dimanche 6 octobre 2013

275. Alt-J : "Taro", 2012.


Gerda Taro, reporter de guerre.


Indochina, Capa jumps Jeep, two feet creep up the road
Indochine, Capa saute d’une Jeep, deux pieds avancent à pas feutrés sur la route
To photo, to record meat lumps and war
Pour photographier, pour enregistrer des morceaux de viande et la guerre
They advance as does his chance – very yellow white flash
Ils avancent tout comme son sort – un flash jaune et blanc
A violent wrench grips mass, rips light, tears limbs like rags
Un mouvement brusque et violent saisit la masse, déchire  la lumière, déchire les membres en lambeaux
Burst so high finally Capa lands
Ejecté si haut, finalement Capa retombe
Mine is a watery pit. Painless with immense distance
La mine est une puits humide. Indolore avec une immense distance
From medic from colleague, friend, enemy, foe, him five yards from his leg, from you Taro
D’un médecin, d'un collègue, ami, ennemi, adversaire, il est à 5 mètres de sa jambe, de toi Taro
Do not spray into eyes – I have sprayed you into my eyes
Ne pas vaporiser dans les yeux – Je t’ai vaporisé dans mes yeux
3:10 pm, Capa pends death, quivers, last rattles, last chokes
3h10 de l’après-midi, Capa est aux seuil de la mort, il frémit, derniers tremblements et sanglots
All colours and cares glaze to grey, shrivelled and stricken to dots
Les couleurs et les soins se vitrifient de gris, se rabougrissent et se réduisent à des pointillés
Left hand grasps what the body grasps not – le photographe est mort
La main gauche saisit ce que le corps ne peut plus saisir – le photographe est mort
3.1415, alive no longer my amour, faded for home May of '54
3.1415, je ne suis plus vivant mon amour, je m’efface jusqu’à chez moi, Mai 1954
Doors open like arms my love. Painless with a great closeness
Des portes ouvertes comme des bras mon amour. Indolore avec une grande intimité
To Capa, to Capa Capa dark after nothing
Pour Capa, pour Capa, Capa le noir et après le néant
Re-united with his leg and with you, Taro
Il retrouve sa jambe et te retrouve toi, Taro

Do not spray into eyes – I have sprayed you into my eyes
Ne pas vaporiser dans les yeux – Je t’ai vaporisé dans mes yeux



C’est sur les bancs de l’université de Leeds dont la scène indie-rock est une des plus active d’Angleterre que s’est formé Alt-J, quator dont le nom évoque un raccourci clavier ce qui est assez astucieux, leur musique se colorant volontiers de quelques nuances électroniques. Disponibles dès 2011, un single permet au groupe de percer. Leur premier album An awsome Wawe sorti en 2012 emballe la critique  autant que le public, et vaut à la jeune formation de décrocher prestigieux Mercury Prize du meilleur album de l’année,  mettant ses pas dans ceux de leur prestigieuse ainée Polly Jean Harvey.

Le groupe Alt-J

A Awsome Wawe  se clôt sur le titre baptisé Taro.  Ce nom, couplé à celui de Capa dans le texte de la chanson nous met sur la piste de la mystérieuse personne qu’il évoque. Il est aussi question de guerre, de mort, de chairs déchiquetées, de bras ouverts en vue de retrouvailles et de flash photographiques un peu blêmes. Taro conte l’histoire d’une longue nuit qui sépara deux individus de façon brutale comme une jambe se sépare d’un corps en sautant sur une mine ; une histoire douloureuse qui s’achève en pleine lumière, bras ouverts et accueillants lorsque les corps déchiquetés sont à nouveau réunis. C’est la trajectoire de deux grands photographes de guerre, Gerda Taro et Franck Capa, brièvement unis, prématurément séparés, passés de l’ombre à la lumière en deux temporalités disjointes qui finirent récemment par s’accorder.


Une femme de l’ombre.

Dans les gradins des arènes d’Espagne, les places à l’ombre sont les plus chères. Gerda Taro, elle, a brièvement connu le soleil écrasant du pays avant de passer le restant du siècle à l’ombre, son travail ne parvenant pas à laisser d’elle des traces suffisantes pour la postérité.

Fauchée à 27 ans dans l’exercice de son métier de photographe de guerre Gerda Taro ses photos avec elles, tombe d’autant plus dans l’oubli, que bon nombre de ses clichés ne sont pas signées de son nom. Ce n’est que depuis quelques années qu’on apprend à la connaître, faisant d’elle une icône en devenir. Son déficit de notoriété posthume peut paraître paradoxal ; en effet, Gerda Taro était non seulement une femme d’une beauté solaire, souvent présentée pompeusement et à tort comme la  « première femme reporter de guerre », mais aussi la compagne libre et talentueuse de Robert Capa. Pourtant cette carte de visite l’a presque desservie, sa brève et pourtant intense existence n’a laissé que des furtives traces.

Gerda Taro à sa machine à écrire,
Fred Stein.
Plusieurs éléments auraient pu rendre totalement fusionnelles les vies et les trajectoires professionnelles des 2 photographes : leurs origines, leur parcours à travers l’Europe meurtrie de l’entre deux guerres redessinée par le traité de Versailles et dans laquelle la montée des régimes autoritaires et de l’antisémitisme obligent de nombreuses personnes à l’exil. Des amis communs, Paris, les avant-gardes intellectuelles et artistiques  qui s’y épanouissent, la découverte de la photographie, la jeunesse et le talent, l’engagement sont autant  de fils qui s’enchevêtrent pour tisser un portrait croisé de deux personnalités flamboyantes. Mais pour que cette grille de lecture soit opérante, il faudrait faire abstraction de la farouche indépendance de l’un et de l’autre. Elle ne l’est donc pas totalement.

Gerda Taro naît en Allemagne, à Stuttgart, en 1910 dans une  famille bourgeoise de confession juive qui a connu l’âge des empires, lorsque ceux-ci occupaient le cœur de l’Europe. Gerda Taro s’appelle, en réalité, Gerta Pohorylle. Ses jeunes années s’écoulent à Liepzig.  Puis, elle se rend à Genève pour ses études. La montée du nazisme et ses fréquentations d’activistes antinazis aiguisent vraisemblablement sa sensibilité politique. Indésirable en Allemagne où sa famille vit toujours, elle trouve refuge à Paris l’année de la prise du pouvoir d’Hitler. Les 6 derniers mois de l’année 33, Gerta vit de petits boulots. Bohême, sa vie frugale ne lui interdit pas la fréquentation des milieux intellectuels et artistiques germanopratins. Elle traîne aussi du côté de Montparnasse, Paris, comme le dit Hemingway qui fréquente les mêmes cercles, est alors une fête[1]
C’est par son amie Ruth Cerf qu’elle rencontre le charismatique Endre Friedmann, juif hongrois, qui a lui aussi fui le cœur tourmenté du vieux continent.  Il quitte d’abord Berlin,  puis Budapest tombée aux mains du binôme Horthy-Gömbos si proche des nazis. A Paris, Endre devient André. Ruth Cerf, qui doit lui servir de modèle pour une campagne publicitaire cède ce jour là sa place à Gerta Porohylle, son amie.

De fil en aiguille, nos deux exilés deviennent plus proches, et intimes. Cela ne suffit pas toutefois à mettre du beurre dans les épinards. Friedman n’est pourtant pas sans travail, l’évolution des techniques photographiques et son talent pour la prise de vue lui assurent de faire régulièrement des reportages. Dans ce Paris artistique bouillonnant, il faut parfois aider le destin d’un petit coup de pouce. Comme une boutade, les amants se créent une nouvelle identité pour les besoins de la profession : Gerta Pohorylle choisit de devenir Gerda Taro (on n’insistera pas ici sur les interprétations farfelues relatives à l’adoption de ce pseudonyme). Elle réinvente une identité pour celui dont elle partage désormais le goût et le talent pour la photographie : André Friedmann passe dans l’ombre. A la lumière de la grande répétition du 2ème conflit mondial qu’est la guerre civile espagnole, il devient Franck Capa, et s’impose d’emblée comme un très grand photographe de guerre.

