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samedi 18 avril 2026

Présidents en chansons: Sarkozy 2. De l'Elysée à la Santé.

Pour ceux qui l'auraient raté, nous avons consacré le précédent billet à l'ascension politique de Nicolas Sarkozy jusqu'à l'Elysée. Il est maintenant temps de nous consacrer au mandat présidentiel et ses suites, toujours à travers les chansons.  

World Economic Forum, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Une fois élu, Sarkozy nomme François Fillon à Matignon, un premier ministre falot qui lui sert, en cas de difficultés, de paratonnerre, pour ne pas dire de paillasson. Dans le domaine économique, en conformité avec son slogan "travaillez plus pour gagner plus", le président adopte non seulement des mesures libérales, permettant aux salariés de travailler au-delà des 35 heures, mais aussi des mesures fiscales pour favoriser les hauts revenus et les entreprises. Il concrétise sa promesse de bouclier fiscal, dont on comprend très vite qu'il ne protège que les plus riches. La grave crise financière mondiale de 2008 (dite des subprimesprovoque récession et chômage. Pour y faire face, le président met sur pied un plan de relance économique et de sauvetage des banques. Puis, à partir de 2010, il impose la rigueur budgétaire pour tenter de contrôler les déficits publics. Cette même année, il engage une réforme des retraites qui repousse l'âge légal de départ de 60 à 62 ans, une mesure qui provoque de grandes manifestations dans le pays. 

En 2007, la loi d'autonomie des universités (loi LRU ou Pécresse) marque les prémisses d'un désengagement de l'Etat dans la gestion des établissements, encourageant en parallèle le développement de financements privés. La logique de mise en concurrence prolonge l'idée d'une privation progressive de l'enseignement supérieur. Le 23 février 2008, dans le cadre d'une visite au Salon de l'Agriculture, le président, incapable de se contenir, lance à un visiteur qui refuse de le saluer : "Casse toi alors pov' con". Un président ne devrait pas dire ça, ce que laisse entendre Michel Delpech, dans une de ses dernières chansons : "Comme on se traite". 

Tout au long du mandat, Sarkozy se livre à une surenchère droitière, comme le prouve la création d'un ministère de l'immigration et de l'identité nationale en 2009. Il cherche à prendre de vitesse le FN. Pour y parvenir, il prend conseil auprès de Patrick Buisson, ancien de l'Action française et rédacteur en chef de Minute, grand nostalgique de la France de Vichy. Il contribue ainsi à banaliser les idées de l'extrême droite au sein de l'électorat de la droite parlementaire. Sur ce thème, les Fatals Picards décrivent "La France du petit Nicolas", en insistant bien sur le fait qu'elle discrimine et malmène les populations immigrés ou les sans papiers ; une politique qui contribue à stigmatiser, discriminer, humilier, jeter en pâture des populations vulnérables. Exploitant le moindre fait divers, le chef de l'Etat détourne le mécontentement grandissant dans l'opinion publique à l'égard de sa politique, en désignant des boucs émissaires. Par exemple, ses déclarations font l'amalgame entre les Roms et la délinquance.  Mais comme le rappelle avec humour les Roumains de Vama dans leur morceau "Sarkozy versus Gypsy", "si tous les Roms étaient des voleurs, alors la tour Eiffel disparaîtrait".

Les groupes de rap conscient constituent une des autres cibles favorites de Nicolas Sarkozy. Ainsi, en 2002, le groupe La Rumeur publie un fanzine, dans lequel se trouve un texte de Hamé dénonçant l'impunité policière. Il écrit ainsi : "les centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu'aucun des assassins n'ait été inquiété." Alors ministre de l'intérieur, Nicolas Sarkozy assigne le groupe à comparaître pour "diffamation publique envers la Police nationale". Après huit ans de procédure et cinq procès, La Rumeur est définitivement relaxée en 2010. 

En 2003, Nadine Morano, puis Nicolas Sarkozy, attentifs aux cris d'orfraie de la fachosphère, accusent le groupe Sniper de racisme et d'antisémitisme, reprochant au groupe le refrain du morceau "La France", ainsi que les paroles du titre "Jeteur de pierre". Le ministre de la Justice, qui porte plainte pour "incitation à blesser et tuer les fonctionnaires de police et représentants de l'Etat", sera finalement débouté. Tunisiaso, leader du groupe, reviendra sur ces déboires judiciaires dans son morceau "La France, itinéraire d'une polémique".

Sur la scène internationale, Sarkozy adopte une politique interventionniste. En 2009, la France revient dans le commandement militaire intégré de l'OTAN, marquant une rupture avec la politique gaulliste d'indépendance stratégique. En 2011, sous l'égide de l'organisation, il soutient l’intervention militaire en Libye contre celui qu'il avait pourtant reçu en grande pompe peu avant : Mouammar Kadhafi. Dans la foulée, lors d'un déplacement à Dakar, Sarkozy lance :  "l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire." Le discours est reçu comme un véritable crachat au visage par l'auditoire ; une réaction que résume Kery James sans son morceau "Musique nègre".

En 2012, le président échoue à se faire réélire, battu par le socialiste François Hollande. L'écart entre les deux finalistes n'a toutefois cessé de se réduire au cours d'une campagne marquée par une surenchère sécuritaire et xénophobe, pendant laquelle le président sortant aura joué sur les peurs.

