Aujourd'hui, nous vous proposons une plongée dans les trésors de la musique éthiopienne, dont les enregistrements firent l'objet d'un remarquable travail de rééditions, rassemblées dans la collection éthiopiques.
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La musique fut longtemps malfamée en Ethiopie. Pour les Amharas et les Tigréens qui se partageaient le pouvoir, il était exclu de jouer de la musique sans déchoir. Seules les catégories de la population marginalisées, principalement originaires des régions méridionales, s'abaissaient à une telle pratique. Les azmari, équivalents des ménestrels médiévaux, improvisaient
avec inspiration et souplesse leurs paroles sur des canevas musicaux minimalistes à l'aide
d'instruments locaux comme le krar, une lyre à six corde, le masenqo,
une vielle monocorde à archet, la washint, une flûte, le kebero, une percussion... Méprisés, les azmari disposaient cependant de la liberté de parole, maniant le "double entendre" comme personne.
Andy Newcombe, CC BY 2.0 <https://creativecommons.org/licenses/by/2.0>, via Wikimedia Commons
Si l'on excepte la brève occupation italienne de 1936 à 1941, l’Éthiopie ne fut pas colonisée. En 1896, l'armée de l'empereur Ménélik II parvint même à repousser une première tentative de conquête italienne lors de la bataille d'Adoua. Au lendemain de cette retentissante victoire, des délégations européennes se rendirent dans la Corne de l'Afrique pour féliciter le souverain et découvrir sa valeureuse armée. A cette occasion, le tsar Nicolas II, chrétien orthodoxe comme son homologue abyssinien, envoya 40 cuivres et un directeur de musique en guise de trophée. C'est ainsi que les instruments européens furent introduits en Éthiopie. Les populations locales s'approprièrent progressivement ces
instruments et s'en servirent pour jouer leurs musiques traditionnelles.
C'est le cas du morceau èrè mèla mèla. Rendu mondialement célèbre par l'interprétation de Mahmoud Ahmed, il appartient au départ au fonds traditionnel éthiopien. L'interprétation de ce répertoire musical ancien par les orchestres de marches militaires et leurs cuivres donnera naissance aux musiques dites "modernes".
* Kevork et les quarante enfants.
Dans les années 1920, alors que l’Éthiopie vient d'adhérer à la SDN, le Ras Tafari Makonnen se rend à Jérusalem dans le cadre d'une tournée diplomatique. Lors de sa visite, une fanfare composée de 40 orphelins arméniens, tous rescapés du génocide, impressionne fortement le futur Hailé Sélassié. L’empereur les recrute pour créer en 1924 le premier orchestre officiel éthiopien. Pour diriger les Arba Lidjotch ("les Quarante gamins"), il embauche Kevork Nalbandian, auquel il confie également la composition de l'hymne éthiopien (en 1925). Chef de chœur, multiinstrumentiste, l'instructeur arménien forme de nombreux musiciens à l’École Menelik ainsi qu’à l’École Tafari Makonnen. Avec quelques autres formateurs étrangers, il assure l'encadrement des fanfares des gardiens de la paix d'Addis Abeba, de la Garde impériale, de l'Armée, de la Police.En 1935, l'occupation italienne met toutefois un terme provisoire aux activités musicales.
* Des fanfares et marching bands...
Après 6 ans d'une cruelle occupation, l'empereur Haïlé Sélassié récupère son trône. Le "roi des rois" engage alors quelques changements afin de dépoussiérer les structures féodales du pays: abolition
de l'esclavage, réforme du système de santé, déblocage de crédits dans
l'éducation, développement d'infrastructures de communication... D'un
point de vue politique, le régime reste absolutiste, les partis
politiques interdits. Le "negusa nagast"
concentre tous les pouvoirs et place la culture sous son étroite surveillance. Les
fanfares de la Garde impériale, de la Police, de l'Armée, de la ville
d'Addis Abeba, du théâtre Haïlé Sélassié Ier sont les seuls orchestres
institutionnels tolérés. Airs martiaux et marches militaires composent le gros du répertoire de ces formations musicales.
... aux grands orchestres.
