Au cours du conflit, Albert Roche, simple poilu, a
multiplié les faits d'armes, ce qui lui valut, à la fin de la guerre une certaine renommée. Puis, la patine du temps aidant, son étoile pâlit, en tout cas jusqu'à ces dernières années. En lui
consacrant une chanson, le groupe de métal suédois Sabaton nous donne l'occasion de revenir sur ce parcours singulier.
Albert Roche. CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons
L'homme naît à Réauville, en 1895, dans une famille de paysans de la Drôme. A sa grande déception, à 18 ans, il est refusé par le conseil de révision en raison d'une taille jugée trop petite (1,58m)et d'une faible constitution. Quand débute la guerre, en août 1914, il a 19 ans. Il se présente au 30ème bataillon de chasseurs de Grenoble, où il est accepté. Le jeune homme déchante vite. Lassé de croupir entre les quatre murs d'instruction, il se sauve et finit en prison. Tout commence mal pour notre héros. Finalement libéré, Roche intègre en tant que deuxième classe le 27e bataillon des chasseurs alpins.
Si l'on en croit les multiples anecdotes qui courent sur son compte, Roche se serait distingué au front par son courage et son intrépidité, multipliant les exploits les plus fous. Dans l'Aisne, il serait parvenu à détruire un nid de mitrailleuses, tuant ou capturant au passage des ennemis en nombre. Dans une tranchée de Sudel, dans le massif vosgien, seul survivant en première ligne, il aurait disposé en batterie les fusils Lebel de ses camarades décédés. Puis, passant d'un fusil à l'autre, tirant tous azimuts, il aurait incité l'adversaire à rebrousser chemin. Fait prisonnier lors d'une mission de reconnaissance, pour laquelle il s'est porté volontaire, il serait parvenu non seulement à se libérer, mais aussi à faire quarante-deux captifs allemands! Au Chemin des Dames, il aurait récupéré son capitaine blessé entre les lignes après avoir rampé pendant des heures dans la boue. A son retour, il aurait été accusé de désertion et envoyé devant un peloton d'exécution, avant d'être sauvé in extremis.
N'en jetez plus, la coupe est pleine. A y regarder de près, ces anecdotes ne sont jamais très précises et franchement difficiles à croire. On peut avancer l'hypothèse que beaucoup de ces récits relèvent du mythe ou qu'ils ont été très largement embellis, exagérés, réécrits a posteriori. Laconiques et dénuées de tout lyrisme, les nombreuses citations dont Roche fait l'objet dressent un portrait sans doute plus juste d'un soldat, dont la bravoure et l'intrépidité forcent l'admiration.
"A demandé à faire partie d'un groupe d'attaque pour suivre son lieutenant." (Citation à l'ordre du bataillon n°38 du 1/8/1916)
"Chasseur d'un courage frisant la témérité, toujours volontaire pour les missions périlleuses; au combat du 12/9/1916 a assuré la liaison d'une façon parfaite dans des circonstances dangereuses." (citation à l'ordre de la division n°115 du 13/10/1916)
"Chasseur dont la bravoure est légendaire qui a pris une part active à tous les combats livrés par le Bataillon. A été toujours dans les circonstances les plus difficiles un exemple de bravoure et d'intrépidité. S'est brillamment comporté au cours des combats du 23 au 27/10/1917 par son adresse et son mépris du danger." (Inscrit au T.S. de la Médaille Militaire pour prendre rand du 25/10/1917)
"Agent de liaison, modèle de courage, de bravoure et de dévouement, n'a pas cessé de circuler avant et pendant l'attaque, a travaillé en terrain violemment battu par des feux d'artillerie et de mitrailleuse. Blessé le 31 août 1918 par éclat d'obus au bras droit (...)." (citation à l'ordre de la brigade n°45 du 31/7/1918)
A l'issue des combats, Roche totalise douze citations à l'ordre de l'armée. Blessé neuf fois, il aurait capturé un total de 1180 soldats allemands... Sachant qu'il est envoyé aux armées en juillet 1915, cela équivaut à plus d'un prisonnier par jour de combat, ce qui, avouons-le, semble tout à fait improbable. Quoi qu'il en soit, l'indéniable courage et l'abnégation dont il a su faire preuve tout au long du conflit, finissent par interpeller la hiérarchie militaire. A l'issue des combats, Roche reçoit la monnaie de sa pièce. Son uniforme se couvre de décorations: Médaille militaire, Croix de guerre avec palmes, croix de Saint-Georges, Médaille militaire, chevalier (puis officier en 1938) de la Légion d'honneur.
En novembre 1918, dans le sillage du général Gouraud, le régiment d'Albert Roche fait une entrée triomphale à Strasbourg. Dans ce contexte, le maréchal Foch salue ensuite la foule depuis le balcon de l'Hôtel de ville, le 27 novembre. Puis, si l'on en croit les nombreuses notices consacrées au poilu,le
généralissime aurait appelé à ses côtés Albert Roche pour le présenter à la foule:"Alsaciens, je vous présente votre libérateur Albert Roche. C'est le premier soldat de France!" Cet hommage du plus haut gradé militaire à un simple soldat transforme le simple chasseur en héros des tranchées. Pour accréditer la véracité de la scène, la plupart des nombreux articles, pages internet ou vidéos consacrés au personnage (ce qui prouve qu'il est loin d'être oublié) utilisent une photographie (ci-dessous) sur laquelle le poilu se trouverait aux côtés de Foch. Or, il s'agit du général de Maudh'huy, des mains duquel il reçoit la croix de la légion d'honneur. A notre connaissance, aucune source fiable ne permet d'authentifier la scène du balcon. D'aucuns affirment que Roche faisait également partie des "huit braves" choisis pour porter le cercueil du soldat inconnu sous l'Arc de triomphe. Or, aucune photo de l'événement ne permet pourtant de l'identifier avec certitude. Là encore, la prudence s'impose.
Albert Roche au balcon aux côtés du général Louis Ernest de Maud’huy, le 22 novembre 1918. Public domain, via Wikimedia Commons.
De retour à la vie civile, Roche se marie, travaille comme agriculteur, puis ouvrier cartonnier dans une usine de Valréas. Affecté dans les zouaves lors de la mobilisation partielle, en septembre 1938, il intègre finalement la poudrerie nationale de Sorgues en tant que pompier. Le 13 avril 1939, alors qu'il descend d'un bus, il est fauché par une voiture. Conduit à l'hôpital, il y décède le lendemain, à l'âge de quarante-quatre ans. Quelques entrefilets dans la presse régionale retracent la carrière militaire peu banale d'Albert Roche, simple soldat, sans orgueil ni vanité.