En 2016, il échoue piteusement aux primaires de la droite, mais continue à jouer les conseillers occultes auprès des responsables politiques, en particulier le président Macron. Il donne des conférences grassement rémunérées, prend des places de choix dans des conseils d'administration, écrit des livres. Heureusement, il sait pouvoir trouver du réconfort auprès de Carlita qui dresse les lauriers de son mari dans "Mon Raymond" (2013). "Et bien qu'il porte une cravate, mon Raymond est un pirate". 

A l'issue de son mandat, Nicolas Sarkozy doit aussi rendre des comptes à la justice. Ainsi, une avalanche de procédures s'abattent sur l'ancien chef de l'Etat. L'immunité présidentielle l'empêche d'être inquiété dans l'affaire des sondages de l'Elysée, mais ses proches trinquent (Guéant). Il est en revanche condamné à trois ans de prison dont un ferme - sous surveillance électronique - dans l'affaire des écoutes. Dans le cadre de l'affaire Bygmalion, il est de nouveau condamné à un an de prison ferme, peine exécutée à domicile à l'aide d'un bracelet électronique, un point commun avec certains rappeurs, précédemment condamnées. "On refait la cité avec des "si" / Même les mains liées, demande aux autres / j'avais le bracelet comme Sarkozy". [Panama d'Uzi]

Dans le cadre de l'affaire Kadafi (2), il écope de cinq ans de prison ferme pour association de malfaiteur en vue de la préparation du délit de corruption. Un appel est en cours. Quoi qu'il en soit, Nicolas Sarkozy prend un sacré karma. Les rappeurs ont beau jeu de se gausser de celui que la justice reconnaît comme un délinquant multirécidiviste. Voilà Neg Lyrical exaucé lui qui voulait voir "Sarkozy en prison". Ces déboires judiciaires font que Sarkozy se voit retirer la légion d'honneur, comme Pétain avant lui, ils constituent également une source d'inspiration presque intarissables pour les parodies musicales, créées par IA ou pas. Exemple avec le  " de "Mafieux en costard (Don Sarko)".

Sarkozy est, de loin, le président auquel on a consacré le plus de morceaux, dans leur écrasante majorité à charge. Cela s'explique sans doute par une personnalité et une politique délibérément clivantes. Par ailleurs, comme nous avons pu le constater, l'ex-président a souvent fourni le bâton pour se faire battre, par ses déclarations provocatrices, ses turpitudes politiques ou parce qu'il a été rattrapé par ce qu'il dénonçait. Citons, par mi beaucoup d'autres deux exemples de chansons hostiles. En 2008, Rodolphe Burger enregistre "Ensemble". Il y fait part de son aversion totale, viscérale, à l'égard du président. "On n'a pas bourré les prisons ensemble / On n'a pas rempli les avions ensemble / Je ne suis pas ton complice tu fais erreur / Ton regard moite, sous ta peau lisse me font horreur". En février 2006, en Martinique, une des chansons phares du carnaval moquait la non-venue de celui qui n'était encore que le ministre de l'intérieur, mais déjà très en froid avec Aimé Césaire, notamment à cause de la loi sur le "rôle (prétenduement) positif de la colonisation". "Sarko on t'a attendu, mais tu n'es pas venu / Promenons nous à Fort-de-France / Pendant que Sarko n'y est pas / Si Sarko était là / Nou té ké karchérizé" [Sarko Kayé]

Après la condamnation dans l'affaire des financements libyens, l'ancien président est incarcéré du 21 octobre au 10 novembre 2025 à la prison de la Santé. Il en profite pour écrire un livre, "Le journal d'un prisonnier", dans lequel il se lamente sur ses conditions d'incarcération et se compare à Alfred Dreyfus. Oui, Alfred Dreyfus! Après les trois semaines d'emprisonnement, il appelle la droite à faire cause commune avec l'extrême droite. Là réside, selon lui, la clef du succès, mais on peut aussi lire cette déclaration comme un constat d'échec, car en s'appropriant les idées de l'extrême droite, celui qui se targuait d'avoir siphonné les voix du FN en 2007, a surtout permis au RN de phagocyter la droite républicaine. 

Notes :

1. En retard dans les sondages, Nicolas Sarkozy multiplie les meetings, ce qui fait crever le plafond autorisé des comptes de campagne. Un système de fausses factures est alors mis en place pour dissimuler le subterfuge.

2. Nicolas Sarkozy aurait touché des financements libyens dans le cadre de la campagne présidentielle de 2007 en échange de contreparties diplomatiques favorables au dictateur libyen.

 Sources:
- Thomas Renard : "Quand les politiques s'en prennent au rap", Booska-P
- Karim Hammou : "La pénalisation politique du rap en France", Les mots sont importants.

jeudi 19 mars 2026

Présidents en chansons. Sarko 1 : les années Karcher.

Continuons notre exploration des présidents en chansons avec aujourd'hui Nicolas Sarkozy.    

Polémix et la voix Off : "Sarko skanking

א (Aleph), CC BY-SA 2.5, via Wikimedia Commons

(en version podcast)

Nicolas Sarkozy naît en 1955 à Paris. Peu passionné par les études, il hésite entre une carrière de journaliste ou d'avocat. Après une maîtrise en droit privé, il entre à l'institut d'études politiques, mais en sort non diplômé au début des années 1980. Il n'est pas un héritier, n'appartient pas au sérail politique, mais il intègre tout jeune les mouvements de jeunesses à droite, au sein de l'UDR (l'ancêtre du RPR, de l'UMP, puis des Républicains). Culotté et ambitieux, il tape dans l'oeil de Jacques Chirac, désireux de rajeunir l'électorat vieillissant de son parti. En 1983, Achille Peretti, maire de Neuilly, meurt en cours de mandat. Sarkozy lui succède, après avoir doublé Charles Pasqua, pourtant pressenti comme le successeur de l'édile défunt. L'homme prend du galon, au point de devenir le grand organisateur de la campagne de Chirac lors de la présidentielle 1988. Face au président sortant, ce dernier échoue largement, ce qui convainc son poulain de passer à la concurrence, de trahir son mentor, misant désormais sur celui que l'on appelle pas encore Doudou : Edouard Balladur. 

