vendredi 25 août 2017

330. Renaud: "Laisse béton" (1977)

La fin des années 1950 voit l'émergence d'une figure menaçante au sein de la société, celle de jeunes considérés comme "inadaptés": les blousons noirs. Un terme évocateur pour désigner une jeunesse turbulente au cœur des Trente glorieuses. Entre 1959 et 1963, l'irruption des violences urbaines à la une des médias place sur le devant de la scène des groupes de jeunes garçons présentés comme dévoyés et violents. L'épisode est surtout le révélateur d'une réalité nouvelle, celle d'une jeunesse qui s'affirme. Les jeunes générations deviennent plus que jamais un enjeu de société.


* Le phénomène des blousons noirs est avant tout un phénomène médiatique, complaisamment entretenu par la presse. Au cours de l'été 1959, pour la première fois, France Soir parlent de "blousons noirs".  ["Nous somme des blousons noirs. Pourquoi?" Jean Maquet] Dès lors, des dizaines d'articles alarmistes aux titres anxiogènes dépeignent une France assiégée par les bandes de jeunes dont on décrit les exploits par le menu, quitte à falsifier certains faits ou à en exagérer la portée. Les articles s'ornent de photographies le plus souvent mises en scène.
Cette couverture médiatique fixe l'image, l'iconographie du blouson noir, une figure aussitôt associée à une ribambelle d'attributs et de clichés tenaces. L'image d’Épinal décrit à l'envi de jeunes violents et asociaux, se déplaçant toujours en bande, le plus souvent à motos, vêtus d'un perfecto, de bottes, de jeans serrés, casquette, mégot à la bouche... Le blouson noir en vient à incarner une figure mythique des légendes urbaines, celle d'une jeunesse désœuvrée prompte à la bagarre et rétive à toute autorité. 

* Fait divers banal.
Deux banals fait-divers au cœur d'un été trop tranquille sont à l'origine de l'emballement de la presse. Le 23 juillet 1959, dans le XVème arrondissement de Paris, une trentaine de garçons âgés de 14 à 20 ans, membres de la bande de saint-Lambert, attendent leurs homologues de la porte de Vanves pour en découdre. Ils viennent se battre à coup de chaînes de vélos, de poings américains et d'os de moutons. La rixe doit avoir lieu dans un petit jardin public, le square st-Lambert, où les jeunes aiment à se décontracter loin des "croulants", après l'école ou l'atelier. Les gars de Vanves ne viennent pas. Frustrés et passablement échauffés, ceux de saint-Lambert se dispersent dans le vacarme, bousculent des passants, s'attaquent à un café.  Sous le choc, effrayés, les riverains considèrent les échauffourées comme une véritable émeute. La police s'interpose, interpellant 27 jeunes.
Le lendemain, 24 juillet 1959, à Bandols, dans le Var, des incidents viennent faire écho à ceux du square st-Lambert. Deux jeunes Toulonnais se voient interdire l'entrée d'un bal au prétexte qu'il serait réservé aux estivants. Les deux éconduits reviennent avec une quarantaine de camarades. L'affrontement entre Toulonnais et Bandolais se solde par la blessure d'un pêcheur et une vingtaine d'arrestations. La plupart seront condamnés à plusieurs mois de prison avec sursis. 
Aussitôt, la presse fait ses choux-gras de ces deux faits-divers simultanés. Les journalistes insistent sur ce qui unit les deux événements: deux bandes de garçons arborant des blousons noirs, armés de chaînes de vélos et de poings américains.
En s'éloignant de la loupe médiatique, les choses sont pourtant moins simples. D'abord, les affrontements entre bandes ne sont pas un phénomène nouveau comme en atteste les exploits des apaches ou des J3 (en référence à la mention figurant sur les cartes de rationnement des 13-21 ans). Ensuite, l'affirmation d'une jeunesse récalcitrante en tout point comparable aux blousons noirs est une réalité sociale latente perceptible depuis plusieurs années. Déjà en 1955, lors de la fête du 14 juillet, plus de 300 jeunes armés de chaîne de vélos s'affrontèrent en plein cœur de la capitale. Ils ne furent alors pourtant pas catalogués comme des "blousons noirs".



* Qui sont les blousons noirs? 
Si l'on excepte quelques groupes de filles, les bandes de jeunes qualifiés de "blousons noirs" sont composés de garçons âgés de 14 à 20 ans. Si chaque bande a son style de vie et ses propres règles, on retrouve dans la plupart des groupes des traits communs. 
Le nom de la bande se réfère souvent au territoire, au quartier (les croix blanches à Issoire, la bande des Batignolles, la bande du carrefour des laitières à Montreuil).
La bande s'apparente à un groupe tribal composé de voisins qui se dote de principes communs: toujours faire preuve de témérité, ne jamais balancer à la police, s'engager à respecter un code d'honneur... Les candidats à l'entrée dans la bande subissent un rite d'initiation qui consiste à commettre un délit ou à affronter un rival dans une bagarre. 
Chaque groupe dispose de sa propre hiérarchie. Au sommet, le chef en impose à ses lieutenants par son charisme, sa force physique ou ses faits d'armes, cependant la composition de la bande ne cesse de changer au gré des arrivées et des départs, souvent motivés par la rencontre d'une femme, le service militaire, les aléas de la vie en général... 
Les bandes fréquentent les lieux de la culture jeune naissante: patinoires, bals, fêtes foraines.

* Pour mieux appréhender, le phénomène "blouson noir", il convient de le replacer dans son contexte historique. En cette fin des années 1950, les premiers signes tangibles du baby boom  commencent à se voir. Toute une génération arrive à l'âge de l'adolescence dans une France portée par les effets de ce que l'on nommera bientôt les Trente Glorieuses, caractérisées par une croissance économique soutenue, l'émergence de la société de consommation et des classes moyennes. L'essor de la scolarisation, des mobilités (mobylette et scooter) contribuent à faire de l'âge de l'adolescence, un âge pour soi. Les jeunes sont désormais considérés comme une catégorie sociale autonome, avec des goûts et une manière d'être en opposition avec ceux des aînés.  
Cette situation accroît les incompréhensions et alimente le sentiment qu'il existe un conflit de génération. Or "le conflit de générations, s'il est un thème médiatique fort prisé, n'a rien d'évident dans les faits: on constate tout au long de la période, grâce aux enquêtes sociologiques menées à intervalles réguliers, un attachement des jeunes aux mêmes valeurs que celles de leurs parents, tels le travail et la famille." [Bantigny, Raflik, Vigreux p 5] 
Les profondes mutations sociétales suscitent de vives inquiétudes auprès d'une population âgée dont les repères s'estompent. Assez vite grandit l'idée que tout fout le camp, que la jeunesse ne respecte plus rien, que les valeurs sont jetées par-dessus bord.