Depuis lors, sa commune natale entretient le souvenir avec l'érection de bustes et la pose d'une plaque commémorative. Mais ailleurs, la mémoire du chasseur s'estompe, tout au moins jusqu'à l'essor d'internet. L'intérêt constant que suscite la grande guerre fait redécouvrir à certains les exploits du soldat Roche, contribuant à la médiatisation de son épopée. Nota Bene, en collaboration avec Yarnhub, Le Petit théâtre des opérations, La Folle histoire consacrent ainsi un épisode de leurs chaînes respectives au Drômois. Mais la consécration suprême intervient lorsque Sabaton consacre son titre First soldier à Albert Roche. Passionné par la grande guerre, Joakim Brodén, le chanteur du groupe de métal suédois raconte:"Je me souviens de la première fois
où j’en ai entendu parler. Je suis tombé sur lui par hasard en cherchant
des histoires sur la Première Guerre mondiale et ma première réaction a
été "Whaou, ce gars-là est plus dur que Rambo !" Nous voudrions mettre
la lumière sur ces personnages qui sont parfois oubliés par l’histoire". Dans un style épique pompier, les musiciens retracent le parcours d'Albert la tête brûlée. "De fermier", "paria", "soldat improbable" "à héros de France", les paroles égrènent les exploits légendaires du poilu toujours "en quête d'aventures". "Devenant le survivant unique / Des tranchées en Alsace /Un seul homme a tenu la ligne de front". "Aligné pour l'exécution / Il a sauvé la vie de son capitaine"
"Glorieux, victorieux (...) / Il est un soldat décoré, il est la fierté de l'uniforme. Son histoire demeure l'écho du passé"; un passé revisité, parfois manipulé."Il a servi sa nation avec courage et bravoure / En stoppant l'avancée du Kaiser". On ne fait pas dans la demi-mesure, mais c'est la loi du genre et, un mois après la sortie du morceau, le clip avait déjà été visionné 1,4 millions de fois!
Au cours de la guerre froide, les autorités soviétiques ne savent trop que faire de la musique populaire, surtout quand elle n'adopte pas la terminologie communiste. Staline se méfiait particulièrement du jazz. "Du saxophone au
couteau, il n'y a qu'un pas", affirmait-il. L'émergence, puis l'essor du rock suscitèrent un même rejet initial. Les
dirigeants s'inquiétaient tout particulièrement de la communion susceptible de naître entre la
scène et l'auditoire. Le
rock occidental, incarnation de la rébellion adolescente, fut rapidement prohibé, les disques interdits, les ondes des radios de l'ouest brouillées (BBC, Voice of America). Pour contrer les interdictions, les disques se vendaient sous le manteau, au marché noir, si bien qu'en dépit de la censure, comme presque partout ailleurs, la musique rock
parvint à se frayer un chemin jusqu'aux oreilles des citadins
soviétiques au cours des années 1960. Pour les jeunes, le mouvement pop était vu comme une contre-culture subversive. On ne parlait
alors pas de "rock", mais de beat. Des formations pouvaient se produire sous
l'étiquette d'"ensemble vocal et instrumental" à la condition de
jouer une musique sage, de se couper les
cheveux,de s'habiller correctement, de diffuser un message positif et
constructif énoncé en russe. A ces conditions, il était possible de
devenir professionnel et de participer à des tournées officielles
subventionnées. Au sein des démocraties populaires d'Europe de l'Est, la musique rock se diffusa un peu plus facilement qu'en URSS, en particulier en Pologne et en Tchécoslovaquie. En avril 1967, les Rolling Stones donnèrent un concert à la Maison de la culture de Varsovie, devenant le premier groupe rock occidental à se produire dans le bloc socialiste. (1) En 1969, les Beach Boys se produisirent à Prague. Cela dit, même en URSS, la consommation de musique populaire s'accrût au cours des années 1970 comme le prouve l'extraordinaire popularité d'un groupe de Deep Purple ou de l'opéra rock "Jésus Christ Super Star". Incapables de contrer l'engouement pour les musiques occidentales et craignant l'essor des tentations religieuses et nationalistes au sein d'une partie de la jeunesse, les autorités soviétiques soutinrent l'essor de discothèques placées sous la surveillance des komsomols locaux. Les instances dirigeantes envoyaient parfois des listes de "groupes idéologiquement dangereux" à ne pas diffuser. Dans les faits, les organisations de jeunesses locales passaient outre ces injonctions. Au début des années 1980 pourtant, l'accession au pouvoir d'Andropov s'accompagna d'une virulente campagne anti-rock, avec l'interdiction quasi-totale des concerts amplifiés.
* Moscow Music Festival.
La situation se décanta finalement avec l'accession au pouvoir de Gorbatchev en 1985, dont la glasnost et la perestroïka remettaient en cause le statu quo.Le nouveau
dirigeant soviétique faisait preuve d'une plus grande ouverture d'esprit
que ses prédécesseurs et semblait prêt à lâcher du lest, comme tendaient à le démontrer la tenue de grands concerts de groupes rock occidentaux en URSS et dans les pays satellites (Queen à Budapest en 1986). Le plus important de ces rassemblements eut lieu au stade Lénine de Moscou, les 12 et 13 août 1989. Le Moscow Music Peace Festival témoignait du rapprochement entre les deux blocs. A l'origine du projet se trouvaient deux producteurs en vue, l'un américain, l'autre soviétique. La
coopération des deux entrepreneurs s'inscrivait dans le
cadre d'un programme commun américano-soviétique de lutte contre la consommation et le
trafic de drogues. Les parcours professionnels chaotiques des deux hommes les conduisirent à entrer en contact et à coopérer. Côté américain, Doc McGhee avait été condamné en 1982 pour avoir fait passer 18 tonnes de marijuana en
Amérique du Sud. Afin de se racheter une conduite, il créa une
fondation de lutte contre la drogue intitulée Make A Difference Fondation. Côté
soviétique, après avoir subi
le contrôle tatillon des autorités et les descentes régulières du KGB, le musicien et producteur Stas Namin profita de l'avènement de Gorbatchev pour organiser des spectacles ambitieux. L'organisation du festival constitua une vraie gageure, compte tenu de la pénurie générale qui sévissait alors en URSS. Certes, des artistes occidentaux tels qu'Iron
Maiden, Bonnie Tyler ou Scorpions (2) s'étaient déjà produits à l'est les années précédentes, mais, par son ampleur, le
festival constitua une grande première. L'affiche rassemblait Mötley Crüe,
Bon Jovi, Skid Row, Cinderella, Ozzy Osbourne, Gorky Park et Scorpions. MTV diffusa
l'événement dans 59 pays. "En rentrant à la maison, nous avions le sentiment d'avoir vu le monde changer sous nos yeux", constatait Klaus Meine, le chanteur de Scorpions. Quelques jours après son retour de Moscou, le changement d'atmosphère perceptible lui inspira Wind of
change.