Avec "Chicken manager", Alexis HK imagine le combat de coq entre Sarkozy et Chirac. Ce dernier gardera une dent contre son poulain. A son entourage, il lancera ainsi "Sarkozy, il faut marcher dessus, et du pied gauche, ça porte bonheur." "Puissant, rapide, fluide et léger / Nick est un véritable enfoiré / Attaquer l'ennemi à terre, par derrière / Fait partie de ses coups de vice préférés"

 En 1993, devenu premier ministre à la faveur d'une deuxième cohabitation, Balladur nomme le jeune ambitieux au ministère du budget. Sarkozy met à profit son nouveau poste pour remplir son carnet d'adresses. La cotte de Balladur est au plus haut, alors que Chirac peine à exister. Cette même année, dans sa ville de Neuilly, il apparaît en héros médiatique après une prise d'otage dans une maternelle. Patatras, lors de la présidentielle de 1995, l'ancien maire de Paris devance son rival au premier tour, avant de l'emporter devant Jospin. Sarko a misé sur le mauvais cheval. Le coup est dur à encaisser. Pour ne rien arranger, aux européennes de 1999, la liste menée par Sarkozy subit un échec cinglant. Or, loin de jouer la carte de la repentance, il assume avoir trahi Chichi et adopte un discours frontal et blessant à l'égard de ses adversaires. 

Nommé ministre de l'intérieur par Chirac en 2002. Premier flic de France, il accourt à la suite des drames. VRP du fait divers, il s'empresse de recevoir les familles et n'hésite pas à commenter à chaud ce qui vient de se produire, quitte à bafouer la présomption d'innocence ou à marcher sur les platebandes de la justice. Il se complaît dans l'urgence médiatique imposée par les nouvelles chaînes d'infos en continu, use et abuse des petites phrases. Le 20 juin 2005, à la Courneuve, alors qu'il se rend au chevet d'une famille dont le fils vient d'être tué en marge d'un règlement de comptes, il promet de "nettoyer au karcher la cité des 4000". Les mots blessent et inspirent de nombreux artistes qui se proposent de retourner le nettoyeur à haute pression en direction du ministre. Voilà l'arroseur arrosé. 

Le 25 octobre 2005, en déplacement sur la dalle d'Argenteuil, il lance à une riveraine qui vient de le saluer: "vous en avez assez, hein ? Vous en avez assez de cette bande de racailles? Ben, on va vous en débarrasser." La encore, les artistes retournent l'insulte. C'est le cas du "Racailles" de Kery James.

Trois jours après avoir insulté les jeunes des quartiers populaires, le ministre de l'intérieur donne une version mensongère au lendemain de la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, deux adolescents de Clichy sous Bois électrocutés dans un transformateur EDF, le 27 octobre 2005. Non seulement il accuse les victimes d'avoir voulu commettre un vol, mais il dément également toute course poursuite avec la police. Deux mensonges démontés par l'enquête, mais fidèle à sa stratégie de saturation de l'espace médiatique, Sarkozy n'en a cure. Par ses déclarations, il fait d'une pierre deux coups : couvrir la police - quitte à l'entretenir dans une culture de l'impunité - et flatter les courants les plus réactionnaires de l'opinion publique, pour lesquels ces jeunes l'auraient bien cherché. Sniper propose son bilan de cette séquence dans leur titre "Brûle". "Oui les reufs ont réagi face aux propos outranciers / Un crime impuni d'la gazeuse dans une mosquée / Du Mirail au Bosquet, engrenage dramatique / Effet boule de neige photo-matraquage médiatique / Il parle de Karcher, divise la France en 2 / Sarko t'offre un lavage à l'éléphant Bleu, Mais ce qui est malheureux c'est que l'on brûle le peu qu'on a / Alors qu'il suffirait de voter pour incendier ces connards."

Après deux ans place Beauvau et un passage éclair à l'Economie, Sarkozy prend la tête de l'UMP, qu'il entend mettre en ordre de marche dans l'optique de la présidentielle 2007. Rappelé à l'intérieur, il s'emploie à savonner la planche du premier ministre Dominique de Villepin. Pour le Bhale Bacce Crew, par sa rhétorique brutale et humiliante, le "Petit hommene contribue pas à attiser les tensions. "T'as tout faux, tes raisonnements son mauvais, décalés, t'as pas le niveau / T'as pas le niveau Sarko / T'es pas bien grand, c'est pas nouveau / Droite de la droite, on connaissait, mais là c'est trop / Tu alimentes la haine avec tes mots / Alors donne ton Karcher à toutes les âmes offensées"

Le sarkozysme n'a pas de colonne vertébrale idéologique. S'il est bien de droite dans son approche sociétale et économique, sa pensée est surtout faite d'opportunisme, de sondages, de coups médiatiques, de slogans ou de postulats manichéens. On se souvient du "travailler plus, pour gagner plus", du "vous êtes avec moi ou contre moi", de "la France tu l'aimes ou tu la quittes" ou encore de "La France qui se lève tôt".