Les transformations économiques et sociales s'accompagnent  d'une certaine violence sociale. L'exode rural bat son plein, alimentant l'urbanisation galopante du pays. Les conditions d'installation et de vie en ville s'avèrent souvent précaires. La France souffre alors d'une pénurie de logement. Les vieux immeubles offrent des conditions de confort précaires, sans eau courante. Les nouveaux venus s'installent prioritairement dans les banlieues des grandes agglomérations où apparaissent de hautes tours et des barres de logements sociaux au milieu des terrains vagues. Ces nouveaux espaces coincés entre ville et campagne souffrent d'un relatif sous-équipement. Pour des adolescents désœuvrés, on s'ennuie ferme Dans ces cités-dortoirs parsemées de terrains vagues et striées de nationales, maints adolescents désœuvrés s'ennuient ferme. Les jeunes qui composent les bandes de blousons noirs grandissent dans ces quartiers populaires à la périphérie des grandes villes. A l'époque, 60% des jeunes quittent l'école à 14 ans pour entrer en apprentissage ou à l'usine et environ 40% des jeunes de seize ans sont salariés à la fin des années 1950. Or, ces jeunes "forment sur le marché de l'emploi une sorte de variable d'ajustement. Qu'il s'agisse des abattements d'âge amputant leur rémunération (...), du chômage qui les frappe toujours les premiers ou la précarité, les jeunes subissent bien en la matière un préjudice de l'âge." [Bantigny, Raflik, Vigreux, p5] Du fait de leur minorité, les patrons ont le droit de ne leur verser qu'un demi-salaire pour des semaines de 48 heures. Abrutis de travail et fauchés, le week-end venu, beaucoup se réunissent pour prendre du bon temps avec les copains et échapper à l'ennui d'un quotidien morne. 

Vince Taylor [By Koch, Eric / Anefo (Nationaal Archief) [CC BY-SA 3.0 nl (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/nl/deed.en)], via Wikimedia Commons]

* Quelles seraient les violences des blousons noirs?
Les délits contre les autres relèvent avant tout de la catégorie des vols (de motos, de voitures). On dérobe pour un usage immédiat et pour profiter dans l'instant des biens dérobés, autant de promesses d'indépendance. Les bandes s'en prennent parfois aussi aux objets de la voie publique (magasins, vitrines) et/ou agressent les passants, les représentants de l'ordre. Les délits commis conduisent de nombreux blousons noirs en garde-à-vue, parfois en prison. D'aucuns revendiquent fièrement ce passage derrière les barreaux, tout en passant sous silences la violence de l'univers carcéral.
Pour autant les violences restent très circonscrites, n'impliquant la plupart du temps que les membres des bandes rivales. On s'affronte pour le contrôle d'un territoire, d'une rue, pour le prestige ou pour l'honneur. Les lieux des bagarres sont les portes de Paris, les sorties de salles de spectacle, les bals, les fêtes foraines, les terrains vagues, partout où il y a l'opportunité de se mettre bien comme il faut sur la gueule. Marcel Carné met en scène ces bastons dans son film terrain vague en 1960, une des seules œuvres consacrée à cette jeunesse turbulente. 
Au bout du compte, sans les nier, les déprédations attribuées aux blousons noirs doivent être relativisées. Certes, les chiffres de la délinquance juvénile sont en hausse, mais ce qui donne l'effet de trompe-l’œil, c'est que les jeunes sont plus nombreux que jamais, tandis que la justice des mineurs et les forces de police qui leur sont dédiés occupent une place inédite. Pour mieux appréhender ces actes délinquants, les autorités publiques confient aux  experts de l'enfance des missions d'enquête et de recherche sur cette jeunesse turbulente. Les rapports démontrent que les bandes de jeunes structurées, organisées sont peu nombreuses, que le gros de cette jeunesse déviante et délinquante est composée d'enfants des quartiers populaires. Là, dans ces territoires, l'insalubrité des logements, la surpopulation, le manque d'infrastructures publiques, favoriseraient les délits. Le délitement des structures familiales expliquerait aussi que la bande devienne un refuge, alternative à la solitude et aux affres de l'adolescence. Fort de ces constats, le Haut commissaire à la jeunesse et aux sports, Maurice Herzog, lance des initiatives sociales en direction des jeunes afin de les accueillir dans des structures adaptées et surtout pour les occuper. C'est le lancement des premières équipes d'amitié, de protection de l'enfance, des foyers Léo Lagrange, des foyers des jeunes et de la culture, des clubs de prévention. De manière informelle et souvent bénévole, des éducateurs de rue s'occupent de ces jeunes, organisent leurs loisirs, cherchent à les sortir du cadre étouffant du quartier (camping à la campagne). (1) 

Pourtant, en dépit des analyses nuancées des experts et des mesures de préventions adoptées, une forme de psychose, de "panique morale" s'installe. Pour la société adulte, ces bandes incarnent une forme de décadence morale. La presse à sensation se complaît dans la description d'une jeunesse nihiliste, en quête de repères moraux, pourrie par des influences venues d'outre-atlantique



De fait, les blousons noirs se démarquent de leurs parents par des références culturelles nouvelles, principalement américaines à l'instar du rock'n'roll ou du cinéma hollywoodien. 
Née aux Etats-Unis, la vague rock'n'roll gagne rapidement les rivages français. (2) Musique violente, agressive, inspirée du rythm'n'blues noir américain, le rock'n'roll devient l'expression d'une certaine forme de révolte de la jeunesse, ainsi qu'un formidable vivier pour des adolescents en quête d'icônes. Elvis Presley, Eddie Cochran, Gene Vincent et surtout Vince Taylor deviennent les nouveaux héros. Tout de noir vêtu, Taylor incarne la rebellitude absolue. Ses concerts donnent parfois lieu à des débordements comme ce soir de novembre 1961 au Palais des Sports. Le public ravage la salle. Le show vire à l'émeute. La police intervient sans ménagement et interrompt le spectacle, avant même que Taylor ait pu monter sur scène. Outrés et dépassés, certains journalistes chevronnés ironisent:"Le Palais des Sports à l'heure du rock'n'roll, ça c'est du sport. Mais la jeune vague n'a rien inventé, ce qu'elle appelle rock, du temps de grand papa, cela portait déjà un nom: on appelait ça la danse de saint-Guy. Bilan de ce petit festival, deux millions de dégâts, quelques bosses, des yeux au beurre noir et un cimetière de chaises cassées. Bref du grand art. Pourquoi donc vous en plaindre monsieur Vince [prononcez à la française Viiiiiinnnnnnce] Taylor, vous y êtes peut-être pour quelque chose?
Les blousons noirs sont furieux, d'autant que la préfecture de police, échaudée, interdit les concert de rock'n'roll pour plusieurs mois. 
Le cinéma américain procure d'autres figures tutélaires. Ainsi, le déferlement de 4000 bikers dans  la ville californienne d'Hollister en juillet 1947, inspire au réalisateur László Benedek The Wild Ones, "l'Equipée sauvage", avec Marlon Brando et Lee Marvin. Le rôle propulse aussitôt le premier sur le devant de la scène et l'impose comme l'incarnation du rebelle. Après avoir vu le film, des milliers d'adolescents imitent la dégaine de l'acteur, adoptant un code vestimentaire bien précis: jean retroussé sur des bottes, ceintures à grosse boucle, perfecto.
Le cinéma procure aux blousons noirs une autre figure tutélaire en la personne de James Dean. Fauché en pleine gloire à 24 ans au volant de sa Porsche, l'acteur semble avoir mis en pratique la devise de son personnage de "La fureur de vivre": "Vivre vite, mourir jeune". Les blousons noirs s'identifient à cet adolescent urbain en crise, délinquant par ennui et rebelle sans cause.
 