АНО «Центр Стаса Намина» / CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)
* Le vent du changement.
Le groupe Scorpions fut fondé à Hanovre, RFA, en 1965. Après des débuts confidentiels, la formation connut le succès avec des titres de hard-rock
commercial chantés en anglais. Still loving you s'imposa par exemple comme le slow de l'été 1984 dans toute l'Europe, y compris à l'Est. Cette popularité incita alors le groupe à venir s'y produire. En 1988, un des concerts donnés à Leningrad fit l'objet d'un enregistrement vidéo intitulé To Russia with love. L'année suivante, les Allemands triomphaient sur la scène du Moscow Music Peace Festival, dans un contexte déjà très différent de celui de l'année précédente. «Tout cela arrivait parce qu’au Kremlin, il y avait Mikhaïl
Gorbatchev. Pour nous, après ce que nous avions vécu un an plus tôt, où
nous n’avions même pas le droit de jouer à Moscou, c’était
extraordinaire. Le monde changeait sous nos yeux. L’ambiance était
incroyable. Quand nous avons joué, les soldats ont jeté leurs casquettes
en l’air, leurs vestes, ils ne faisaient plus qu’un avec les fans, et
il y avait 100 000 fans. Le lendemain aussi. Emballer le stade Lénine et
en faire le stade russe de Woodstock, vingt ans après l’original,
c’était fou», se souvenait quelques années plus tard Meine.
La liesse populaire soulevée par le festival inspira aussitôt une chanson au groupe, une sorte de réflexion sur la guerre froide finissante. Dans un entretien accordé à Libération, le chanteur de Scorpions racontait ainsi la genèse de Wind of change: «Il y avait tous ces musiciens, des journalistes du monde entier, de MTV, du Spiegel,
des soldats de l’armée russe… Ensemble nous avons descendu la Moskova
vers le parc Gorki [le 13 août 1989, alors que le festival s'achevait]. C’est le moment qui a inspiré la chanson, où je
chante "I follow the Moskwa, down to Gorky park…" Beaucoup de jeunes
m’ont dit : "Klaus, la guerre froide est bientôt révolue". Les fans
venaient de tous les pays d’Europe de l’Est, même de RDA. Alors que nous
n’avons jamais eu la chance de jouer en RDA… Quand je suis rentré à la
maison, j’ai repensé à ce moment sur la Moskova avec tous ces gens, de
nations différentes, dans un même bateau, parlant la même langue, la
même musique, et c’était ça, l’inspiration.» "Une nuit d'été d'août, / des soldats défilent / tout en écoutant le vent du changement."
Wind of change figure sur l'album Crazy World, sorti en novembre 1990. Le titre n'est toutefois publié en single qu'en janvier 1991, plus d'un an après la chute du mur. C'est donc a posteriori que le morceau sera érigé en «chanson emblématique de la chute du Mur». (source C) Dès sa sortie, le titre connaît un succès considérable. Plusieurs éléments expliquent ce triomphe. Le sifflement mélodieux inaugural impose d'emblée une écoute attentive du morceau; redoutable ver d'oreille, il entre aussitôt dans la tête de l'auditeur pour ne plus en sortir avant de longues heures. Puis, une discrète guitare solo se fait entendre en arrière plan, installant une atmosphère intimiste, propice à la méditation.
La voix légèrement éraillée de Meine s'élève alors, grave et majestueuse. La batterie fait son apparition et le volume monte crescendo afin de renforcer l'effet dramatique du morceau. Dès lors les riffs de
guitare s'enchaînent. Le tempo lent, les paroles simples et fédératrices incitent le public à reprendre la chanson en chœur, lui conférant une puissance supplémentaire. Enfin et surtout, en pleine réunification, le message porté par la chanson correspond aux aspirations d'une population allemande lassée de quarante années de séparation et de tensions. "Le
vent du changement / souffle droit dans le visage du temps / tel une
tornade qui sonnera les cloches de la liberté. / Pour la sérénité de
l'esprit / laisse ta balalaïka chanter / ce que ma guitare veut exprimer."
Le titre tombe donc à point. Un brin cheesy, il n'en devient pas moins un
hymne à la paix, la trame sonore officieuse du délitement du bloc de l'Est.Wind of change trône d'ailleurs toujours au sommet des palmarès
lorsque l’URSS implose, le 26 décembre 1991. Cette année là, avant que Gorbatchev ne quitte son poste au Kremlin, les membres de Scorpions le rencontrent et lui remettent une plaque sur laquelle sont inscrites les paroles du morceau. Dès lors, à longueur d'interviews, les musiciens rappellent leur attachement au dernier dirigeant de l'URSS. "Sans lui, la réunification et surtout le 9 novembre n'auraient pas été si pacifiques", soulignent-ils par exemple. En 2011, à l'occasion du 80ème anniversaire de Gorbatchev, les Scorpions interprètent Wind of change en version philharmonique.
On pensait tout connaître de la chanson, jusqu'à ce que Patrick Radden Keefe, journaliste au New Yorker, consacre en 2020 une série de podcasts à Wind of change. Selon lui, la chanson aurait été
composée par la CIA en
collaboration avec le chanteur de Scorpions. Leur but commun aurait été d’encourager la révolution dans le bloc communiste au tournant des
années 1990. Pour accréditer sa thèse, l'enquêteur insiste sur l'intense propagande culturelle orchestrée par l'agence de renseignement américaine au cours de son histoire. (3) Au bout du compte, la démonstration de Radden Keefe ne convainc guère. Quelle soit l’œuvre du groupe ou de la CIA, la ballade de Scorpions arrive un peu tard pour peser véritablement sur les événements. Quant à imaginer que le secret de l'opération ait pu être gardé pendant 30 ans, il y a un pas...Au fond, comme le rappelle Pierre Grosser, le démantèlement progressif du rideau de fer procède d'abord des failles internes au bloc soviétique. "Le
9 novembre fut (...) moins le produit des actions de l'Ouest, que la
conséquence des impulsions de Gorbatchev, des mobilisations croissantes
de citoyens de la RDA, et de l'incompétence des autorités de ce pays,
qu'il s'agisse de la conférence de presse improvisée et des initiatives
des hommes de la sécurité du Mur qui choisirent de ne pas faire usage de
leurs armes après avoir échoué à joindre leurs supérieurs. Les
bouleversements en Europe ont donc été produits par «en bas», même si les
choix faits «en haut» les ont facilités, ou ne les ont pas empêchés.