Dans son objectif de conquête du pouvoir, le candidat Sarkozy n'hésite pas à marcher sur les platebandes de l'extrême droite. De fait, lors de la campagne présidentielle de 2007, il réussit à "siphonner" les voix du FN, saturant l'espace médiatique, imposant son agenda et dictant les sujets. Le 16 mai 2007, Nicolas Sarkozy, candidat de l'Union pour un Mouvement Populaire (UMP), est élu président de la République avec 53 % des voix, face à la socialiste Ségolène Royal. Pour célébrer la victoire, une grande fête a lieu place de la Concorde. Les soutiens musicaux de l'impétueux Nicolas louent les mérites de leur champion. "Toi Sarko, je suis bien dans tes bras" répète Enrico Macias. Mireille Matthieu lâche les "Mille colombes", en même temps que les roulements de rrrrr. Faudel, le petit prince du raï, ne sait pas encore qu'en ralliant Sarkozy, il plombe une carrière prometteuse.

Devant une foule en liesse, le vainqueur prononce un discours qu'Arman Méliès met en musique, sous le titre de "Mes chers amis". Diffusé en 2012, peu avant la nouvelle élection, me morceau fait office de piqure de rappel pour tous ceux que le mandat présidentiel a hérissé, comme une sorte d'antidote ou de contre poison. "Chacun aura sa chance / Mais cette chance il faudra qu'il la mérite / par son travail, par son engagement personnel / par ce en quoi il croit"

Après la place de la Concorde, Sarkozy se rend au Fouquet's avec ses happy few, membres du show bizz (Clavier, Halliday) et grands patrons (Arnault, Bolloré, Bouygues). Quelques semaines plus tard, le nouveau président kiffe la life sur un yacht prêté  par Bolloré. Il devient alors le président bling bling, dont les premiers actes sont autant de faux pas, qui lui colleront aux basques. 

On mesure alors que ce qui plaît au nouveau chef de l'Etat, c'est la conquête du pouvoir. Une fois à l'Elysée, Sarkozy peine à exercer la fonction présidentielle, se comportant en candidat en campagne permanente, avec tout ce que cela implique de propos violents pour s'imposer, coûte que coûte. Il met en avant sa vie privée, son couple avec Cécilia, puis Carla Bruni. Ce faisant il accentue la tendance à la peopolisation de la vie politique. La Rumeur feat Anfalsh pointe ce travers dans "De la Soufrière à la Montagne Pelée" "Des abus sociaux, des dessous d’table / Président lunettes Rayban, pour un footing pittoresque / Une chanteuse aux poésies fécales et tout le reste / Balade en yacht, et voilà le paquet fiscal / Pour le pauvre, ça fait mal comme une hernie discale"

Parmi les présidents de la cinquième République, Nicolas Sarkozy détient un record : il est le préz auquel ont été consacrées le plus de chansons commercialisées. L'immense majorité d'entre elles sont à charge, au point qu'après les mazarinades, on pourrait presque parler de sarkozynade, comme le propose Michel Kemper. L'auteur de "Si Sarkozy m'était chanté" dénombre plus de deux cents morceaux. Autant en profiter, en scindant ce billet en deux parties. Le prochain s'intéressera donc au mandat présidentiel et ses lendemains carcéraux.  

 Sources:
- Thomas Renard : "Quand les politiques s'en prennent au rap", Booska-P
- Karim Hammou : "La pénalisation politique du rap en France", Les mots sont importants.

jeudi 16 octobre 2025

Les présidents en chansons : bienvenue en Chiraquie.

Jacques Chirac naît à Paris, en 1932, d'une famille originaire de Corrèze. Son père est banquier, ses deux grands pères instituteurs. Le bac en poche, il fait science-po, l'ENA et devient haut-fonctionnaire (à la cour des comptes), avant d'intégrer le cabinet de Pompidou, alors premier ministre. Nommé secrétaire d'Etat, il occupera ensuite de nombreux postes ministériels (secrétaire d'Etat à l'emploi, à l'économie et aux finances, ministre de l'agriculture, de l'intérieur) et apprendra très vite à manier la langue de bois, l'art de dire sans dire.   

En 1967, il parvient à arracher la troisième circonscription de Corrèze (Ussel, Meymac, Egletons) aux radicaux socialistes. Grand, avec un physique avantageux, peu avare en poignées de mains et en verres au comptoir, il arpente le terrain avec efficacité [ "Je disais c'est loin, mais c'est beau." ]et entretient une grande proximité avec ses électeurs. L'énarque parisien, fils de pdg, réussit par un tour de passe passe dont il a le secret, à changer sa présentation et à se faire passer pour un gars du cru, représentant type de la province et du monde agricole. Très convaincant en "serre la louche", il utilise son entregent et ses réseaux pour obtenir le financement d'infrastructures pour le département. Il conservera son poste de député jusqu'à son accession à l'Elysée en 1995.

En 1974, Chirac se rallie à Valéry Giscard d'Estaing, dont il devient le premier ministre. Mais les relations entre les deux hommes, très dissemblables, sont mauvaises. En août 1976, il claque la porte de Matignon. En 1977, il se présente aux élections municipales à Paris. Il y applique sa recette corrézienne, en quadrillant le terrain. Michel Paje compose pour l'occasion "Chirac pour Paris", "Pour que la Seine ne charrie plus de poissons morts. / Qu'on s'y promène, et puisse y rêver encore. Pour que Paris, des artisans, / Pour que Paris, des petits marchands / Dans chaque rue, continuent comme avant". 

