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samedi 2 avril 2022

"Mourir d'aimer". Le destin fracassé de Gabrielle Russier.

Le 29 avril 1937, Gabrielle Russier naît de l'union de René Russier, avocat pénaliste au barreau de Paris, et de Marjorie, une pianiste américaine passionnée d'opéra, contrainte à l'immobilisme par une sclérose en plaques. A l'issue de ses études de lettres, en 1958, Gabrielle épouse Michel Nogues, ingénieur, avec lequel elle a bientôt des jumeaux. Après quelques années passées au Maroc, la famille s'installe à Aix-en-Provence en 1961. Peu à peu, le couple se fissure, jusqu'à se séparer. Gabrielle s'installe alors avec ses enfants dans une résidence du quartier Sainte-Anne et retourne sur les bancs de la faculté d'Aix pour y préparer l'agrégation de lettres modernes. Elle y rencontre des professeurs motivants, dont les cours la passionnent. A la rentrée 1967, le concours en poche, la jeune femme de trente ans débute au lycée Nord de Marseille. Quelques rejetons de la bourgeoisie marseillaise installés à l'Estaque, au Verduron ou au Bouc-Bel-Air y côtoient les enfants d'ouvriers et d'employés habitant les barres HLM de Saint-Louis, la Cabucelle ou Saint-André. Gabrielle aime profondément son métier. Enthousiaste, elle veut transmettre l'amour de la littérature, tout en instaurant un lien de confiance avec ses élèves. La posture de la jeune femme tranche avec les habitudes du corps professoral de l'époque. Elle ne souhaite pas être un professeur "sur estrade" dont le savoir serait déversé de manière distante et surplombante. Convaincue que l'émancipation passe aussi par la culture, elle partage avec les adolescents ses goûts musicaux et cinématographiques, finance l'achat de livres pour équiper sa classe d'une bibliothèque. Professeure à plein temps et hors les murs, elle accompagne ses élèves à la plage, au ski, au bowling... Elle a comme aboli les frontières la séparant de ses élèves, auxquels elle prend l'habitude de donner des surnoms littéraires.    

 

LaHarpie, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Les talents de pédagogue de Madame Russier sont reconnus de tous, si bien que, dans un premier temps, les parents d'élèves ne trouvent rien à redire à la proximité affichée avec les classes.
Mieux, ils apprécient son investissement auprès de ses élèves. Toute menue, Gabrielle arbore une coupe à la garçonne. Au point de vue de l'apparence physique, la professeure  ressemble beaucoup à ses élèves, ce qui fait qu'on la confond parfois avec les adolescents dont elle a la charge. Parmi ces derniers figure Christian. Aîné d'une fratrie de trois, le garçon a quinze ans et demi quand il rencontre sa professeure. Il est le fils des Rossi, des universitaires de la faculté d'Aix que Gabrielle avait rencontrés au cours de ses années d'étude. Le père enseigne la philologie, la mère le français médiéval à l'université d'Aix-en-Provence. Ce sont des intellectuels engagés, proches du communisme italien, et favorables aux nouvelles aspirations de la jeunesse. Avec sa barbe épaisse, son corps déjà bâti, Christian  paraît plus âgé qu'il ne l'est en réalité. Ambitieux, charismatique, passionné de politique, l'adolescent participe volontiers aux discussions intellectuelles des adultes. Au printemps 1968, la contestation estudiantine et lycéenne déferle sur Marseille. Gabrielle Russier et ses élèves entrent dans la danse, fabriquent banderoles et slogans, puis défilent  sur la Canebière, mais en juin, de Gaulle dissout l'Assemblée et triomphe dans les urnes. "La révolution nous a posé un lapin", note alors la professeure. C'est dans ce contexte qu'une histoire d'amour débute entre l'enseignante de 31 ans et Christian, son élève de seconde, désormais âgé de 16. Dès qu'ils le peuvent, les amants prennent la clef des champs. Lors des grandes vacances 1968, ils se retrouvent en Italie, puis en Allemagne, où Christian est censé se trouver chez son correspondant.

Gabrielle déménage à Marseille, dans un F4 du onzième étage de la tour F dans la résidence Nord. Elle est heureuse, amoureuse et décide donc de rencontrer les parents de son ancien élève, convaincue qu'ils comprendront l'idylle naissante. Or, loin d'approuver l'union, les époux Rossi s'inquiètent de voir leur fils déserter le domicile parental. Entre Christian et ses parents, le torchon brule. Plutôt que de rompre avec Gabrielle comme ils l'exigent, le garçon rejoint son amoureuse dès qu'il le peut. Dans une lettre, il leur annonce qu'il ne rentrera plus dormir chez eux. Gabrielle encaisse difficilement l'évolution de la situation; son médecin doit lui prescrire un congé maladie de trois mois. Face aux absences prolongées de leur fils, à la mi-octobre 1968, les parents saisissent un juge des enfants. (1) Christian doit partir en pension dans un lycée pyrénéen. Dépité, il conserve néanmoins le secret espoir que Gabrielle pourra discrètement l'y rejoindre de temps à autre. La première tentative de rencontre est contrecarrée par l'intervention des gendarmes. Conduite au poste, la jeune femme est interrogée et sommée de rejoindre aussitôt Marseille. Quelques semaines plus tard, le 16 novembre, Christian fugue, se réfugie chez un copain et ne donne plus signe de vie à ses parents. La situation, qui devient intenable, prend un tour judiciaire: le 25 novembre 1968, Mario Rossi dépose plainte contre Gabrielle pour "enlèvement et détournement de mineur".

Placée sous surveillance policière, l'enseignante est interpellée et placée en garde à vue, le 4 décembre. Face au juge Palenque, en charge de l'instruction, la professeure refuse de révéler la cachette de Christian. Le magistrat place la jeune femme en préventive et ordonne une perquisition de son domicile. (2) Le 5 décembre 1968, Gabrielle Russier est incarcérée aux Baumettes, Cinq jours plus tard, le lycéen se présente devant le juge. La détention ne se justifie plus. Gabrielle est remise en liberté. Pour les deux psychologues qui examinent le lycéen, l'adolescent est sain et ne souffre d'aucune névrose, possédant au contraire une grande maturité intellectuelle et affective pour son âge. Transféré au lycée Thiers de Marseille, Le jeune homme refuse toujours de rentrer chez ses parents. Le juge des enfants, Besnard, propose une solution de compromis: Christian résidera dans un foyer, en échange d'une reprise de scolarité au lycée Thiers à Marseille. Le lycéen donne le change, mais revoit son amante en cachette, en dépit de la surveillance policière dont le couple fait l'objet. Aux yeux des parents Rossi, leur fils demeure sous l'emprise de son ancienne professeure. Ils prennent alors la décision radicale de le faire interner à la clinique psychiatrique de l'Émeraude. Bourré d'anxiolytiques, il y subit une cure de sommeil de trois semaines, à l'issue desquelles, las, brisé, il consent, la mort dans l'âme, à s'installer à Montpellier chez sa grand-mère.

Hilader, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

 
Gabrielle Russier, en dépression, voit son congé maladie prolongé.  Deux camps se font désormais face.
Parmi les soutiens de la professeure, d'aucuns prennent leurs distances, ne comprenant pas l'obstination de la jeune femme à se mettre en danger, alors que l'instruction de la plainte est en cours. Le couple semble s'isoler dans une logique jusqu’au-boutiste, seuls contre tous. Parmi les détracteurs de la jeune femme se trouvent également de plus en plus de parents d'élèves indignés par "l'immoralité" d'une professeure qui inciterait les élèves à la révolte ou la débauche. Des courriers furieux atterrissent sur le bureau du juge Palenque. D'autres continuent néanmoins à  soutenir Gabrielle. Ils ne comprennent pas l'acharnement des parents Rossi dont l'attitude leur paraît contradictoire. Comment peut-on, d'un côté, inciter les étudiants à mettre à bas la morale conservatrice ambiante, et d'un autre, entraver de manière brutale les choix de leur fils?

