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lundi 26 septembre 2022

Quand Woody Guthrie empêchait la poussière de retomber sur les sinistrés des Grandes Plaines.

Woodrow Wilson Guthrie – qui doit ses prénoms au futur président démocrate, naît le 14 juillet 1912 à Okemah, Oklahoma, dans une famille plutôt aisée.  Très vite, le malheur s’acharne sur les Guthrie. En 1919, Clara, la sœur aînée de Woody, meurt brûlée par l’explosion d’une citerne à carburant. Peu après, sa mère Nora, présente des signes de faiblesse mentale (elle est atteinte d’une maladie nerveuse dégénérescente : la chorée de Huntington), dont elle mourra après de longues années d’internement. Les affaires du père, Charles, agent immobilier, périclitent rapidement. En 1927, la maison familiale est ravagée par le feu, ce qui oblige les Guthrie à se réfugier à Pampa, au Texas (en pleine pampa).  

 

Au cours de ces années de formation, Woody apprend l’harmonica, puis la guitare. Il se produit dans les rodéos et les fêtes locales. Comme tant d’autre, il entame une vie de hobo, de vagabond, se déplaçant à travers le pays sur des trains de marchandises. Cette vie d’errance et de danger lui inspire « Hard travelin’ ». « J’ai emprunté les trains trépidants, vous savez bien, / J’ai emprunté les voies de garage, le long des routes / C’te vieux salaud de juge, y m’a foutu en cage : 90 jours pour vagabondage / J’ai parcouru un rude chemin, vous savez bien… » 


Pour se nourrir, il vend des journaux à la criée, cueille des fruits, travaille sur les chantiers… En complément, il joue et chante partout où il passe : dans les rues, les foires, les cafés, les bals… Lors de ses pérégrinations, Guthrie fait connaissance avec le monde ouvrier et syndical américain. Le chanteur s’épanouit au sein de cette camaraderie militante et s’engage définitivement en faveur des couches les plus populaires de la population, s’imposant au fil des années comme le chantre de l’Amérique des laissés pour compte.

A la fin des années 1920, les Grandes Plaines connaissent de profondes transformations. L’herbe à bison, qui permettait de conserver une certaine humidité dans le sol, disparaît au profit de grands labours. Des pluies conséquentes permettent d’obtenir de bonnes récoltes céréalières, au prix d’une très forte érosion des sols. En 1929, le krach de Wall Street sème chômage, misère et désolation. A la grande dépression qui s’abat sur tout le pays s’ajoute dans les Grandes Plaines une succession de calamités naturelles terribles. La sécheresse frappe pendant quatre années, puis des vents violents arrachent la terre arable de sols si érodés qu’ils deviennent poussière. Le 14 avril 1935, le "grand orage de poussière" s’abat sur Pampa. Guthrie décrit avec une précision journaliste l’évènement dans une de ses chansons justement intitulée The great dust storm.  « Le quatorzième jour d’avril 1935 / La plus violente tempête de poussière de l’histoire a rempli le ciel. On pouvait voir cette tempête de poussière arriver. Les nuages étaient noirs comme la mort et, d’un bout à l’autre de notre puissante nation, elle a laissé une trace indélébile. » De 1935 à 1938, une succession de tempêtes de poussière ravage le Dust Bowl (« bol de poussière »), une vaste région s’étendant au Texas, à l’Oklahoma, au Kansas, au Tennessee et à la Géorgie. 


Des familles entières, privées de la moindre récolte, ruinées, n’ont d’autres choix que de partir vers la prospère Californie, dont les migrants espèrent cueillir les fruits. Or, le chemin vers ce « pays de cocagne » est semé d’embûches. Le drame des Okies, contraints de fuir les plaines arides inspire à Guthrie - qui a lui-même quitté le Texas pour Los Angeles - un recueil de chansons intitulé « Dust-Bowl Ballads ». Les dix ballades qui le composent, constituent autant de témoignages poignants sur les tempêtes et leurs conséquences dramatiques.

 Talking dust bowl blues adopte le point de vue du migrant désargenté; contraint de fuir les orages de poussière. Ici, il troque sa misérable ferme contre une Ford en direction la côte ouest. Dans Blowin’ down the Road, Woody chante : « Je m’en vais là où la poussière ne souffle jamais (…) Je m’en vais là où la tempête de poussière jamais ne souffle, souffle, souffle / Et je ne vais pas me laisser maltraiter comme cela ! » « Dust can’t kill me » insiste également sur la volonté farouche de résister aux éléments. La tempête a tué le reste de la famille, les enfants, la récolte, mais pas le narrateur, dont on comprend qu’il s’agit d’un Okie.