Marlon Brando
Marlon Brando dans The Wild Ones

* L'absence de revendication apparente de la part des bandes désarçonne les observateurs, d'autant plus choqués que les violences commises paraissent gratuites. Le parti communiste par exemple cherche d'abord à défendre cette jeunesse prolétarienne victime du capitalisme. Il s'en éloigne pourtant très vite en raison de l'absence de revendications idéologiques des blousons et sans doute aussi car ces derniers vénèrent des vedettes ... américaines (plutôt que Jean Ferrat ... rhôooo).
A y regarder de plus près, l'absence de revendications politiques clairement exprimées ne doit pas occulter la haine de classe parfois perceptible dans les discours des blousons noirs lorsqu'ils s'en prennent par exemple aux "blousons dorés", ces fils à papa résidant dans les beaux quartiers. 


 
Partagé entre prévention et répression, le personnel politique gaulliste souffle le chaud et le froid. Dans son souci de "surveiller et punir", le préfet de police de Paris, un certain Maurice Papon, envisage les blousons noirs comme un formidable épouvantail politique. D'emblée, il alimente un discours sur l'insécurité rampante, exagérant les risques et l'importance du phénomène des blousons noirs. Défenseur de l'ordre et des honnêtes gens, il fustige à longueur de discours les bandes de jeunes "criminels", pervertis par l'industrie américaine. Pour lui, aucun doute: "Les origines de ce malaise doivent être cherchées dans les troubles d'après-guerre, troubles sociaux, troubles familiaux, décadence de l'autorité paternelle, puisque ce n'est pas un phénomène français, mais un phénomène universel. (3) Toutes les précautions seront prises pour une répression efficace."




Conclusion:
A de rares exceptions près, ceux que la sphère médiatique identifiaient aux blousons noirs "rentrent dans le rang", rattrapés par le travail, le service militaire, la guerre d'Algérie. Mariés avec enfants, certains deviennent même exactement ce qu'ils décriaient.
 Les modes passent et le phénomène blouson noir cesse de faire la une ou se banalise.  En 1963, pour un journaliste de Paris Match, "on est tous des blousons noirs", une phrase qui s'apparente à un faire-part de décès. Le phénomène médiatique a vécu. 
Pour la presse, l'heure est aux yéyés comme en atteste cette "folle nuit de la Nation" au cours de laquelle 150 000 copains se rassemblent sur la place pour écouter les nouvelles idoles des jeûûûnes (à que): Johnny, Sylvie et consorts. Dès lors, les médias en sont certains, il existe bien deux jeunesses irréconciliables: celle marginale, violente et fantasmée des blousons noirs et l'autre, rattrapée par l'industrie, acceptable et dont on perçoit aussitôt le potentiel commercial: les yéyés. Bien sûr, la vérité est ailleurs ou en tout cas bien plus complexe que ce tableau en noir et blanc.  
De nouvelles figures érigées en symboles sociaux ("loubards" des années 1970, "jeunes des cités" au cours de la décennie suivante) remplacent bientôt les blousons noirs sur la scène médiatique. Les blousons noirs disparus, la survivance du mythe s'explique par l'inscription du phénomène  dans la culture populaire. Citons deux exemples, parmi d'autres:
- Au cours des années 1980, Franck Margerin imagine le personnage de Lucien, un blouson noir de banlieue. Contre vents et marées, et alors que ses contemporains en pincent pour les couleurs flashys et les permanentes choucroutées,  ce dernier arbore fièrement, perfecto, santiag et banane. Décontracté et flegmatique, Lucien gère grave.
- En 1977, Renaud sort un second éponyme. Sur la pochette du disque, vêtu d'un blouson noir, le chanteur chevauche fièrement une mobylette. Renaud "forge une image composite de loubard alliant culture blouson noir d'autrefois et révolte sociale". Dès le premier morceau de l'album, Renaud invite l'auditeur dans un bar enfumé, peuplé de loubards/blouson noirs, prêts à en découdre au moindre prétexte. Au fur et à mesure des couplets, le chanteur se fait dépouiller de ses attributs vestimentaires (bottes, blouson, jean) par des types armés de chaînes de vélo, d'un opinel, d'un ceinturon. Après un généreux échange de bourre-pif, piteux, notre héros "se retrouve à poil sans ses bottes".

Renaud: "Laisse béton" (1977)
J'étais tranquille j'étais peinard / Accoudé au flipper / Le type est entré dans le bar /
A commandé un jambon beurre / Et y s'est approché de moi / Et y m'a regardé comme ça

T'as des bottes, mon pote / Elles me bottent / Je parie que c'est des santiags / Viens faire un tour dans le terrain vague / Je vais t'apprendre un jeu rigolo / A grands coups de chaînes de vélo / Je te fais tes bottes à la baston / Moi je lui dis, laisse béton / Y m'a filé une beigne / Je lui ai filé une torgnole / Y m'a filé une châtaigne / Je lui ai filé mes grolles

J'étais tranquille j'étais pénard / Accoudé au comptoir / Le type est entré dans le bar / A commandé un café noir / Pis y m'a tapé sur l'épaule / Et m'a regardé d'un air drôle / T'as un blouson, mecton / L'est pas bidon / Moi je me les gèle sur mon scooter / Avec ça je serai un vrai rocker / Viens faire un tour dans la ruelle / Je te montrerai mon Opinel / Je te chouraverai ton blouson / Moi je lui dis, laisse béton / Y m'a filé une beigne / Je lui ai filé un marron / Y m'a filé une châtaigne / Je lui ai filé mon blouson

J'étais tranquille j'étais pénard / Je réparais ma mobylette / Le type a surgi sur le boulevard / Sur sa grosse moto super chouette / S'est arrêté le long du trottoir / Et m'a regardé d'un air bête / T'as le même blue jean que James Dean / T'arrêtes ta frime / Je parie que c'est un vrai Lévis Strauss / Il est carrément pas craignos / Viens faire un tour derrière l'église / Histoire que je te dévalise / A grands coups de ceinturon / Moi je lui dis, laisse béton / Y m'a filé une beigne / Je lui ai filé une mandale / Y m'a filé une châtaigne / Je lui ai filé mon futal

La morale de c'te pauvre histoire / C'est que quand t'es tranquille et peinard / Faut pas trop traîner dans les bars / A moins d'être fringuer en costard / Quand à la fin d'une chanson / Tu te retrouve à poil sans tes bottes / Faut avoir de l'imagination / Pour trouver une chute rigolote.

Notes:
1. Cette jeunesse remuante remet en cause la législation en place (en particulier l'ordonnance du 2 février 1945 relative à l'enfance délinquante), ainsi que l'organisation de la justice des mineurs. Un vif débat se pose alors: la rééducation est-elle efficace ou faut-il revenir à des mesures beaucoup plus sévères vis-à-vis de ces jeunes? 
2. Le phénomène rock dépasse le phénomène BN, car c'est toute une jeunesse qui se retrouve autour de cette musique qui brise les frontières sociales. Des jeunes de tous les milieux l'écoutent et dansent sur ces rythmes fous.
3. Les blousons noirs ne constituent que l'avatar français d'un phénomène planétaire. De nombreux  pays sont également confrontés à des accès de violences juvéniles spectaculaires au cours des années d'après-guerre: pachucos et hells angels californiens dès les années 1940, puis  Halbstarken en Allemagne de l'Ouest , Teddy Boys britanniques (1956), skunafolk suédois, vitelloni italiens, nozem néerlandais dans les fifties. Partout, les médias parlent de décadence, de barbarie, de violence aveugle. Partout, la surenchère médiatique nourrit le sentiment d'un "péril jeune" qui menace les fondements de l'ordre social.