Capa photographié par Taro durant la guerre d'Espagne.

Photographes de guerre : la pequena rubia, le Rolleiflex et le char fou.

Nos deux associés aux identités réinventées quittent la France à l'été 36 pour couvrir la guerre civile espagnole pour le magazine Vu. Tous les deux proches des milieux communistes en France, ils travaillent aussi ponctuellement pour Regards, magazine illustré, création du PCF dans les années 30, dont les couvertures sont entrées dans l’histoire car souvent réalisées par d’éminents représentants de la photographie d'avant-garde, humaniste et de presse de l’époque. Le travail photographique de Taro est militant et construit l’image d’une Espagne républicaine héroïque dont la victoire sur les troupes de Franco est une évidence. Elle ne photographie d’ailleurs pas l’autre camp celui des phalangistes, ce qui fait sens quant à sa posture de reporter. 

Combattantes Républicaines, G. Taro 1936.
Les poses des combattantes et combattants qu’elle photographie rappellent souvent le travail d’écriture politique par l’image que l’on trouve alors à l’est. Il s’agit d’exalter le courage, l’héroïsme, la force de conviction d’hommes et de femmes du peuple au service d’une cause juste appelée à triompher. 
Combattante à l'entrainement sur la plage, Barcelon 1936 par G. Taro.

En 37, Taro fait un deuxième séjour en Espagne, à Valence,  au moment de la seconde édition du congrès des écrivains pour la défense de la Culture. C’est alors qu’elle fait une première série de photos à la « Capa », si l’on peut dire. Elle fixe sur la pellicule les victimes d’un raid aérien autour de l’hôpital et de la morgue de la ville. La dramaturgie de la situation apparait de façon terrible et éclatante sous l’effet du révélateur chimique. Les photos de Gerda Taro disent ce que Capa a verbalisé dans cet adage qui résume toute sa philosophie adoptée ensuite par de nombreux reporters de guerre : « If your pictures aren't good enough, you're not close enough''[2]

Peu de temps après, Taro suit les combattants républicains sur le front en Andalousie, à Madrid, à Brunete, enfin. Celle qu’on surnomme la pequena rubia est alors encore plus près des combats et des violences de la guerre, dans l’action, aux côtés des soldats. Les photographier pour mieux croire encore à la victoire ?

Cordoue, 1936, G. Taro.


Juillet 37, à Brunete, près de Madrid les républicains sont pourtant mal engagés,  contraints au repli face aux forces franquistes ici relayées par celles de la légion Condor[3]. C’est à la faveur de cette retraite que Gerda Taro trouve la mort happée par un char fou qui la broie alors qu’elle se tient sur le marche-pied d’un autre véhicule. Hospitalisée, et alors que ses chances de survivre s’enfuient, elle s’inquiète semble-t-il encore de l’état de ses appareils et de ses pellicules. C’est le couple Alberti[4], prévenu par téléphone, qui viendra identifier le corps. Le 1er aout Gerda Taro réunit autour de sa sépulture au Père Lachaise la fine fleur de l’intelligentsia communiste soudée autour d’un Capa inconsolable.

La tombe de gerda Taro au Père Lachaise (crédits)

A partir de cet instant, l’étoile de Gerda Taro pâlit au même rythme que celle de son amant devint de plus en plus aveuglante. En effet, tout comme le Guernica de Picasso résume à lui seul la tragédie de la guerre civile espagnole, c’est bien une photo de Capa qui dit la défaite terrible, héroïque, et le sacrifice des soldats républicains. Une photo qui dépasse tous les reportages et dit l’histoire.  A la une de Life, le soldat crucifié en plein combat, le fusil à la main est une des plus fameuse de tous les temps, et sa notoriété a très fermement résisté aux interrogations soulevées à propos de son authenticité[5]. Cela s’explique vraisemblablement par « l’œil » unique que fut Capa armé de son Leica. Il est sur tous les fronts et de tous les conflits, d’aucuns diront que l’on peut lire cette fuite comme un désir d’oubli de Taro dans les poussées d’adrénaline étourdissantes ressenties au plus près du danger. Pourtant, il semble que Bob Capa aimait plus les femmes et le jeu que le fracas des armes. Si cette théorie se vérifie sur la plage d’Omaha la sanglante, à Bastogne, ou  sur le front indochinois, où il se rend dans les années qui suivent le mort de Gerda, elle est moins convaincante lorsqu’il fixe sur un film les scènes d’humiliation de l’épuration - dont les célèbres photos de tondues de Chartres - ou encore celles de la Libération de Paris.

5 septembre 36, Cerro Muriano, près de Cordoue. Photo
de Robert Capa.

Indochina, Capa jumps JeepQuand Capa trouve la mort en sautant sur une mine à la descente de sa jeep qui le transporte sur la piste de Thai-Binh, l’heure de l’éclipse n’est pas encore venue. En dépit de l’évolution des techniques photographiques et des transformations du métier de reporter de guerre dans lequel d’autres grands se distinguent tels James Natchwey à Don Mc Cullin, l’aura de Capa reste inégalée. Est-ce l’engagement ? Est-ce le charisme ? Est-ce le talent ? Est ce l’époque ? Sans doute un savant dosage de chacun de ses ingrédients. Et l’instrument qui permet d’entretenir, de valoriser, et de conserver son travail, la célèbre agence associative Magnum fondée en avril 47 avec Cartier Bresson et David « Chim » Seymour, entre autres.

A cette date, il n’y a déjà plus guère de traces de Taro sur les pellicules.

Un valise pour écrin : Gerda Taro retourne à la lumière.

Gerda Taro, l’alouette de Brunete refait surface en 1994 lorsque Imre Schaber lui consacre tout un ouvrage. Celui-ci sera traduit assez tardivement en France en 2006 sous le titre Gerda Taro, une photographe révolutionnaire dans la guerre d’Espagne. Le livre révèle que le travail de photographe de Taro n’a pas seulement sombré dans l‘oubli du fait de sa vie trop brève. Cette éclipse est  également le résultat d’un faisceau de gestes plus ou moins anodins et conscients qui, empilés, ont occulté la quasi totalité de son travail.

