mercredi 17 septembre 2008

91. Akhenaton : "La Cosca"

Je ne vous présente pas Akhenaton, membre du groupe de rap IAM, qui mène en parallèle une carrière solo plutôt réussie comme en témoigne l'album Métèque et Mat sorti en 1996 dont est issue ce titre. Akhenaton nous raconte la vie d'un membre de la Mafia. En le suivant, nous découvrons l'histoire de cette organisation.

Pour tout ce qui concerne la Mafia, le doute a longtemps été plus fort que les certitudes. Depuis les années 1980 et le témoignage des premiers repentis d'importance (Tommaso Buscetta notamment), le voile s'est en partie levé sur le fonctionnement de "l'honorable société". Les procès lancés par les juges Falcone et Borsellino (ils y ont laissé la vie en 1992 et 1993) ont été des premiers pas dans une lutte jamais finie contre une organisation qui n'aime rien tant que l'on ne parle plus d'elle...

Apparue autour de Palerme dans la deuxième moitié du XIXème siècle, Cosa Nostra ("Notre chose" ou "Ce qui est à nous", c'est ainsi que les mafieux appellent leur organisation) a su prospérer et s'adapter aux changements du monde moderne. L'historien John Dickie écrit sur ses origines : "En supplantant le féodalisme, l'Etat moderne était supposé avoir le monopole de la violence, c'est-à-dire le pouvoir de faire la guerre et de punir ceux qui enfreignaient les lois."Mais dès le départ, l'État italien naissant ne semble pas capable d'atteindre cet idéal en Sicile, laissant la place à d'autres types d'organisations. Les gouvernants ne parviennent d'ailleurs pas à cerner convenablement le phénomène mafieux. Plus grave, ils ne dédaignent pas de s'en servir comme un "instrument de gouvernement local", y compris la gauche au pouvoir à partir de 1876.

[Plan de Palerme, 1893]

Au départ, Cosa Nostra s'intéresse à la richesse générée par les citronniers de la Conque d'or (Conca d'oro), ce riche terroir agricole qui entoure Palerme, défiguré par l'urbanisation lors du "sac de Palerme", permis par l'organisation dans les années 1960. Les chefs mafieux font d'ailleurs pression sur les propriétaires des grands domaines (les latifondio) pour obtenir les places de régisseurs. Ce n'est donc pas de la misère qu'est née la mafia, mais plutôt de la volonté de captation des richesses. Par le racket de protection notamment.
Cosa Nostra s'enracine donc durablement en Sicile, essaime aux Etats-Unis avec l'émigration au début du XXème siècle. Les choses changent avec le fascisme.
En 1925, Mussolini nomme Cesare Mori préfet de Sicile. Celui-ci a pourtant réprimé les chemises noires alors qu'il était en poste à Bologne, mais se fond remarquablement dans les pratiques du régime. Son action, basée sur des coups de main spectaculaires comme le siège de Gangi en 1926, sur des discours fermes et violents, allait marquer un certain déclin de la Mafia et lui valoir le surnom de "préfet de fer".

La guerre allait modifier cette situation et le débarquement américain de 1943 devait redonner un rôle important à la Mafia. Il semble que les liens existant entre la Cosa Nostra américaine et sa "grande soeur" aient de nouveau facilité l'utilisation de la Mafia comme "instrument de gouvernement local", contribuant à la remettre en selle. Cette situation allait perdurer dans l'après-guerre avec l'arrivée au pouvoir de la Démocratie chrétienne (la D.C. à la tête de tous les gouvernements de l'après-guerre jusque dans les années 1980) dont les chefs locaux (Gioia, Ciancimino et Lima) se sont avérés de fidèles serviteurs de la Mafia.
Avec ses "voisins", la Mafia s'assure des bonnes relations, par exemple en aidant la 'Ndrangetha calabraise à se structurer en "Familles" après-guerre ou en adoubant Cutolo à la tête de la Camorra napolitaine en 1970 pour mieux s'assurer l'approvisionnement en drogue, marché très juteux en grande partie contrôlé par la Mafia. Les relations avec la Sacra Corona Unita des Pouilles, à cause de la distance géographique, semblent moins importantes. On mesure l'implantation de ces différents groupes par le paiement du pizzo, cette rémunération demandée aux entrepreneurs contre une "protection" qui s'apparente à du racket. Le patronat italien a dressé l'an dernier une carte d'Italie du pizzo.
L'arrestation régulière de ses chefs (comme celle de Bernardo Provenzano dit "le Tracteur" en 2006) ne semble que décapiter l'organisation qui aurait, selon le mot de Jean-François Gayraud, davantage besoin d'être déracinée.

La chanson d'Akhenaton évoque d'une certaine manière l'impossible réinsertion des mafieux dans la vie normale, qu'ils tentent de se faire oublier où qu'ils collaborent avec la justice. A partir du moment où le mafieux est initié dans cette société secrète, il ne doit plus en sortir, sinon mort. C'est au rite d'initiation que fait référence la chanson "Le jour où mon sang coula sur un fil je fus perdu". L'apprenti-mafieux se fait en effet piquer le doigt avec une épingle, son sang coulant sur une image sainte qui est ensuite brûlée. Il fait dorénavant partie d'une cosca. C'est le terme sicilien désignant un clan. La cosca (pl. cosche) est donc une "Famille" qui forme avec d'autres cosche la Mafia. Celle de Corleone, dont parle Akhenaton, s'est imposée très brutalement au sein de Cosa Nostra à partir des années 1970, exerçant, sous la direction de Luciano Leggio puis de Toto Riina, une véritable dictature conduisant à la "seconde guerre mafieuse" du début des années 1980.