Sources:
- "Les Blousons noirs. Les rebelles sans cause." (2015) Documentaire diffusé sur France 3, en juin 2017
- Ludivine Bantigny, Ivan Jablonka: "Jeunesse oblige", PUF. 
- Ludivine Bantigny, Jenny Raflik, Jean Vigreux:"La société française de 1945 à nos jours", la Documentation photographique, septembre-octobre 2015.
- Affaires sensibles (France Inter): "Les blousons noirs. Une jeunesse phénomène".
- Laurent Mucchielli: "Regard sur la délinquance juvénile au temps des blousons noirs. (années 1960)". (pdf)
- It's a perfecto day: les blousons noirs sont de retour.

Liens: 
- Le mythe blousons noirs.
 - spectacle (dossier en pdf).
- Si les bad boys m'étaient contés
 - Délinquance en bandes

dimanche 2 juillet 2017

329. Big Brother and the Holding Company: "Ball an Chain" (1967)

 La Californie est devenue un centre d’attraction essentiel pour des milliers de jeunes Américains en rupture avec les valeurs de leurs parents, celles d'une société consumériste en proie à de multiples tensions. Guidés par la nouvelle littérature de la Beat generation (1), ces jeunes aspirent à transformer le modèle américain, à s'émanciper d'une société ségrégationniste et injuste. Ils cherchent à se différencier du reste de la population par leurs vêtements, leurs coupes de cheveux, une sexualité sans tabous (2), le rejet de la réussite matérielle. Fustigeant l'escalade militaire au Vietnam, ils dénoncent également l’impérialisme américain et s’ils ne parviennent pas à changer la société environnante, ils souhaitent en tout cas s’en échapper pour bâtir un monde nouveau fondé sur les valeurs d’amour, de paix et de partage. Pour  découvrir ces nouveaux horizons Par les périples au long cours (3), les voyages intérieurs (4) ou encore les trip sonores, ils cherchent à découvrir de nouveaux horizons

* California Dreamin'
Ils sont alors des milliers à regarder vers la West Coast et à rallier la Californie avec l'envie de partager des idéaux fraternels. C'est le cas de la jeune Janis Joplin. Celle qui se revendique comme anticonformiste, bisexuelle et antiraciste ne récolte que la haine et les insultes de ses condisciples texans. Incomprise et rejetée, elle dévore Kerouac et les autres losers magnifiques de la Beat Generation. En 1963, elle s'installe à San Francisco, joue dans les clubs, troque la bouteille pour d'autres drogues, fréquente les communautés hippies de Frisco. Elle y est repérée par le producteur du Big Brother and the Holding Company, groupe qu'elle finit par intégrer.

Robert Crumb:"Stoned agin".
* "Everybody must get stoned"
L'essor de la contre-culture est indissociablement liée aux drogues hallucinogènes. En 1938, Albert Hofmann synthétise l'acide lysergique à partir de l'ergot de seigle. Par inadvertance, il fait tomber une goutte de diéthylamide de l'acide lysergique (LSD 25) sur sa main, "il est alors troublé par d'étonnantes sensations: angoisse, vertiges, visions surnaturelles, objets se mouvant dans l'espace, sentiment de bonheur et de gratitude." Au milieu de ses éprouvettes, le chimistes des laboratoires Sandoz, vient de prendre un trip. Enthousiaste, Hofmann partage sa découverte auprès de ses connaissances: Aldous Huxley, Alan Watts, Ernst Jünger. A partir des années 1950, le LSD est testé dans divers laboratoires américains. Au sein du Harvard Drug Research Program, le professeur Timothy Leary, assisté par Richard Alpert, se convainc des vertus du LSD qui "peut conduire à des changements profonds de la personnalité, conduisant à une paix, une santé mentale et un bonheur jusque-là inconnus." La tournure mystico-prophétique de ses recherches finissent par inquiéter la direction de Harvard qui lui retire sa chaire, mais Leary n'en a cure. Entourés d'amis comme le poète Alan Ginsberg, Jack Kerouac, William Burroughs ou Aldous Huxley, Leary prône un nouveau mode de vie dont la devise "Turn on, tune in, drop out" (5) résume parfaitement les attentes d'une partie de la jeunesse d'alors. 
Le LSD devient un incontournable des fêtes californiennes d'autant que Dilué dans de la mayonnaise, il produit des milliers de doses, les "loving spoonful". La nouvelle drogue se répand dans les Acid Test organisés depuis 1965 à San Francisco par l'écrivain Ken Kesey et ses Merry Pranksters (Joyeux Farceurs). Pour faciliter l'exploration des espaces intérieurs, le dealer en chef Augustus Owsley III distribue généreusement la nouvelle drogue. Un important matériel de projection visuelle et une sono puissante  sollicitent également les sens des participants. Le Grateful Dead, une nouvelle formation musicale de la baie, est de toutes les soirées. Jerry Garcia, son leader, se souvient: "Des milliers de gens complètement défoncés, tous entassés dans une pièce pleine à craquer, aucun d'entre eux n'ayant peur du voisin. C'était magique, hors de tout, d'une beauté magique."

* "San Francisco"
Depuis 1965, sur les hauteurs de San Francisco, les maisons colorées du quartier de Haight Ashbury abritent ceux qu'on prend l'habitude d'appeler hippies. Construit à partir de hip, qui désignait auparavant les Blancs férus de culture noire, le terme apparaît en septembre 1965 dans la presse de San Francisco. Le mouvement hippie est avant tout un style de vie, "il exprime un moment de rupture générationnelle qui ne touche finalement qu'une minorité d'acteurs véritables, mais influence une génération entière." [Y. Delmas; C. Gancel p193]
Dans le quartier de Haight Ashbury, des agitateurs socio-culturels, les Diggers, "inventent une authentique société alternative à coups de gigantesques repas gratuits, de magasins gratuits (free exchange market), de clinique gratuite (free clinic) [...]. " (Laurent Chollet p 85) Parades diverses et happening théâtraux animent les rues, tandis que les concerts se tiennent dans d'anciennes salles de bal ou de concert tels que le Fillmore Auditorium, l'Avalon, le Carousel ou le Matrix.

En parallèle, une opposition étudiante prend des formes plus radicales sur le campus voisin de Berkeley. Depuis 1964, dans un contexte d'hostilité croissante envers la guerre du Vietnam, le campus  est devenu un foyer majeur de contestation. Entre ces étudiants, qui veulent renverser les institutions bourgeoises et les hippies, des dissensions existent. Toutefois, le 14 janvier 1967, un Human Be-in géant rassemble des milliers d'individus dans le Golden Gate Park. Des convergences s'opèrent alors entre les différentes tendances. Les vétérans de la scène beat fraternisent avec les activistes de Berkeley et les hippies de Haight Ashbury. On y croise des poètes (Allen Ginsberg et Gary Snyder), des apôtres de l'utopie lysergique (Timothy Leary et Augustus Owsley Stanley III), des Hell's Angels au service d'ordre... Les protestataires dénoncent l'interdiction de l'usage du LSD par le gouverneur de Californie, Ronald Reagan, le 6 octobre 1966. Le rassemblement festif se déroule en musique, aux accords des formations du cru: Big Brother Company, Grateful Dead, Quicksilver Messenger Service, Jefferson Airplane, Coutnry Joe McDonald.
San Francisco constitue alors le foyer d'un courant musical rassemblé sous l'appellation fumeuse d'acid rock. Grâce à leurs titres à rallonge, les musiciens de la baie cherchent à faire planer l'auditoire grâce aux possibilités offertes par l’électrification des instruments, associée à des jeux d’ombres et de lumières sur scène (light show). Grâce à la pédale wah wah ou au fuzz, la saturation des instruments permet l'altération des sons, la distorsion. La perception des notes est modifiée comme la conscience lors d’un trip. Cette musique psychédélique (6) en pleine effervescence accompagne toutes les manifestations de revendication de l'époque.