Par exemple, de son vivant, quand elle est l’associée de  Capa, et dans la mesure où ils travaillaient alors pour la même agence, les deux photographes identifiaient bien souvent leurs photos d’un tampon « Capa&Taro » tant et si bien qu’il fut ensuite plus difficile de discerner celles de l’un de celles de l’autre. Au début du conflit, Capa optant pour le Leica et Taro pour le Rolleiflex, il fut un temps possible de différencier leurs clichés respectifs par le format. Hélas, les deux partenaires finirent par multiplier l’usage d’appareils photos similaires tant et si bien que cette solution fit long feu. L’ouvrage de Schaber indique aussi clairement que tous les Capa n’eurent pas le même visage ni la même mansuétude pour Taro. En effet, Cornell Capa, frère de Robert, qui a géré une bonne partie du fond photographique de ce dernier aurait désidentifier volontairement certaines photos de Taro à L’International Center of Photography de New York, rayant son nom pour ne laisser subsister que celui de son frère. Une façon singulière d’entretenir sa gloire posthume…

Mais sur le long chemin de Taro vers la lumière rien n’est simple ni linéaire, c’est aussi ce qui rend son parcours aussi fascinant. En effet, c’est paradoxalement à Cornell Capa que l’on doit son retour sous les projecteurs lorsqu’après des années de recherches infructueuses, il finit par récupérer une valise, transportée au Mexique, sauvée de  la guerre civile espagnole, dans laquelle sont enfermés des négatifs de photos prises durant le conflit. C’est une véritable mine puisque pas moins de 4500 clichés sont conservés là sur des rouleaux de pellicule identifiés un à un
La valise mexicaine de Capa (source @mahj)
4 noms sont inscrits dans cette valise mexicaine : celui de Capa, de Taro, celui de David « Chim » Seymour, un des associés de Capa dans la fondation de Magnum qui était présent durant la guerre d’Espagne et a couvert des fronts communs mais aussi très différents de ceux suivis par ses deux amis (il livre notamment un reportage sur les combattants basques républicains bénispar les prêtres avant de laisser parler les armes assez inoubliable) et enfin celui de Fred Stein. Ami du couple, il est l’auteur d’une série de photos de Gerda défaite de ses attributs de reporter, dans l’intimité sur lesquelles éclate son naturel rayonnant.

Taro par Fred Stein, 1936.











La valise ouverte, les négatifs tirés en planches contacts ou agrandis font le tour du monde. De l’ICP de New York, aux rencontres photographiques d’Arles, puis en Espagne et dernièrement au MAHJ de Paris, le grand public redécouvre non seulement la tragédie espagnole mais peut aussi contempler le talent de Gerda Taro, reporter de guerre morte dans l’exercice de son métier. Son visage et son travail sont désormais sortis de la nuit. Après le déchirure de 37, les retrouvailles de 1954 imaginées par  Alt-J, viennent celles des années 2000, l’exposition de la valise ayant attisé la curiosité, de nombreuses publications[6] permettent enfin mieux connaitre cette femme hors du commun sortie de l’ombre écrasante de R. Capa qui retrouve sa juste place dans l'histoire.



NDLR : Un billet pour Joëlle A. parce que c'est son titre préféré d'Alt-J qui n'a portant rien composé sur Charles le Chauve.
Bibliographie : 

Maspero, L’ombre d’une photographe, Gerda Taro, Seuil 2006
Schaber I., Gerda Taro, une photographe révolutionnaire dans la guerre d’Espagne, éditions du Rocher 2007.

Sur Gerda Taro: 
Denoyelle F., Imre Schaber, Gerda Tardo, Une photographe révolutionnaire dans la guerre d’Espagne, 2006.

Sur Capa et Taro : 
Une série d'articles de presse :  
Dans le Guardian.
Un second dans le Guardian également
Dans le NY times.

Sur Capa : 
Le site de la BNF qui lui consacra une exposition "Capa, connu et inconnu"

Sur la photo et ses évolutions : 
Dans le Guardian encore.

Sur la valise mexicaine : 
Le site lié au MAHJ.
Un compte rendu de l'expo sur l'Histgeoblog.
Sur le site de l'ICP de New York.




[1] E. Hemingway, Paris est une fête, 1973, Gallimard.
[2] « Si vous photos ne sont pas bonnes, c’est que vous n ‘étiez pas assez près.»
[3] La légion Condor est une force aérienne composée d’aviateurs volontaires nazis partis combattre aux côtés des franquistes. C’est cette même légion qui bombarde le village basque de Guernica en avril 1937 provoquant la mort de quelques 1700 civils.
[4] Rafael et Maria Teresa Alberti sa femme, président alors l’Alianza de los Intellectuales Antifascistas à Madrid, ils ont donc croisé Gerda à l’occasion du congrès évoqué plus haut. Il  s’est déplacé de Valence à Madrid.
[5] Il y a eu en effet un double débat récurrent sur le caractère « authentique » de la photo qui est soumis au doute pour ce qui concerne d'une part la recherche de l’identité du soldat et d'autre part le fait que la photo aurait été posée. On trouve très facilement en ligne de nombreux documents attestant de ce débat.
[6] Maspero, L’ombre d’une photographe, Gerda Taro, Seuil 2006
M. Begona et Inaket , Tristes cendres, éditions Cambourakis, 2011 

jeudi 12 septembre 2013

274: Horst Wessel Lied

« Je m’émerveille que le souteneur Horst Wessel, dit-on, ait donné naissance à une légende et à une complainte. [...] Toute l’Allemagne s’entendit seriner cet hymne de gloire à la mémoire d’un homme qui, sans Goebbels, n’eût jamais figuré que sur des registres d’écrou et dans la rubrique des faits divers. », note Jean Genet dans Notre-Dame-des-Fleurs.
A notre tour, nous tenterons de comprendre comment l'exploitation d'un sordide fait divers permet à Goebbels de transformer un obscur chefaillon en saint martyr du nazisme; comment il parvient à ériger un poème de seconde zone en hymne quasi-officiel du IIIeme Reich.


*1929. Contexte.
En Allemagne, la période 1929-1933 est qualifiée par les historiens de "guerre civile latente". La situation chaotique du pays s'explique en partie par la très grave crise économique qui l'affecte au lendemain du krach financier d'octobre 1929. Les conséquences sociales s'avèrent dramatiques. Le chômage atteint des niveaux insupportables (14 millions de chômeurs à temps plein et partiel) à l'été 1932!
Dans ce contexte difficile, les tensions politiques s'aggravent. Au printemps 1930, les désaccords sur les remèdes à apporter à la crise débouchent sur l'éclatement de la grande coalition entre la droite républicaine et les sociaux démocrates.
Dès lors, les partis républicains connaissent une impressionnante débâcle électorale. Alors qu'en 1928,  ils totalisaient plus de 50% des voix, ils n'en rassemblent plus que 37% en juillet 1932. Les partis hostiles à la République de Weimar, communistes (KPD) et nazis (NSDAP), au contraire, attirent un nombre d'électeurs croissant.  (1)

Évolution de l'électorat sous la République de Weimar. A partir de 1928, dans un contexte de très grave crise sociale, de nombreux électeurs de la droite et de la gauche socialiste se tournent vers le parti nazi (NSDAP), tandis que le parti communiste (KPD) demeure puissant.

A partir de 1930, l'absence de gouvernement disposant d'une majorité parlementaire claire marginalise le Reichstag. Le maréchal Hindenburg gouverne désormais par décrets-lois d'urgence, mettant un terme au fonctionnement normal de la démocratie parlementaire.
C'est désormais la rue qui devient le théâtre des affrontements politiques. Or, comme le rappelle Johann Chapoutot, la vie politique est "marquée, non seulement par la forte présence des anciens combattants et de leur esprit, mais aussi par l'apparition, au service des partis, de milices paramilitaires qui cultivent les us et les actes de la communauté du front: défilés, uniformes, pratiques de la violence physique, culte des morts et nostalgie de la camaraderie du combat."

Dessin antisémite d'après Willy Knabe, Berlin, 1942. Représentation du mythe du coup de poignard dans le dos.

* Horst Wessel.
Horst Wessel est représentatif d'une génération trop jeune pour avoir pu combattre en 1914-18, mais néanmoins affectée par les épreuves de la guerre (deuil, famine).

Issu d'une famille bourgeoise de pasteurs luthériens installée à Berlin, il devient membre en 1922, à 15 ans, de la Bismark Jugend, le mouvement de jeunesse du Deutschenationale Volkspartei (le parti national-allemand, conservateur et monarchiste). Chargé du service d'ordre, il participe, dans le cadre d'une structure paramilitaire, à de nombreuses rixes et combats de rue contre les communistes et activistes de la Reichsbanner.
Reprenant le combat des corps francs, son objectif principal semble avant tout d'en finir avec la République de Weimar, régime honni et tenu pour responsable du diktat de Versailles.