Arthur Rothstein, Public domain, via Wikimedia Commons

Le titre le plus marquant du recueil est sans doute Tom Joad, inspiré des « Raisins de la colère » de Steinbeck. Après avoir écouté le morceau l'écrivain aurait lancé: "L'espèce de petit salaud! En dix sept couplets, il a résumé toute l'histoire d'une œuvre qui m'a pris deux ans à écrire." Les paroles résonnent comme un testament. "Partout où un nouveau né pleure et crie, / partout où les gens ne sont pas libres. / Partout où les hommes se battent pour leurs droits, / c'est là où je serai maman,  / C'est là."

Ecrites à la première personne, « I’m a dust bowl refugee », « I ain’t got no home in this world anymore », « Dust pneumonia blues » mettent l’accent sur la souffrance individuelle du déporté. Dans cette dernière, Guthrie précise: " Je suis allé voir le médecin et il m’a dit : « Mon fils, tu as la pneumonie de la poussière et tu n’en as plus pour longtemps. »" Le groupe Mongo Jerry en a fait une reprise plutôt réussie.

Avant de pénétrer en Californie, les Okies se trouvent bloqués dans une sorte de poste-frontière : le Port of Entry. Les policiers y vérifient les identités et refoulent tous ceux qui n’ont pas un contrat de travail. Guthrie composent en leur honneur « Do-ré-mi ». Il chante. « La Californie est un jardin d’Eden, / un paradis à habiter ou à regarder, / mais croyez-moi ou pas, / Vous ne la trouverez pas si chaude que ça / Si vous n’avez pas le do-ré-mi. » (l’argent en argot)

Conteur né. Dans « So long, it’s been good to know you », un prêtre et ses ouailles sont surpris par la poussière en plein office. « Le pasteur ne pouvait plus lire un mot de son texte. / Il referma ses lunettes, prit la collecte et dit : Adieu, ravi de vous avoir connus.»

 

On l’aura constaté Guthrie est un conteur né, dont l’œuvre est d’autant plus précieuse qu’elle porte un regard plein d’empathie sur des populations maltraitées. Elle constitue un complément idéal à l’œuvre de Steinbeck ou aux clichés si émouvant de Dorothea Lange.

Sources:

-Jacques Vassal: "Folksong", Albin Michel, 1984.

- Dorian Lynskey:"33 révolutions par minute. Une histoire de la contestation en 33 chansons", vol. 1, Editions Payot, 2012.

- "Woody Guthrie" [émission "Pop, etc", sur France Inter].

- "De la poussière et des hommes", série documentaire de Ken Burns consacrée au Great Dust Storm (disponible en streaming sur Arte.fr jusqu'au 29/8/2023).

lundi 29 janvier 2018

338. Le zouave du Pont de l'Alma

Paris a connu au cours de son histoire quelques inondations majeures. En 1658, sous la régence du jeune Louis XIV, la Seine atteint 8m63 à l'échelle du futur pont d'Austerlitz. Près de la moitié des maisons du pont Marie n'y résistent pas et s'effondrent. En 1740, la Seine atteint 7,90m sur l'échelle du pont de la Tournelle. Il s'agit de la première inondation cartographiée. En 1802, sous le Consulat, la Seine quitte son cours pour réoccupait un ancien bras abandonné qui contournait la capitale par le Nord.
La crue de 1876 ravage plusieurs bâtiments publics et inonde les caves. L'année précédente, le maréchal de Mac Mahon, président de la République monarchiste, s'était  rendu dans le quartier Saint Cyprien à Toulouse pour exprimer sa compassion aux familles des centaines de pauvres gens qui venaient d'y périr, sous l'effet d'une crue soudaine de la Garonne. Devant la presse rassemblée, il aurait eu ce commentaire lapidaire: "Que d'eau, que d'eau!" Face aux forces de la nature déchaînée, le pouvoir politique peinait à anticiper et prévenir les catastrophes.