Mantra rock dance à l'Avalon ballroom.

 

Or, en dépit de sa popularité auprès du jeune public, la pop music reste un genre déconsidéré, à la différence du jazz ou de la folk. Il n'existe alors aucun festival dédié à cette musique. Aussi, l'idée d'organiser un tel évènement germe dans l'esprit  du producteur Alan Pariser et du promoteur Ben Shapiro, en juin 1967. L'évènement est finalement mis sur pied par le producteur Lou Adler et John Phillips, des Mama's and the Papas. Originaires de Los Angeles, les deux hommes sont considérés avec défiance par les musiciens de la baie. A l'époque Los Angeles incarne la flambe et l'artifice aux yeux de nombreux San Franciscains dont les groupes restent encore communautaires, proches de leur public, en relative autarcie et à l'écart du show-biz. Bon an mal an, un festival pop est mis sur pied à la mi-juin 1967 à Monterey, charmant petit port de pêche situé à 150 km au sud-est de San Francisco. Sur le vaste champ de foire dominant la mer, tout est à faire. Les artisans locaux créent une arène de 7500 places assises. (7) La sono fait l'objet d'un soin particulier avec l'installation d'un studio de 8 pistes. Des orchidées sont importées de Hawaï afin de fleurir les chaises des spectateurs et la scène. Sur le site, on trouve enfin des allées de stands de bijoux, fripes, nourriture macrobiotique. Les hippies arrivent en voitures ou en bus le premier jour du festival, par grappe, arborant des vêtements amples, cheveux longs parfois ornés de fleurs, lunettes rondes et nonchalance de rigueur. Une banderole annonce: Love, Flowers and Music. Pendant trois jours, le festival propose une affiche particulièrement éclectique rassemblant sous l'appellation pop 32 groupes ou artistes solos venus de tous les horizons musicaux: rock, folk, jazz, soul... Un concert a priori non commercial où les groupes se produisent gratuitement. L'affiche réunit les Mama’s and the Papa’s, les Byrds, Simon and Garfunkel, le sitariste indien Ravi Shankar, les Who, Canned Heat, Jimmy Hendrix Experience, Otis Redding... Surtout le festival consacre le triomphe du Frisco sound, la scène rock psychédélique de San Francisco en plein essor avec la présence de Country Joe and the Fish, Grateful Dead, Jefferson Airplane, Big Brother and the Holding Company, Moby Grape, Quicksilver  Messenger Service.

Jefferson Airplane en 1967. [By RCA Records/photographer: Herb Greene (eBay item photo front photo back) [Public domain], via Wikimedia Commons]

*"White rabbit"
Le passage à Monterey donne aux groupes de la baie une notoriété nationale. 
Programmé en soirée le samedi 17 juin, le Jefferson Airplane propose une interprétation hallucinée du monde imaginaire de Lewis Carol dans un White Rabbit dont les carottes sont assurément aromatisées au LSD. "Rien qu'une pilule est tu grandis / Rien qu'une est te voilà petit / Celles que te donne ta mère n'ont aucun effet / Va, demande à Alice lorsqu'elle mesure dix pieds de haut."
Lorsqu'elle monte sur la scène du Monterey Pop Festival, Janis Joplin est une quasi-inconnue, mais son interprétation du Ball and Chain de Big Mama Thornton lui permet d'intégrer d'office le panthéon des dieux du rock. Sensuelle, magnétique, la jeune chanteuse écorchée vive hurle le blues et entre en communion avec le public. Euphorique, Joplin quitte la scène les bras déployés tel un papillon de lumière sous les projecteurs. 



Deux autres quasi-inconnus (en tout cas du public blanc californien) sont consacrés à Monterey: Jimi Hendrix et Otis Redding. 
C'est Paul McCartney qui a convaincu les organisateurs d'inscrire le jeune guitariste prodige à la programmation du festival. Maître ès distorsions et larsens, Hendrix tire de sa guitare des sons inconnus jusqu'alors. Il joue au dessus de sa tête, dans le dos, avec les dents et termine son show en embrasant sa guitare stratocaster avant de la fracasser. Le public, médusé, se souviendra longtemps de ce concert inouï.  
Solidement épaulé par un section de cuivre époustouflante, Otis Redding livre un concert remarquable. L'énergie déployée par le soulman se communique à un public déchaîné, peu habitué aux sonorités chaudes de la soul sudiste. Fort de cette prestation, le chanteur pense avoir conquis le public blanc qui jusque là le boudait. 

Jimi Hendrix experience en 1968.
 
Au bout du compte, le festival est une grande réussite en plein Summer of love. Succès commercial, artistique, le festival ouvre une longue série d'autres rassemblements musicaux. Les images de Pennebaker, qui filme le festival témoignent d'une atmosphère bon enfant avec des spectateurs détendus et souvent sous acide.  

* "Sympathy for the devil"
Portant, très vite, la fête vire à l'aigre. "Au moment où le 'Summer of Love' commençait à devenir une réalité, le monde extérieur s'est approché pour la curée." (B. Hoskyns, p 92)  Time et Life consacrent des articles au phénomène. "Monterey reste un moment clé, celui de la naissance de l'industrie du rock telle que nous la connaissons aujourd'hui." (B. Hoskyns, p101) Or, l'essor du music business contribue à démanteler la scène atypique de San Francisco. Déboussolés par des contrats juteux, certaines formations jusque là accessibles et proches de leur public se comportent désormais en superstars hautaines. Selon Robert Hunter, parolier de Grateful Dead, "dès que les caméras de télé se sont vissées là-dessus, la vampirisation a commencé. Seuls ceux dont les circuits sanguins étaient bien isolés s'en sont tirés intacts."
Avec l'afflux continu de nouveaux venus, le Haight Ashbury se transforme profondément. Pour Nik Cohn, "des touristes accouraient, appareils photos à la main, pour immortaliser ces drôles d'oiseaux excentriques. Il ne fallut pas plus de quelques mois avant que toute l'affaire ressemble à un cirque. Les hippies du début avaient mis les voiles. Ce qu'il restait? Un cauchemar d'acide sur fond de hamburger. Des rues pleines de mendiants, de revendeurs et de jeunes pré-pubères qui faisaient la manche. Tout était crasseux, décadent, infesté de rats. Des gens s'improvisaient freaks du jour au lendemain, on les trouvait assis sur le trottoir en train de mâcher des sandwiches au hash, et les touristes mitraillaient les hippies." [N. Cohn, p291]
La récupération ne tarde pas. Le 6 octobre 1967, les Diggers enterrent un hippie symbolique  pour protester contre la récupération du mouvement. La répression policière accrue, l'infestation du quartier par l'héroïne incitent de nombreux habitants de la première heure à quitter le Haight Ashbury pour des communautés installées dans les campagnes californiennes. Mais l'insouciance des débuts n'est plus. Quelques faits divers sordides habilement exploités contribuent à jeter l'opprobre sur l'ensemble de la jeunesse contestataire. C'est le cas  de l'épouvantable massacre perpétré sur les hauteurs hollywoodiennes par la "Mansion family" manipulée par Charles Manson en août 1969, ou encore l'ultra-violence des Hell's Angels en marge du concert des Stones à Altamont en décembre. Richard Nixon saura parfaitement exploiter ces drames pour imposer sa révolution conservatrice. Flairant le changement d'état d'esprit de nombreux Américains, le nouveau président s'adresse à "la majorité silencieuse de [s]es frères américains". Phil Ochs résume parfaitement cette stratégie payante: "Nixon a modelé son image:'C'est nous contre eux. Qu'importe ce que vous pensez de moi, je suis un Américain normal, conventionnel. Si ce n'est pas moi, vous aurez un freak chevelu, la drogue dans les rues et la destruction du pays. Alors, faites votre choix.' C'est le jeu qu'il a joué, et il l'a très bien joué." [Dorian Lynskey, p 200] 
L'Amérique profonde et réactionnaire fustige alors la métamorphose des mœurs, brocardant pêle-mêle les drogues, la liberté sexuelle, la musique rock. Dans Okie from Muskogee (1969), Merle Haggard fustige violemment les contestataires et leur oppose les vertus séculaires de son village de l'Oklahoma: "On ne fume pas de marijuana à Muskogee / On ne pend pas de trips au LSD / On ne brûle pas nos livrets militaires sur Main Street [...] On ne porte pas de longs cheveux broussailleux / Comme le font les hippies de San Francisco".
 Le dernier clou du cercueil du mouvement hippie est enfoncé par notre Johnny national qui réalise un combo dénonciation/récupération de haute volée. Après avoir chanté "Cheveux longs et idées courtes", il tente de se raccrocher au wagon en reprenant à son compte "San Francisco". "Si vous allez à San Francisco / Vous y verrez des gens que j'aime bien / Tous les hippies de San Francisco / Vous donneront ce qu'ils ont pour rien." Désormais, Jojo voit des hippies partout au point que "Jésus, Jésus-Christ, Jésus-Christ est un hippie (...) / il aime les filles aux seins nus / il est né à San Francisco". La messe est dite.