Une fois à l'université, Horst Wessel (2) milite dans les organisations étudiantes de l'extrême droite nationaliste, revancharde et xénophobe.  Puis, séduit par la radicalité du NSDAP, il intègre le parti et devient membre des SA (3) en 1926. Ces troupes de chocs multiplient les confrontations violentes avec les militants communistes, cherchant à s'assurer le contrôle des quartiers populaires de Berlin en en évinçant les "rouges".
La fréquence et la violence des bagarres de rue conduisent les autorités à interdire le NSDAP à Berlin du 31 mars eu 26 mai 1927. Réorganisée et solidement dirigée par Franz Pfeffer von Salomon, la SA place à la tête de ses différentes unités, des hommes de confiance. C'est ainsi que Wessel se retrouve à la tête d'une unité berlinoise en charge du secteur de l'Alexanderplatz. Il s'emploie aussitôt à recruter de nouveaux adhérents. En quelques semaines, il parvient à attirer de jeunes recrues, séduites par ses dons d'orateurs et son fanatisme idéologique à toute épreuve. 


Horst Wessel en tête d'un défilé SA à Nuremberg  en 1929.



* Mort de Horst Wessel.
A l'automne 1929, Horst Wessel rencontre Erma Jänicken, jeune prostituée occasionnelle du quartier. Or, sa mère désapprouve cette idylle naissante. Il quitte donc la demeure familiale et sous-loue une chambre dans un appartement, au 62 de la Grosse Frankfurter Strasse. Dans le même temps, il abandonne ses études de droit. Privé des subsides familiaux, il gagne sa vie comme chauffeur de taxi ou comme ouvrier sur le chantier du métro de Berlin (pour les nazis, ce choix prouve que Wessel souhaite se rapprocher de ses camarades travailleurs). En décembre 1929, les relations avec Elizabeth Salm, sa propriétaire, se tendent. Cette dernière semble agacée par la présence d'Erma Jänicken dans son appartement, alors même que Wessel ne paie qu'un loyer. Veuve d'un membre du KPD, Salm reproche en outre à son locataire de tenir des réunions politiques chez elle.

Décidée à chasser Wessel de son appartement, la propriétaire réclame l'aide des sympathisants du KPD local. C'est ainsi que, le 14 janvier 1930, quelques hommes auraient décidé de donner une "correction prolétarienne" à Wessel, personnage connu et détesté des communistes du quartier. L'un d'entre eux, Albrecht Höhler, tire sur Wessel, qui succombe des suites de ses blessures le 23 février 1930. 
Les circonstances de sa mort s'avèrent confuses et font aussitôt l'objet d'interprétations opposées. Les cadres du KPD cherchent d'emblée à s'exonérer de toute responsabilité. L'altercation entre les deux hommes serait un règlement de compte entre souteneurs de l’Ackerstrasse, cette rue mal famée de Berlin où les partis politiques ont pris l'habitude de recruter leurs hommes de main. Wessel n'est rien d'autre qu'un petit caïd, un mac, recruté par les nazis. Die Rote Fahne, l'organe officiel du parti, publie ainsi un article sous le titre: "Un chef SA abattu par jalousie".
Pour le NSDAP, cela ne fait aucun doute, Höhler, membre d'une organisation de jeunesse communiste berlinoise, a bien commis un crime politique fomenté par le KPD.

S'il est bien difficile de démêler le vrai du faux dans cette sombre histoire, on peut toutefois avancer  que l'acte a tout du règlement de compte entre bandes rivales qui se disputent le contrôle des activités interlopes des quartiers populaires de Berlin. Rappelons en outre que pour le seul mois de juillet 1932, on déplore plus d'une centaine de morts dues aux batailles de rues. Le meurtre de Wessel relève donc du fait divers banal ... tout au moins jusqu'à ce que le futur ministre de la propagande d'Hitler n'y mette son nez.




* Un martyr pour le Reich.
"Je viens de recevoir la nouvelle, Horst Wessel est mort ce matin. Un nouveau martyr pour le Reich," note Goebbels dans son journal. Depuis 1926, ce dernier dirige le parti nazi à Berlin où il entreprend d'évincer les organisations communistes des quartiers ouvriers. C'est dans ce contexte, qu'il entendit parler pour la première fois de ce Horst Wessel, meneur d'hommes toujours prêt à faire le coup de poing contre les communistes. Dès l'annonce de son assassinat, Goebbels prend conscience de l'exploitation politique qu'il peut faire de l'évènement.
Il transforme les funérailles de l'ancien SA en une gigantesque opération de propagande, orchestrant la cérémonie dans ses moindres détails. Goebbels prononce l'oraison funèbre lors de l'inhumation de Horst Wessel au cimetière St Nikolai, le 1er mars 1930. L'ancien SA devient dès lors une figure sacrée du IIIème Reich, le premier "martyr" du national-socialisme, un exemple à suivre pour tous les jeunes nazis. Sa tombe devient un lieu de pèlerinage.


La tombe de Horst Wessel, surmontée d'un monument érigé en 1933 devient un  lieu de pèlerinage annuel.


Horst Wessel devient le héros de tout un ensemble de poèmes, sculptures, monuments et commémorations. La vie du "martyr" fait l'objet de nombreux ouvrages hagiographiques, à l'instar de "Horst Wessel, un destin allemand", rédigé en 1932 par Hans Heinz Ewers. Sous sa plume, le meurtre de Wessel devient un complot international fomenté par les ennemis du Reich (juifs et communistes). Les "assassins" de Wessel sont dépeints sous les traits de maquereaux ignobles, cherchant à se venger à tout prix d'un homme vertueux, qui parvenait à détourner les prostitués du péché et à convertir les "rouges" au nazisme.
Dès 1935, Bertold Brecht pourfend cette interprétation. Dans "Die Horst Wessel Legende", l'écrivain assimile la prise de pouvoir des nazis à la mainmise d'une pègre sur l'Etat allemand. (4) Aussi, le NSDAP ne pouvait pas se choisir meilleur ambassadeur que Wessel, puisque Brecht le considère à la fois comme le proxénète de Jänicke et comme le maquereau politique du NSDAP.

* Horst Wessel Lied.
Mais l'élément qui contribue sans doute le plus au mythe Wessel reste le chant attaché à son nom. Pour bien comprendre sa genèse, revenons sur la place octroyée au chant au sein du mouvement nazi.
Pour mieux convaincre les sympathisants communistes d'adhérer au NSDAP ou d'intégrer leurs rangs, la SA se donne un vernis socialiste particulièrement perceptible dans le domaine musical. Les nazis récupèrent ainsi les chants ouvriers populaires, en particulier les grands classiques (L'Internationale). Réutilisant la mélodie originale qui a le mérite d'être connue, ils en subvertissent le sens, transformant les textes pour les rendre compatibles avec leur idéologie. L’Internationale devient l'Hitlernationale, le célèbre Der rote Wedding devient Marchez Jeunesses hitlériennes.
Une fois les nationaux-socialistes au pouvoir en 1933, la fonction du chant de masse change profondément. Les attaques frontales antérieures contre le régime défunt ou les adversaires politiques cèdent la place à des paroles  faisant l'apologie du  nouvel Etat et de son Führer. Créés dans le cadre d'organisations telles que les Hitler-Jugend, "la Force par la joie" (Kraft durch Freude), le Service de travail pour le Reich, les nouveaux chants ont pour vocation d'éduquer la jeunesse.
Aussi pour séduire de nouveaux adeptes, Horst Wessel prend l'initiative de fonder un petit orchestre, à l'imitation de ceux crées par les formations de jeunesse communistes et socialistes (SchalmeinKapelle). Dès lors (août 1929), les musiciens participent et animent les manifestations et rassemblement du NSDAP dans le quartier. C'est dans le cadre de ces activités musicales que Wessel écrit un poème: Die Fahne Hoch, bientôt mis en musique sur un ancien chant populaire de marin. (5)