29 janvier 1910 (Wikimedia Commons)
Quelques initiatives avaient pourtant tenté de freiner l'inexorable montée des eaux.  Dans les années 1740, l'ingénieur du roi Buache décrivait avec soin le phénomène et tentait d'identifier les zones inondables. 
Dans le cadre des travaux d'Haussmann, l'ingénieur des Ponts et Chaussées Belgrand conçut un service hydrométrique s'appuyant sur un réseau d'observateurs disséminés dans tout le bassin fluvial de la Seine. Son quartier général parisien se chargeait d'exploiter les informations collectées. L'observatoire de Montsouris crée en 1873 mesurait quant à lui la quantité d'eau tombée sur Paris.
Les moyens mis en œuvre pour contrer les assauts du fleuve contribuèrent paradoxalement à endormir la vigilance des Parisiens. L'ampleur des débordements de la Seine en 1910 n'en fut que plus marquante pour la population.

* Paris-Venise.
L'été 1909 s'avère extrêmement pluvieux, les terres saturées d'eau ne peuvent plus rien absorber à l'automne. A cela s'ajoute un hiver très pluvieux avec beaucoup de neige, des pluies diluviennes qui s'abattent sur les bassins d'alimentation de la Seine à compter de la mi-janvier. Toutes les conditions sont réunies pour un débordements de ses affluents (Yonne, Marne, Oise, Eure...). Au cours de la semaine du 21 au 28 janvier 1910, l'agglomération parisienne subit une crue d'une ampleur exceptionnelle. Le 28, à son apogée, la Seine atteint 8,62 m au pont d'Austerlitz. Le zouave du pont de l'Alma voit l'eau monter jusqu'à ses épaules. A cette date, le centre de la capitale est inondé. Des dizaines d'artères, une douzaine d'arrondissements (473 ha dans la capitale) et de nombreuses banlieues se trouvent sous les eaux. 
Gare st-Michel (Wikimedia Commons)

 Les conséquences immédiates de la crue sont considérables avec tramway et métropolitain paralysés, gares bloquées, gaz et électricité coupés... Envahies par les eaux, les usines de banlieues, qui font vivre Paris, s'immobilisent. Leurs ouvriers doivent chômer. Les incinérateurs d'ordures se trouvent à l'arrêt, aussi le préfet Lépine ne trouve rien de mieux que d'inviter les Parisiens à jeter leurs déchets dans le fleuve, au grand dam des communes aval. Une des usines qui produit l'air comprimé de la ville dans le XIIIème arrondissement est inondée. Aussitôt, les aiguilles des horloges publiques se figent comme pour souligner un peu plus à quel point la capitale paraît désormais hors du temps, paralysée. La ville s'immobilise et se retrouve isolée car la gare d'Orléans et le réseau des trains de l'ouest cessent de faire circuler les trains.

* La ville moderne craque.
La modernité et le progrès technique que connaît Paris au début du XX° s participent à l'aveuglement général. Le développement des réseaux (égouts, distribution des eaux, du téléphone, métro) convainc certains que la capitale se trouve désormais à l’abri des inondations dévastatrices d'antan. Or, en cette fin janvier 1910, c'est précisément dans les secteurs les plus modernes que l'on rencontre le plus de faiblesses potentielles. "La ville est tout à la fois atteinte dans sa modernité... et victime de sa modernité", note E. Toulet, responsable de la bibliothèque historique de Paris. 
 L'infiltration des eaux commence par le tunnel du métro; bientôt ce sont tous les nouveaux réseaux qui cessent de fonctionner: téléphone, train, éclairage (au gaz) qui ne fonctionnent plus. Puisque la technique lâche, il faut se tourner vers des valeurs sûres telles que les omnibus hippomobiles, les fameux "moteurs à crottin" qui tentent vaille que vaille de se frayer un chemin entre les flaques.

(Wikimedia Commons)
 * Un quotidien bouleversé.
Le quotidien des Parisiens  est durement affecté par la crue. Dans l'ouest de la capitale, de nombreux habitants doivent évacuer. On redoute alors les vols et cambriolages. En fait, très peu de pillages seront à déplorer. A travers les rues inondées, les Parisiens se déplacent grâce à des passerelles. L'armée est appelée en renfort, tandis que les matelots de la Royale assurent les déplacements des députés en canots.
Pour venir en aide aux sinistrés, des associations de bienfaisance telles que l'union des femmes françaises, l'union des femmes de France ou la Croix Rouge se mobilisent, distribuant nourritures et vêtements, organisant des dortoirs de fortunes. La médiatisation de la crue suscite un grand élan de générosité dans et hors du pays. Des banquiers tels que Pereire, Rothschild, le pape, le roi des Belges, le prince de Galles envoient de l'argent pour secourir les Parisiens, tandis que des souscriptions sont lancées dans la presse. Au total, près de 4 millions de francs seront collectés.