Dès son retour au pouvoir, Haïlé Sélassié réorganise tous les orchestres institutionnels. Il confie de nouveau l'encadrement des fanfares officielles (de la Garde impériale, de l'Armée, de la Police, de la Municipalité d'Addis Abeba) à des formateurs étrangers tels le Polonais Alexander Kontorowicz ou l'Autrichien Franz Zelwecker.A
partir des années 1950, en dehors de leur répertoire militaire
traditionnel, les orchestres institutionnels se dotent de sections de
musique légère, les "Jazz Orchestras". Au sein de la section Jazz Symphonie de l'Orchestre de la Garde d'honneur par exemple, près de dix souffleurs interprètentun répertoire international (swing, mambo, boogie) mâtiné d'"arrangements aériens de mélodies éthiopiennes". La musique intègre alors ses accents cuivrés si caractéristiques. Désormais, les musiciens arborent des smokings à la manières des grands
orchestres américains. Dans un climat de forte émulation, la
compétition est rude entre les différentes formations musicales.
Multi-instrumentiste, chef d'orchestre, compositeur, arrangeur, Nersès Nalbandian poursuit l’œuvre amorcée par son oncle avant guerre. Excellent pédagogue, il contribue à la formation de presque tous les orchestres. Il intègre "les paramètres éthiopiens («modes» musicaux spécifiques, gamme pentatonique ou ternarité dominante des rythmes) dans sa "modernisation" de la culture musicale plutôt que de l'occidentaliser à outrance." (source A) Sous sa houlette, le grand orchestre du Théâtre Haïlé Sélassié s'impose comme le haut lieu de l'innovation musicale avec l'introduction d'un chanteur, planté devant l'orchestre. L'initiative enracine le format de la chanson à l'occidentale, avec couplet et refrain. La transposition cuivrée du fonds musical traditionnel, donne ainsi progressivement naissance à la musique éthiopienne moderne.
* "Je n'en peux plus"
Au début des années 1960, il n'existe toujours pas de musiciens ou de formations
musicales indépendants. Les orchestres institutionnels ou ceux des grands hôtels de la capitale, possessions de l'Etat, sont les seuls autorisés. C'est au sein de ces orchestres qu'émergent les grandes
voix de la musique moderne éthiopienne: Tlahoun Guèssèssè, Bzunèsh Bèqèlè, Mahmoud Ahmed, Alèmayèhu Eshèté, Hirout Bèqèlè, Menelik Wèsnatchèw... A la même époque, l'Arménien Garbis Haygazian importe le tout premier magnétophone. Il enregistre les
grandes formations officielles dont il vend les bandes aux riches Éthiopiens et aux tenanciers de clubs.
Le contrôle tatillon et la censure du régime impérial étouffent toute voix dissonante. Les critiques du pouvoir affleurent cependant dans les chansons, de manière allusive. Pour les Éthiopiens, le contenu verbal, les paroles des chansons tiennent une place essentielle. Les auditeurs perçoivent parfaitement le double sens des paroles. (1) "C'est proprement un trait culturel lié à une tradition historique: l'Ethiopie est un pays qui a été si longtemps féodal, sans aucune liberté d'expression, que le seul moyen de survivre, c'était d'employer le double sens." (source I) Ainsi lorsque Tlahoun Gèssèssè interprète Altchalkoum("Je
n'en peux plus"), il n'est pas seulement question d'un amour contrarié, mais bel et bien d'une protest song dénonçant le pouvoir. Le chanteur est accompagné par l'Orchestre de la Garde
impériale. Or, en 1960 le chef de cette Garde impériale fomente un coup d'état. Le putsch échoue.
Marc Sabatella, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons
* Swinging Addis.
Après cette tentative de coup d'état avortée (1960), Sélassié comprend qu'il doit lâcher du lest pour durer. Le contrôle impérial devient moins strict dans le domaine musical. De nouveaux hôtels peuvent ainsi embaucher de petites formations de 6 ou 7 musiciens (dinner band) recrutés au sein des orchestres institutionnels. Les premières formations indépendantes apparaissent à la fin des années 1960. Les grands vocalistes (Tlahoun Gèssèssè, Bzunèsh Bèqèlè, Alèmayèhu Eshèté, Mahmoud
Ahmed, Hirut Bèqèlè, Menelik Wèsnatchèw) s’émancipent peu à peu
du carcan des orchestres officiels et gagne leur liberté artistique. L'engouement du grand public les propulse au rang de véritables pop stars.