Pour autant, la situation semble progressivement se décanter. L'avocat des parents Rossi informe le juge que les relations avec Christian se sont apaisées et qu'ils n'entendent plus donner de suite judiciaire à cette affaire. Le juge songe même à rendre un non-lieu, mais le procureur, sollicité, croit savoir que le parquet général ferait appel de cette décision. L'accusée est donc renvoyée devant le tribunal correctionnel. L'avocat de Gabrielle se montre toutefois plutôt confiant. D'une part, l'affaire n'intéresse pas les médias. D'autre part, l'audience se tiendra à huis clos en raison de la minorité de Christian. Enfin, la situation plus apaisée entre les plaignants et leur fils devrait inciter le juge à la clémence. L'essentiel est de ne pas faire de vague.

Or, rien ne se passe comme prévu. Le 19 avril 1969, Christian trompe la vigilance de sa grand-mère et se rend à Marseille. Cette fugue remet de l'huile sur le feu. De nouveau inculpée pour détournement de mineur, Gabrielle est de nouveau emprisonnée aux Baumettes. Dans sa geôle, elle écrit à ses proches et soutiens des témoignages bouleversants. Un profond désespoir émane de ces lettres. "J'envie les gens qui purgent une peine, comme on dit, qui sont là pour quelque chose et trouveront, en sortant, la liberté. Au moins, eux, ont une raison d'attendre. Je n'en ai guère. Sortir d'un cauchemar pour retomber dans un autre. Être venue ici pour rien. (...) Pour guérir, il faut en avoir envie, et avoir des motifs. Il me semble que je n'en aie plus. Tout ce que j'aimais a été abîmé, sali", écrit-elle à une connaissance. Le 24 mai, sa demande de remise en liberté est rejetée. Gabrielle perd ses repères et prend peur pour ses enfants. A son ex-mari, elle écrit: "Michel, je t'envoie cette lettre comme on jette une bouteille à la mer, sans savoir si je te reverrai très bientôt ou jamais. Je suis si angoissée par rapport à l'avenir, que je n'arrive pas à me reposer, ni à écrire ni à lire. Je voudrais seulement te dire que j'ai si peur pour les enfants, que ce n'est pas de ma faute car ce procès est devenu invraisemblable (...). Je suis incapable de travailler. Je ne comprends plus rien de ce que j'entends ni de ce que je lis. Je suis toute abîmée intellectuellement et physiquement. Je voudrais tellement que les enfants survivent et échappent à tout cela. S'il m'arrivait quelque chose, et que tu aies besoin de linge, les clefs sont chez Madame R. Je compte sur toi pour les enfants. Je ne voudrais pas t'ennuyer avec toutes ces histoires, ni te faire du mal, mais ils ont besoin de toi, maintenant que je ne suis plus bonne à rien." Après huit semaines d'incarcération préventive, elle quitte enfin sa cellule, à la mi juin 1969. 

Le procès s'ouvre le 10 juillet. Bien que l'audience se déroule à huis clos, la presse locale commence à s'intéresser à l'affaire. L'enjeu est énorme. Si elle est condamnée, Gabrielle risque de ne plus pouvoir enseigner. Avant de demander la condamnation, le substitut , Jean Testut, loue la compétence professionnelle de l'enseignante. "Je reconnais que vous êtes un professeur exceptionnel, un professeur dont on se souvient. J'ai trop connu, dans ma jeunesse, des professeurs insignifiants et ennuyeux pour ne pas vous rendre hommage." Ces mots n'empêchent pas le magistrat de requérir à son encontre treize mois d'emprisonnement ferme. L'accusée écope finalement de 12 mois d'emprisonnement avec sursis, 1500 francs d'amende et un franc symbolique de dommages et intérêts à Marguerite et Mario Rossi. La peine ressemble à une victoire, car elle est amnistiable et permettrait donc à Gabrielle de continuer à enseigner. L'avocat des Rossi fait savoir que "pour nous, partie civile, l'affaire est terminée. Nous ne voulions pas plus." Bien que condamnée, l'enseignante exulte. L'horizon paraît enfin s'éclaircir. La joie éprouvée par la jeune femme à l'annonce du verdict ne sera pourtant qu'un feu de paille, car le parquet fait aussitôt appel. 

Gabrielle Russier est ici victime de l’acharnement d'institutions bousculées par le mouvement de mai 1968. Au delà du drame passionnel, elles entendent ainsi reprendre la main. L'appel réclamé par le parquet peut ainsi se lire comme un désir de vengeance. Le recteur d'Aix-Marseille, Claude Franck, avec l'appui du procureur général, ne veut plus voir une enseignante comme Gabrielle dans l’Éducation nationale. "Il n'y a plus de moralité en France, il faut que cette affaire serve d'exemple", aurait-il confié au procureur général. Au fond, la professeure a brisé deux tabous. On ne se lie pas d'amitié avec ses élèves, on reste dans une posture professionnelle, en conservant une distance.Une trop grande convivialité avec les élèves remettrait en cause la sacro-sainte autorité professorale. Surtout, on n'a pas de relation amoureuse avec un ou une élève. Aux yeux du procureur général, Marcel Caleb, Gabrielle Russier aurait, en franchissant cette ligne rouge, supplanté l'autorité paternelle. Une partie de la presse lui fait écho: l'enseignante est un dangereux symbole, celui du désordre.

L’Éducation nationale a exigé de l'enseignante le remboursement des deux mois de traitements perçus pendant son séjour en prison. La situation financière de Gabrielle devient très précaire.

A l'annonce de l'appel, Gabrielle sombre dans l'abîme. A sa sortie de prison, elle se rend dans une maison de repos près de Tarbes, afin de se requinquer. Le mal est profond; submergée par les difficultés, elle avale des barbituriques. Les médecins la plonge alors dans une cure de sommeil de neuf jours. Dans la perspective du procès en appel prévu pour le mois d'octobre, Gabrielle quitte l'établissement de soin et rentre à Marseille, le 30 août 1969. Le lendemain, un voisin, intrigué par un léger sifflement, appelle les pompiers. Ces derniers découvrent le corps sans vie de Gabrielle. Après avoir coupé l'électricité, calfeutré les issues de l'appartement, elle a ouvert le gaz, a avalé le contenu d'une boîte de médicaments, avant de s'allonger sur son lit. Tragique épilogue d'une impossible histoire d'amour. 

Les pleurs laissent très vite place à la colère. Le 5 septembre, devant une petite assemblée réunie au cimetière du Père-Lachaise, le pasteur Viot prononce un discours accusateur. "Gabrielle Russier n'a pas attendu. Elle n'a pas pu ou pas su attendre. Ainsi la justice, quand elle devient inique, se transforme en instrument de torture. Qu'elle soit frauduleuse ou, ce qui était le cas pour Gabrielle Russier, inhumaine, la justice peut détruire un être. Et il est des condamnations qui, pour paraître légères à certains, n'en sont pas moins des condamnations à mort. Que ceux qui traînent leur prochain en Justice y pensent.


Le drame est devenu fait de société, ne laissant personne indifférent, y compris au plus haut sommet de l’État. Le 22 septembre 1969, Georges Pompidou s'exprime sur l'affaire à l'occasion d'une conférence de presse. Théoriquement, un président ne réagit pas aux affaires criminelles, mais il a été lui même professeur de français à Marseille et le journaliste Michel Royer, qui l'interroge, sait que le chef de l’État a été très touché par cette histoire. (3) "Je ne vous dirai pas tout ce que j'ai pensé, d'ailleurs, sur cette affaire... ni même ce que j'ai fait. Quant à ce que j'ai ressenti, comme beaucoup, et bien, comprenne qui voudra. Moi, mon remords, ce fut la victime raisonnable au regard d'enfant perdue, celle qui ressemble aux morts qui sont morts pour être aimés. C'est de l'Eluard. Merci mesdames et messieurs". Avec pudeur, et parce qu'il ne peut remettre en cause une décision de justice, le président cite ici les vers d'un poème évoquant les femmes tondues à la Libération pour avoir eu des relations avec l'occupant. "Les mots d'un poète communiste, chantre de la résistance et de la liberté, disent la compassion que le président, élu par une majorité conservatrice encore toute imprégnée de l'effroi de Mai 68, ne peut lui-même exprimer." (source F)

L'heure est désormais aux règlements de compte. En novembre 1969, une pétition signée de personnalités éminentes, dont les prix Nobel Alfred Kastler, François Jacob et Jacques Monod, réclame au garde des Sceaux une enquête sur les responsabilités des uns et des autres dans le suicide de la professeure. Les médias cherchent des coupables. Le juge d'instruction à l'origine de l'incarcération, le procureur général qui a fait appel de la peine amnistiable, les parents de Christian sont pointés du doigt. Ce dernier, tenu dans l'ignorance des obsèques, refuse de réintégrer le domicile parental. Au micro de RTL, il s'insurge: "J'accuse toute la société: les juges, les parents bourgeois et réactionnaires." Le suicide entraîne l'explosion du cercle des anciens élèves intimes de Gabrielle. Certains acceptent de se confier à l'écrivain Michel del Castillo, dont le le livre, Les Écrous de la haine est publié en octobre 1970. Raymond Jean, ancien professeur de la disparue, préface Les lettres de prison que Gabrielle avait adressé à ses proches. La publication cherche à réhabiliter la disparue, à dresser une image plus juste de celle dont tout le monde parle sans vraiment la connaître. 