En dépit de cet élan de solidarité, la situation devient très préoccupante au bout d'une semaine. Les difficultés d'approvisionnement de la capitale combinées aux menées inflationnistes de certains commerçants contribuent à l'augmentation du prix des denrées. Bientôt les premiers cas de typhoïde apparaissent. L'archevêque de Paris fait alors célébrer un service de pénitence, ultime recours pour implorer la clémence du fleuve... Mais dès que la décrue commence, le 29 janvier, les Parisiens se ruent sur les bords de Seine. Une sorte d'insouciance existe. Des photos sont prises, des films, des cartes postales mises en vente (les "50 vues de Paris-Venise").

* Gestion politique de la crise.
A cette époque il n'y a aucune prise en charge par l’État des conséquences du débordement des eaux (pas de plan Orsec ni de déclaration de zones sinistrées), les pouvoirs publics se contentant - c'est déjà bien - de sauver les vies humaines. Dans ce but, la mobilisations des services municipaux, de l'armée, des pompiers jouent un rôle fondamental.
Pour le reste, ce sont surtout l'assistance publique des bureaux de bienfaisance ou les entreprises privées qui aident (Liebig distribue des rations de nourriture, des sociétés privées proposent des pompages gratuits). En l'absence d'Etat providence, la charité tient alors une place bien plus grande qu'aujourd'hui.
Conscients de néanmoins jouer leur avenir dans la gestion de cette crise soudaine, les élus manifestent leur compassion, de manière symbolique. Au cours de la semaine cruciale, le préfet de la Seine accompagné du président de la République Fallières et du président du Conseil Briand se rendent auprès des sinistrés à Alfortville. Après coup, l'Etat votera des crédits pour faire face aux conséquences de l'inondation, indemnisant commerçants et propriétaires dont les biens furent détruits.

* La mise en accusation du régime et la recherche de boucs émissaires. 
A quelques mois des élections législatives (avril 1910), Alexandre Millerand, le ministre des Travaux publics, tentent bien d'expliquer, de rassurer, conscient qu'il faut éviter une exploitation politique des événements contre le cabinet Briand et contre le régime républicain. C'est qu'aux lendemains de la crue, l'extrême-droite antiparlementaire met en accusation le gouvernement, pointant son manque de prévoyance et des défaillances dans la gestion de crise. L'Action française et Drumont dans la "Libre Parole" développent les thèmes chers à l'extrême-droite avec une dénonciation de l'anarchie administrative. Dans ce régime d'anonymat ("la Gueuse"), personne ne semble responsable, même pas les ingénieurs à l'origine de "l'éventration" de Paris. L'antisémitisme revient également à travers des éditoriaux de Drumont. Le 10 février 1910, ce dernier fustige "les ravageurs de forêts". Si la crue a eu cette ampleur, c'est à cause du déboisement opéré en amont de Paris. Ce déboisement est dû à "une armée allemande fractionnée en société". Ces sociétés sont tenus par des Juifs. L'internationale juive aurait donc transformé la "Gaule chevelue" d'autrefois en "Gaule chauve". Finalement les Juifs vendent les forêts comme ils ont vendu les secrets militaires affirme-t-il en référence à l'affaire Dreyfus. Au fond, la simple explication naturelle ne suffit plus, on a donc recours à la rumeur. Pour Drumont dont l'antisémitisme confine à l'obsession, il ne faut pas chercher bien loin le bouc-émissaire...

* Le bilan
Alors que la décrue s'amorce enfin, il faudra néanmoins des semaines pour que la vie retrouve son cours normal. Le bilan matériel s'avère très lourd: 20 000 immeubles inondés, soit le quart des habitations que compte alors Paris, 200 000 Parisiens sinistrés. Au total, les dégâts seront estimés à 400 millions de francs-or, soit environ 1 milliard d'euros.
On ne compte qu'un mort dans Paris, une trentaine en banlieue.
Si la mémoire de la crue de 1910 ne s'est jamais éteinte, c'est sans doute en raison de la médiatisation exceptionnelle dont elle a fait l'objet. D'innombrables photographies d'actualité sont prises pour faire la une de la presse illustrée alors en plein essor. Paris-Venise inspire aussi les peintres, les pionniers du cinématographe, les dessinateurs, les affichistes, les chansonniers. Paul Lack y va par exemple de son "Jardin des plantes aquatiques" (1910) sur l'air de la Paimpolaise. La ménagerie s'est en effet rapidement retrouvée inondée. Si pour les hippopotames, la crue tient du miracle, elle provoque en revanche la noyade de la girafe et des antilopes.