Dans le contexte de la décolonisation, Addis Abeba devient un pôle d'attraction majeur en Afrique. En 1963, la capitale éthiopienne accueille ainsi les dirigeants des nouveaux États indépendants dans le cadre de l'Organisation de l'Unité africaine (OUA). La métropole abyssinienne connaît alors une croissance fulgurante. Un aéroport, de grands hôtels, un nouveau palais impérial, des ambassades sortent de terre en quelques années... La vie nocturne frénétique vaut à la métropole le surnom de Swinging Addis. Les membres de l'élite fortunée ou les ressortissants étrangers s'enjaillent dans les discothèques de la ville (Sheba Club, La Mascotte, Axum Haddarash, The Cave, The Jungle, le club arménien).
Les milliers de jeunes Américains venus en Éthiopie grâce aux Peace Corps
débarquent dans la corne de l'Afrique avec leurs instruments
électrifiés, leurs disques, leurs musiques (soul, jazz, funk),
influençant les groupes locaux.
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* Amha records, label phare des années 1969-1975.
La publication et l'importation de disques restent alors un monopole d'Etat. (confié depuis 1948 à l’Aguèr Feqer Mahbèr, le premier théâtre officiel éthiopien). Or, en dépit des risques encourus, Amha Eshete, un jeune homme entreprenant de 24 ans, décide de créer en 1969 sa propre compagnie de disques : le label Amha Records. La censure touchant toutes les productions, notamment les disques, il faut ruser et passer par les fourches du ministère de l'information. En dépit de ces contraintes, le label diffuse près de cinq cents 45 tours et une trentaine de 33t en un peu moins de dix ans. Pour enregistrer, Eshete fait appel aux meilleurs musiciens indépendants à l'instar de Girma Bèyèné, Mahmoud Ahmed, Mulatu Astaqè, Tlahoun Gèssèssè.
Avec l'assouplissement du régime, tous les éléments semblent réunis pour permettre l'épanouissement de la musique, mais c'était sans compter avec le contexte politique.
Thomas Bresson / CC BY (https://creativecommons.org/licenses/by/3.0)
* Le derg.
La vie politique locale continue de s'enliser. Tout en initiant quelques timides réformes, l'empereur poursuit sa politique conservatrice. De vives tensions sociales traversent alors le pays. Dans les campagnes, une minuscule oligarchie féodale possède des centaines de milliers d'hectares cultivés par des serfs qui doivent encore abandonner 60 à 70 % de leur récolte. Fin 1973, une terrible sécheresse provoque une grande famine dans la province de Wollo, dans le nord du pays, entraînant la mort de 100 000 personnes. Pendant ce temps, l'empereur continue d'entretenir sa cour. La révolte gronde au sein d'une population qui survit tant bien que mal dans la misère. En février, les étudiants et les professeurs descendent dans la rue; quelques semaines plus tard la grève devient générale. Une nuit, un coup d'état militaire a lieu, l'empereur est arrêté. Le 12 septembre, le Conseil militaire d'armée provisoire (le DERG) dépose le Ras Tafari.
A la tête d'une redoutable dictature militaro-stalinienne, le colonel Mengistu s'impose. Le "négus rouge" instaure une politique de terreur. En 1977-78, des dizaines de milliers d'Ethiopiens disparaissent dans le cadre de purges sanglantes. Le couvre-feu anéantit toute vie nocturne et musicale.
L'obscurantisme culturel s'abat sur l'Ethiopie. Les orchestres de l'époque
impériale disparaissent ou se voient imposer l'adoption d'une esthétique
martiale. La
musique est mise au pas de l'oie. La censure, l'intimidation, la propagande du régime contraignent la plupart des musiciens à l'exil (2), les carrières volent en éclat (Muluqen Mèllèssè, Bzunèsh Bèqèlè, Tlahoun Gèssèssè). Comme le note Francis Falceto, "une scène croupion se voyait reléguée dans deux ou trois grands hôtels chics où parvenus de la nomenklatura, employés d'ONG et amazones de luxe s'enfermaient une nuit par semaine (...). Les noctambules peu fortunés pouvaient quant à eux se barricader dans des petits bistrots plus ou moins borgnes baptisés zegubegn ("ferme derrière moi") et siroter un jus en écoutant un azmari fredonnant à voix basse et sans accompagnement de percussions."