Les décideurs ont souvent pris acte de situations." (source A p 735)
Dans la postface de son livre (source A), l'historien résume ainsi l'influence (et les limites) de la musique sur la chute du mur de Berlin: «L'appel de Bruce Springsteen à dépasser les barrières, lors de son concert à Berlin-Est, en juin 1988, eut sans doute plus d'effet que le bien trop fameux "Mr Gorbatchev, Tear down this wall" de Ronald Reagan en 1987. D'autant que des dizaines de milliers de jeunes Allemands de l'Est entonnaient "Born in the USA". La transformation d'une ancienne chanson par le héros de K2000, David Hasselhoff, en "Looking for freedom" a eu sans doute plus d'importance que le fameux concert improvisé de Rostropovitch au pied du mur de Berlin. (4) "Wind of Change" des Scorpions fut l'hymne de l'Europe en 1990.»
Notes:
1. Le public ne comprenait toutefois que des membres de la nomenklatura.
2. «En 1988, nous avons joué pour la toute première fois en Union
soviétique. Nous devions faire cinq concerts à Moscou et cinq à
Leningrad. Mais les concerts à Moscou ont été annulés, sans raison. A la
place nous avons eu les dix concerts à Leningrad ! (...) Quoi
qu’il en soit, ce fut pour nous un moment étonnant et émouvant, surtout
en tant que groupe allemand. A l’époque, nous avons dit : nos parents
sont venus ici avec des chars d’assaut et nous, nous venons avec des
guitares. Nous avons été bouleversés par l’accueil des Russes.»
3. Citons le financement de l'adaptation de La ferme des animaux de George Orwell, l'impression et la distribution dans le bloc de l'est du Docteur Jivago de Pasternak ou encore le financement de la tournée de l'Orchestre symphonique de Boston dans le bloc de l'est.
4. Au printemps 1989, le héros de "K-2000" obtient un tube avec Looking for freedom, une reprise d'un morceau de 1978. L'acteur américain est au sommet de sa carrière. Il incarne alors Mitch Buchannon dans la série Alerte à Malibu. David Hasselhoff, dont l'arrière grand-mère était allemande, grimpe en tête des hits parades allemand et suisse au cours de l'été. Le morceau, qui met en exergue la liberté, trouve un écho en RDA. Une fois le mur détruit, l'acteur est l'invité d'honneur de la St-Sylvestre 1989. Il interprète son morceau devant une foule immense massée devant la Porte de Brandebourg.
Sources: A. Pierre Grosser: "1989. L'année où le monde a basculé", collection Tempus, Perrin, 2019. B. Décryptage de la chanson par Coach 21 sur le site de la RTBF. C. "[Berlin 1989] Klaus Meine, chanteur de Scorpions:«Nous étions aux Bains-douches et voilà que le mur s'écroulait", Libération, 9/11/2019. D. "Comment le «Woodstock russe» est-il devenu une réalité en Union soviétique?" [Russia beyond]
Depuis une vingtaine d'années, les Vikings fascinent. Séries, films, bandes dessinées, jeux vidéo, chansons prennent pour sujet ces fiers soldats. Cet intérêt grandissant, combiné au renouvellement historiographique, permet de mieux les connaître. Ils continuent néanmoins d'être victimes de stéréotypes tenaces.
Qui étaient-ils?
Abbaye de Saint Aubin, Public domain, via Wikimedia Commons
Les sources contemporaines du VIII au X° siècles disponibles sont surtout des sources externes, issues du monde occidental, byzantin ou musulman. Les sources occidentales, écrites en latin ou en vieil anglais, évoquent des bandes venues de Scandinavie, dont les membres sont désignés comme les « hommes du nord » (Normanni, Norsemen), les pirates, les païens (pagani) ou les "Danois". En Orient, dans des textes en grec, arabe ou slavon, on les nomme plutôt Rus' (mot qui signifiait à l'origine "rameurs") ou Varègues. Dans les sources scandinaves - les sagas et les poèmes scaldiques composés par des poètes de cour - la viking renvoie à une expédition maritime outre-mer menée pour s'enrichir, par le commerce ou la prédation (piraterie, pillage, tribut). Au
masculin, le terme désigne celui qui participe à ces expéditions. Le mot, rarement employé au Moyen Age, fait donc référence à un mode de vie et une activité, non à un peuple unifié. Tous les Scandinaves ne sont donc pas des vikings, lesquels "se rapprochent d'autres peuples germaniques de l'Europe par de nombreux traits culturels, comme leur lange (le norrois), leur écriture (les runes) ou leur panthéon." (source E, p 39)
Originaires
de Scandinavie, les vikings occupent des territoires s'étendant sur le Danemark, les 2/3 sud des actuels Norvège et Suède, des régions
froides et austères dont les sols restent gelés et incultivables une
bonne partie de l'année. Ces fortes contraintes climatiques poussent les
Scandinaves à se tourner vers la mer, tandis que les régions intérieures montagneuses, les terres arctiques, sont parcourues par les nomades sames (les Lapons). A partir des VII-VIII° siècles, des individus riches et puissants portant le titre de "roi" (konungr) imposent leur autorité sur les communautés paysannes. Dans les régions côtières, des comptoirs commerciaux se développent comme à Birka, Kaupang Helgö, en lien avec le développement des routes maritimes du Nord. Épées franques, soieries byzantines, perles et cristal de roche du Proche-Orient sont échangés sur les bords de la mer Baltique et dans les emporia du Nord contre des produits typiques de la Scandinavie: fourrures nordiques (castor, zibeline, martre), ambre, bois, esclaves razziés, ivoire de morse, récipients en stéatite (une roche qui conserve la chaleur). Les emporia de la Baltique mettent en contact la Scandinavie avec les mondes franc, arabe et byzantin. Comme le rappelle Lucie Malbos (source G, p53), "chasse, navigation, commerce, diplomatie, voire extorsion pure et simple se combinent pour finalement enrichir les hommes qui se livrent à ces trafics." Ce dynamisme économique permet aux premiers "rois" scandinaves "de s'enrichir, de faire construire leurs navires et de recruter leurs hommes." (source E, p43)
A partir des foyers scandinaves, l’expansion viking démarre à la fin du VIII° siècle. Dans un premier temps, de petites bandes (lídh) de vikings mènent des attaques contre des objectifs côtiers peu défendus. Le monastère de Lindisfarne, en Northumbrie, est ainsi attaqué et pillé en 793, celui de Noirmoutiers en 799. A partir de 830, les attaques prennent plus d'ampleur. Désormais, les hommes s'aventurent sur les fleuves et n'hésitent plus à attaquer des ports. Depuis l'embouchure des cours d'eau, ils s'enfoncent dans les terres. Sur la Seine, ils atteignent Rouen en 841, puis Paris quatre ans plus tard. Sur la Loire, ils sont à Nantes en 843, Tours en 853, Orléans en 856. Pour mettre la main sur du butin, les
Vikings font preuve d'un grand opportunisme. Ils savent exploiter les situations chaotiques ou les dissensions politiques des territoires envahis.