* Anticiper et prévenir de futures crues majeures.
Dès le 8 février, une commission des inondations est nommée, dont le but est de prévenir un retour d'un épisode similaire et aussi de multiplier les précautions à prendre. Placée sous la direction d'Alfred Picard, un ingénieur, polytechnicien et ancien ministre de la marine, elle aboutit à un rapport qui préconisera toute une série de moyens pour lutter contre des événements ultérieurs comparables. 
Plusieurs aménagements sont réalisés sur la Seine et dans son bassin versant entre 1910 et 1932. La destruction de la Passerelle de l'Estacade, du Barrage de la Monnaie, la reconstruction du pont du Carroussel avec des piliers moins larges doivent
favoriser l'écoulement du fleuve. Il y a aussi l'approfondissement du lit de la Seine, le réhaussement des berges avec la construction de murettes de protection.  Sur le bassin versant du fleuve, en amont de Paris, de grands lacs de réservoirs sont creusés entre 1949 et 1990. Ces aménagements, aujourd'hui appelés les "grands lacs de Seine" (Pannecière, Orient, Temple et Amance, Der-Chantecocq), permettent de stocker l'eau en cas de crue. Aujourd'hui, ces réservoirs ne pourraient toutefois retenir qu'un quart de l'eau qui s'est déversée dans Paris en 1910. Le risque de crue majeure est donc toujours là.

* Une crue centennale. L'inondation de 1910 fait partie de ce que les experts nomment une "crue centennale"; un événement exceptionnel, qui a une chance sur cent de se produire chaque année. La question n'est pas de savoir si une nouvelle crue peut revenir à Paris, mais quand? Or en 100 ans, la vulnérabilité de la capitale a augmentée. Avec la forte artificialisation et imperméabilisation des sols, la Seine ne pourrait plus aujourd'hui se répandre dans les champs.  Surtout, depuis un siècle, il y a eu densification de l'habitat (435 000 logements) et des activités économiques en zones inondables. L'agglomération parisienne est en effet passée de 4,5 millions d'habitants en 1910 à plus de 10 millions aujourd'hui. Ensuite, il y a la multiplication des réseaux souterrains. La ville de Paris est construite sur 8 ou 9 niveaux de sous-sols empilés avec d'abord caves et parkings, puis canalisations pour le gaz et le téléphone, les égouts, les tunnels de métro, la fibre, le RER, d'anciennes carrières de gypse et de calcaires, enfin la ligne 14 du métro. Tous ces réseaux sont interdépendants et peuvent donc devenir des vecteurs potentiels de circulation et d'infiltration des eaux.

* Quelles seraient aujourd'hui les conséquences d'une nouvelle crue à 8,62 m?
 Comme il s'agit de crues lentes avec une montée des eaux de l'ordre de 50 cm à 1 mètre par jour, les populations auraient sans doute le temps de se mettre à l'abri. Environ 440 communes seraient directement concernées (notamment Alfortville à la confluence de la Marne et de la Seine). Ce serait donc 850 000 habitants qui seraient exposés en Ile de France. La navigation devrait cesser dès 4,30m de hauteur. Les infrastructures bordant le fleuve seraient durement affectées à l'instar du port fluvial de Genevilliers, de la BNF, du Louvre ou du ministère de la Défense. La distribution de l'eau potable, de l'électricité, la gestion des eaux usées et des déchets, les transports (1) seraient perturbées.
L'impact de la crue serait donc avant tout matériel et économique. Si une crue type 1910 survient aujourd'hui, le montant des dégâts serait cependant bien plus élevé qu'alors.