L'apparition de synthétiseurs, capables de faire office de ligne de basse, de boîte à rythme, de cuivre, accélère la disparition des grandes formations, tout en nuisant à la qualité musicale. En quelques mois, la production discographique s'amenuise pour disparaître à la fin des années soixante-dix. Le producteur Amha
Eshété doit se résoudre à l'exil aux Etats-Unis. En dépit des efforts du producteur Ali Tango
pour maintenir sur place un semblant d'activité musicale (en
enregistrant Hirut, Bèqèlè, Alèmayéhu Eshèté, Muluqèn Mèllèssè), la
vague moderniste éthiopienne finit par tomber dans l'oubli jusqu'à ce qu'une bande de jeunes Français ne découvre cette musique prodigieuse.
* Mythiques éthiopiques.
Nous sommes en 1984. Francis Falceto travaille en tant que programmateur musical au Confort
Moderne de Poitiers. Un de ses amis lui fait écouter un 33 tours
de Mahmoud Ahmed. Subjugué par cette musique dont il n'existe alors aucun disque commercialisé en France, Falceto part pour l'Ethiopie. Le contexte politique n'est guère favorable à la quête des sons perdus. En 1986, le Français parvient néanmoins à faire rééditer l'album Erè Mêla Mèla (1975) de Mahmoud Ahmed sur le label Crammed Discs. La voix du chanteur, d'une sensualité rare, s'élève en volutes hypnotiques le long des murs de cuivres érigés pour l'occasion. Le très bon accueil du disque en Europe et aux Etats-Unis convainc Falceto de persévérer.
Après la chute du Derg en 1987, il retourne en Éthiopie avec Amha Eshete afin de retrouver les masters originaux d' Amha records dont le pressage avait été réalisé en Inde, au Liban, puis en Grèce. (3) La traque prend dix ans ! Grâce à ce matériau exceptionnel, Falceto sort les premiers volumes d'« Éthiopiques » en 1997. "Inutile de vous dire que le jour où je suis revenu en France avec une valise pleine de masters du catalogue d'Amha Records est un des plus beaux jours de ma vie", concède-t-il. Diffusée par Buda Musique, la collection des Ethiopiques exhume les enregistrements réalisés par les artistes éthiopiens de l'âge d'or (principalement entre 1950-1975). Une trentaine de volumes existent à ce jour.
Les rééditions particulièrement soignées de la collection permettent à un public international de découvrir l'incroyable fertilité musicale éthiopienne.
Parmi les enregistrements marquants, citons:
> les disques gravés en tant que chanteur et/ou musicien par Girma Bèyèné. Tout au long de l'âge d'or de la musique éthiopienne, cet autodidacte œuvre en tant que
pianiste, compositeur et arrangeur, mêlant la légèreté pop à l'identité
de son pays en mutation. Après un exil forcé pendant les années de dictature, il retrouve les feux de la rampe par
l'entremise de Francis Falceto et du groupe Akalé Wubé (Ethiopiques 22 et 30: "Mistakes on purpose").