En 1971, André Cayatte installe de façon définitive le drame dans la mémoire collective avec Mourir d'aimer, dont le scénario s'inspire très largement de l'affaire Russier. L'interprétation remarquable d'Annie Girardot bouleverse cinq millions et demi de spectateurs. Le film s'impose comme le succès de l'année en dépit des procédures intentées par les Rossi pour en empêcher la diffusion. Chanteuses et chanteurs ne sont pas en restent, mettant leur révolte en rimes et en musique. En 1970, Serge Reggiani interprète "Gabrielle", dont les paroles de Gérard Bourgeois font de la professeure une victime de la cruauté ambiante. "Qui a tendu la main à Gabrielle lorsque les loups se sont jetés sur elle / Pour la punir d'avoir aimé d'amour". En 1971, Charles Aznavour écrit et compose "Mourir d'aimer". Les paroles adoptent le point de vue de Gabriel, sacrifiée par une société intolérante et hypocrite. Le premier couplet annonce le suicide, envisagé comme le seul remède face à la méchanceté.  "Tandis que le monde me juge / Je ne vois pour moi qu'un refuge / Toute issue m'étant condamnée / Mourir d'aimer (...) Puisque notre amour ne peut vivre / Mieux vaut en refermer le livre / Et plutôt que de le brûler / Mourir d'aimer." Aznavour fustige aussi l'hypocrisie d'une société prompte à punir les femmes, quand elle cautionne les "sugar daddy". "Quand j'ai écrit Mourir d'aimer, j'ai dit en substance: je ne comprends pas qu'on emmerde cette pauvre jeune femme qui était amoureuse d'un garçon de seize ans, et que quand un vieillard se promène brinquebalant avec une fille ravissante à son bras qui fait semblant d'être amoureuse, on ne dit rien", se souvient-il. Dans le même esprit, Anne Sylvestre écrit et interprète "Des fleurs pour Gabrielle". Elle y pourfend une justice aux ordres du système patriarcal ambiant, dans lequel "Monsieur pognon peut bien demain / S'offrir mademoiselle machin / Quinze ans trois mois et quelques jours / On parlera de grand amour." Toujours en 1971, le groupe de rock progressif Triangle publie "Élégie à Gabrielle" qui "a choisi de mourir un matin". (4) Enfin, en 1972, Claude François ose un parallèle entre Gabrielle Russier et Juliette Capulet avec le titre "Qu'on ne vienne pas me dire". "Qu'ils dorment sous la même pierre / A Vérone, dans la lumière, ces amants là, / Où qu'elle dorme en solitaire / Dans cette ville près de la mer, celle qu'on montrait du doigt / Un jour d'autres Juliette / Toujours d'autres Gabrielle mourront d'aimer".


Le 1er septembre 1971, désormais majeur, Christian donne une dernière interview au Nouvel Observateur. Il y résume l'histoire par ces mots: "Ce n'était pas du tout une passion. C'était de l'amour. La passion, ce n'est pas lucide. Or, c'était lucide. [...] Les deux ans de souvenirs qu'elle m'a laissés, je n'ai pas à les raconter. Je les sens. Je les ai vécus, moi seul. Pour le reste, les gens le savent... C'est une femme qui s’appelait Gabrielle Russier. On s'aimait. On l'a mise en prison. Elle s'est tuée. C'est simple."

Notes:

1. En octobre, Gabrielle se met en congés du lycée Nord pour une durée de trois mois.

2. Les policiers mettent la main sur un film où l'on découvre Christian heureux, amoureux, chez sa maîtresse. Le couple s'aime, sans aucun doute. 

3. En off, il confie au journaliste à quel point cette affaire l'a choqué. En l'espèce, l'appareil judiciaire s'est comporté "comme le plus froid des monstres froids".

4. Pour être tout à fait complet, citons encore "35 ans" par Guylaine Guy et "L'amour interdit" par Stanis. 

Sources:

A. "L'affaire Gabrielle Russier: l'amour et l'opinion." Entretien avec Pascale Robert-Diard [Un jour dans l'histoire sur la RTBF].

B. Fresque INA: "22 septembre 1969. Georges Pompidou évoque l'affaire Russier". 

C. Affaires sensibles: "Les amours interdites de Gabrielle et Christian"

D. Une histoire particulière sur France Culture: "Mourir d'aimer 1/2", "Une enseignante amoureuse 2/2".

E. "Comment chanter l'actualité criminelle?" [Ces chansons qui font l'actu de Bertrand Dicale sur France Info] 

F. Pascale Robert-Diard et Joseph Beauregard: "L'affaire Gabrielle Russier, un amour hors la loi". Remarquable série de 6 articles parus dans Le Monde au cours de l'été 2020.

mercredi 24 juin 2015

Country Joe McDonald: "I-feel-like-I’m-fixin-to-die-rag" (1965)

                                                 Country Joe McDonald à Woodstock.

Fils d'un fermier et pasteur presbytérien chassé de l'Oklahoma par le Dust Bowl et d'une mère issue d'une famille juive d'immigrés russes sionistes, Joseph McDonald naît en 1945 à Washington. Membres du parti communiste, ses parents décident de prénommer leur rejeton Joseph, en hommage à Staline. (1)
Le petit Joe est l'archétype des Red diaper babies ("les bébés en couches rouges"), ces enfants de militants communistes blacklistés lors de la vague maccarthyste. De fait, en 1954, le père de Joe est renvoyé de son emploi à la compagnie de téléphone. Pour survivre, il vend des denrées alimentaires dans le ghetto noir de Watts, son fils accroché à ses basques. L'adolescent se réfugie dans la musique, en particulier les chansons engagées de Woody Guthrie. A 17 ans, il s'engage pour 3 ans dans la marine. De retour en 1961-62, McDonald s'inscrit à Berkeley où il fréquente le petit monde du folk et édite un fanzine militant intitulé  Rag baby. (2) Le numéro 5 d'octobre 1965 est accompagné d'un disque comprenant 4 titres, dont "I-feel-like-I'm-fixin'-to-die-rag", en version acoustique. La diffusion du morceau reste très confidentielle. Joe n'en continue pas moins de se produire dans les manifestations estudiantines du campus le plus politisé des Etats-Unis. (3) " C'était plein de révolutionnaires et de progressistes convaincus. La plupart étaient  des étudiants des classes moyennes qui avaient découvert l'injustice sociale et raciale, la théorie économique et qui étaient devenus des fanatiques", se souvient McDonald. 
 Plusieurs musiciens viennent épauler Joe et forment une sorte de fanfare politisée. Paraphrasant Mao pour lequel "le révolutionnaire doit se mouvoir parmi le peuple comme un poisson dans l'eau", le groupe se baptise The Fish. La nouvelle formation produit bientôt une musique psychédélique électrifiée, mâtinée d'acid rock En 1966, the Fish signe chez Vanguard Records qui publie leur premier album. Redoutant la censure, le patron du label refuse d'y faire figurer "I-feel-like-I'm-fixin'-to-die-rag". Finalement, le morceau figure sur le second album du groupe, en version électrique. Nous sommes en 1967 et  le titre ne rencontre toujours qu'un succès d'estime.