Notes: 
1. Le livre de Jack Kerouac « Sur la route » devient le livre culte pour toute une génération en rupture avec l’idéologie dominante. La jeunesse s’identifie alors à la vie de bohème et prend la route. Les hippies doivent ainsi beaucoup à ces beatniks.  
2. La sexualité doit s’affranchir de la morale puritaine. La notion de péché est mise au placard. Le sexe, débarrassé de ses entraves, devient un mode de communication, d’expression. De fait, on assiste à une vraie libération sexuelle (permise aussi par la diffusion de la pilule), les corps se dénudent. La notion de partage vaut aussi en matière sexuelle (Love-in). Cette quête d’une « révolution sexuelle » s’inspire des ouvrages du psychanalyste W. Reich, mais aussi d’H. Marcuse, autre grande figure hédoniste et contestataire, auteur d’ « Eros et civilisation ». Pour eux, seule une sexualité épanouie, jouissive, permet d’échapper aux névroses et au malheur.
3. En particulier vers l'Asie (Inde, Népal) dont les civilisations et les valeurs spirituelles ancestrales fascinent.  En Inde, en 1968, les Beatles apprennent la méditation transcendantale auprès du Maharishi Mahesh Yogi.  
4. La consommation de substances hallucinogènes capables d’altérer la conscience et les sensations, notamment le LSD, offrent autant de voyages intérieurs permettant d'ouvrir les portes de la perception.
5. « Branche toi (aux événements), Accorde-toi (aux vibrations ambiantes), Laisse tout tomber ».  
6. Étymologiquement, le terme psychédélisme signifie « révélateur d’âme ». Le terme psychédélique désigne un état psychique altéré par des hallucinogènes (le LSD par exemple), comportant des hallucinations et une exacerbation des sensations. 
7. Au total, les organisateurs vendront plus de 20 000 billets. Si l'on tient compte de la resquille, ce sont plus de 40 000 spectateurs qui assisteront finalement au festival. 
 


Sources: 
- Télérama: "drogues, orchidées et rock'n'roll au festival de Monterey".
- Nik Cohn: "Awopbopaloobop Alopbamboom. L'âge d'or du rock", 10/18 musiques & Cie, 2007.
Barney Hoskyns: "San Francisco. 1965-1970 les années psychédéliques", Castor music, Le Castor Astral, 2006.
- Laurent Cholet: "Le LSD, les hippies et la Californie", in "68 une histoire collective [1962-1981]" (dir) Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel.
- La série Summer of love dans les archives du Monde 2, notamment le troisième épisode consacré au festival de Monterey (le Monde daté du 14 juillet 2007). 
- Jean-Yves Reuzeau:"Janis Joplin", Folio biographies, 2007.
- Yves Delmas et Charles Gancel: "Protest song_ la chanson protestataire dans l'Amérique des Sixties", éditions Textuel, 2005. 
- Dorian Lynskey: "33 Révolutions par minute. Une histoire de la contestation en 33 chansons." (vol. 1), éditions Payot et Rivages, 2012.
- Métronomique (france culture): "Monterey, 1967: un été pour rêver".

Liens:
- Dans l'histgeobox: "Woodstock" de Joni Mitchell; "I-feel-like-I'm-fixin'-to-die-rag" par Country Joe and the Fish.
- "Entre les Oreilles" revient sur la truculente "Big Mama Thornton".

- Le devoir:  "L'infini pouvoir des fleurs a 50 ans"
- Quelques une des prestations marquantes du festival. 
- Des chansons anti-hippies dont l'éloquent "hippie in a blunder".

dimanche 18 juin 2017

328. The Clash London's Burning (1977)

London's burning
Londres est en flammes
London's burning
Londres est en flammes

All across the town, all across the night
A travers la ville, à travers la nuit
Everybody's driving with full headlights
Tout le monde roule tous phares allumés
Black or white, you turn it on, you face the new religion
Blanc ou noir, tu l’allumes, tu regardes la nouvelle religion
Everybody's sitting 'round watching television
Tout le monde s’installe pour regarder la télévision


London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours
London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours


I'm up and down the Westway, in and out the lights
Je me déplace sur la Westway, de l’ombre à la lumière
What a great traffic system, it's so bright
Quel beau système de transport, c’est si brillant
I can't think of a better way to spend the night
Je ne peux rien trouver de mieux pour passer la nuit
Than speeding around underneath the yellow lights
Que d’accélérer sous les lumières jaunes

London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours
London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours

Now I'm in the subway and I'm looking for the flat
Je suis désormais dans le métro, je regarde le paysage
This one leads to this block, this one leads to that
Ici il me mène à ce bloc, là il me conduit à ça
The wind howls through the empty blocks looking for a home
Le vent hurle entre les blocs à la recherche d’une maison
I run through the empty stone because I'm all alone
Je cours entre les pierres vides car je suis tout seul


London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours
London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours





1977, la jeunesse londonienne s’ennuie. La société de consommation qui, sans qu’elle l’ait vraiment choisi,constitue son horizon, ne lui offre que deux échappatoires : l’abrutissante télévision et la vrombissante automobile. Alors, les jeunes punks de Ladbroke Grove prennent le volant pour dévaler un bout de la grande autoroute urbaine qui balafre le nord-ouest de la ville du cynodrome de White City à la gare de Paddington - la Westway ou A40 - pour s’étourdir et frissonner en faisant grimper le compteur de vitesse. Peu importe où l’on va d’un bloc à l’autre c’est le même No future qui donne envie de courir à toutes jambes et d’appeler au feu : London’s burning chantent Joe Strummer et les Clash. Londres, proie des flammes, une histoire qui se répète à travers les siècles.