> les titres enregistrés par Alamayehu Eshete dont la ferveur vocale lui vaut le surnom (un brin réducteur) de "James Brown éthiopien". Spécialiste des chansons bluesy telles Ambassel ou Tezeta ("le souvenir"), il interprète avec talent le mal d'amour, la nostalgie et le vague à l'âme. Il est également très convaincant dans des registres plus festifs et rapides. Pour s'en convaincre, il suffit d'écouter Mekeyershin salawq. Tout est dit en 1'45. (Ethiopiques 9, 22)
> Mahmoud Ahmed devient rapidement une véritable idole nationale. Alors qu'il est marmiton à l'Arizona Club au début des années soixante, il remplace au pied levé un soir sur scène le chanteur soliste de la Garde impériale qui s'est fait porter pâle. Sa carrière est lancée. Très vite, le pays entier s'éprend de sa voix d'or et de sa
manière de bouger sur scène. Son succès fulgurant l'emmène à rencontrer
à plusieurs reprises l'empereur lui-même. (vol. 6 et 7)
> Rejeton d'une famille bourgeoise de la capitale,
Mulatu Astaqè étudie la musique au Trinity College de Londres, puis à la Berklee School of Music de Boston. Au contact de la scène jazz américaine,
il a l'idée d'éthiopianiser sa musique, d'enrichir le jazz en empruntant
aux pratiques musicales ancestrales de son pays. Ainsi naîtra
l'éthio-jazz. Sur Yèkèrmo sèw par exemple, les cuivres foisonnants s'associent merveilleusement au vibraphone et à la guitare fuzz. Au fil des ans, Astaqè s'impose comme un compositeur
et arrangeur recherché (4), toujours en phase avec les pouvoirs politiques en place. (vol. 4)
>Issue d'une famille fortunée, Gebrou Tsegue-Maryam est envoyée très jeune dans des pensionnats de jeunes filles européens. Elle y apprend le piano, instrument pour lequel elle possède un don. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, elle parfait son éducation musicale au Caire avec le violoniste polonais Alexander Kontorowicz. Revenue en Éthiopie, elle aspire à repartir perfectionner
son apprentissage à l'étranger. Le Ras Tafari refuse ce qui plonge la
jeune femme dans une profonde dépression qu'elle tente de soigner en se
retirant dans un couvent, dont elle ne sortira que pour enseigner dans un orphelinat d'Addis. Elle s'adonne de nouveau à la musique. Le volume 21 d'Ethiopiques permet d'écouter ses enregistrements atypiques et somptueux à l'image de The homeless wanderer ou The song of the sea.
> Dès la fin des années 1940, le saxophoniste Gétatchèw Mèkurya adapte les genres anciens (Shèllela, Fukèra). Au cours des années 2000, il joue avec un groupe punk néerlandais appelé the Ex.(vol. 14)
Cette musique si envoûtante ne pouvait que faire des émules. De fait, aujourd'hui, elle a essaimé et des artistes de la planète entière reprennent ces morceaux, de manière plus ou moins fidèle, n'hésitant pas à les adapter de manière parfois très audacieuse. Ainsi, the Ex, une formation punk néerlandaise, en association avec Getachew Mekuria propose une belle relecture d'un classique de Tlahoun Gessesse: Sethed Seketelat (Japon, Brésil, Canada, Européens). (5)
Des dizaines de groupes jouent désormais des adaptations dans tous les genres. Citons par exemple Either/Orchestra, une formation jazz de Boston, ou encore Akalé Wubé, le Tigre des Platanes, des groupes d'éthio-jazz français.
Notes:
1. Le seminna-werq ("cire et or") est une forme poétique de double-sens dans la musique, permettant de critiquer les autorités en contournant la censure.
2. Un exemple: en 1981, Girma Bèyèné profite d'une tournée de son groupe aux Etats-Unis pour prendre la clef des champs.
3. "Au bout de quelques visites en Éthiopie,
le producteur Ali Tango m'a emmené dans un débarras rempli de disques en
vrac en train de pourrir. J'ai rangé tout cela à l'aide de deux gamins,
et il m'a dit de me servir, de prendre ce que je voulais. Une partie
importante de ma collection vient de là."
4. L'utilisation du chant lancinant de Mulatu Astaqè dans la bande originale du film Broken Flowers de Jim Jarmush, révèle également la musique éthiopienne au grand public.
5. "Blues
mélancoliques, thèmes traditionnels minimalistes et lancinants, jazz
urbain, dansant et cuivré, crooners déchirants aux vocalises détimbrées:
une riche et troublante palette sonore au carrefour de l'afro-beat, des
balancements latino-swing et des arabesques de l'Orient", écrit Anaïs Prosaïc. (sources B)
En
2018, un cas de harcèlement sexuel à l'université de Valdivia, dans le
sud du Chili, provoque une très forte mobilisation parmi les militantes du pays. Les manifestations féministes s'insèrent bientôt dans le cadre plus
vaste du mouvement social qui secoue le pays. Depuis octobre 2019, les Chiliens protestent contre l'augmentation du coût de la vie, avec en particulier l'augmentation des prix des transports collectifs (metro, bus, train). De façon plus large, les orientations néo-libérales suscitent de vives colères dans un pays déjà marqué par des inégalités sociales abyssales. Les
manifestants portent de nombreuses revendications. Ils cherchent à mettre à bas les vestiges de la dictature (avec une nouvelle
constitution), à instaurer une véritable démocratie sociale fondée sur de
meilleurs régimes sociaux, de santé et de retraite, une
éducation de meilleure qualité et accessible à toutes et tous.