* Que pouvons-nous faire pour minimiser les conséquences d'une crue de ce type?
Il faut d'abord apprendre à vivre avec ce risque et l'intégrer dans nos aménagements. La préfecture conseille par exemple à chacun de vivre avec un kit de survie (avec 3 litres d'eau, des aliments non périssables, des vêtements chauds et couvertures, une lampe de poche, une radio à piles, une trousse de premiers soins, un réchaud, des papiers personnels et de l'argent liquide) permettant de tenir 3 jours afin de ne pas être pris dans l'urgence et ne pas déranger les services de secours très sollicités par ailleurs. La prévention passe aussi par des campagnes d'exercices et d'informations. En mars 2016, l'opération Sequana visait à éprouver la capacité de tous les acteurs à gérer une crue majeure de la Seine. 
La prévention nécessite enfin le respect de l'interdiction de bâtir en zone inondable (plan de prévention du risque inondation: PPRI). De même, les normes de construction des nouvelles habitations doivent être plus contraignantes (absence de sous-sol, mise en hauteur de l'électricité...).


Les systèmes de prévention contribuent à créer de la confiance et peuvent laisser croire que de tels phénomènes ne peuvent plus se produire. Or, il est impossible aujourd'hui d'empêcher de telles inondations. Il reste donc primordial d'entretenir la mémoire des catastrophes passées. 
Pour cela, on peut compter sur le zouave du pont de l'Alma. Car si les hydrologues mesurent le niveau des eaux au niveau du Pont d'Austerlitz, c'est bien la statue du pont de l'Alma qui permet aux Parisiens de se faire une idée de la gravité de la crue. 
Construit sous le Second Empire et inauguré par Napoléon III, le pont de l'Alma permet de relier le quartier de Chaillot à celui de Grenelle. A l'origine, les piles du pont accueillaient une statue représentant chaque corps de l'armée française ayant servi pendant la guerre de Crimée: un zouave (les soldats des régiments français d'Afrique du Nord) et un grenadier en amont, un chasseur à pied et un artilleur à l'aval. Pourquoi le zouave s'impose-t-il finalement comme la "vigie star"? (2) "Certainement parce que le Zouave a la particularité d’avoir un vêtement extrêmement détaillé, des jambières, des guêtres, une culotte bouffante, une large ceinture et une veste", explique explique Daniel Imbert, spécialiste du patrimoine parisien, et secrétaire général de la commission du vieux Paris.
Lors de la rénovation du pont de l'Alma au début des années 1970, seul le zouave est conservé, mais déplacé de l'autre côté du pont. 
A chaque nouvelle montée des eaux, le zouave se rappelle au bon souvenir des Parisiens et des artistes. Serge Reggiani lui a consacré une chanson au début des années 1980, Thomas Fersen le mentionne dans "Ne pleure plus" dont nous avons déjà parlé ici. Jacqueline Maillan, quant à elle, l'évoque avec humour (merci @XavierMauduit pour cette découverte).


Notes.
1. Plus de circulation sur les ponts, fermeture des tronçons d'autoroutes (A4, A86), des voies sur berge et de plusieurs gares, arrêt de nombreuses lignes de métro, du RER (C).
2. Il possède même désormais un compte twitter (@zouavealma). 

Sources:
- Concordance des temps: "La Seine et les inondations de 1910"avec
Isabelle Backouche, auteure de "La trace du fleuve. La Seine et Paris (1750-1850)".
- Institut d'aménagement et d'urbanisme: "Territoire inondable. L'aléa inondation en Ile-de-France" 
-Les Savanturiers reçoivent Magalie Reghezza-Zitt, géographe.

dimanche 3 mai 2015

297. Thomas Fersen: "Ne pleure plus"

Comment les hommes font-ils face aux catastrophes naturelles? Comment tentent-ils de tirer les enseignements des catastrophes passées?
Nous tenterons de répondre à cette question en nous intéressant à l'exemple très connu de la grande crue de la Seine à Paris en 1910.

***************

Par son ampleur et les bouleversements considérables qu'elle engendre, la crue de 1910 demeure gravée dans les mémoires. La presse illustrée et la carte postale - alors à son apogée - les actualités cinématographiques, ont contribué à une prolifération d'images; elles font de l'événement une des catastrophes les plus médiatisées. .  

Carte postale: Crue de la Seine à Paris en 1910.