Pour profiter à plein de l'effet de surprise, ils n'hésitent pas non plus à frapper les jours de grandes fêtes
religieuses. Depuis l'île de Noirmoutier, une bande s'abat ainsi sur la ville de Nantes, à l'occasion de
la Saint-Jean 843. A l'approche des villes fluviales, les bandes se livrent à une sorte de racket, appelé danegeld ("le tribut aux Danois"). En échange d'une forte somme versée par les populations riveraines des fleuves, ils s'abstiennent d'attaquer. "Enfin, ils peuvent entrer au service d'un souverain lointain, comme le roi des Francs ou l'empereur byzantin, qui sait récompenser ceux qui se battent fidèlement pour son compte." (source E, p42) Au fil des voyages et des raids, les Scandinaves tissent une immense toile de routes fluviales et maritimes.
Plusieurs facteurs permettent aux Vikings de mener à bien leurs entreprises de razzias. Il s'agit en premier lieu de navigateurs exceptionnels. Leurs navires utilisent la voile ou les rames. La coque effilée est assemblée en longues bordées qui se chevauchent à la
manière des tuiles. Cette construction à clin assure une très grande stabilité. Très souple, le bateau ondule sur les vagues et peut atteindre une grande vitesse (jusqu'à 10 nœuds).
Grâce à leur faible tirant d'eau (moins d'un mètre), les bateaux peuvent s'approcher au plus près des côtes et remonter les cours d'eau très en amont. Les plus grandes de ces embarcations pouvaient mesurer 35 mètres de long et embarquer plusieurs dizaines d'hommes
d'équipage. Avant une attaque, une figure
de proue en forme de dragon était installée à l'avant du bateau afin de terroriser les riverains. Pour désigner leurs navires, les Scandinaves parlent de skip (proche du ship en anglais), décliné en langskip ("long navire"), knörr (bateau "ventru") ou snekkja (barque). Le
terme drakkar ne remonte qu'au XIX° siècle. Il vient d'un mot suédois (drekar)
permettant de désigner les dragons. Sans cartes ni boussoles, les Vikings parviennent à
se repérer sur les flots grâce à un sens de l'observation aiguisé et des habitudes de prudence. Cinq jours de navigation sans voir une côte à l'horizon implique de rebrousser chemin. Cela dit, les naufrages
sont fréquents.
Max Naylor, Public domain, via Wikimedia Commons
Peu
à peu, les vikings s'enhardissent. Des bandes s'associent et se structurent pour former des armées plus nombreuses, bien plus
dangereuses pour les pouvoirs en place. Ils s'installent "dans des régions habitées ou non, créant des "normandies" à la durée de vie variable." [source C p177] Il ne s'agit plus désormais de simples raids, mais de véritables campagnes de colonisation. > De la sorte,
ils s'implantent durablement en Irlande au début des années 850, puis
sur les côtes orientales de l'Angleterre à la fin de l'année 865 où ils parviennent à
s'emparer de la ville d'York, dont il font un comptoir commercial dynamique. Il faudra plus d'un siècle et demi pour que les souverains britanniques ne se débarrassent définitivement de la menace viking.
> En
Normandie, l'installation s'avère durable. En 911, un chef de bande nommé Rollon conclut un accord avec Charles le Simple, roi de Francie occidentale. Par le traité de
Saint-Clair
sur Epte, le viking s'engage à mettre un terme aux raids, à protéger les
territoires contrôlés et à se convertir au christianisme. En contrepartie, le souverain lui cède des terres et reconnaît son intégration à l'aristocratie franque. Rollon devient Robert, comte de Rouen, ses descendants accédant même au titre de ducs de Normandie. Convertis au christianisme, ils se fondent
progressivement dans la
population locale.
> A partir des comptoirs de Staraïa Ladoga et Novgorod (dans la Russie actuelle), des vikings s'enfoncent en direction des plaines d'Europe orientales. Appelés en Orient Rus' ou Varègues, ils s'établissent de la Baltique à la mer Noire comme dans la principauté de Kiev. Vers 990, l'empereur byzantin crée la "garde varègue" qui regroupe plusieurs milliers de vikings. Les chroniqueurs grecs vantent l'efficacité et la loyauté de cette unité de mercenaires.
> Dès le VIII° siècle, des vikings se lancent à l'assaut de l'Atlantique nord, d'une île à l'autre. Dans le premier quart du IX° siècle, des vikings colonisent les Shetlands (800), les Féroé (825). Vers
870, une bande partie de Norvège débarque sur une île qu'ils nomment Islande: "le pays des
glaces". Ils s'y installent, bientôt
suivis par environ 20 000 individus.Deux sagas de la fin du XII° siècle, celle d'Erik le Rouge et celle des Groenlandais racontent les expéditions ultérieures. En 982, un certain Erik le
Rouge, bannit d'Islande pour une obscure histoire de crime, met le cap à l'Ouest. Il débarque sur les côtes de ce qu'il décide d'appeler le Groenland (la "Terre verte"), "parce que, selon lui, les gens auraient grande envie de venir dans un pays qui avait un si beau nom." Il y fonde deux établissements
(de l'Ouest et l'Est) au sud du Groenland. D'après la Saga d'Erik le Rouge, son fils, Leif Erikson, aurait vers
l'An Mil poursuivi sa route vers l'ouest. Après
avoir
exploré la terre de Baffin (Helluland), puis la région du Labrador (Markland). Il aurait ensuite accosté sur l'île de Terre-Neuve, comme semble en attester le site archéologique de l'Anse aux Meadows. (1) Il aurait alors poursuivi son chemin jusqu'au
la "terre des
vignes", le mystérieux Vinland
mentionné dans les sagas. S'agit-il de la Nouvelle-Écosse ou d'une
région située plus au sud? (2) Nul
ne le sait pour l'heure. L'hostilité des populations autochtones, "des hommes noirs et de chétive apparence, aux cheveux laids", mais aussi la difficulté d'accès à ces terres lointaines, ont peut être empêché l'installation durable des vikings en ces contrées qui sombrent bientôt dans l'oubli. Comme le souligne Lucie Malbos (source B, p55), "l'installation des vikings, navigateurs hors pair et aventuriers sans limites, dans des contrées toujours plus éloignées de leur région d'origine, toujours plus au nord et à l'ouest, a entraîné une dilatation de l'aire scandinave et un élargissement sans précédent du monde connu au tournant des premier et deuxième millénaires, plusieurs siècles avant qu'Espagnols et Portugais ne se lancent à leur tour dans la conquête des mers et des terres outre-Atlantique."