Affiche de propagande à destination des jeunesses hitlériennes. "Dehors les perturbateurs de la paix. Unité de la jeunesse dans les Jeunesses hitlériennes." Les défilés et parades militaires qui scandent le quotidien des Jeunesses hitlériennes se déroulent sur fond de marche militaire, généralement adaptées sur des airs connus, et dont les paroles sont modifiées pour correspondre à la phraséologie nazie.
De nombreux recueils de chants, à l'instar du "Chansonnier des Jeunesses hitlériennes", fleurissent. En bonne place dans ces outils  fondamentaux de la propagande nazie, on trouve "Chant d'assaut" (Sturmlied) qui s'impose à compter de 1926 comme l'hymne incontournable du NSDAP, jusqu'à ce que le Horst Wessel Lied ne le supplante.

Goebbels exhume Die Fahne Hoch qu'il impose comme  l'hymne quasi-officiel de l'Allemagne nazie. En hommage au disparu, le morceau est rebaptisé Horst Wessel Lied.
Régulièrement joué lors des manifestations officielles où il est couplé à l'hymne national, il fait l'objet - à la demande de Hitler - d'une réglementation sévère afin d'en interdire tout arrangement à caractère trivial.
La mélodie et le texte, faciles à retenir, l'appel lancé, propre à toucher les "camarades" SA, assurent le succès du chant.


* Paroles du HWL
Les paroles du Horst Wessel Lied abusent des topoi fondamentaux de la propagande nationale-socialiste:
Le registre dominant est militaire ("Tous nous sommes prêts à combattre"). Il démontre que durant toute l'entre-deux-guerres, la société allemande demeure très imprégnée par la Grande guerre. La vie politique reste conçue en des termes belliqueux; au point que tous les partis de la République de Weimar se dotent très tôt de milices paramilitaires.

 "Haut le drapeau! Serrez les rangs!" Les nazis et leurs bras armés, SA et SS, se présentent ouvertement comme des organisations militaires. Leurs membres portent l'uniforme, défilent au pas cadencé. La SA est conçue pour ses membres comme une seconde famille à laquelle on doit se soumettre et servir jusqu'à la mort. La SA "pratique la politique comme une guerre et instaure des rites et des usages (beuveries, bagarres, vie communautaire); elles offrent à des hommes abîmés par le chômage et la perte de sens une organisation qui les entoure, les nourrit et soigne leur virilité mise à mal par les épreuves (militaires, socio-économiques) du siècle." (cf: Chapoutot)

"c'en est bientôt fini de notre servitude" On peut voir ici la volonté  de redresser la tête après le "diktat" de Versailles et un appel à l'anéantissement des auteurs du "coup de poignard dans le dos", c'est-à-dire les acteurs et soutiens de la République de Weimar, les communistes, enfin les juifs, considérés comme les ennemis principaux de l'Allemagne. Pays vaincu, cette dernière refuse sa défaite et récuse un armistice signé alors qu'aucun combat n'a eu lieu sur son territoire. Le pays s'estime trahi par un traité de paix (Versailles) jugé trop dur.

Nous avons fait le choix de ne pas insérer le morceau dans ce post. Les mélomanes devraient s'en remettre....



 Die Fahne hoch! Die Reihen dicht geschlossen! ou Horst-Wessel-Lied.

1. Die Fahne hoch! Die Reihen dicht geschlossen!
SA marschiert mit ruhig festem Schritt.
Kameraden, die Rotfront und Reaktion erschossen,
 Marschier'n im Geist in unser'n Reihen mit.
(...)

3. Zum letzten Mal wird zum Appell geblasen!
Zum Kampfe steh'n wir alle schon bereit.
Bald flattern Hitlerfahnen über allen Straßen.
 Die Knechtschaft dauert nur noch kurze Zeit!

.........

Haut le drapeau! Serrez les rangs!
Marchez, SA, d'un pas ferme et tranquille.
Camarades qui avez abattu Front rouge et réaction,
Marchez en esprit dans nos rangs!
(...)

Pour la dernière fois, on sonne l'appel!
Tous nous sommes prêts à combattre.
Bientôt flotteront les drapeaux hitlériens dans les rues,
C'en est bientôt fini de notre servitude.

Notes:
1. Après l'échec du putsch de 1923, Hitler opte pour une stratégie légaliste. Les nazis doivent parvenir au pouvoir par les urnes, avant de supprimer la République de Weimar.
2. Il suit des études de droits à l'université Friedrich Wilhelm de Berlin en 1926,
3. Milice du parti nazi, les sections d'assaut (Sturmabteilungen) sont créée en 1921.
4. Bertolt Brecht écrit dans  La Légende de Horst Wessel: "Il n’y a pas de meilleure école du national socialisme que le proxénétisme. Il n’est rien d’autre lui même qu’un proxénétisme politique. (…) De même que le souteneur traditionnel protège la prostituée, le souteneur politique « protège » le prolétariat: de même que le premier protège la prostituée non pas contre la prostitution mais seulement contre les infractions aux règles du jeu, contre les excès relativement aux coups permis, le second protège le prolétariat non de l’exploitation mais de ses excès… Ainsi le national socialisme est-il très hostile aux escaliers de service. Les domestiques doivent être autorisés à remonter le panier des commissions par l’entrée des maîtres. "
5. Les chants du début du mouvement national-socialiste sont la plupart du temps de simples adaptations, emprunts, reprises, contrefaçons de chants populaires et patriotiques existants, dont le sens est bien sûr subverti. Ni le texte, ni la musique ne sont originaux.
 

Sources:
- Jürgen Schebera: "Le Front rouge, réduisez-le en bouillie..." Un aperçu sur les chants de combat nationaux-socialistes" in Le III ème Reich et la musique, 2004.
- Johann Chapoutot: "Le nazisme, une idéologie en action", La Documentation photographique n°8085, janvier-février 2012.
- Compte rendu de l'ouvrage de Daniel Siemens: "The making of a nazi hero".
- "Retrouver Genet" par Ivan Jablonka. [La vie des idées]


Liens:
- Les paroles du morceau dans leur intégralité.
- La page Wikipédia consacrée à Horst Wessel.
- Kälbermarsch de Bertold Brecht.

vendredi 2 août 2013

Bob Dylan: "The death of Emmett Till."

Emmett Till naît à Chicago le 25 juillet 1941. Quelques années auparavant, sa mère a quitté le comté de Tallahatchie, dans le delta du Mississippi (1) , pour la prometteuse Windy City
Elle élève seule son fils unique depuis la disparition de son mari en 1943.
A l'été 1955, le temps des vacances, elle décide de confier Emmett à son frère, Moses Wright. Bobo, comme le surnomme affectueusement sa mère, a 14 ans. Il découvre auprès de ses cousins un univers dont il ne soupçonnait pas l'existence. 