Des inondations majeures, Paris en a connu au cours de son histoire. La plus mémorable reste toutefois celle de 1910.  Après un été humide, les terres sont gorgées d'eau. La crue en tant que telle s'explique par à la mi-janvier à des cause les pluies diluviennes qui s'abattent sur les bassins d'alimentation de la Seine à compter de la mi-janvier. Du 21 au 28 janvier 1910, l'agglomération parisienne subit une crue d'une ampleur exceptionnelle. Très vite, le centre de la capitale est inondé. L'eau s'engouffre dans les bouches du nouveau métro. Le 28, la crue atteint son apogée: 8,62 m au pont d'Austerlitz. Le zouave du pont de l'Alma voit l'eau monter jusqu'à ses épaules. Des dizaines d'artères, une douzaine d'arrondissements (473 ha dans la capitale) et de nombreuses banlieues sont sous l'eau. Les conséquences immédiates de la crue sont considérables. Les transports en commun ne fonctionnent plus. Tramway et métro sont paralysés, les gares parisiennes bloquées. Seuls les omnibus hippomobiles (les fameux "moteurs à crottin") tentent, vaille que vaille, de circuler. La ville se paralyse progressivement. Gaz et électricité sont coupés, en raison de l'inondation des usines qui fournissent la capitale en énergie. Dans les rues, les becs de gaz rendent l'âme, tandis que les horloges publiques s'arrêtent. La capitale semble désormais comme hors du temps, replongeant dans les tréfonds de son histoire. Les usines d'incinération ne fonctionnent plus; les ordures sont jetées dans le Seine au  grand dam des communes en aval.
Emmanuelle Toulet, responsable de la bibliothèque historique de Paris rappelle: "Ses réseaux de transport, ses moyens de communication et de ravitaillement, son éclairage public... Tout ce qui sa fierté est désorganisé. L'eau se propage en surface, débordant sur les quais avant de gagner les rue. Elle circule également en sous-sol, empruntant les galeries souterraines, les tunnels du métro en construction (...) La ville est tout à la fois atteinte dans sa modernité... et victime de sa modernité."

Le préfet de police de Paris, Louis Lépine, le président Fallières, le chef du gouvernement, Aristide Briand, se rendent auprès des sinistrés.


Les activités économiques tournent au ralenti ou s'arrêtent temporairement. Envahies par les eaux, les usines se paralysent et les ouvriers doivent chômer (100 000 personnes sont privées d'emploi en raison de la crue).
 Pour se prémunir d'une crue majeure, les autorités se sont employées à multiplier les postes d'observations, à rehausser les quais et à procéder au curetage du fleuve. L'ampleur des débordements de la Seine en 1910 rend toutefois ces précautions bien vaines. Les élus, qui jouent leur avenir dans cette gestion de crise, se rendent auprès des sinistrés. L'armée est appelée en renfort, tandis que les matelots de la Royale assurent les déplacements des députés.
La décrue s'amorce enfin le 29 janvier, mais il faudra des semaines pour que la vie retrouve son cours normal. Le bilan matériel s'avère très lourd: 20 000 immeubles inondés, soit le quart des habitations que compte alors Paris, 200 000 Parisiens sinistrés. Au total, les dégâts seront estimés à 400 millions de francs-or, soit environ 1 milliard d'euros.

L'inondation de Paris. Le Monde magazine du 9 janvier 2010, p43
La montée des eaux fait la une des grands quotidiens. Les images du désastre franchissent les frontières et suscitent un grand élan de générosité.  En dépit des dégâts matériels considérables, Le bilan humain de la catastrophe reste mesuré. On ne compte qu'un mort dans Paris et une trentaine en banlieue. Si la mémoire de l'inondation ne s'est jamais éteinte, c'est aussi en raison de la médiatisation sans précédent dont elle a fait l'objet. Ainsi, d'innombrables photographies d'actualité sont prises pour faire la une de la presse illustrée alors en plein essor, mais aussi par des photographes mandatés par le service de l'identité judiciaire de la préfecture de police ou enfin par des photographes amateurs. Paris-Venise inspire aussi les peintres, les pionniers du cinématographe, les dessinateurs, les affichistes, les chansonniers. 
Comme le laissent deviner les cartes postales éditées pour l'occasion (5000 au total!), les Parisiens se pressent à l'inondation comme au théâtre. Pour certains, la catastrophe se transforme même en aubaine comme le suggère la lecture d'un article de Guillaume Apollinaire paru dans Paris-Journal du 28 janvier 1910:"Avenue Montaigne on a organisé des promenades de plaisance en barque. Pour deux sous, on passe aux pieds des hôtels les plus cossus et des photographes prennent de vous un portrait d'inondé pour la somme de 50 centimes."



