la peur et l'amalgame, l'administration Bush impose le Patriot Act, qui entraîne un recul net des libertés publiques. Cette loi adoptée en octobre 2001 permet ainsi les écoutes téléphoniques, les fouilles secrètes d'appartements, la consultation des fichiers d'entreprises ou d'universités. Enfin, elle autorise l'administration américaine à garder en détention pour une durée indéterminée les étrangers. Le droit international est ainsi malmené comme le prouvent par exemple les conditions de détention des prisonniers enfermés à Guantanamo, une base américaine située sur l'île de Cuba ou encore la mise en place de prisons secrètes de la CIA dans de nombreuses régions de la planète.

* Le djihadisme international aujourd'hui.

Harcelé en Afghanistan et dans les régions tribales frontalières du Pakistan, le noyau dur d’Al-Qaïda a subi de lourdes pertes, pour autant une série d’attaques récentes prouve que la menace djihadiste ne saurait être négligée.
- Le 25 décembre 2009, un étudiant nigérian, Omar Farouk Abudlmutallab tente de faire exploser en vol un avion de la Northwest Airlines.
- Le 30 décembre, Khalil Abou Moulal al-Balawi, un informateur de la CIA lié à Al-Qaïda, tue 7 employés de l’agence dans un attentat suicide perpétré à Khost.
- Le 1er janvier 2010, un Somalien tente d’assassiner le caricaturiste danois Kurt Westergaard, auteur d’une des caricatures du prophète Mohammed en 2005.


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Omar Farouk Abudlmutallab.

Al Qaïda s’est morcelée au fil des années en une multitude de mouvements régionaux déconnectés les uns des autres, mais conserve néanmoins un grand impact idéologique sur les musulmans extrémistes.
L’agence de renseignements internationale, Statfor, estime que le djihadisme international se décompose en trois cercles distincts :
- Le noyau dur d’Al-Qaïda installé au Nord-Est du Pakistan (au Waziristan).
- Second vecteur du djihadisme : les groupes régionaux qui opèrent dans un certain nombre de pays, notamment au Yémen, en Somalie (où l’absence de tout contrôle étatique permet au mouvement de prospérer), en Algérie et au Maroc, notamment dans de vastes territoires désertiques échappant à tout contrôle étatique.
- Le troisième cercle, plus difficile à cerner, serait composé de milliers d'islamistes à travers le monde qu’Al Qaïda et ses franchises inspirent, mais qui n’ont que peu de liens directs avec elles. Les services de renseignements américains sont ainsi particulièrement préoccupés par l'essor de l’activisme parmi les Américains musulmans (la forte capacité d’intégration du pays avait jusque là laissé supposer que la menace terroriste intérieure était bien plus faible qu’en Europe).

La nature asymétrique du combat entre les gouvernements et le djihadisme rend de toute façon très improbable l’éradication définitive prochaine du terrorisme islamiste




Un grand merci à Marie pour son aide.


"Days of fire" Nitin Sawhney.

There's no more trains going that way
There's no more trains coming this way
You better make your way home, son
There's something going down in London

il n'y a plus de trains pour cette direction
il n'y a plus de train dans l'autre direction
tu ferais mieux de rentrer chez toi, fils,
il y a quelque chose qui s'effondre à Londres

Well That ain't gonna stop me
So I step out the station and what do I see?
Traffic for days
Let me walk a bit and I'll see where it get me

eh bien, cela ne va pas m'arrêter
je sors de la station et qu'est-ce que je vois?
de la circulation
Je vais marcher un peu et je verrai où cela me mène

Then it all went slow motion, everything slow motion
First came the flash of lights then the sound of explosion
And we're still in slow motion, we're still in slow motion

Et puis tout est passé au ralenti, tout au ralenti
d'abord l' éclat des lumières, puis le son de l'explosion
et nous sommes toujours au ralenti, au ralenti

On these streets where I played
And these trains that I take, I saw fire
But now I've seen the city change in
Oh so many ways, since the days of fire
Since the days of fire

dans ses rues où je jouais
et ces trains que je prends, j'ai vu le feu
maintenant j'ai vu la ville se transformer
de tant de manières, depuis les jours de feu,
depuis les jours de feu

Now I'm on the train going that way
There were too many people coming this way
Delayed trains, delayed trains
Didn't plan for death on the subway

Je suis maintenant dans le train allant dans cette direction,
il y avait trop de personnes allant dans l'autre direction
trains retardés, trains retardés,
pas prévu de mourir dans le métro

So I step out the station, brazilian name all over TV
Realization - I was on the next train - could 've been me

alors je sors de la station, un nom brésilien sur tous les écrans
je réalise - j'étais dans le train suivant- que cela aurait pu être moi

Then it all went slow motion, everything slow motion
First the flash of light then the rise of emotion
And I'm still in slow motion, I'm still in slow motion

Puis tout est passé au ralenti, au ralenti
d'abord le flash lumineux ensuite la vague d'émotion
je reste au ralenti, toujours au ralenti

On these streets where I played
And these trains that I take, I saw fire
But now I've seen the city change in
Oh so many ways, since the days of fire
Since the days of fire

dans ces rues où je jouais
et ces trains que je prends, j'ai vu le feu
mais maintenant j'ai vu la ville se transformer
de tant de manières, depuis les jours de feu,
depuis les jours de feu

One day going that way, one day going this way
Those summer days, that crazy phase
Like a jack-knifed car on the highway

un jour allant dans ce sens, un jour allant dans l'autre
ces jours d'été, cette folle période
comme une voiture qui se retourne sur l'autoroute

Just two mad situations, fire on the news, fire on TV
A bus, a train station, the crossfire sights of destiny

juste deux situations folles, le feu aux infos, le feu à la télé
un bus, une gare, les feux de croisement de la destinée

Now it's all gone slow motion, everything slow motion
The lights gone out - I feel no more emotion
I'm all out of emotion, I'm out of emotion

maintenant que tout est passé au ralenti, tout au ralenti
les lumières sont éteintes - je ne ressens plus rien
je suis privé de toute émotion

On these streets where I played
And these trains that I take, I saw fire
But now I've seen the city change in
Oh so many ways, since the days of fire
Since the days of fire

dans ses rues où je jouais
et ces trains que je prends, j'ai vu le feu
mais maintenant j'ai vu la ville se transformer
de tant de manières, depuis les jours de feu,
depuis les jours de feu

Sources:
- Le dessus des cartes de J.C. Victor: "terrorisme, local ou global?".
- "Les trois âges de la révolution islamique" par Olivier Roy, les collections de l'Histoire n°30.
- E. Melmoux et D. Mitzinmacker: "dictionnaire d'histoire contemporaine", Larousse, 2008.
- Jeune Afrique du 2 février 2010.