Comment cette chanson antimilitariste parvient-elle finalement à s'imposer comme un hymne de la contre-culture américaine?
Pour répondre à cette question, il est indispensable de se pencher attentivement sur le contexte socio-politique de l'époque.

"Allez, venez tous, vous les grands gaillards / Oncle Sam a encore besoin de votre aide/
Il est dans un sacré bourbier / Tout là-bas au Vietnam /
Alors laissez tomber vos livres /et prenez un fusil /on va vraiment bien se marrer
"

[premier couplet] 

Lorsque Country Joe compose sa chanson, en 1965, les Etats-Unis ne sont au Vietnam que depuis 6 mois. L'opinion approuve alors dans sa grande majorité l'intervention. Johnson jouit toujours d'une belle cote de popularité. Depuis la signature des accords de Genève, en 1954, qui entérinait la partition provisoire du Vietnam, les Etats-Unis soutiennent le régime dictatorial et corrompu du Vietnam sud (envoi de conseillers militaires américains). Redoutant que le pays ne bascule dans le communisme, les États-Unis interviennent directement. Ce faisant le président Johnson poursuit la politique initiée par John F. Kennedy, en envoyant des soldats en soutien aux forces locales. Le 2 août 1964, le destroyer Maddox est attaqué alors qu'il mène une opération secrète dans le Golfe du Tonkin. La riposte américaine ne se fait pas attendre. Cet incident local est présenté par le secrétaire d’État comme un "élément d'un mouvement communiste continu pour conquérir le Sud-Vietnam et éventuellement pour dominer et conquérir d'autres nations libres du sud-Est asiatique." Le 6 août, le Congrès vote à la quasi-unanimité la résolution du Golfe du Tonkin. Cette déclaration autorise la guerre qui va suivre. Les 3/4 des Américains soutiennent alors l'initiative  qui semble avoir répondu à ce "une agression caractérisée". Mais, ce qui était présenté au départ comme une intervention temporaire très limitée se transforme rapidement en une véritable guerre. Les communistes sud-vietnamiens (Viêtcongs) intensifient leurs actions dans le sud, tandis que des troupes du Vietnam (nord communiste) s'infiltrent au sud. L'armée sud-vietnamienne, désorganisée, semble totalement dépassée. Début 1965, Johnson décide de l'intensification des bombardements sur le nord-Vietnam (opération Rolling Thunder). Ce passage de représailles limitées à des bombardements continus n'est pas divulgué ou en tout cas fortement minimisé auprès de l'opinion publique américaine. 
Les bombardements impliquent l'envoi de GI's pour sécuriser les bases des bombardiers. Les effectifs de soldats enflent rapidement sans parvenir à rétablir la situation (de 184 000 soldats en juillet 1965 à 485 600 en décembre 1967). Les demandes de renforts se succèdent. L'enlisement des troupes au Vietnam se profilt. La spirale guerrière, tant redoutée, est bien là.

"Allez venez généraux, dépêchons-nous / Votre jour de chance est enfin arrivé /
Il faut sortir et attraper ces rouges / Un bon coco est un coco mort /dépêchons-nous /
Votre jour de chance est enfin arrivé / Il faut sortir et attraper ces rouges /
Un bon coco est un coco mort / Et vous savez que la paix / Pourra seulement être gagnée / Quand on les aura tous envoyés / Au royaume des cieux" [deuxième couplet]


Obnubilé par les bellicistes (faucons) et les conservateurs, Johnson ne prend pas conscience de la montée en puissance de l'opposition à la guerre, en particulier chez les jeunes, particulièrement concernés par la guerre. (4) L'adoption du Service Selective System en février 1966, étend la conscription aux campus, suscitant la colère des étudiants de tout le pays. L'annonce suscite la création de groupes d'étudiants refusant leur conscription (We won't go). D'aucuns prennent l'habitude de brûler leurs papiers militaires.
Johnson ne perçoit pas non plus que les dépenses militaires sont incompatibles avec les réformes sociales panifiées dans le cadre de la Grande Société. L'intensification et la brutalité des bombardements choquent un nombre croissant d'Américains. Les critiques fusent désormais à l'encontre de la politique étrangère du président: des minorités protestataires apparaissent au sein du parti démocrate, les républicains fustigent la mollesse de Johnson, lui reprochant de ne pas attaquer directement le nord-Vietnam. (5) Au fil des mois, on assiste à la lente érosion du soutien à la guerre, avec toutefois le maintien d'un solide groupe de personnes favorables à la poursuite des combats. La contestation s'avère multiforme. Elle se structure autour des étudiants, souvent appuyés par l'extrême gauche ou encore autour d'une partie de l'establishment (les intellectuels "sans couilles" qu'exècre Johnson, la presse, quelques poids lourds du Congrès...). La contestation  amalgame bientôt des groupes venus de divers horizons. Ainsi, les manifestants des droits civiques s'associent bientôt dans les manifestations aux anti-guerre. Le 4 avril 1967, Martin Luther King dénonce d'ailleurs la guerre du Vietnam sur le plan moral.
300 000 personnes se réunissent à New York et San Francisco le 15 avril 1967. Les jeunes appelés brûlent désormais leurs livrets militaires. Le FBI est sur les dents, mais peine à mesurer l'ampleur de la mobilisation. Les manifestations dans de nombreuses villes et autour de la Maison Blanche pèsent désormais sur tous les déplacements présidentiels. La cote de popularité du président dévisse; et ce d'autant qu'au cours de l'été 1967, de très graves émeutes raciales éclatent dans la plupart des grandes villes américaines.  




* "Dans une impasse."
Dans la nuit du 30 au 31 janvier 1968, en pleines festivités du Têt, le jour de l'an vietnamien, les troupes nord-vietnamiennes et le Viêtcong déclenchent une vaste offensive dans tout le pays. C'est un échec, mais les images et reportages diffusés par les médias américains bouleversent l'opinion publique. Tout ce que souhaitaient dissimuler l'armée et les autorités ressurgit alors au grand jour.
 Certes, dans les jours qui suivent, les Américains font front avec leur président, mais cela ne dure guère. Une issue rapide au conflit semble de plus en plus incertaine comme le résume parfaitement Walter Cronkite, le grand éditorialiste de CBS:"Si nous affirmions être aujourd'hui plus proches de la victoire, nous ferions confiance à ceux qui, de toute évidence, se sont toujours trompés jusqu'à maintenant. Mais, si nous suggérions que la défaite est imminente, nous manifesterions un pessimisme excessif. La seule conclusion réaliste, si peu satisfaisante qu'elle soit, est que nous sommes coincés dans une impasse." (le 27 février 1968) 
La lassitude gagne du terrain. Clark Clifford, nouveau secrétaire d’État à la défense constate amer: "On dirait que nous sommes devant un puits sans fond. Nous envoyons plus d'hommes, ils en font autant. Nous augmentons encore, ils font de même. Je vois de plus en plus de combats avec de plus en plus de pertes américaines, sans issue en vue."
En mars 1968, 78 % des Américains sont persuadés que leur pays est enlisé au Vietnam et qu'il ne peut pas gagner.
Johnson doit se rendre à l'évidence. Le 31 mars 1968, il annonce qu'il ne se représentera pas aux élections présidentielles de la fin d'année. La succession d'évènements dramatiques accroît encore le malaise et les violences d'une société malade. L'assassinat de Martin Luther King, le 4 avril 1968 provoque de très graves émeutes  à travers tout le pays, au point que des troupes doivent même être déployées à Washington et Chicago. Au mois d'août 1968, en marge de la Convention démocrate de Chicago, des manifestations sont sauvagement réprimées. Horrifiée, l'Amérique profonde offre ses suffrages à Richard Nixon qui avait pris soin au cours de la campagne présidentielle de présenter « une autre voix, une voix tranquille dans le tumulte des cris. C'est la voix de la grande majorité des Américains, les Américains oubliés, ceux qui ne crient pas, ceux qui ne manifestent pas. Ils ne sont ni racistes ni malades. Ils ne sont pas coupables des fléaux qui infestent notre pays. » La contre-révolution de droite est en marche...