Emmett "Bobo" Till et sa mère.
A Chicago, il a déjà été confronté aux difficultés économiques. Dans la grande métropole du Nord, une stricte ségrégation socio-spatiale sévit, les Noirs restent confinés dans de sordides ghettos tels que South et West-Side. Pour autant, l'adolescent y fréquente une école intégrée et côtoie des blancs quotidiennement. 
Dans le Vieux Sud, les rapports interraciaux diffèrent profondément. Dans le contexte d'une société sudiste ségrégationniste, l'obsession des communautés blanches est de "remettre le Noir à sa place". Comme le souligne J.-P. Levet, "chaque attitude, interprétée comme un indice d'affirmation identitaire et donc comme un acte potentiellement subversif, est susceptible de valoir à un Noir un châtiment pouvant aller jusqu'au lynchage." 
Une étiquette stricte s'impose dans les rapports quotidiens entre Blancs et Noirs. Par exemple, un Noir ne doit pas regarder dans les yeux un Blanc, ne doit pas s'adresser à lui en premier, ne pas lui répondre d'une voix forte, ne pas regarder une Blanche ou même simplement avoir l'air renfrogné. Ces règles non-écrites, mais connues de tous, régissent ainsi toutes les relations interraciales. Leur remise en cause semble impensable.
Or le Delta du Mississippi, où se déroule le drame est l'une des zones les plus dures et les plus violentes en matière de ségrégation raciale.
Alors que partout ailleurs la pratique du lynchage tend à disparaître, dans le delta du Mississippi, elle continue de faire partie de la culture locale jusqu'à l'orée des années 1950.
Carolyn Bryant.
Dans la soirée du 24 août 1955, Emmett Till  et ses cousins s'entassent dans une Ford pour se rendre dans la bourgade de Money, trou perdu de 200 âmes du comté de Leflore, dans le Mississippi. Lors d'une discussion animée, les adolescents se titillent. Un des cousins de Till l'accuse de n'être qu'un beau parleur lorsqu'il se targue de fréquenter des filles blanches. Piqué au vif, le garçon n'entend pas en rester là. 
Il pénètre alors dans l'épicerie du village. Que s'y passe-t-il? Impossible de le dire avec certitude. Carolyn Bryant, l'épicière blanche affirme que l'adolescent  lui a tenu des propos déplacés, l'a sifflé pour lui signifier qu'elle était à son goût, avant de lui lancer "Salut chérie".
La jeune femme prend peur, sort de sa boutique et part chercher une arme.
Bobo et ses cousins déguerpissent, affolés.
Aux yeux des tenants de la ségrégation cela ne fait aucun doute, Emmett Till vient de briser le tabou suprême: l'interdit pesant sur la femme blanche, signant du même coup son arrêt de mort.
L'épicerie des Bryant à Money (Mississippi).
Le 28 août à deux heures du matin, un camion pick-up se gare devant la ferme de Moses Wright. Deux blancs en descendent: Roy Bryant, mari de la jeune épicière "outragée" et son demi-frère surnommé J.W. Milam.
 L'un d'entre-eux tambourine à la porte et lance: "Prêcheur Moses! C'est M. Bryant! Tu as un garçon de Chicago chez toi?" L'oncle du jeune homme tente de s'interposer. En vain. Emmett Till est traîné jusqu'au camion. Son calvaire commence. 

Cliché tiré du magazine Jet du 22 septembre 1955.
Trois jours plus tard, un pêcheur aperçoit une chose informe, flottant sur la Tallahatchie. Il s'agit d'un cadavre mutilé. Le corps, lesté par un ventilateur d'égreneuse à coton de 25 kg, se trouve dans un état de décomposition avancé. De nombreux stigmates attestent des violences subies: il manque une oreille, les traces de coups abondent sur le crâne, un œil est sorti de son orbite...
 Sur place, le shérif du comté, H. C. Strider, déploie tout son zèle pour expédier l'identification et procéder au plus vite à l'inhumation. Il convoque Moses Wright et l'informe de la macabre découverte. Le vieil homme n'identifie l'adolescent que grâce à sa chevalière. Strider ordonne au plus vite à l'oncle d'enterrer l'adolescent. Si tel avait été le cas, ce lynchage n'aurait représenté qu'une statistique de plus. Seulement, Mamie Till-Mobley ne l'entend pas de cette oreille et exige le rapatriement du corps à Chicago. Pour l'en dissuader, les autorités du Mississippi réclament 3000 dollars, une somme énorme pour les faibles revenus de la mère dévastée. La National Association for the Avancement of Colored People (NAACP) entre alors en scène et organise une collecte de fonds pour financer le rapatriement de la dépouille. Mrs Till obtient donc gain de cause. 
Dans le même temps,  Medgar Evers, le responsable de l'organisation à Jackson (Mississippi), convaincu que les officiels feraient tout pour enterrer l'affaire, se rend sur place pour mener sa propre enquête. Dès lors, accompagné de deux camarades, il sillonne la campagne, en quête de témoins. Ces enquêteurs doivent user de la plus grande prudence car, depuis la décision Brown vs Board of Education of Topeka, arrachée à la Cour suprême en 1954, les membres du NAACP sont traqués inlassablement par les tenants du suprématisme blanc. (2)
Les photos publiées dans le magazine Jet, créent une grande émotion.
Aux yeux des militants de la NAACP, le massacre d'Emmett Till doit être connu de tous et bénéficier d'une médiatisation importante. A l'annonce du meurtre, de grandes manifestations de protestation s'organisent dans les métropoles du Nord.
 A Chicago, un bras de fer s'engage. Mr Rayner, le responsable des pompes funèbres, a promis aux autorités du Mississippi de sceller le cercueil. Au contraire, Mamie Till souhaite que la mort de son fils marque les esprits. "Les gens doivent voir ce que j'ai vu." Finalement, Emmett Till aura droit à des funérailles à cercueil ouvert. Dans la chapelle Cottage Grove au sud de Chicago, près de 50 000 personnes se prosternent devant le cercueil recouvert d'une glace, permettant ainsi d'apercevoir le cadavre putréfié. Les photographies de presse immortalisent le visage monstrueux du supplicié, suscitant une immense émotion. Comme par un jeu de miroir, cette face informe reflète l'horreur tranquille du Sud raciste.  