Bogdan assumed (based on copyright claims)., CC BY-SA 3.0
Les
Vikings sont polythéistes: Thör est le dieu de la guerre et Odin est le
plus grand de tous leurs dieux. Les guerriers ne craignent pas de
mourir au combat. Ils espèrent atteindre de la sorte le Valhalla, le
paradis. Lors des funérailles, on dépose le cadavre du guerrier en armes
sur un bateau, afin qu'il ne manque rien au défunt pour mener sa vie
dans l'au-delà. Le navire est souvent mis à la mer, après avoir été
enflammé, ou enseveli sous un monticule de terre.
Les "hommes du nord" entrent très tôt en contact avec les monothéismes. Les marchands chrétiens, en particulier frisons, fréquentent en effet les ports de la Baltique. Dès le IX° siècle, des missionnaires se rendent en Scandinavie. La christianisation de diffuse lentement. " La religion scandinave à pu intégrer le Dieu chrétien sans renier Odin et les siens", avant que les souverains, puis les habitants ne se convertissent. (3) Dès lors, une Église commence à se structurer lentement en Scandinavie. Au
XI° siècle, la christianisation bouleverse les contrées du nord qui
deviennent des royaumes médiévaux centralisés. "Le phénomène viking prend fin (...) parce que (...) de nouvelles monarchies ont su capter les ressources et les énergies à leur profit. " Dès lors, les nouveaux souverains ne peuvent plus tolérer ni la piraterie, ni l'indépendance de chefs locaux. La pratique des raids
est donc abandonnée. "Les impôts et autres redevances remplacent alors les butins et les tributs comme principaux revenus des princes scandinaves, l'Eglise leur fournit des administrateurs et une idéologie qui les intègre pleinement à l'Europe." (source E, p 47)
* Une machine à fantasmes.
Une fois l'ère des vikings achevée, ces derniers n'en ont pas moins continué à fasciner. Chacun y trouve ce qu'il y cherche. Au Moyen Age, les Vikings véhiculent souvent une sinistre réputation de soudards violents et irascibles. Cette fâcheuse renommée est entretenue a posteriori par les victimes des razzias scandinaves, en particulier les chroniqueurs ecclésiastiques. Traumatisés par le vol des reliques ou les déprédations à l'encontre des monastères, les clercs ont peut-être forcé le trait. Les grandes sagas rédigées par les Vikings aux XII et XIII° siècle, trois ou quatre siècles après les faits relatés, dépeignent les Scandinaves comme de valeureux guerriers, mais également comme des individus capables d'une grande cruauté et de violences déchaînées.
Une réhabilitation s'amorce au XVIII° siècle sous la plume de Montesquieu. Dans De l'esprit des lois, le philosophe des Lumières affirme qu'on a "plus de vigueur dans les climats froids, [...] plus de courage, plus de connaissance de sa supériorité." Dans son sillage, l'historien Paul Henri Mallet insiste sur la supériorité des "hommes du Nord". Mais c'est surtout au XIX° siècle que les vikings deviennent des figures populaires dans plusieurs pays européens. C'est alors que se forge "une panoplie d'images qui fixèrent durablement leurs traits." (source D). Les préromantiques puis les romantiques scandinaves redécouvrent et s'immergent dans les vieilles poésies scaldiques et la mythologie nordique. Traduits en allemand, en anglais et en français, "ils développent l'imaginaire qui est encore le nôtre aujourd'hui." (source F, p65). Jeune guerrier fougueux, courageux et loyal, le viking a un sens aigu de l'honneur. Intrépide, impétueux, ses assauts sanglants et cruels contribuent cependant à régénérer une Europe décadente. Au fil des décennies et des auteurs, l'homme du nord se voit équiper de toute une panoplie d'accessoires censés l'identifier à coup sûr: "mèches blondes, casque à cornes, épées flamboyantes et, évidemment, «drakkars»!" Le poème Vikingen d'Erik Gustaf Geijer, les 24 chants de la Saga de Frithiofs d'Esaias Tegnér font du viking un véritable héros romantique. Pour les nations nordiques qui traversent une crise identitaire et politique en ce début de XIX° siècle, la découverte du passé viking sert de dérivatif. "Après les guerres napoléoniennes, les pays scandinaves sont ravalés à
un rang de puissances de seconde zone et on voit alors émerger cette
exaltation pour un passé glorieux…", rappelle Jean-Marie Levesque, conservateur du musée de Normandie. (source H)
Dès lors, les vikings occupent une place de choix dans les différents domaines de la création artistique. En 1857, L'anneau du Nibelung, cycle de quatre opéras de Richard Wagner contribue à la découverte de la figure de la walkyrie. A partir des années 1860-1870, le
"néo-gothicisme" s'inspire du décor des stèles runiques, des objets
archéologiques ou des églises en bois pour développer le drakstil
("style dragon"), sorte d'expression nordique de l'Art nouveau qui
s'épanouit en architecture, dans les arts appliqués ou la décoration
(orfèvrerie, mobilier, verrerie).
"Leif Ericson découvrant l'Amérique", peinture de Christian Krohg, 1893, Public domain, via Wikimedia Commons
* Cherche pas t'as Thör.
Au XX° siècle, le viking devient un homme supérieur, civilisateur, régénérateur. Pour
les nazis, tous les grands développements civilisationnels sont issus
d'Europe septentrionale, berceau de la "race indo-germanique". C'est pourquoi ils
accaparent la figure des hommes du nord, dont ils font des sortes
de précurseurs des Aryens. Himmler espère même retrouver le marteau de
Thör! Les idéologues et scientifiques au service des nazis organisent dès les années 1930 des expéditions vers la Scandinavie dans l'espoir de percer le mystère des racines "germaniques" pré- et proto-historique.