"Et ça fait, un, deux, trois / Pourquoi nous battons-nous ? / Ne me demandez pas, je m’en fous / Prochain arrêt Vietnam / Et puis cinq, six, sept / Ouvrez les portes du paradis /
Pas le temps de nous demander pourquoi / Youpi ! on va tous mourir Allez, mères à travers le pays / Préparez le sac de votre fils pour le Vietnam /
Allez pères n’hésitez pas / Envoyez les avant qu’il ne soit trop tard soyez les premiers du quartier / à voir votre fils rentrer dans un cercueil." [troisième couplet]


La situation des troupes engagées au Vietnam s'avère de plus en plus difficile. Les généraux de l'US army  disposent d'armes conventionnelles sophistiquées, mais tout cet arsenal s'avère de peu d'utilité face à la guérilla vietminh, fondée sur les principes de la guerre révolutionnaire. Les GI's suréquipés ne peuvent contrer un ennemi qui se cache dans la jungle et procède par embuscades. L'usage d'armes redoutables, telles que le napalm ou les défoliants, provoquent des milliers de victimes, combattants comme civils. 
La médiatisation du conflit met en lumière les atrocités de cette "sale guerre". Ainsi, en mars 1969, le New York Times révèle le terrible massacre de centaines de Vietnamiens perpétré par des soldats américains dans le village de My Lai. 
Le désengagement militaire  s'engage sous la présidence de Richard Nixon. Tout en recherchant encore une solution militaire, par une intensification des bombardements, Nixon "vietnamise" le conflit, les troupes américaines étant peu à peu remplacées par des soldats vietnamiens. Les interminables pourparlers de paix se soldent par la signature des accords de Paris, le 23 janvier 1973. La guerre ne se termine toutefois qu'avec la prise de Saïgon par les communistes en 1975. On dénombre au total 57 000 morts américains, 300 000 Sud-Vietnamiens combattant à leurs côtés, et plus d'un million de combattants communistes (Vietminh et Vietcong). 
Cette première défaite militaire des États-Unis constitue un véritable traumatisme, une crise morale pour le pays et son modèle. L'impérialisme américain est dénoncé par la jeunesse du monde entier, en particulier les hippies et leur super héraut: Country Joe. 


* Gimme an F.
Au cours de l'année 1968, "l-feel-like-I'm-fixin'-to-die" s'impose comme un hymne de la contestation évident. La notoriété nouvelle du morceau n'est liée ni aux paroles ni à la musique, mais à l'interprétation spectaculaire qu'en donne désormais Country Joe lors de ses concerts. Le groupe prend l'habitude de faire précéder le morceau d'un rituel amusant: le "Fish cheer", une parodie des cris de guerre des équipes sportives de lycées. En introduction à la chanson, le chanteur lance: "Gimme an F" (donnez moi un F), avant de demander un I, un S et un H. Puis, en réponse à la question "what's that spell?" (qu'est-ce que cela épelle?), le public crie à trois reprises le mot Fish. En juin 1968, alors que le groupe se produit à Central Park, le batteur du Fish rompt ce rituel en substituant Fuck à Fish. Le public est ravi, à la différence des représentants du Ed Sullivan Show, présents dans la salle. Ces derniers font aussitôt savoir au groupe, qui avait signé un contrat pour un passage télé à venir, que tout est annulé (sauf le cachet déjà versé aux musiciens). Même si le Fuck cheer complique l'accès du groupe aux salles de concerts, Country Joe n'en a cure et le Fuck cheer s'impose définitivement. A Woodstock, le chanteur le fait hurler à cinq reprises à la foule réunie. Grâce à cette prestation tonitruante, Country Joe acquiert une notoriété internationale, tandis que "I-feel-like-I'm-fixin'-to-die-rag" accède au rang d'hymne de la contre-culture contestataire. 

Le festival de Woodstock se tient près de la ville de Bethel, dans l'Etat de New-York, du 15 au 17 août 1969. Country Joe & the Fish doivent jouer le dimanche soir. Mais, Joe monte seul sur scène dès le vendredi après-midi à la faveur d'un trou dans la programmation. Le public ne prête alors que peu d'attention aux premiers morceaux interprétés. Désarçonné, le chanteur cherche conseil auprès de son manager. "Il m'a dit, 'Personne ne fait attention à toi. Qu'est-ce que ça peut bien faire ce que tu joues? ' (...) alors j'y suis retourné et j'ai crié: 'Donnez-moi un F! Ils se sont tus, puis ils ont hurlé 'F!'. J'ai pensé, 'ouah, c'est bizarre', alors j'ai continué. C'était assez surprenant parce que je ne savais pas qu'autant de gens connaissaient la chanson." [cf: entretien accordé à Dorian Lynskey]
Le Fuck cheer, suivi de l'interprétation d'I-feel-like-I'm-fixin'-to-die-rag constitue assurément d'un des moments forts du festival, heureusement immortalisé dans un documentaire sorti en 1970. L'enthousiasme du public, qui reprend en chœur les lettres scandées par le chanteur, prouve qu'avec ce morceau Country Joe a su, mieux que tout autre, saisir l'air du temps. A un moment, où l'intervention américaine au Vietnam reste largement nimbée de mystère, Country Joe pressent l'escalade militaire et l'hécatombe à venir. I-feel-like-I'm-fixin'-to-die-rag exprime à merveille les sentiments confus de l'apprenti soldat. La musique enjouée, qu'on dirait tout droit sortie d'un bastringue minable, apparente le titre à une sorte de danse macabre médiévale. L'ironie grinçante du morceau fait mouche. "Elle possède un fatalisme insouciant, presque amoral, assez éloigné des autres morceaux pacifistes. " (cf: Dorian Lynskey) Pour son auteur, "le personnage de la chanson ne s'excuse de rien, il ne dit rien à propos de la paix dans le monde, il ne dit pas qu'il s'en veut de tuer des gens. Elle tourne en dérision l'idée de tuer des gens."  






" I-Fee-Like-I'm-Fixin'-to-die rag"

"Come on all of you big strong men /
Uncle Sam needs your help again /
he's got himself in a terrible jam /
way down yonder in Viet Nam /
so put down your books /
and pick up a gun /
we're gonna have a whole lotta fun
Come on generals, let's move fast /
your big chance has come at last /
now you can go out and get those reds /
cos the only good commie is the one that's dead /
and you know that peace /
can only be won /
when we'veblown 'em all /
to kingdom come /

(CHORUS)
And it's one, two, three, /
what are we fighting for? /
don't ask me I don't give a damn, /
next stop is Viet Nam /
And it's five, six, seven, /
open up the pearly gates /
ain't no time to wonder why, /
whoopee we're all gonna die /

Come on mothers throughout the land /
pack your boys off to Viet Nam /
come on fathers don't hesitate
send your sons off before it's too late /
and you can be the first ones on your block /
to have your boy come home in a box




Notes:
1. Au cours de la seconde guerre mondiale, les Américains prennent l'habitude d'appeler affectueusement ce dernier Country Joe ("Joe le Péquenaud"). Joe McDonald adoptera également ce qualificatif une fois adulte.
2. Les folkeux s'engagèrent tôt dans le mouvement pacifiste. En 1965, une manifestation organisée par le Students for Democratic Society à Washington, réunit Joan Baez, les Freedom Singers, Judy Collins et Phil Ochs. Chez les rockers, en revanche, la contestation reste très marginale, l'opposition à la guerre très timorée. Enfin, rappelons que la chanson consacrée au Vietnam la plus vendue est l'épouvantable "Ballad of the Green Berets", hymne patriotique à la gloire de l'unité d'élite de l'US army. 
3. le Free Speech Movement de Berkeley paralyse le campus pour protester contre l'interdiction de tout militantisme à l'intérieur de l'université.
4. 4. En effet, l'âge minimum d'incorporation est de 17 ans. Les recrues ont 19 ans de moyenne d'âge et 90 % des appelés ont moins de vingt ans. 
5.  Jamais un débarquement de troupes au nord du 17ème parallèle n'est envisagé. La guerre est étroitement circonscrite afin de ne pas précipiter la Chine dans le conflit aux côtés du Vietnam nord. 