Les féministes chiliennes s'inscrivent aussi dans le prolongement de la vague de protestation "ni una menos" ("pas une de moins") contre les féminicides (1) et dans le sillage des manifestations féministes de 2018-2019 à Mexico. Au Chili, les militantes utilisent des moyens d'action particulièrement originaux, mêlant arts de rue, musique, chorégraphie dans le cadre de performances collectives spectaculaires. Ainsi, le 25 novembre 2019, à l'occasion de la journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, plusieurs dizaines de militantes s'installent devant le ministère de la Femme et de l'égalité de genre à Santiago, au Chili. A l’appel du collectif LasTesis (Les Thèses), les participantes entonnent Un violador en tu camino ("un violeur sur ton chemin"), un poème chanté et dansé, extrait d'une pièce de théâtre conçue par le collectif.
* Mettre en scène les thèses d'auteures féministes. LasTesis cherche à traduire, sous une forme artistique, les thèses féministes, en les rendant accessibles et visibles à tous.“Nous avons choisi le nom ‘LasTesis’ car notre objectif est de
mettre en scène les thèses de la pensée féministe pour mieux en diffuser
le message”, expliquent les quatre trentenaires à l'origine du collectif (Daffne Valdés Vargas, Sibila Sotomayor Van Rysseghem, Paula Cometa Stange, Lea Cáceres Días).Ainsi, le morceauUn violador en tu camino dénonce les violences faites aux femmes, tout en diffusant les résultats des travaux des chercheuses féministes, en particulier ceux de l’anthropologue argentine Rita Segato ou de la féministe marxiste Silvia Federici. Les travaux de cette dernière réfutent la représentation sociale communément admise du
violeur, considéré comme un être antisocial, et du féminicide, réduit à un crime passionnel. Pour Segato, les violences sexistes sont le reflet des codes
sociaux en vigueur, une façon de réaffirmer une masculinité mise à mal par la subordination sociale, l'émancipation des femmes et/ou la remise en cause du patriarcat. Utilisées par l’armée ou la police, ces violences deviennent des stratégies visant à neutraliser la
contestation sociale et à humilier. Pour Segato, les agressions, le harcèlement, le viol restent largement impunis car le système judiciaire les relègue dans la sphère privée, attribuant les agressions à l'attitude "provocatrice" des victimes ou aux pulsions individuelles incontrôlables des agresseurs, jamais au système patriarcal qui sévit au Chili. Dans leur volonté de stigmatiser les institutions, les chorégraphies militantes se déroulent devant les lieux du pouvoir: le palais présidentiel de la Moneda, le Congrès, les ministères, les palais de justice, les commissariats...
DenLesDen / CC BY-SA
*"L’État oppresseur est un macho violeur."
La force de la chanson réside dans sa dénonciation frontale de la société patriarcale et ce qu'elle tolère. > Les paroles insistent sur le fait que les viols et agressions sexuelles s'intègrent dans un système. A ce titre, le violeur n'a rien d'un paria ou d'un individu en marge de la société. Ainsi, "Le violeur c'est toi / Ce sont les policiers, les juges, l’État, le président / L'État oppresseur est un macho violeur". Quand il commet son crime, le violeur bénéficie de la complaisance des institutions ou de forces de l'ordre machistes. > Le patriarcat s'accommode des violences faites aux femmes. "Et notre punition c'est cette violence que tu vois / Ce sont les féminicides, l'impunité des assassins. C'est la disparition, c'est le viol". On a recensé 46 féminicides au Chili en 2019. > Pour les féministes, le système judiciaire assure "l'impunité des assassins" et la perpétuation du patriarcat. Seuls 8% des procès pour viol au Chili donnent lieu à une condamnation. "Le patriarcat est un juge, qui nous juge à la naissance / Et notre punition est la violence que vous ne voyez pas". > Le morceau fustige également l'attitude de la police face aux victimes. Le titre de la chanson détourne d'ailleurs l'hymne des carabiniers intitulé "un ami sur ton chemin". Une strophe du chant reprend ironiquement un extrait du chant policier: "Tu peux dormir tranquille,
innocente enfant, sans crainte du brigand, car sur ton doux sommeil
bienfaisant veille un carabinero aimant."