En ce début de XXI° siècle, la
figure des vikings occupe toujours "une place notable dans le discours
des droites extrêmes et populistes dans plusieurs pays européens, et
notamment scandinaves." En 2015 apparaît en Finlande un groupe néonazi baptisé Soldiers of Odin. Aux Etats-Unis, dans les milieux suprémacistes blancs, le néopaganisme, inspiré des anciennes croyances scandinaves, est très répandu. Cette captation d'héritage est d'autant plus problématique qu'elle ne correspond en rien au passé viking. Comme le rappelle Caroline Olsson, "il est tout à fait paradoxal que les vikings en soient arrivés à incarner le repli sur soi, alors qu'ils ont, au contraire, été très attirés par tout ce qui venait de l'étranger, qu'il s'agisse d'objets, de coutumes ou d'idées." Loin de s'arc-bouter sur leur culture, "tout indique, au contraire qu'ils se sont très vite acculturés" au contact des sociétés d'accueil. (source F, p67)
* vikingomanie.
Les vikings représentent une source exceptionnelle de divertissement et d'évasion pour les médias de grande diffusion (romans, cinéma, télévision, mangas). A partir des années 1950, les guerriers scandinaves inspirent de grandes fresques historiques hollywoodiennes tels que Vikings (1958) de Richard Fleischer avec Kirk Douglas et Tony Curtis, ou The Longships de Jack Cardiff en 1963. En 2007, les hommes du Nord sont même enrôlés par l'heroic fantasy (Pathfinder. Le sang du guerrier de Marcus Nispel, 2007).
A la télévision, en 2013, la série canado-irlandaise Vikings créée par Michael Hirst remporte un très grand succès. Elle met en scène Ragnar aux Braies velues et ses fils. Si le réalisateur revendique un certain réalisme historique, il n'en entretient pas moins une vision stéréotypée de la civilisation des vikings. Toutefois, comme le note Pierre Bauduin: "A partir du moment où nous sommes bien conscients que c'est de la
fiction, nous ne sommes plus dans le domaine de l'histoire mais dans
celui de la création !" (source H) En 2015, les romans historiques de Bernard Cornwell (The Saxon Stories) sont adaptés en série sous le nom de The Last Kingdom. On y voit l'invasion de l'Angleterre par la "grande armée" viking et la résistance héroïque d'Alfred le Grand, dans la deuxième moitié du IX° siècle.
La Bande dessinée n'est pas en reste avec Vic le Viking par Runer Jonsson à partir de 1963, Astérix et les Normands en 1967, Hägar Dünor créé en 1973 par Dik Brown et surtout Thorgal par Jean van Hamme et Grzegorz Rozinski. La puissance d'évocation des vikings et leurs prétendus attributs inspirent également les publicitaires (4). Le drakkar et les casques à cornes sont déclinés à l'envi sur les emballages de camemberts, les bouteilles de bière, logos des clubs de football (stade Malherbe de Caen), de handball (les Vikings Caen handball) et de hockey (Drakkars de Caen).
L'univers vidéoludique ne pouvait pas passer à côté des vaillants explorateurs scandinaves. Ainsi, après l’Égypte et la Grèce antique Assassin's Creed met à l'honneur les vikings. Thierry Noël, conseiller historique de la compagnie Ubisoft revient sur ce choix: "Fondamentalement, ce qui plaît chez le viking, c'est l'aventurier, le découvreur. Derrière les pillages, on sait que c'est une société d'explorateurs, de commerçants, et de gens qui ont été partout dans le monde... On essaye de représenter ces sociétés là dans toute leur complexité
et de ne pas se limiter aux simples brutes vikings. [...] En fait, le
viking n'a jamais vraiment disparu. On le voit revenir au gré des
époques, au gré des périodes, avec des réinterprétations très diverses,
voire parfois contradictoires sur les personnages.”
[Rockman, CC BY 3.0.] Le groupe Manowar est un des précurseurs du viking metal. (5)
Au gré des périodes, la figure des vikings ne cesse donc de muter avec des réinterprétations diverses, et parfois contradictoires. Les représentations contemporaines des guerriers scandinaves - qui nous en apprennent plus sur nous que sur eux - reprennent un certain nombre d'images et clichés tenaces. Aux XIX et XX° siècle, les vikings restent encore souvent assimilés à des barbares sanguinaires et violents. Comme le rappelle Bruno Dumézil, "cette
représentation est sans cesse réactivée (...) pour décrire le tout
nouveau phénomène des gangs de motards qui apparaissent aux Etats-Unis
dans les années 1950. (...) Empruntant aux groupes de motards dans
lesquels elles comptaient de nombreux fans, les formations de rock,
notamment celles produisant la musique la plus violente et cultivant une
mauvaise réputation, se sont également emparées des représentations du
barbare." Les musiciens de Led Zep s'imaginent "être des Vikings partant à la conquête des salles de concerts (et des groupies) du marché américain." (Bruno Dumézil: "les Barbares", Puf) D'ailleurs, le morceau Immigrant Song
qui ouvre le troisième album de Led Zeppelin (Led Zeppelin III) fut
inspiré au groupe par un voyage en Islande effectué en 1970. La chanson décrit l'expédition d'une bande de vikings en direction de l'ouest.
* "Valhalla me voilà!"
Le titre s'ouvre sur une des introductions les plus mémorables de l'histoire du rock. Sur une rythmique martiale exécutée de concert par John Bonham et Jimmy Page, Robert Plant hurle tel un guerrier partant à l'assaut des troupes ennemies. Ce cri rappelle les olifants utilisés par les Vikings pour sonner l'attaque. Dans le premier couplet Plant plante ☺ le décor. Il y est question d'individus venus "du pays de la glace et de la neige", où le soleil ne se couche jamais vraiment et où foisonnent les eaux thermales. Cette description nous permet de situer les protagonistes dans un pays septentrional. "Le marteau des dieux mènera nos bateaux vers de nouvelles terres pour combattre la horde". La bande en question semble partir à l'assaut de contrées inconnues, dont il faudra combattre les habitants. Pour assurer la protection du groupe, on invoque le marteau de Thör, l'arme la plus puissante des dieux, symbole de protection de l'univers face aux forces du chaos. Dans la mythologie nordique, Thör, dieu de la foudre et du tonnerre, possède un marteau appelé Mjölnir. L'équipage veut en découdre, prêt à se jeter à corps perdu dans la bataille. Ils puisent sans doute leur bravoure dans l'invocation du Valhalla, le lieu où sont conduits les valeureux guerriers morts au combat. Situé dans le royaume des dieux (Asgard), il représente la terre promise des braves. Le refrain décrit l'armée viking voguant sur les flots à bord d'un drakkar, jusqu'à atteindre la "côte ouest".