Sources: 
-Dorian Lynskey: "33 Révolutions par minute", éditions Payot & Rivages, 2012.
- Le nouveau dictionnaire du rock, Michka Assayas (dir.), Bouquins, Robert Laffont, 2014.
- Jacques Portes: "Lyndon Johnson _ le paradoxe américain", Biographie Payot, 2007.
- Yves Delmas & Charles Gancel: "Protest song. La chanson contestataire dans l'Amérique des sixties", les éditions Textuel, 2005.


Lien:
- Le carnet de recherches de Patrick Peccatte: La bande son du Vietnam.

mercredi 11 avril 2012

260. Maxime Leforestier : "La vie d'un homme" (1975)



A ceux qui sont dans la moyenne,
A ceux qui n'ont jamais volé,
A ceux de confession chrétienne,
A ceux d'opinion modérée,
A ceux qui savent bien se plaindre,
A ceux qui ont peur du bâton,
A tous ceux qui n'ont rien à craindre,
Je dis que Pierre est en prison.

Dormez en paix, monsieur le juge.
Lorsque vous rentrez du travail,
Après le boulot, le déluge,
Tant pis pour les petits détails.
Aujourd'hui, cette affaire est close.
Une autre attend votre réveil.
La vie d'un homme est peu de chose
A côté de votre sommeil.

Soyez contents, jurés, notables,
Vous avez vengé proprement
La vie tristement respectable
Que vous meniez depuis longtemps.
Qu'on vous soit différent suppose
Par obligation qu'on ait tort.
La vie d'un homme est peu de chose
A côté de votre confort.

Soyez satisfait, commissaire,
Vous n'avez pas eté trop long
Pour mettre un nom sur cette affaire.
Tant pis si ce n'est pas le bon.
Tant pis si chez vous, on dispose
De moyens pas toujours très clairs.
La vie d'un homme est peu de chose
A côté d'un rapport à faire.

Rassurez-vous, témoins du drame,
Qui n'étiez pas toujours d'accord
Puisqu'aujourd'hui on le condamne
C'est donc que vous n'aviez pas tort.
Vous êtes pour la bonne cause.
Vous avez fait votre devoir.
La vie d'un homme est peu de chose
A côté de votre mémoire.

Tu n'aimes pas la pitié, Pierre,
Aussi je ne te plaindrai pas.
Accepte juste ma colère,
J'ai honte pour ce peuple-là.
Je crie à ceux qui se reposent,
A ceux qui bientôt t'oublieront.
La vie d'un homme est peu de chose
Et Pierre la passe en prison.


Le corps recouvert d'un drap du cadavre de Pierre Goldman
le 20 septembre 1979.


Pierre, à qui Maxime Leforestier dédie cette chanson,  est mort abattu  non loin de chez lui, au bout de la rue des peupliers lorsqu'elle débouche sur la place de l'abbé Hénocque, dans le XIIIème arrondissement de Paris, le 20 septembre 1979. Quelques heures plus tard, sa femme Christiane donnait naissance à leur fils. A ses obsèques, le 27 septembre, se pressent 15 000 à 20 000 personnes qui remontent le chemin de l'institut médico-légal, situé Quai de la Rapée à Paris, vers le Père Lachaise. Le cortège s'élargit place Léon Blum et se resserre dans la rue de la Roquette pour une dernière ascension vers son terme.  La foule est silencieuse, elle se déplace sans banderoles,  sans slogans, mais elle n'est pas anodine. On y reconnait, en effet, Sartre et de Beauvoir, Signoret et Montand, Regis Debray, Serge July , ou encore Alain Krivine et Daniel Cohn-Bendit.


Obsèques de P. Goldman septembre 79.
Obsèques de P. Goldman septembre 79.













L’intelligentsia parisienne ne s'est pas déplacée pour un anonyme, la plupart de ses membres  connait et a accordé son soutien à Pierre, lors du procès qui, en 1974, l'a condamné à la réclusion perpétuelle pour le double meurtre survenu dans une pharmacie du boulevard Richard Lenoir. C'est autour de ce procès que Maxime Leforestier tisse sa chanson sous forme de dénonciation d'une erreur judiciaire patente. Le "Pierre" de la chanson c'est Pierre Goldman. Sa mort revendiquée par un obscur supposé groupuscule d'extrême droite appelé "Honneur de la police" reste à ce jour un mystère non élucidé.


La tombe de Pierre Goldman au Père Lachaise.
Il est bien difficile d'emprunter toutes les routes qui mènent à Pierre Goldman, qu'il s'agisse de celles qui vont le conduire devant les tribunaux puis dans une cellule de prison. Car son parcours emprunte  des voies étonnantes : il entre en littérature durant son incarcération (1), devient journaliste par la suite, fréquente les mondains alors qu'il a déjà un  riche et dense passé de militant d'extrême gauche, de révolutionnaire, mais également de malfrat. De toutes ses identités, on signalera aussi la première, celle donnée par des parents  juifs d'origine polonaise qui combattent au sein de la résistance dans la FTP-MOI (2). Pierre Goldman, est, accessoirement, le demi frère du chanteur J-J Goldman, la carrière de ce dernier n'est, toutefois,  pas encore vraiment lancée quand son frère est victime de l'attentat qui lui ôtera la vie.


Pierre Goldman.
Pierre Goldman n'est pas un homme ordinaire. Ce n'est pas  un héros, encore moins  un martyr, c'est sans aucun doute un homme au parcours exceptionnel, entré dans le deuxième vingtième siècle comme on entre en campagne, avec des convictions, mais aussi des contradictions cheminant selon un itinéraire semé d'autant d'erreurs que de moments de grâce. Une vie qui a basculé de nombreuses fois avant 1974  en  ce moment où l'énoncé du verdict émis par un jury d'assises provoque une quasi émeute dans le tribunal. Une existence qui se termine dans un bain de sang un matin de septembre 79, 3 ans à peine après que Pierre Goldman ait été innocenté d'une partie des crimes qu'on lui reprochait.



Les multiples visages de Pierre Goldman.


Quand on se plonge dans la vie de Pierre Goldman, on se demande dans quelle mesure il aurait pu échapper à l'engagement qui fut le sien. Il y a comme une pente naturelle qui relie son ascendance à l'homme qu'il devint. Pierre Goldman est le fils d'Alter Goldman et de Janine Sochaczewska, tous deux juifs polonais ayant émigré en France pour fuir les flambées antisémites qui sévissent dans leur pays natal durant l'entre deux guerres. Dans la mouvance communiste, ils s'engagent tous deux dans la résistance pendant le conflit. 


Marcel Rajman membre du groupe Manouchian.
Pierre Goldman est Juif, c'est un des aspects fondamentaux de son identité. Le fait de louvoyer dans les milieux d'extrême gauche qui comptent de nombreux sympathisants de la cause palestinienne est parfois source de vives tensions  avec ses amis proches (3). C'est surtout, comme le dit son ami Tiennot Grumbach, l'historicité de l'engagement des Juifs dans la résistance qui est la pierre angulaire de son identité : Juif, révolutionnaire, patriote. Son modèle est Marcel Rajman, membre du groupe Manouchian, fusillé par les allemands au Mont Valérien avec les autres membres de la FTP-MOi de région parisienne arrêtés en février 1944. D'ailleurs n'intitulera-t-il pas son livre autobiographie "Souvenirs obscurs d'un juif polonais né en France" ? Animé par une haine viscérale de l'antisémitisme, il mènera une passe d'arme audacieuse avec  Me Garraud, représentant la partie civile lors de son second procès ;  l’affrontement entre les deux hommes en plein tribunal sera vif et tranchant. A l'avocat de l'association "Légitime défense" Goldman  lance  " Oui je vous ai traité de fasciste ! vous "sentez" les métèques , mais moi je sens les racistes et les fascistes ! espèce de pourri, je vous emmerde".

Pierre Goldman se tient à gauche, très à gauche même et y milite. Parmi ses amis beaucoup sont  ont commencé leur engagement politique au temps de la guerre d'Algérie. C'est le cas, par exemple, de  Prisca Bachelet (4). Le quartier latin est le terrain de prédilection de Pierre Goldman. Durant ses années d'études à la Sorbonne, il fréquente les cercles de l'UEC (5) dont il assure notamment  le service d'ordre. Il donne du poing contre les membres des groupes d'extrême droite tels "Occident" dans lesquels se font remarquer  quelques jeunes promis à un avenir politique certain : parmi eux Alain Madelin et Gérard Longuet. Il y croise à cette époque  les figures emblématiques de l'activisme d'extrême gauche comme R. Linhart, Benny Levy qui sera un des fondateurs de la Gauche prolétarienne.