Comme dans le cas de Saintes en 1982, il s'agit de ce que les experts nomment une "crue centennale". Un événement exceptionnel, qui a une chance sur cent de se produire chaque année. La question n'est pas de savoir si une nouvelle crue peut revenir à Paris, mais quand? Les risques restent énormes puisque cinq cents communes sont directement menacées. Si une crue d'une ampleur comparable survient, ce sont 1,5 M de Franciliens qui auraient les pieds dans l'eau, sans lumière, sans chauffage, sans eau potable et bien sûr sans transport.  
Or, compte tenu de la forte urbanisation de la banlieue, le risque s'est accru depuis 1910. En raison de la forte artificialisation et imperméabilisation des sols, la Seine ne pourrait plus aujourd'hui se répandre dans les champs.
Il convient toutefois de ne pas noircir le tableau à l'excès. Nous l'avons vu précédemment, les moyens de prévision se sont considérablement perfectionnés; des mesures ont été prises, dont les plans de prévention du risque inondation ou le plan de de secours spécialisé inondation (PSSI). En outre, l'urbanisation tient compte, la plupart du temps, des risques d'inondation. (1) Les digues le long du fleuve sont rehaussées, mais pas suffisamment pour contenir une crue de 8 mètres.
 Afin d'amortir les conséquences d'une nouvelle crue centennale dans la capitale, 4 gros lacs réservoir ont été installés en amont de Paris. Aujourd'hui, 2 millions de foyers seraient dans le noir. De multiples difficultés se posent pour lutter efficacement contre de telles crues: une sélection des artères permettant de ravitailler la capitale, évacuation de la population ou des trésors de musées. L'enjeu est de taille car, de nos jours, la facture probable d'une crue comparable à celle de 1910 serait vertigineuse (10 milliards d'euros selon les estimations). Une chose est sûre, il est impossible aujourd'hui d'empêcher de telles inondations... 
  

Thomas Fersen:"Ne pleure plus"
La Seine est en crue,
La Seine est dans la rue.
Les berges sont noyées
Et les arbres ont rouillé.
La Seine est dans la rue,
L'océan ne boit plus,
Les oiseaux se sont tus.

On t'a jeté du sable,
Un voyou t'a voulu
Une peine inconsolable
Dont tes yeux sont l'issue
Et ta première larme,
Le caniveau l'a bue.
Ça n'était qu'une larme,
Ça n'était qu'un début
Car la Seine est en crue.
La Seine est dans la rue,
L'océan ne boit plus
Et le Zouave éternue.

Pont Alexandre III,
Les lions sont aux abois,
Les chats sont sur les toits
Et les poissons chez moi.
Des pigeons, confondus,
Croient que l'heure a sonné.
Sur une branche de salut,
Ils attendent Noé.
Ne pleure plus, ne pleure plus.
La Seine est dans la rue,
On n'avait jamais vu
Autant d'eau épandue.

Un blanc sec sur le zinc
Vaut mille wassingues
Pour, toute peine bue,
En essuyer la crue.
Mais toi, tu n'as pas soif.
Tu remplis les carafes
Et, les carafes pleines,
Tu remplis les fontaines.
Les miroirs ont ce charme:
Ils multiplient les choses.
Se reflétant, tes larmes
Redoublent et arrosent.

Ne pleure plus!

Un saule au bord de l'eau
Pleure de tristes rameaux.
Les rameaux c'est discret,
Toi tu pleures des forêts
Où revivent ces brocarts
Qui t'invitent à tuer

Le zouave du pont de l'Alma. Initialement, 4 sculptures représentant des troupes engagées lors de la guerre de Crimée, ornaient l'édifice. Lors de sa reconstruction, entre 1969 et 1973, seul le zouave fut conservé. La statue sert d'indicateur des hautes eaux de la Seine.

Notes:
1. A Alfortville pourtant, on continue à bâtir en zone inondable, mais à conditions que les rez-de-chaussée soient des duplex avec un étage refuge. 

Sources:
- "Paris sous les eaux", in Le Monde magazine, 9 janvier 2010.
- "Paris inondé 1910" (PDF), dossier de presse de l'exposition organisée par la bibliothèque historique de la ville de Paris.
- Archives de France:" L'inondation de Paris, janvier 1910."