Le petit monde du rock alternatif dézingue la gestion de Chirac, un maire avant tout soucieux de mener la chasse aux punks et aux crottes de chien. En 1984, dans "Chirac'n'roll", les Singes hurlent : "Ta gueule partout tes flics partout / c'est vraiment trop pour nous / ton hypocrisie ta démagogie / y'en a carrément plein le cul / ta politique est une maladie qui empoisonne nos vies / pourquoi tu retournes pas en Corrèze?  / cueillir tes vaches et traire les fraises."
La Mano Negra reproche à l'édile de placer la capitale sous l'éteignoir, la fête est finie, comme ils le chantent dans "Paris la nuit" : "L'baron qui règne à la mairie, veut que tout l'monde aille au lit sans bruit".


Chirac envisage la conquête de la capitale comme un marchepied, avec, en tête la présidence de la République en ligne de mire. Aussi se lance-t-il en 1981. Pour l'occasion, Pascal Stive compose "Chirac, maintenant" (1981). Lors de ce même scrutin, il se fend aussi d'un "Mitterrand président".  Bref un bel exemple de bouffage à tous les râteliers. On notera au passage que les deux morceaux sont tout aussi nuls l'un que l'autre.

Au soir du premier tour, Chirac n'arrive qu'en troisième position. Il doit ronger son frein, jusqu'à ce la déroute socialiste de 1986 aux législatives ne le remette sous le feu des projecteurs. En tant que chef du Rassemblement pour la République, arrivé en tête dans les urnes, il est nommé premier ministre, inaugurant une première cohabitation sous la Vème République. En phase avec son époque, il opte pour un libéralisme de type reaganien, privatisant les entreprises nationalisées par son prédécesseur. En 1986, le projet de loi Devaquet prévoit une hausse des frais d'inscription à l'université, la mise en concurrence et la sélection des étudiants. D'importantes manifestations de protestation ont lieu dans les facs. Le 6 décembre, Malik Oussekine est tué par les voltigeurs motorisés, en marge de la mobilisation. [nous y avons consacré un billet]

En un temps où le cumul des mandats étaient la règle, il peut être à la fois maire de Paris, député de Corrèze, président du RPR et premier ministre entre 1986 et 1988.
Lors des présidentielles de cette année là, les deux chefs de l'exécutif s'affrontent au second tour, après un débat au cours duquel Chirac n'a pas fait le poids face à Mitterrand. Après ce deuxième échec, il cherche à élargir sa base électorale, quitte à draguer ouvertement les électeurs lepénistes, de plus en plus nombreux. A Orléans en 1991, devant les militants RPR, il tient des propos racistes. Cette sortie inspirera les musiciens, notamment des dizaines de morceaux de rap. Les Toulousains de Zebda samplent le discours de Chirac et empruntent ses mots pour désigner une de leurs compositions les plus fameuses : "Le bruit et l'odeur" (1995).

Jacques Chirac est enfin élu président de la République en 1995, avec 52,6 % des voix face au socialiste Lionel Jospin. Les débuts du mandat, chaotiques, démontrent que le nouveau président possède une faible armature idéologique. Le pragmatisme - le cynisme ? - semble présider à ses choix. Bien que tenant du libéralisme reaganien de 1986 à 1988, il vient de faire campagne  sur le thème de la fracture sociale, promettant de lutter contre les inégalités et de rapprocher l'État des citoyens. Les Guignols de l'info le griment alors en Che Guevara. Une fois élu, Chirac remise sa rhétorique de gauche, laissant Juppé, premier ministre, s'attaquer aux retraites et à la Sécurité sociale. Sa marionnette prend désormais les traits de Super menteur. Dans la même veine, en 1999, "Le grand Jacques" des Mickey 3D dresse un portrait peu amène du nouveau président. 

Au début de son mandat, dans un discours fameux prononcé en 1995, à l'occasion de la commémoration de la rafle du Vél' d'Hiv', Chirac reconnaît pour la première fois la contribution de la France à la "Solution finale", sa responsabilité dans la déportation et l'anéantissement de près des 76 000 Juifs vivaient alors dans l'hexagone. "La France, ce jour-là accomplissait l'irréparable."

En 1997, après deux ans de présidence, Chirac décide de dissoudre l'Assemblée nationale dans l'espoir d'obtenir une majorité favorable. Mais cette stratégie échoue, et les élections législatives aboutissent à une victoire de la gauche plurielle, conduisant à une longue cohabitation de cinq ans avec Lionel Jospin Premier ministre. Le président s'arc-boute sur ses prérogatives, tout en essayant de tirer partie des réformes adoptées par Jospin (loi sur la réduction du temps de travail à 35 heures par semaine, adoption du pacte civil de solidarité). En 2000, les Français opte pour une réduction du mandat présidentiel avec l'instauration du quinquennat et Debout sur le zinc chante "Sport 2000".

En 2002, Jacques Chirac se représente à l’élection présidentielle. Les résultats du premier provoque un choc avec l’élimination de Lionel Jospin, dépassé par le candidat du Front nationalJean-Marie Le Pen. Chirac remporte le second tour avec 82,2 % des voix, bénéficiant du large soutien des électeurs de gauche, dans ce que l'on appelle le "front républicain" contre l'extrême droite. Pourtant, le gouvernement nommé ne représente en rien une ouverture vers la gauche.  Sur le site Belle campagne, le chanteur Malto transforme le président en chanteur de bossa nova. "Chirac. Je serai le président de tous les Français." (2002)

Le second mandat est marqué par un certain immobilisme. Il en reste néanmoins une décision courageuse et forte : le refus en 2003 d'engager la France en Irak et de s’aligner sur la position américaine et britannique qui débouche sur une guerre dévastatrice. Toujours dans le domaine des relations internationales, en 2005, les Français rejettent le projet de la réforme sur la constitution européenne, qui sera néanmoins mis en place deux ans plus tard, en vertu un déni de démocratie manifeste. 