Sur cette photo deux compagnons de lutte très proches de Goldman
à droite Tiennot Grumbach qui sera son avocat en 74 et à ses côtés
Marc Kravetz lors de la manifestation du 1er mai 1968.
Comme d'autres, en ces temps de contestation, Goldman porte son regard, vers Cuba  et plus largement l'Amérique Latine ce continent qui fut un bouillant laboratoire révolutionnaire tout au long des années 60. Il s'embarque pour Cuba en 63, mais finit en prison  à la Nouvelle Orléans. Il y est de nouveau fin 1967 lorsque sont célébrées les obsèques du Che mais rentre en France peu après. Il garde un goût prononcé pour ces terres sud américaines. Le Vénézuela, où il séjourne également au cours de ce périple, a été une échappatoire autant qu'une école de la lutte armée révolutionnaire et accessoirement une manne financière de courte durée. En prison, Pierre Goldman validera une licence d'Espagnol qui atteste de son attachement au voies du continent. A sa libération, à la chapelle des Lombards il introduit un artiste cubain qui fait les délices des soirées de cette bonne adresse parisienne, Goldman adore la salsa. Pierre Goldman voue enfin un attachement indéfectible à la Guadeloupe dont il a suivi l'émergence des luttes syndicales. Ce lien s'incarne en une solide amitié avec Joel Lautric, l'homme qui est aussi son alibi pour l'affaire de la pharmacie du boulevard Richard Lenoir.


Juif, militant et révolutionnaire ne sont que quelques uns des visages de Pierre Goldman. On en découvre encore d'autres en se penchant sur ses "relations" avec la justice.


Le tournant 1974 : Pierre est en prison.


C'est le soir du 19 décembre 1969. Un homme entre dans la pharmacie située au n°6 du boulevard Richard Lenoir, il est aux alentours de 20h10. Une des deux femmes présentes dans l'officine tente de s'emparer du téléphone. Le braqueur tient un pistolet dans la main gauche, il tire sur la pharmacienne, Mme Delaunay,  puis sur sa préparatrice, Mlle Aubert. Elles sont mortellement atteintes. Il blesse un client qui se trouvait là, Raymond Trocard. Les coups de feu ont alerté le voisinage et les clients du café tout proche, prévenus par les époux Carel qui ont assisté à la scène en passant devant la pharmacie. Le malfaiteur s'échappe mais est rattrapé par le jeune agent de police Quinet alors agé de 22 ans. Sur le terre plein central du boulevard, les deux hommes s'affrontent au corps à corps. Avec un deuxième pistolet, le braqueur blesse l'agent Quinet qui reste au sol puis prend la fuite. Le docteur Pluvinage est témoin de la scène qu'il observe sans appeler les secours ni porter assistance à l'agent Quinet du  4° étage de l'immeuble situé au n°8 du boulevard. 

Le 8 avril 1970, Pierre Goldman est arrêté rue Saint Sulpice alors qu'il se rend chez Marc Kravetz, son ami. Goldman a été dénoncé par un indic (dont il ne livrera pas l'identité qu'il connait pourtant). Il est transféré au commissariat, mélangé à d'autres personnes, identifié par l'agent Quinet. Goldman, pour tenter de s'innocenter, avoue trois agressions à main armée : la 1ère contre une autre pharmacie, un braquage aux magasins Vog situés dans le quartier de la Madeleine et une autre contre un agent des allocations familiales. 


Pierre Goldman lors de son procès à Paris en 1974.
Quatre années et demi s'écoulent avant l'ouverture du procès à la cour d'assises de Paris. Goldman a pour lui de nombreux avocats parmi lesquels son ami Tiennot Grumbach et Marianne Merleau-Ponty (6). Le représentent également Me Pollak, une "figure" de la corporation qui gère son ego bien mieux que le dossier de son client et Me Libman, qui a mal préparé la défense de Goldman. Les témoins passent à la barre et les contradictions qu'ils énoncent ne sont pas relevées par les avocats. Goldman a un alibi, il était à cette heure là chez son ami Joel Lautric. Les armes utilisées ne correspondent pas aux siennes, les témoins sont formels dans une identification qui relève parfois de l'exploit. Ainsi, deux femmes disent reconnaître formellement Goldman a deux endroits différents du boulevard. Alors qu'il l'a vu du 4° étage, de nuit, un soir de brouillard et entrain de se débattre avec un autre homme, Pluvinage reconnait lui aussi très formellement Goldman. De même, l'agent Quinet qui a entrevu furtivement à l'issue de leur corps à corps, est formel : Pierre Goldman est l'assassin. Très mal défendu, Goldman s'en tient à une ligne de défense unique "Je ne suis pas coupable parce que je suis innocent". 

L'avocat général Langlois, pour sa part,  a l'honnêteté de formuler des doutes sur certaines parties du dossier, mais il les impute davantage à un manque d’informations qu'à une erreur de l'enquête. Au final, il déclame devant la cour son intime conviction : il est persuadé, malgré les flottements, que c'est Goldman qui a fait le coup. 

Le jury prononce le 14 décembre 74, la condamnation de Pierre Goldman à la réclusion à perpétuité. Dans la salle c'est un tonnerre de protestations. Son ami Marc Kravetz livre dans "Libération" cette intéressante analyse : 


"Pierre Goldman a été condamné sur une "intime conviction", par une "majorité d'au moins huit voix", comme le veut la loi.
L'"intime conviction" c'est la conviction que même s'il n'est pour rien dans ce dont on l'accuse, "il aurait bien pu".Ce n'est pas une "majorité d'au moins huit voix" qui a condamné Pierre. C'est un monde qui juge un autre, qui juge sans connaître, qui juge parce qu'il a peur de l'autre et qui se venge, par la réclusion perpétuelle, de cette peur. C'est un monde pour qui la résistance juive, celle qui fut la mère de Pierre ne peut être qu'une "exaltée", un monde qui dit "l'Amérique du Sud" par ce qu'il ne sait pas que l'Amérique latine existe comme il dit le Tonkin ou l'Indochine, pour ne pas parler du Vietnam. Un monde qui dit "mulâtre" dans les dépositions mais "métèque" quand il parle"
"Libération", lundi 16 décembre 1974.



Simone Signoret, Moïshe et Jean Jacques Goldman lors
d'une conférence du presse du comité "Justice pour Pierre Goldman'
15 décembre 1974.
La problématique de l'affaire est résumée en ces quelques lignes. Pour le pouvoir, le verdict est respectable et incontestable car c'est un jury d'assises, un jury populaire, qui l'a rendu. Jean Lecanuet usera d'ailleurs sans restriction de cet argument dans les jours qui suivent le verdict. De l'autre,  Goldman, symbole d'un monde qui change à toute allure, dont il est lui même un acteur-précurseur, qui cristallise toutes les peurs liées à ces changements est jugé pour ce qu'il est plus que pour ce qu'il a fait


Le combat pour la libération de Pierre Goldman est engagé, le 17/12/1974 un comité de soutien "Justice pour Pierre Goldman" se créé. Parmi les signataires du texte de soutien on trouve, MM Pierre Mendés France, Joseph Kessel de l'Académie française, Claude Bautet, Patrice Chéreau, Jean-Michel Folon, François Périer, Eugène Ionesco de l'Académie française, Régis Debray, Mme Françoise Sagan, MM Yves Montand, Roger Planchon, Mmes Anne Philippe, Simone Signoret et M. Chris Maker, Mmes Ariane Mnouchkine, Myriam Anissinov, MM Pierre Gaudibert, André Cayatte, Jeam-Marie Domenach, Philippe Sollers, Julien Kristena, Jacques et Yvonne Rispal. MM. Pierre Vidal-Naquet, Jean-Pierre Chevènement, Claude Estier, Louis Aragon, Paul Flamant, Jean-Paul Sartre, Alain Geismar, de Mmes Simone de Beauvoir et Evelyne Pisier.