Devant l'écho médiatique de l'affaire, un procès s'ouvre le 19 septembre 1955. Roy Bryant et J.W. Milam, respectivement mari et beau-frère de l'épicière, sont poursuivis pour enlèvement et meurtre.  Le procès se déroule à Sumner, à quarante kilomètres seulement de Money, le fief même des assassins présumés de Till. Autant dire que les avocats de la défense jouent sur du velours. La population blanche du Mississippi sert les rangs derrière les deux inculpés, pour lesquels une collecte de 10 000 dollars est réunie. La réaction dominante des blancs du comté de Tallahatchie est l'incompréhension totale à l'idée que ces hommes soient jugés et risquent leur tête pour avoir défendu leur honneur bafoué. Or, ce sont ces rednecks locaux, tous originaires du même comté que Bryant et Milam, qui composent le jury!
Bryant, Milam et leurs compagnes prennent la pose pour les photographes.
L'atmosphère dans le tribunal est oppressante. Les témoins de l'accusation doivent se frayer un passage au milieu d'une  foule hostile pour accéder au tribunal. 
A l'intérieur, la température avoisine les 48 degrés, les ventilateurs du plafond ne font que brasser l'air étouffant!
La salle d'audience offre un spectacle surréaliste. Aux meilleures places siègent le jury et le public blanc, alors que la mère de la victime et les avocats de l'accusation sont relégués au fond de la salle.  Pendant le procès, le shérif Strider ne s'emploie pas à assurer le bon déroulement de la justice, mais à faire respecter la ségrégation dans la salle! Chargé de retrouver les témoins et de réunir les preuves, il a déployé tout son zèle pour étouffer l'affaire. Interrogé par un des nombreux reporters venus couvrir le procès, il affirme: "On a jamais aucun souci, sauf avec les nègres du Sud qui viennent dans le Nord. La NAACP leur monte la tête et après, ils reviennent chez nous. S'ils mettaient pas leur nez dans nos affaires. On serait plus à même de faire appliquer les lois du comté de Tallahatchie et du Mississippi."  
Le jurés lors du procès.
"Dans ce procès, a confié Whitten des années plus tard, nous nous battions moins contre les Noirs que contre le coup de force du Nord.
En dépit des apparences, le procès ne se déroule pas dans le huis clos de la citadelle raciste du Deep South. Ainsi, les grandes chaînes de télévision couvrent le procès grâce à leurs envoyés spéciaux. L'Associated Press se charge de transmettre les informations collectées aux médias étrangers. L'affaire Till fait sensation dans le monde entier. 
Dans le sillage de Medgar Evers et de la NAACP, certains journalistes, outrés par cette parodie de justice, partent eux-même en quête de témoins. Or, les Noirs du comté se murent dans le silence, bien conscients qu'ils risquent très gros à prendre position en faveur de la victime. Finalement, un jeune métayer du nom de Willie Reed - qui a vu Till sur la plate-forme arrière du camion de Milam, puis entendu ses cris - accepte de témoigner, au péril de sa vie.
Mais le témoins clef reste Moses Wright. Il a vu distinctement les hommes venus chercher son neveu chez lui. Il se cache depuis la nuit de l'enlèvement et a reçu des menaces de mort.  Encouragé par Evers, il accepte tout de même de se rendre à la barre. Lorsque le juge lui demande s'il reconnaît dans la salle les auteurs du rapt, la tension est à son comble. Courageusement, Moses Wright se lève et pointe un doigt accusateur en direction de Milam et Bryant. Le geste est incroyable. Ici, dans le Mississippi, un Noir a osé accuser des Blancs!
Mais dès leurs dépositions effectuées, Reed et Wright qui risquent très gros, sont contraints de quitter définitivement le Mississippi. La NAACP prend en charge leur installation dans le Nord du pays.
De gauche à droite: Roy Bryant, Milam et leurs compagnes exultent à l'annonce du verdict.
A la barre, Mamie Till confirme que le cadavre qui lui a été présenté est bien celui de son fils. Or, lors du contre-interrogatoire, les avocats de la défense ne lui épargnent rien. L'un d'entre-eux conclut: "N'est-il pas vrai que la NAACP et vous avez concocté cette histoire? Vous êtes venus ici ensemble, vous avez déterré un corps et vous avez prétendu que c'était celui de votre fils. N'est-il pas vrai que votre fils est à Detroit avec son grand-père?"
Par conséquent, en l'absence de corps, il ne peut y avoir crime.

Certes, les deux accusés concèdent avoir emmené Emmett Till, mais ils assurent l'avoir relâché ensuite. Pour la défense, le meurtre n'a pas été commis par des Blancs, mais "par les agents d'un groupe sinistre qui tente de détruire l'ordre social du Sud et d'élargir le fossé entre les Blancs et les gens de couleur aux Etats-Unis." Tout le monde aura reconnu la NAACP.
A l'issue des 5 jours de débats, l'avocat de la défense, John C. Whitten termine sa plaidoirie par ces mots: "Vos pères se retourneront dans leurs tombes si [Milam et Bryant] sont déclarés coupables et je suis  sûr que l'Anglo-saxon qui est en vous aura le courage de libérer ces hommes face à la pression qui les accable."
Après une petite heure de délibération, Bryant et Milam sont déclarés non coupable. A l'extérieur du tribunal, on tire aussitôt des coups de feu en signe de réjouissance. La nouvelle de l'acquittement fait la une des gros titres de la presse nationale et enflamme l'opinion internationale. 
Quand le juge demanda à Moses Wright s'il reconnaissait dans la salle l'un des hommes venus chercher Emmett avant sa disparition, la tension était à son comble. La photo de l'événement, prise subrepticement par l'envoyé de Life Magazine, est partie dans la minute pour New York, avant de faire le tour du monde.
* "Ce maudit nègre avait des semelles crêpe."
Quelques mois après l'acquittement, en janvier 1956, les confessions des deux assassins paraissent dans le magazine Look, sous le titre Approved Killing in Mississippi. Protégés par la loi qui interdit de poursuivre une personne deux fois pour la même accusation, Bryant et Milam vendent leur histoire pour 4000 dollars. L'auteur de cet article terriblement efficace, William Bradford Huie, s'est rendu à Money où il  a rencontré Milam et Bryant. Le journaliste recueille leurs confessions terrifiantes. J.W. Milam raconte: "Je ne suis pas un tyran, je n'ai jamais fait de mal à un Noir de toute ma vie. J'aime les Noirs – quand ils se tiennent à carreau – et je sais les faire travailler. Mais j'ai décidé qu'il était temps d'en rappeler quelques-uns à l'ordre. Tant que je vivrai, je veillerai à ce que les Noirs restent à leur place. Les Noirs ne voteront pas chez moi. Ils n'iront pas à l'école avec mes enfants. Et, si l'un d'entre eux fait des propositions à une femme blanche, c'est qu'il en a marre de vivre et je le tuerai. Moi et les miens nous nous sommes battus pour ce pays et nous avons certains droits. Alors, je lui ai dit : ‘Petit gars de Chicago, j'en ai marre qu'ils envoient des types comme toi ici pour faire des histoires. Je vais faire de toi un exemple – pour que tout le monde sache ce qu'on pense, moi et les miens.'
Il poursuit: "On l'a emmené juste pour le fouetter, pour le ramener à la raison. Il y a une remise derrière chez moi, deux pièces de 4 mètres sur 4. Là-dedans, à tour de rôle, on l'a frappé à la tête avec le 45. D'abord mon frère, puis moi. On l'a remis dans le pick-up. On savait ce qu'on allait faire. Il y a un endroit à 2,5 km du pont où les berges sont à pics. C'était parfait. J'ai levé l'arme. J'ai tiré, mais le garçon a gigoté, il a été touché à l'oreille. On a attaché le poids avec du barbelé et fait rouler le corps sous 6 mètres d'eau boueuse. Pendant trois heures, ce matin-là, on a fait brûler un grand feu. Ce maudit nègre avait des semelles crêpe. Ca brûle très mal ces trucs là. "
Huie ne peut que conclure: "La majorité, pas toute, mais la majorité de la population blanche du Mississippi soit approuve ce qu'a fait Big Milam ou un autre, soit ne le désapprouve pas suffisamment pour prendre le risque de satisfaire son ennemi avec une accusation."
 
En dépit des demandes formulées par la NAACP et Mamie Till (3), le dossier reste clôt pendant des décennies. Ce sont finalement les recherches effectuées par Kenneth Beauchamp; dans le cadre de la réalisation d'un film-documentaire, qui changent la donne. Le réalisateur affirme qu'au moins 14 individus (dont 5 toujours en vie à ce moment là) seraient impliqués dans le lynchage. Il parvient en outre à collecter de nouveaux témoignages. La justice américaine décide alors de la réouverture du dossier en 2004. Le corps d'Emmett Till est exhumé et autopsié, invalidant définitivement la thèse de l'erreur de cadavre. 
Cependant, compte tenu de la disparition des principaux protagonistes, les choses en restent là.