Faute de réformes ambitieuses, Chirac investit certains thèmes. Dans un discours prononcé en septembre 2002 à Johannesburg, dans le cadre du Sommet de la Terre, il lance "Notre maison brûle et nous regardons ailleurs. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas. Prenons garde que le XXI ème siècle ne devienne pas, pour les générations futures, celui d'un crime de l'humanité contre la vie." Le discours permet une prise de conscience, mais il reste un discours. Dans les faits, on serait bien en peine d'identifier une mesure écologique mise en œuvre au cours de la présidence chiraquienne. 

Autre sujet de prédilection de Jacques Chirac, son intérêt pour les civilisations extra européennes, ce qui le conduira à fonder le musée du quai Branly. Reste que sur le terrain, la Françafrique se porte toujours aussi bien. Les présidents passent, mais le néo-colonialisme se perpétue. Un des membres de Tryo chante un des couplets de "Pompafricavec la voix de Jacques Chirac.

Tout au long du second mandat, des soupçons de corruption et d'affairisme planent, venant ternir l'image d'un président protégé par son immunité. Svinkels insiste sur cette corruption dans "Anarchie en Chiraquie" (2002) "Ici toute affaire occulte se noie / Dans un bain de foule chez les cultos / La France un grand comice agricole / Qui pue le fric, la bouffe, le fisc et l'alcool / Anarchie En Chiraquie / Qui c'est en France le plus gros mafieux".

 Les rappeurs présentent alors Chirac comme un parrain de la mafia, intouchable, ce qui leur permet de pointer du doigt l'hypocrisie d'un personnel politique pourtant prompt à dénoncer la délinquance juvénile. C'est le cas du "Jacko" du Saïan Supa Crew : "Monsieur Jacko, tout le monde veut lui faire la peau / Ce macko mériterait la taule, Jacko mène tout le monde en bateau ayayaiie". Le rappeur Veerus doute de la véracité des trous de mémoire que connaît le président à la fin de sa vie. Pour lui, cette amnésie tient de la ruse. "On prend cette monnaie à la Jacques Chirac / puis on oublie tout à la Jacques Chirac." ["Jacques Chirac"Sinsemilia nous propose une exploration des terres présidentielles dans "Bienvenue en Chiraquie" (2004) "Soyez les bienvenus en Chiraquie... / Ici, c'est chez toi / Oui mais tu fermes ta gueule / Ici il y a un roi / Et des seigneurs qui font c'qu'ils veulent / Ici, il y a des lois / Mais seulement pour le peuple / L'immunité en suprême privilège". 


En 2011, Chirac est condamné à deux ans de prison avec sursis dans l'affaire des emplois fictifs de la ville de Paris. Les vœux de Didier Wampas et son groupe sont enfin exaucés, puisque cinq ans plus tôt ils chantaient "Chirac en prison". "C'est une obsession, elle ne pense qu'à ça, elle n'en dort plus la nuit [...] / La seule chose qui lui ferait plaisir, ce serait de voir Chirac en prison." En enregistrant le titre, le chanteur veut tester la liberté d'expression en France. De fait, sans être officiellement censurée, la chanson est très peu diffusée à la radio, ce qui n'empêche pas le titre de trouver son public.

Chirac termine son mandat en 2007 avec une popularité en baisse. En octobre 2005, les banlieues s'embrasent. Pour Sarkozy, les rappeurs font rapidement figure de coupables idéaux. Ces derniers retournent néanmoins l'accusation contre le ministre de l'intérieur : Sniper enregistre "Brûle", Keny Arkana "Nettoyage au Kärcher".

Conclusion : 
A l'issue des deux mandats chiraquiens, "Salut l'artiste" de No one is innocent dresse le bilan ironique d'une présidence placée sous le sceau de l'hypocrisie. Le groupe énumère les dossiers à charge : "le bruit et l'odeur", la reprise des essais nucléaires en Polynésie, le néocolonialisme, le thème de la fracture sociale utilisé lors la présidentielle 1997. "Un bel hommage à l'artiste à la carrière exemplaire (...) / Comme une histoire d'odeur et de bruit / Des essais transformés, mais pas vraiment Pacifique, Le meilleur ami du monde, et plein de grands potes en Afrique. / Sans une égratignure, juste une vilaine "fracture", / On le sait depuis longtemps, le Phoénix à la peau dure. / Alors salut l'artiste"

A l'issue du second mandat, l'image de Chirac est fortement dégradée dans l'opinion. D'aucuns lui reprochent son opportunisme, son immobilisme ou encore sa versatilité. 
Mais plus le temps passe, plus le personnage apparaît à beaucoup comme sympathique, convivial, rassembleur, surtout quand on le compare à son successeur, Nicolas Sarkozy. Ainsi une nostalgie de la période Chirac se dessine. Sur la fin de sa vie, l'ancien président, malade, est affaibli et sa mémoire lui fait défaut. Du président, il reste ainsi une image, une geste, son coup de fourchette légendaire, des serrages de louches au kilomètre, des phrases cultes, des emportements, des saillies ou des trouvailles langagières abracadabrantesques, et qui ne font pas toujours pschittt. 

 Sources:

lundi 7 juillet 2025

Les présidents en chansons : Giscard d'Estaing

Pour beaucoup, Giscard incarne le changement dans la continuité. Sur le plan institutionnel, il poursuit la politique de ses prédécesseurs, tout assouplissant le carcan gaulliste qui pesait sur une société en quête de libéralisation.   