Heinrich Klaffs, CC BY-SA 2.0
"Avec quelle douceur vos champs si verts peuvent-ils murmurer des contes sanglants sur la façon dont nous avons dompté les marées de la guerre". Telle une série de vagues, les guerriers scandinaves déferlent sur les littoraux. Le narrateur peut alors se demander, en observant les splendides paysages scandinaves, comment tant de violence a pu exister, ou pourquoi les Vikings ont ressenti le besoin d'envahir d'autres contrées. Sans doute les champs n'étaient-ils justement pas si verts que ça...
"Nous sommes vos maîtres suprêmes". "Vous feriez mieux d'arrêter (de nous résister), de reconstruire vos ruines. Pour que la paix et la confiance puissent ressurgir, malgré toutes vos défaites." La fin du morceau sonne comme le triomphe des guerriers nordiques. Ces derniers sont dépeints en conquistadors surpuissants qui imposent une domination sans partage aux contrées envahies. Les populations conquises n'ont alors plus qu'à se soumettre aux nouveaux arrivants. Une fois la paix revenue, une ère de paix et de prospérité pourra alors s'ouvrir. Dans les faits, au delà de la violence des coups d'épées qui font partie du folklore et de la mémoire, les influences vikings n'ont pas du tout été les mêmes d'une région à l'autre. L'archipel des Orcades situé au nord de l'Ecosse est ainsi complètement scandinavisé. Dans les îles britanniques, l'influence viking se retrouve dans les arts, l'architecture. Au Royaume-Uni, on recense environ un millier de mots d'origine noroise dans la langue anglaise. En Normandie, on identifie environ 150 noms d'origine noroise au sein de la langue d’oïl, dont plus de 60% relèvent du registre maritime et 20% du domaine de l'agriculture. Dans la région, on recense également très peu de témoignages matériels. "Cette différence s'explique probablement par le fait que les descendants de colons vikings qui s'installent en Normandie se sont très vite intégrés au mode de vie franc." (source A)
Immigrant song s'impose très vite comme un classique de Led Zep. Entre 1970 et 1972, le groupe prend l'habitude d'ouvrir ses concerts avec le titre. Il faut dire que les cris distinctifs de Plant associés au riff lancinant joué en staccatto galvanisent l'auditeur dès les premières notes! Le "marteau des Dieux" mentionné dans la chanson devient également, pour les fans, un moyen de désigner Led Zeppelin et sa musique tellurique. Le biographe du groupe (publié et traduit en français chez "Le Mot et le Reste") s'intitule d'ailleurs Hammer of the gods. La saga de Led Zeppelin.
Immigrant song
Ah-ah, ah!
Ah-ah, ah!
We come from the land of the ice and snow
From the midnight sun where the hot springs flow
The hammer of the gods
Will drive our ships to new lands
To fight the horde, sing and cry
Valhalla, I am coming
On we sweep with threshing oar
Our only goal will be the western shore
Ah-ah, ah!
Ah-ah, ah!
We come from the land of the ice and snow
From the midnight sun where the hot springs flow
How soft your fields so green
Can whisper tales of gore
Of how we calmed the tides of war
We are your overlords
On we sweep with threshing oar
Our only goal will be the western shore
So now you'd better stop and rebuild all your ruins
For peace and trust can win the day despite of all your losing
Ooh-ooh, ooh-ooh, ooh-ooh
Ooh-ooh, ooh-ooh, ooh-ooh
Ahh, ah
Ooh-ooh, ooh-ooh, ooh-ooh
Ooh-ooh, ooh-ooh, ooh-ooh
Ooh-ooh, ooh-ooh, ooh-ooh
***
Nous venons du pays de la glace et de la neige
Du soleil de minuit où jaillissent les sources d'eau chaude
Le marteau des dieux mènera nos bateaux vers de nouvelles terres
Pour combattre la horde, chantant et criant:
"Valhalla me voici!"
Refrain: Nous sillonnons en ramant avec force
Notre seul but sera le rivage à l'ouest
Nous venons du pays de la glace et de la neige
Du soleil de minuit où jaillissent les sources d'eau chaude
Avec quelle douceur vos champs si verts peuvent-ils murmurer
des contes sanglants
sur la façon dont nous avons dompté les marées de la guerre
Nous sommes vos maîtres suprêmes
Refrain
Alors maintenant, vous feriez mieux d'arrêter et de reconstruire
toutes vos ruines
Pour que la paix et la confiance puissent regagner le jour, malgré toutes vos défaites.
Notes:
1. En 1960, les archéologues ont mis à jour les vestiges d'une dizaine de bâtiments semi enterrés, en bois et en tourbe. En 2015, à l'extrémité occidentale de Terre Neuve, le site de Pointe Rosée a également été identifié.
2. Une pièces viking a été retrouvée dans un
village indien du Maine.
3. En 960, pour Harald à la Dent bleue, en 987 pour le prince Rus' de Kiev Vladimir.
4. Le logo du Bluetooth
aurait été inspiré par Orm le Rouge, roman publié par Frans
Gunnar Bengtsson en 1941. Il représente en effet deux runes stylisés sur
fond bleu, censées représenter les initiales de Harald à la Dent
bleue (Harald Blatand en danois). L'emblème de la marque automobile Rover
représente, lui, un navire viking.
5. Sur la page wikipédia consacrée au Viking metal, on peut lire la présentation suivante: "Le viking metal est un sous-genre musical du heavy metal, dont les
origines sont retracées par le black metal et le folk nordique,
caractérisé par les paroles qui font référence principalement à la
mythologie nordique, aux Vikings ou au paganisme."
B. Lucie Malbos: "982. La saga américaine des vikings." dans L'exploration du monde. Une autre histoire des grandes découvertes, Seuil, la Découverte, 2019.
C. Christian Grataloup: "L'Atlas historique mondial", Les Arènes, 2019.
D. Pierre Bauduin:"Histoire des Vikings: Des invasions à la diaspora", Tallandier, 2019.
E. Alban Gautier "Une diaspora européenne", dossier consacré aux Vikings dans L'Histoire n°422, décembre 2017.
F. Caroline Olsson "Un mythe mondial", dossier consacré aux Vikings dans L'Histoire n°422, décembre 2017.
G. Lucie Malbos:"Ottar, marchand et aventurier", dans L'Histoire n°422, décembre 2017.
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.