Les enfants anglais connaissent une ritournelle qu’ils chantent à l’école en se tenant par la main pour former une ronde. London’s Burning. En tournant, on entonne : London’s burning London’s burning, Fetch The engine, Fetch the engine, Fire ! Fire ! Pour on Water, Pour on Water[1]
Londres est née d’un fleuve, la Tamise. Puis, elle est née une seconde fois, du feu. Enserrée dans son enceinte romaine, la ville médiévale s’est densifiée jusqu’au XVIIè siècle. Les maisons de bois y poussent comme des champignons. Il faut loger le demi million d’habitants qui s’y entasse. Alors, on construit, au delà du mur. Les faubourgs s’étendent à l’est (Wapping, Stepney) tandis qu’à l’intérieur, on gagne en hauteur. Les maisons s’élèvent sur plusieurs niveaux grâce aux encorbellements, elles se touchent presque les unes les autres parfois. Même le pont de Londres, selon une habitude courante, est recouvert de maisons. La ville s’étend alors essentiellement au nord de la Tamise. Le London Bridge est l’unique  liaison vers Southwark, au sud, nettement moins urbanisé. La croissance démographique de la ville en a fait oublier les règles élémentaires de sécurité : prévoir des zones de dégagement non construites pour faire office de coupe-feu.


Steelyard le quartier des marchands hanséatiques
aujourd'hui vers Cannon Street station
L'ancienne cathédrale Saint Paul

En 1665, les londoniens ont déjà affronté la terrible épidémie de peste qui emporte un vingtième de la population et provoque l’exil de la famille royale jusqu’à l’hiver suivant. Pour tous, le répit est de courte durée. Le 2 septembre 1666, sur Pudding Lane, un incendie se déclare dans la boulangerie de Thomas Farynor peu après minuit. Le vent l’attise et il se répand à travers la ville en direction du fleuve. Le maire, dépêché sur place, se montre totalement incompétent. Les flammes s’approchent dangereusement des berges où se concentrent les entrepôts des marchands remplis de produits inflammables. C’est finalement un coupe-feu sur le London Bridge qui stoppe opportunément la progression du gigantesque incendie vers le quartier de Southwark. Sur la rive nord, il a emporté quelques 13 000 maisons, plus de 80 églises dont la vieille cathédrale Saint Paul et bien d’autres bâtiments qui font la renommée de la ville : le royal exchange, la prison de Newgate, le Christ’s Hospital[2]. London was but is no more écrit J. Evelyn dans son journal ; il est avec Samuel Pepys, une des principales sources pour connaitre la progression du feu qui s’arrête le 5 septembre 1666. 
Vue de Londres en flammes en 1666
Anonyme - London Fire Station
London’s Burning dans nos mémoires d’européen.ne.s fait surgir d’autres images que celles du Grand Incendie. La cathédrale Saint Paul y tient encore une place centrale des siècles plus tard. Cernée par les flammes, elle disparait sous une épaisse fumée qui ne laisse entrevoir que son gigantesque dôme. Nous sommes à l’automne 1940 quand Londres brûle à nouveau. 
La ville s’est transformée et agrandie depuis les temps modernes. Epargnée lors du premier conflit mondial, elle se prépare depuis  le déclenchement du second en septembre 1939 à l’éventualité d’une attaque allemande. Londres se protège et les sacs de sable s’entassent devant les monuments publics jusqu’à l’été 1940, date à laquelle la Luftwaffe de H. Goering décide d’en découdre avec la R.A.F. Le 7 septembre, soit à quelques jours près la date anniversaire de la fin du Grand Incendie de 1666, les bombardiers nazis déversent leurs projectiles sur les grandes villes britanniques. La capitale n’est pas épargnée, elle en est même une des cibles privilégiées. 
Au matin du 30 décembre 1940, après une nuit entière de bombardements la ville se réveille scarifiée. La City, autour de la cathédrale Saint Paul, est devastée au point qu’on compare souvent cette nuit de bombardements intensifs de la Luftwaffe au désastre de 1666. Ce second grand incendie de Londres a également ses chroniqueurs parmi lesquels le doyen de la cathédrale qui tient un journal durant le blitz. Voici ce qu’il dit de cette nuit infernale : 

In half an hour fires were raging on every side of the Cathedral, but we had no leisure to contemplate the magnificent though terrible spectacle for many bombs had fallen simultaneously on different parts of the Cathedral roofs. Watchers on the roof of the Daily Telegraph building in Fleet Street, who had a full view of St. Paul’s from the west thought that the Cathedral was doomed and told us later that a veritable cascade of bombs was seen to hit and glance off the Dome. Some of these bombs fell on the long stretches of the Nave and Choir roofs and some into what are known as pocket roofs, i.e. the lower roofs over the aisles; others landed in the Cathedral gardens producing a fairly like effect amongst the trees and shrubs on the north and south sides. Twenty eight incendiary bombs fell on St. Paul’s and its precincts that night. Some of the bombs penetrated the roofs and came to rest on the brick or hardwood floors over the vaulting, but some lodged in the roof timbers and started fires. It may be imagined that the volume of the attack and its dispersal over the wide area of the roofs presented a hard problem for the defence”.[3]

« En une demie heure de temps, les flammes ravageaient la cathédrale de tous côtés mais nous n’avions guère le loisir de contempler ce spectacle car de nombreuses bombes étaient tombées simultanément sur les toits de la cathédrale. Des observateurs juchés sur le toit de l’immeuble du Daily Telegrah sur Fleet Street et qui avaient une vue imprenable sur la cathédrale nous ont dit plus tard avoir pensé que celle-ci était condamnée et avoir vu une véritable cascade de bombes s’abattre et glisser sur son dôme. Certaines d’entre elles tombèrent dans le long des toits de la nef et du chœur que l’on appelle aussi les toits de poche ainsi que sur les toits des ailes de l’édifice situées en contrebas. D’autres atterrirent dans les jardins de la cathédrale (…). 28 bombes incendiaires s’abattirent sur Saint Paul et sa circonscription cette nuit là. (…) »