A la mort de Pompidou, le 2 avril 1974, Giscard a 48 ans. Ancien ministre des finances du président défunt, il décide de faire campagne au centre. A ses yeux, de nombreux Français paraissent lassé du gaullisme, sans pour autant envisager de voter à gauche. Le 8 avril, il annonce sa candidature depuis sa ville de Chamalières, Puy-de-Dôme. "Je voudrais regarder la France au fond des yeux, lui dire mon message et écouter le sien", lance le candidat. D'emblée, le prétendant à la plus haute magistrature fait le pari de la médiatisation. Soucieux de donner l'image d'un Kennedy à la française, il accepte d'être filmé par le reporter Raymond Depardon, qui lui consacre un documentaire. 

Sigismond Michalowski, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Giscard a néanmoins un petit problème d'image. Sa manière semble aristocratique, raide, distante et sa façon de parler un brin ampoulée. Aussi, pour fendre l'armure, il use - les mauvaises langues diront abuse - de la musique. Ainsi, en fin de meeting, il entonne bien volontiers la Victoire en chantant, le Chant du départ, la Marseillaise. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, Giscard a découvert l'accordéon, dont il s'entiche aussitôt. Avec cette passion pour le "piano à bretelle", le président s'attire les satires. Ainsi, en 1974, Sophie Darel et Yves Lecoq imaginent Le Giscardéon (1974), un improbable duo entre VGE et Dalida.

Version podcast de ce billet en cliquant sur le lecteur ci-dessous :

Chantre de l'antigaullisme, VGE a deux principaux adversaires. A sa droite, Jacques Chaban-Delmas, qui entend endosser l'héritage du général, tandis que François Mitterrand est le candidat unique de la gauche. Les deux hommes approchent de la soixantaine. Giscard mise donc sur sa relative jeunesse. Au soir du premier tour, Mitterrand obtient 43% des suffrages, loin devant Giscard, qui convainc 32% des votants. Chaban, qui rassemble 15% des voix, est éliminé. 

Pour la première fois en France, pendant l'entre-deux-tours, le 10 mai, les deux candidats arrivés en tête à l'issue du premier s'affrontent dans le cadre d'un débat radiotélévisé. Près de la moitié des Français assistent au duel. Giscard lance à son adversaire, "vous êtes un homme qui êtes lié au passé par toutes vos fibres, et lorsqu'on parle de l'avenir, on ne peut pas vous intéresser." VGE marque également des points en répliquant à François Mitterrand: "Vous n'avez pas le monopole du cœur, monsieur Mitterrand, et ne parlez pas aux Français de cette façon si blessante pour les autres."

Le 19 mai, Giscard est élu avec 50,66% des voix. Pour rompre avec les adresses solennelles et compassées façon de Gaulle et proposer aux Français une communication moderne, plus intime, il se met volontiers en scène avec sa famille ou des stars. Histoire de briser son image aristocratique, VGE cherche à se montrer proche des Français. Ainsi, il invite quatre éboueurs du quartier de l’Élysée à partager son petit-déjeuner. Prolongeant l'expérience, il s'invite chez les Baschou, une famille orléanaise, le 31 décembre 1975. Ces rencontres pas très spontanées inspirent aux Charlots Ce soir, j'attends Valéry, puis "Alors... Raconte (le dîner du président)".

La France se décorsète un peu grâce à l'adoption de réformes contribuant à libéraliser la société, avec un président qui tient enfin compte des attentes qui s'étaient faites jour en mai 68. Six ans plus tard, l'abaissement de la majorité civile et électorale à 18 ans ouvre de nouveaux droits civiques aux jeunes Français. Puis, sous l'impulsion de Simone Veil, la ministre de la Santé, et grâce au soutien des députés de gauche, la loi sur l'Interruption Volontaire de Grossesse est adoptée en 1975. La même année, le divorce par consentement mutuel devient possible. Deux ans avant l'adoption de la loi, le titre Les divorcés interprété par Michel Delpech appelait de ses vœux un changement de la législation en décrivant la séparation "à l'amiable" d'un couple. 

A l'égard des jeunes Etats africains ou des territoires ultramarins, les autorités entretiennent un rapport de type colonial comme en attestent les enregistrements réalisés à l'occasion de voyages présidentiels. Dans ces chansons de bienvenue, le président est appelé "papa" et l'accueil enthousiaste. "Tout le monde ici est content / Qu'on ait un jeune président", entend-on chanter Gérard La Viny dans sa  biguine à Giscard, sortie en 1974, à l'occasion de la venue du président en Guadeloupe.  
Plusieurs ségas sont également composés en l'honneur des visites présidentielles à la Réunion ou l'île Maurice : "Sega Destin" de Luc Donat, Sega Giscard par Michel Adélaïde. "Giscard à la barre / ça même lé gaillards / Avec Raymond Barre / Créole lé peinard". Tout en dissonance, Tétin et les Soulmen se fendent d'un "Papa Giscard". De ces enregistrements d'un autre temps se dégage un sentiment de malaise.