Que conclure de cette sordide affaire? 
Il s'agit en apparence d'une victoire pour le Sud raciste, mais en apparence seulement. 
- Ainsi, la victoire a un goût amer pour Bryant et Milam. L'épicerie du premier, boycottée par les Noirs aux lendemains du procès, périclite rapidement. Devenus persona non grata dans leur propre communauté, ils s'expatrient au Texas dès 1957.
- Surtout, ce lynchage constitue une étape cruciale dans la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis. Un an après la mise hors la loi de la ségrégation scolaire, le crime confirme à quel point la lutte s'annonce âpre dans des bastions sudistes tels que l'Alabama et le Mississippi.
En outre, et pour la première fois, la presse grand public nationale s'intéresse au lynchage d'un Noir dans le Vieux Sud. Les clichés du cadavre de Till stupéfient de nombreux Américains qui pensaient les lynchages définitivement disparus.
Le procès et son issue ont galvanisé le mouvement pour les droits civiques. Pour preuve, cent jours après l'assassinat, Rosa Parks refuse de céder sa place dans un bus de Montgomery (Alabama). Or, elle racontera par la suite que, confrontée à la colère des passagers blancs, elle s'était donnée du courage en songeant au malheureux Till...
- Enfin, le lynchage suscite une très vive émotion au sein des jeunes générations. 
Bob Dylan, qui est né la même année que Till, a 21 ans lorsqu'il décide de consacrer une chanson à l'assassinat de ce dernier.  Arrivé depuis peu au Greenwich Village, il vient d'y rencontrer Suze Rotolo. La jeune femme travaille comme secrétaire au CORE (Congress of Racial Equality: une organisation de lutte pour les droits civiques). Elle raconte tous les soirs à son amant des histoires sur la lutte pour les droits civiques, contribuant ainsi au réveil de la conscience politique du chanteur. 
En janvier 1962, à la veille de participer à un concert de bienfaisance organisé par le CORE, le chanteur compose "The Ballad of Emmett Till", première chanson d'une série de protest songs enregistrées entre janvier 1962 et octobre 1963. 
Depuis lors, Dylan s'emploie à détruire son image de chanteur protestataire et porte un regard souvent très critique sur ces chansons qui l'ont rendu célèbre. Il qualifie par exemple the Ballad of Emmett Till de "chanson stupide". Du pur Dylan, mais surtout ... ne le croyez pas.

 


The death of Emmett Till
 'Twas down in Mississippi not so long ago
When a young boy from Chicago town stepped through a Southern door
This boy's dreadful tragedy I can still remember well
The color of his skin was black and his name was Emmett Till

C'était dans le Mississippi, il n'y a pas si longtemps
Qu'un jeune type de Chicago a passé une porte dans le Sud
J'ai toujours présente à l'esprit l'horrible fin tragique du garçon
Sa couleur de peau était noire, son nom était Emmett Till

Some men they dragged him to a barn and there they beat him up
They said they had a reason, but I can't remember what
They tortured him and did some things too evil to repeat
There where screaming sounds inside the barn, there was laughing sounds out on the street

Des hommes l'ont entraîné dans une grange et passé à tabac
Ils disaient avoir leurs raisons, mais lesquelles, je ne sais plus
Ils l'ont torturé et fait des choses trop affreuses à répéter
Dans la grange on hurlait, dans la rue on riait

Then they rolled his body down a gulf amidst a bloody red rain
And they threw him in the waters wide to cease his screaming pain.
The reason that they killed him there, and I'm sure it ain't no lie,
Was just for the fun of killin' him and to watch him slowly die.


Ils ont roulé son corps au bas d'un ravin dans une pluie de sang
Et l'ont jeté dans le cours d'eau pour que cessent ses cris de douleur
La raison pour laquelle ils l'ont tué, et je suis sûr que c'est la bonne
C'était pour le seul plaisir de le tuer et de le voir mourir à petit feu

And then to stop the United States of yelling for a trial,
Two brothers they confessed that they had killed poor Emmett Till.
But on the jury there were men who helped the brothers commit this awful crime,
And so this trial was a mockery, but nobody seemed to mind.


Et puis, pour empêcher toute l'Union d'exiger à grands cris un procès
Ils ont fait avouer à deux frères le meurtre du pauvre Emmett Till
Mais parmi les jurés étaient des hommes qui avaient aidé les deux frères dans leur crime atroce
Le procès a donc été une comédie, et personne ne s'en est ému

I saw the morning papers but I could not bear to see
The smiling brothers walkin' down the courthouse stairs.
For the jury found them innocent and the brothers they went free,
While Emmett's body floats the foam of a Jim Crow southern sea.


J'ai regardé les journaux du matin, mais je n'ai pu supporter la vue
Du sourire des deux frères descendant l'escalier du palais de justice
Car le jury les a innocentés et les frères sont sortis libres
Tandis que le corps flotté d'Emmett est écume d'une mer du Sud ségrégationniste

If you can't speak out against this kind of thing, a crime that's so unjust
Your eyes are filled with dead men's dirt, your mind is filled with dust
Your arms and legs they must be in shackles and chains, and your blood it must refuse to flow
For you let this human race fall down so God-awful low!

Si vous ne pouvez pas dénoncer ces crimes, leur injustice et le reste
C'est que vos yeux sont emplis du terreau des cadavres, votre tête est emplie de poussière
C'est que vos bras et que vos jambes sont sûrement dans les fers et que votre sang refuse de faire ne serait-ce qu'un tour
Car l'espèce humaine vous la laissez tomber bien bas!

This song is just a reminder to remind your fellow man
That this kind of thing still lives today in that ghost-robed Ku Klux Klan
But if all of us folks that thinks alive, if we gave all we could give
We could make this great land of ours a greater place to live

Cette chanson n'est qu'un rappel pour qu'entre hommes on se souvienne
Que ces faits animent encore les robes de fantômes du Ku-Klux-Klan
Mais si nous tous qui pensons pareil donnions ce que nous pouvons donner
Nous ferions de notre beau pays un meilleur endroit où vivre.

Traduction de l'anglais par Robert Louit et Didier Pemerle, tirée de l'ouvrage "Bob Dylan. Lyrics. Chansons, 1962-2001.", Fayard, 2004.


Notes:  
 1. J.P. Levet précise: "Le Delta n'a rien à voir, comme on pourrait le penser de prime abord, avec l'embouchure du Mississippi: c'est une étendue plate entre le Mississippi à l'Ouest, la Yazoo River à l'Est; Vicksburg au Sud et Clarcksdale au Nord."
2. Depuis le lendemain de la guerre, la NAACP poursuit son combat sur le plan judiciaire. La décision Brown vs Board of Education of Topeka, arrachée à la Cour suprême en 1954, déclare la ségrégation scolaire anticonstitutionnelle. Mais dans les États du deep South, l'injonction juridique reste lettre morte. 
3. Mamie Till se rend à Washington pour demander la réouverture du dossier. Malgré plusieurs milliers de lettres de protestation contre les autorités du Mississippi, le président Eisenhower et le directeur du FBI, J.E. Hoover, refusent d'ouvrir une enquête fédérale. Le premier ne daigne même pas répondre au télégramme de Mamie Till.




Sources:
- "Bob Dylan. Lyrics. Chansons, 1962-2001.", Fayard, 2004.

- Marie-Agnès Combesque: "Martin Luther King Jr", Éditions du Félin, 2004.
- Nicole Bacharan:"Les Noirs américains. Des champs de coton à la Maison Blanche.", Panama, 2008. 
- Jean-Paul Levet: "Talkin' that talk. Le langage du blues, du jazz et du rap.", Outre mesure, 2010.
- Pap Ndiaye: "Les Noirs américains. En marche pour l'égalité", Découvertes Gallimard, 2009.
- Dorian Lynskey: "33 Révolutions par minute. Une histoire de la contestation en 33 chansons", Rivages rouge, 2012.
- Courrier international: "Qui a participé au martyre d'Emmett Till.
- L'express: "A la mémoire d'Emmett Till, 14 ans."
 
 Liens:
- PBS: "The murder of Emmett Till.

- Documentaire l'assassinat d'Emmett Till et la VO
- "D'Emmett Till à Rosa Parks."
- "Emmett Till, vie et mort."