L'incendie du 29 au 30 décembre 1940
@alondoninheritance.com
Les quelques 24 000 bombes incendiaires déversées sur la zone nécessitent de mobiliser des centaines de canons à eau pour éteindre les flammes. Ils pompent tant et tant que la pression diminue et qu’il est alors extrêmement difficile de venir à bout de l’incendie. La marée montante de la Tamise leur octroie un regain de pression,  de quoi lutter. Le raid s’arrête le 30 décembre au matin, vers 9 heures, laissant le quartier exsangue mais le dôme de Wren[4], lui, est intact. Jamais les nazis ne viendront à bout de la résistance des civils britanniques, debouts dans l’adversité,  comme leur cathédrale.
Autour de Saint Paul le 30/12/1940
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London’s burning. Nouvelles saisons. Londres brûle encore et encore dans le second XXè siècle. Une partie de sa population s’enflamme sporadiquement. Les causes ? Les violences policières et le racisme dont elle est victime. Leurs cibles ? Les populations d’origine caribéennes regroupées dans quelques quartiers de la ville.
Meeting public  de la White Defense League
Notting Hill, été 1958 : Julia Roberts aurait bien du mal à déambuler dans les librairies du coin qui n’est alors qu’une succession de taudis surpeuplés et crasseux. C’est aussi un des territoires de la ville investis par les troupes d’Oswald Mosley, le leader d’extrême droite qui y tient régulièrement meeting et a sa permanence sur Kensington Park Road. Nous sommes à la fin août. Des bandes de jeunes anglais se décident promptement à entamer « une chasse au nègre » armés de barres de fer, de couteaux et bouts de bois. Leur première virée se solde par l’hospitalisation de 5 personnes noires du quartier, 3 d’entre elles sont dans un état critique. L’épisode se poursuit au prétexte d’une dispute domestique entre un mari d’origine jamaïcaine et sa femme anglaise. La publicité de leur désaccord déclenche les velléités vengeresses d’un groupe de jeunes blancs qui déverse sa violence raciste sur le quartier et ses habitants à la peau foncée. Trois jours d’émeutes et d’affrontements se soldent par le démantèlement d’une partie des gangs. 108 personnes sont arrêtées y compris le leader d’extrême droite. Pour la population caribéenne de Notting Hill c’est le début de la résistance. Deux autres séquences rendent compte des tensions dans certains quartiers de Londres entre la police et les populations venues des anciennes parties de l’empire. Les émeutes de Brixton en 1981 auxquelles les Clash ont aussi consacré un titre sur leur double album London Calling sont l’une des deux ; nous en avions parlé ici. Celles qui éclatent après la mort de Mark Duggan en 2011 à Tottenham pour gagner ensuite d’autres quartiers de la capitale puis les grandes aires urbaines britanniques en sont une autre illustration : nous y avions consacré aussi un billet.


Brixton riot 1981

Tottenham, immeuble en feu, 2011


Juin 2017. Londres est à nouveau en flammes. L’incendie dramatique a cette fois-ci dévasté une des tours HLM située au nord de Notting Hill connue sous le nom de Grenfell Tower à quelques encablures  de la Westway. L’incendie s’est déclaré dans la nuit du 14 au 15 juin vers une heure du matin au 4ème étage de la tour qui en compte plus de vingt et s’élève à presque 70 mètres de hauteur. C’est en tous cas aux alentours de cette heure que les pompiers sont alertés. Le feu s’étend rapidement et enveloppe l’immeuble. Dès le lendemain six personnes sont annoncées comme disparues et vraisemblablement décédées. Plus de 70 personnes sont déjà hospitalisées,, de nombreuses dans un état critique. Dans la journée du 15 juin, le bilan grimpe rapidement à 12 puis 17 morts. Le lendemain il s’alourdit encore à 24 puis 27 victimes. Ce 18 juin, le décompte morbide devient vertigineux approchant la soixantaine de victimes. 


Grenoble tower la nuit de l'incendie
Ce terrible remake grandeur nature de La tour infernale s’en distingue pourtant d’un point de vue sociologique. Tandis que la fiction cinématographique proposait un scénario dans lequel des multimillionnaires se retrouvent piégés dans une tour de verre en flammes, symbole de leur vanité, le drame de Grenfell s’inscrit dans le contexte d’une société clivée par les inégalités sociales, minée par les politiques d’austérité, en proie à de multiples atermoiements politiques très significatifs des tensions qui la traverse. Un des domaines les plus affectés par la fracture sociale est celui du logement : tandis que les spéculateurs immobiliers s’amusent à faire grimper le prix du mètre carré, chassant les pauvres et les classes moyennes de l’hyper centre londonien, quelques zones décrépies de public housing (logements sociaux) subsistent, verrues disgracieuses dans un paysage lissé pour satisfaire aux exigences d’une mondialisation heureuse. À force de faire subir des cures d’austérité à tous les services publics des bibliothèques aux hopitaux, du logement social aux pôles emplois locaux (souvenez-vous de D. Blake) les conservateurs aux affaires, en charge de gérer la sortie du pays de l’UE, se sont retrouvés en grande difficultés à l’issue des élections générales qui se sont tenues une semaine avant l’incendie de la tour Grenfell, le 7 juin 2017. La gestion piteuse de T. May des lendemains d'attentats est venue charger la barque des Tories déjà fortement employés à colmater les brèches ouvertes par les bourdes successives de leur leader. Dépourvue de majorité absolue au parlement, l’actuelle première ministre contestée jusque dans son propre parti patauge pour composer un gouvernement d’alliance avec les réactionnaires protestants nord-irlandais du DUP[5]

Les manifestations spontanées du 17 juin 2017
contre T. May
Empêtrée dans son agenda politique ingérable, et peu versée dans l’empathie envers ses concitoyens les plus démunis, T. May est depuis hier clouée au pilori par les habitants du quartier qui hagards, meurtris  et terrifiés ont encore l’énergie de dire que si Londres brûle en 2017, ce n’est pas un hasard. Plus de 50 morts dans une tour dont la sécurité incendie défectueuse a été maintes fois signalée par les occupant.e.s, dont le revêtement extérieur a été un accélérateur dans la propagation des flammes sont deux des motifs qui les ont poussés avant hier soir à investir spontanément les rues du quartier et de la ville. Profondément heurtés par la tardive réaction de T. May, pourtant seule en charge du dossier, les survivants de Grenfell Tower et la communauté avoisinante sont entrain de remuer ciel et terre pour obtenir justice et considération. Les messages sur leurs pancartes sont sans équivoque : May doit partir, elle nous méprise, elle se moque des pauvres, elle refuse même de les reloger dans le quartier, ce que certain.e.s interprètent comme le premier pas vers leur prochaine éviction d’une zone à forte rentabilité immobilière. 
L’incendie est éteint mais Londres brûle toujours. Les trombes d’eau et la boue de l’ouragan Katrina ont sali à jamais le mandature de G. Bush et anéantit sa popularité. L’incendie de Grenfell Tower oeuvre de la même façon pour T. May d’autant plus que résonne dans les têtes de tous les londoniens le slogan du Labour pour les récentes élections générales For the many Not The few, qui illustre parfaitement l’absence de morale dans cette tragédie évitable. Un Labour dont le maire  de Londres est issu et dont le leader, J. Corbyn s’est rendu sur les lieux du drame dans les heures qui ont suivi l’incendie fort de sa nouvelle légitimité post électorale.  
Il est des carrières politiques qui volent en fumée, nul ne sait si T. May va pouvoir s'extraire de l'incendie qu'elle a elle même attisé.





[1] Londres est en flammes, Londres est en flammes, amenez les machines, amenez les machines, au feu, au feu, mettez de l’eau, mettez de l’eau.
[2] M. Green, Lost in the great fire : which London buildings disappeared in the 1666 blaze ?, The Guardian, 30 aout 2016, https://www.theguardian.com/cities/2016/aug/30/great-fire-of-london-1666-350th-anniversary-which-buildings-disappeared
[3] La transcription complète de l’épisode est disponible ici en ligne à cette adresse qui offre des archives intéressantes sur la nuit en question : http://alondoninheritance.com/thebombedcity/the-second-great-fire-of-london-29th-december-1940/
[4] Christopher Wren, architecte, a joué un rôle déterminant dans la renaissance de Londres après 1666.
[5] Outre ses accointances avec les milices orangistes d’Irlande du Nord, cette bucolique et sympathique formation politique se distingue aussi par ses positions anti LGBT et anti-avortement.