Conscient que la France n'est plus qu'une puissance moyenne, Giscard cherche à préserver l'influence de l'hexagone en son pré-carré africain, quitte à perpétuer des pratiques néocoloniales douteuses. Giscard Bongo de Tchibanga est un 45 tours édité à l'occasion du voyage officiel de VGE au Gabon en août 1976. Le titre est co-signé par Ali Bongo, fils d'Omar et futur chef de l'Etat du Gabon. « Le nouveau président de tous les Français / L'ami de Bongo et des Gabonais / L'ami de l'Afrique et des Africains / Ce président-là, c'est Giscard d'Estaing / Pour gouverner la France et les Français / La France a dit : Giscard à la barre / Pour gouverner le Gabon et les Gabonais / Nous disons "Bongo à l'avant du bateau"».
Le président français entretient des liens très forts avec l'Oubangui-Chari de Jean-Bedel Bokassa et s'y rend chaque année pour s'y adonner à son passe-temps favori : la chasse de l'éléphant. C'est sans doute lors d'une de ces visites, en 1973, que VGE se fait remettre des diamants d'une valeur de 100 000 euros par le dirigeant centrafricain. De plus en plus mégalomane, Bokassa se fait sacrer empereur, avant de se transformer en un dictateur sanguinaire. [ Ibo Simon: Giscard Bo. "Giscard Bo, il est pas si beau kassa" ] VGE se voit contraint de lâcher son allié et d'abandonner son terrain de chasse préféré. Profitant d'un voyage de Bokassa en Libye, la France lance "l'opération barracuda" qui destitue le despote le 21 septembre 1979. Trois semaines plus tard, Le Canard enchaîné révèle l'affaire des diamants qui devient un scandale d'Etat. En 1977, avec Le président et l'éléphant, Gilbert Lafaille moque les nombreux safaris auxquels le président participe en Afrique.

Ailleurs dans le monde, Giscard d'Estaing poursuit une politique étrangère axée sur le renforcement de la construction européenne, en étroite collaboration avec le chancelier allemand Helmut Schmidt. Tous deux jettent les bases du Système monétaire européen en 1979, préfiguration de la zone euro. Giscard milite également pour la création d'un Parlement européen élu au suffrage universel direct, ce qui se concrétise en 1979 avec les premières élections européennes.
 
Le mandat de Giscard est marqué par les conséquences des deux chocs pétroliers de 1973 et 1979. Très dépendante de l'or noir, la France subit une inflation galopante et une hausse sensible du chômage. Face à la crise, en 1976, VGE nomme Raymond Barre, comme premier ministre. L'économiste met en œuvre une politique d'austérité fondée sur la réduction du déficit budgétaire. Les conséquences sociales d'un tel choix sont douloureuses, ce que ne tardent pas à souligner les artistes. En 1979, Jean-Patrick Capdevielle chante Quand t'es dans le désert. Il s'en  prend vertement au premier ministre, qualifié de "gros clown sinistre" et son président, "un piètre accordéoniste". Didier Wampas se souvient d'une copine qui criait dans les manifs "Pinochet fasciste, Giscard complice
 
En 1977, le "Poulaillers song" d'Alain Souchon dénonce l'hypocrisie d'une partie de la bourgeoisie, dont les membres, si fiers de leur bonne éducation, n'en sont pas moins souvent racistes, égoïstes, réactionnaires. Dans le dernier tiers de la chanson, le chanteur prête sa voix à "la volaille qui fait l'opinion", imitant notamment VGE. Le président, qui se targuait d'être un "libéral avancé", se transforme en "rétrograde avancé".


A l'issue de son mandat, VGE décide de se représenter, mais sa candidature est plombée par les difficultés économiques et sociales persistantes, son style jugé distant et aristocratique, ainsi que par les diamants de Bokassa. Dans l'entre-deux tours de l'élection de 1981, Mitterrand se rappelle au bon souvenir du président sortant et porte l'estocade. «Vous ne voulez pas parler du passé. Je comprends bien, naturellement, et vous avez tendance à reprendre le refrain d'il y a sept ans, "l'homme du passé". C'est quand même ennuyeux que dans l'intervalle vous soyez devenu l'homme du passif. » Il reste toujours délicat de connaître les raisons profondes d'une défaite électorale, en tout cas les chansons de soutien au président sortant ne l'ont sans doute pas aidé, comme le prouve ce médiocre "VGE rock", interprété par une certaine Marianne.
 
Le 10 mai 1981, VGE est battu au second tour par Mitterrand, candidat de l’union de la gauche, qui obtient 51,8 % des voix. Ce résultat marque la fin de la présidence de Giscard et l’arrivée de la gauche au pouvoir pour la première fois sous la Cinquième République. Le temps de l'alternance est arrivé.

Le 19 mai 1981, deux jours avant la passation de pouvoir avec Mitterrand, VGE s'adresse aux Français par petit écran interposé. A l'issue d'une prise de parole convenue, il dit "Au revoir", se lève, fait demi-tour. La Marseillaise en fond sonore, dos à la caméra, Giscard fait 9 pas pour gagner la porte de sortie. La scène dure 9 secondes qui ressemblent à des minutes tant le niveau de gênance atteint est élevé. A l'issue de la séquence, le spectateur se trouve devant une bureau et une chaise vide. En terme de communication, difficile de faire pire.

En 1981, l'ex président n'a que 55 ans et il n'entend pas se détourner de la sphère politique. Pendant trois décennies, il enchaîne ainsi les mandats locaux et nationaux en tant que conseiller général, président du conseil régional d'Auvergne, député du Puy-de-Dôme et député européen. Il meurt le 2 décembre 2020, à l'âge de 94 ans. 

 Sources:
- Ces chansons qui font l'actu: "Giscard, un président sous l'œil des chanteurs"
- "Ce soir j'attends Valéry" (Bide et Musique) , Face B: "Alors... Raconte (le dîner du président)". 
 - "La France des années Giscard, une nouvelle vague musicale" (Jukebox)