Pierre Goldman se pourvoit  en cassation. Un second procès s'ouvre devant les assises de la Somme en avril 76, à Amiens. C'est alors Me Kiejman qui le représente pour sa défense (Pollak est encore présent, Libman non. Il a abandonné le dossier).  Brillant avocat, il relève toutes les contradictions laissées en suspens lors du premier procès. Goldman est reconnu coupable des 3 agressions avouées et innocenté du crime du boulevard Richard Lenoir. Condamné à 12 ans de prison il en a déjà purgé 6. 


A la sortie du procès d'Amiens
en mai 1976.

Pierre Goldman : une page d'histoire française.

Lire le parcours de Pierre Goldman permet d'explorer la courte, dense, passionnante et tragique trajectoire d'un individu à travers le deuxième XX° siècle, certes. Mais au delà de ce destin singulier, c'est bien une page de l'histoire de la France d'après guerre que son parcours nous révèle.

Il faut partir de l'identité familiale juive engagée malgré et en raison des circonstances, dans le combat de la résistance pour la libération de la France. Elle constitue racines de l'engagement, son origine, reçue  en héritage. Il faut aussi insister sur le rôle de la guerre d'Algérie qui alimente directement ou indirectement l'éveil politique d'une génération et annonce  sa radicalisation. Cette guerre, que le pouvoir politique ne nommera comme telle qu'en 1999, est présente dans l'actualité au cours des années 50. Elle rythme , en effet, la vie des français soit par ses échos médiatiques, soit par ses prolongements au sein du quotidien de la population qui voit partir à la guerre, une part croissante de sa jeunesse.

Elle s'ancre davantage encore dans l'espace public métropolitain au tournant des années 60, lorsque les affrontements liés à la guerre d’indépendance algérienne s'exportent dans la capitale. On pense à la grande manifestation des algériens de Paris d'octobre 1961 ou à celle de Charonne de février 1962 qui se solde par 9 morts dont 8 membres du parti communiste. De nombreux militants des partis de gauche se positionnent contre le maintient de la présence française en Algérie et contre un de ses porte-flingues les plus violent, l'OAS (7). Ces militants se forment dans le combat en France pour l’indépendance algérienne et contre l'OAS, entretiennent la mémoire des évènements (8). C'est par ce truchement et parce qu'ils  ne se reconnaissent plus dans le PCF que certains, plus jeunes, vont se radicaliser et contribuer à l'émergence de cette extrême gauche qui va s'échauffer  dans les rues du quartier latin contre les groupes d'extrême droite. Ces mêmes jeunes gens que fréquentent Goldman dans l'immédiat avant 68, qui s'opposent à "Occident", intègrent l'UEC, ou d'autres groupuscules plus constitués sur des nuances de rouge.

Quelle que soit la participation de Goldman à 68 (en fait il se tient relativement à l'écart des évènements), ses convictions politiques anti-fascistes vont naturellement trouver un prolongement dans la lutte anti impérialiste qui anime une partie de la jeunesse de l'époque. Baignée dans le tumultueux océan des affrontements est-ouest, elle élargit l'horizon de ses combats à l'échelle du théâtre de la guerre froide : la planète. La guerre du Vietnam mobilise la jeunesse française qui en cela emboîte le pas à sa  soeur aînée d'Outre Atlantique. Les combats de l'Amérique Latine contre son grand voisin états-unien, qui considère ce continent comme sa chasse gardée géopolitique, attirent aussi l'attention de l'avant garde d'extrême gauche. 
Puis après ce moment 68, vient le temps, sinon de la désillusion, du moins du retour à un autre quotidien. Chacun choisit  sa voie de reconversion. Beaucoup disent la difficulté de dépasser l'engagement de ces années là et la portée de l'évènement : certains intègrent l'establishment, d'autres sombrent dans la dépression (R. Linhart) (9), d'autres encore poursuivent la radicalisation entamée et plongent dans la lutte politique armée ou le banditisme.

Goldman représente un des parcours possibles à l'intérieur de cette génération. Se frottant violemment à la justice et à la loi, cela ne l'empêche pas une fois le tumulte des procès passé, de s'insérer dans le grand processus de recyclage  post 68 investissant la presse et l'édition. Il devient un membre influent de la rédaction de "Libération", puis intègre le comité de rédaction de la revue "Les temps modernes" dirigée par Jean-Paul Sartre. Toutefois, sous cette apparente normalisation, Goldman reste un homme de l'ailleurs, continuant à parler créole, à se délecter des rythmes sud américains. En perpétuel questionnement identitaire, il demeure un fascinant caméléon, relativement insaisissable, produit de la grande cassure du siècle, compagnon de ses convulsions, symbole de ses peurs et de reflet ses contradictions




L'enquête sur la mort de Goldman n'en finit pas de rebondir : les dernières pistes conduisent aux réseaux policiers parallèles proches du pouvoir en place, le SAC (Section d'Action Civique), ou encore à la piste des groupes para-militaires basques du GAL (Groupes Anti-terroristes de Libération)(10). Quelles qu'en soient les conclusions, si elles émergent un jour d'une façon certaine, la vie de Pierre Goldman, "La vie d'un homme", restera un objet de controverse autant que de fascination  et de débat puisqu'elle se même intimement à quelques  unes des questions vives de notre temps : celle de l'identité multiple, celle de l'engagement, qu'on en étudie ses modalités ou ses limites, mais aussi celle de la citoyenneté et de ses contours dans une démocratie qui en donne une lecture de plus en plus aride la limitant à l'adhésion là où il devrait y avoir participation et questionnement critique.




Notes :

(1) Il écrit alors "Souvenirs obscurs d'un Juif polonais né en France", Seuil, 1975.
(2) FTP MOI = Franc Tireur et Partisan Main d'Ouevre Immigrée, le groupe dirigé par M. Manouchian auquel appartient M. Rajman en est la branche pour la région parisienne.
(3) Voir l'entretien accordé par Catherine Lévy à Emmanuel Moynot dans "Pierre Goldman, la vie d'un autre", p 32-34, Futoropolis, 2012.
(4) Prisca Bachelet a connu Pierre Goldman au cours des années 60 dans les organisations étudiantes, elle a alors derrière elle l'expérience du soutien actif à la cause de l'indépendance algérienne.
(5)UEC = Union des étudiants Communistes.
(6)Voir l'entretien accordé conjointement à E. Moynot dans "Pierre Goldman : la vie d'un autre" p 123-130, Futuropolis, 2012.
(7) OAS = Organisation de l'Armée Secrète fondée en 1961 et recrutant chez des militaires déserteurs  qui mena des actions violentes allant de l'attentat contre de Gaulle, à celui perpétré contre la villa d'A. Malraux, mais aussi contre des anonymes français et algériens, pour maintenir l'Algérie dans l'empire colonial français.
(8) Lire les travaux de Sylvie Thénault, en particulier la partie "atelier de l'historien" du dernier volume de "l'Histoire de France" Belin de Zancarini-Fournel et Delacroix.
(9) Voir V. Linhart "Le jour où mon père s'est tu", seuil, 2008
(10) La thèse du SAC a notamment été exposée dans un documentaire siugné M. Depratx pour Canal plus diffusé en 2010. La piste du Gal a été levée en 2006 par un journaliste de "Libération".


Bibliographie/sitographie :

P. Goldman ""Souvenirs obscurs d'un Juif polonais né en France", Seuil, 1975.
S. Zancarini Fournel, C. Delkacroix "Histoire de France 1945-2005", éditions Belin.
H. Hamon, P. Rotman, "Génération" Seuil 2008 pour l'édition de poche.
H. Hamon, P. Rotman, D. Edinger "Génération" série documentaire, 1998.
E. Moynot "Pierre Goldman : la vie d'un autre", Futuropolis, 2012. L'ouvrage contient en particulier une série d'entretiens très complets avec des proches de P. Goldman et la reproduction de deux articles parus dans les "Temps Modernes", l'un de J Rémy datant de 1980 et l'autre de Wladimir Rabi datant de la même année.

A consulter pour les nombreux articles de presse parlant de P. Goldman le site consacré à son frère Jean-Jacques "Parler de sa vie".