Sur Samarra, retrouvez des livres, une BD et un film pour en apprendre plus sur la mafia à l'heure de la mondialisation.




free music

Akhenaton - La Cosca
(album "Métèque Et Mat", 1996 )

Ma famille est sept fois séculaire, ancienne et insulaire

Entourée de mystères, et comme le Saint-Suaire

A l'aube de troisième millénaire encore on dit

La légende des trois cavaliers espagnols qui débarquèrent

Au large de Trapani, les usages d'une secte

Dans leurs têtes et leurs bagages amenés de Tolède

Et tout ceci n'est pas mythe, fou l'ignores-tu?

Le jour où mon sang a coulé sur un fil, je fus perdu

Je suis né en 1903

Au milieu des Vendettas, dans les environs de Caltanissetta

Où seuls l'honneur et la famille décident

Les bancs de mon école s'appelaient racket et homicide

J'étais un pauvre paysan, gardien d'un Latifondo

Pour la criminalité, oui la Sicile a bon dos

Mais quand même, comment expliquer

Que des culs-terreux ont régit l'économie d'un pays entier

J'ai envoyé des tas de types au caveau

Ainsi je fut soldat dans la puissante Cosca des Salvo

Puis j'ai loué mes services un peu plus au Nord

En 22, j'étais à Bagheria dans la Conque d'Or

Pour rappeler à l'ordre ceux qui ne payaient rien

Et taxer leurs biens aux propriétaires terriens

On peut trouver ça monstrueux

Mais tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour être heureux


REFRAIN:

Tu appartiens à la Cosca

Ton
sang appartient à la Cosca


Puis
les fascistes sont arrivés au pouvoir,

Pour les deux décennies noires

Avec le désir d'envoyer au placard

Les membres de l'honorable société

Les hommes de ma tradition furent chassés, arrêtés et enfermés

J'ai vite décidé de m'exiler en Tunisie

Pour fuir la répression de préfet Cesare Mori

A Tunis, il y avait déjà beaucoup d'Italiens

Donc venu sans rien, j'ai dû m'accaparer des biens

Les familles s'étaient reconstituées

Les clandestins de Sicile réclamaient des pécadilles pour tuer

J'ai vite eu sous mes ordres une armée

Mes affaires ont prospéré jusqu'à ce que le gouvernement français

Eut signé mon acte d'extradition de Tunis

J'ai fuit, vers Le Havre puis les États-Unis

Là-bas en 43, j'ai lutté

Contre les sabotages des agents philo-nazis

On a collaboré avec le gouvernement

Pendant quelques années jusqu'au jour du débarquement

Ils nous ont renvoyé l'ascenseur après quelques mois

En installant dans les mairies des gens de Cosa Nostra

La collusion entre Mafia et partis politiques

Était à son comble, pire c'était une logique

Ceci marqua d'une pierre blanche ainsi

50 ans d'emprise totale de la Mafia sur l'Italie


REFRAIN


Grâce à mes relations, dans les sphères de l'État

Je fus acquitté, pour un contrat, par un certain magistrat

En 57, j'étais incarcéré à l'«Ucciardone» [prison de Palerme]

Mi-58, je travaillais dehors à Corleone

Les naïfs, comprennent-ils qu'en un an de prison

Ou dix ans de liberté on a les mêmes connections

C'est dans ces années-là que l'économie a changé

L'honorable société s'est vite adaptée

D'abord le trafic de drogue, l'assassinat de femmes

Aujourd'hui il vendent même des organes

Et comme pour liguer tous les délits impunis

En 70, la criminalité s'est réunie

Il y avais là, des types de Campanie, de la Camorra

Et
ces putains de balafreurs cruels de la 'Ndranghetta

De
Bari, le Sacra Corona Unita

Et je faisais partie des gars venus de Cosa Nostra

Peu à peu, se creusait un vide entre

Eux, leurs objectifs et moi et mes principes

Cinq mois après j'avais tout raccroché

M'étais barré dans la montagne pour me cacher

Et voilà donc vingt ans qui sont passés

Je suis resté discret et n'ai jamais balancé

J'ai quatre-vingt dix piges et des nouveaux changements politiques

Me font comprendre que mon âge est critique

Dehors, cette moto m'inquiète

Ce soit-disant postier porte des lettres. Il guette

Ils ont encore moins de respect que je pensais

Peut-être des nouveaux gars de l'organisation appelée Stidde [organisation criminelle du Sud de la Sicile]

C'est terminé, alors pourquoi ne pas en rire

Sortir cette tête qui vaut 600.000 lires

C'est dérisoire, à dix mètres se tapit

Une armée de Guappi [caïds], tout ça afin d'éliminer un papi

Dernier mot, dernière lueur dans mes yeux

Je me suis trompé, je n'ai jamais été heureux, je dois sortir


Beaucoup d'autres articles dans notre dossier sur l'histoire et la géographie du Rap


3 commentaires:

J. Blottiere a dit…

Bravo pour cet article vraiment passionnant. Tous les morceaux de l'album mériterait presque leur post tant il est riche.

J.B.

Anonyme a dit…

Borsellino, non Borsalino.
Ciao Francesco

M.AUGRIS a dit…

Grazie !