La première chorégraphie organisée par Las Tesis a été exécutée le 18 novembre 2019
devant un commissariat, car les forces de l'ordre sont accusées de couvrir les violences sexistes, quand elles n'y participent pas directement (200 cas d'abus sexuels attribués à la police chilienne depuis le début des mobilisations). De
nombreux manifestants ont été éborgnés par les tirs policiers, ce que
les manifestantes dénoncent en se bandant les yeux. De même, les femmes
s'agenouillent fréquemment lors de la performance, comme pour mieux
rappeler les positions de soumission qu'imposent aux manifestantes les
policiers lors des arrestations. La police, qui était la clef de voûte de la dictature, est donc identifiée à une forme de brutalité contre les femmes. * "La coupable ce n'est pas moi, ni mes fringues, ni l'endroit. Le violeur c'est toi." L'interprétation de la chanson s'accompagne d'une
chorégraphie contre la
culture du viol. La mise en
scène des corps féminins (yeux bandés, agenouillement, doigt pointé accusateur) cherche à interpeller et rappeler que ces corps (2) sont
les cibles
privilégiées de la violence. Les
militantes arborent le foulard vert, le symbole adopté par les femmes argentines pour le droit à l'avortement. (3) Un bandeau noir sur les yeux souligne l'invisibilisation de la question des violences faites aux femmes. Les vêtements transparents, les jupes courtes renvoient aux paroles de la chanson. "Le coupable, ce n'est pas moi, ni mes fringues, ni l'endroit." Autrement dit, la tenue portée ne peut en aucune façon justifier une agression sexuelle. Les
femmes font mine de s'agenouiller, les deux mains plaquées sur la
nuque. Le geste se réfère aux méthodes d'interpellations policières. Les
femmes arrêtées doivent en effet se déshabiller, se
lever et s'accroupir à plusieurs reprises, autant de gestes de
soumission destinées à humilier. Comme le rappelle Cecilia Baeza, "cette symbolique
puise dans la mémoire de la violence de l'Etat chilien, la violence
policière en particulier." (cf: source G) La chorégraphie est d'ailleurs interprétée devant le stade où les opposants à la dictature de Pinochet étaient torturés en 1973... De même, les paroles de la chanson évoquent les exactions perpétrées par les dictatures latino-américaines. A la fin du premier couplet, le mot "disparition" renvoie à une pratique courante des juntes militaires argentine, chilienne et brésilienne qui éliminaient physiquement leurs victimes.
* Comment expliquer le retentissement d'une chanson devenue virale?
Warko / CC BY-SA
Pour se faire entendre, les mouvements féministes chiliens ne
cessent d'inventer des
répertoires d’actions efficaces, dans lesquels l’art performatif joue un
rôle de premier plan. La multiplication des opérations coup de poing
témoigne de ce grand dynamisme. LasTesis s'inscrit dans ce cadre. Le collectif naît à Valparaiso, une ville dans laquelle les arts de rue connaissent un grand succès depuis longtemps. Au départ, les militantes destinent l'interprétation d'"Un violador en tu camino" à l'auditoire restreint des universités, puis décident de s'installer dans les rues de Valparaiso. Le message, clair et frontal, associé à une chorégraphie efficace, captive les passants. En prenant possession de la ville, des rues, de lieux dans lesquels il est souvent dangereux de se promener, les femmes clament leur colère à la face du monde. Lasses d'être ignorées, méprisées, elles s'imposent dans l'espace public. En prenant à parti le passant, elle l'empêche de détourner le regard. En désignant du doigt les institutions, mais aussi les hommes, elles incitent ces derniers à prendre position contre la société phallocratique dominante. Enfin, la cohésion des danseuses, les chœurs à l'unisson, les paroles scandées confèrent force et solennité au message.
En dépit des spécificités nationales de ce mouvement de revendication, le message des femmes chiliennes a une portée universelle. Les fondatrices du collectif LasTesis incitent d'ailleurs les femmes du monde entier à s'approprier leur chanson-performance. "Nous aimerions qu'elles l'adaptent et créent leur propre version selon l'endroit où elles se trouvent, avec d'autres vêtements ou des modifications des paroles", clament-elles. Le message est entendu. En raison de l'unité linguistique et parce que la situation faite aux femmes est mauvaise dans toute l'Amérique latine, le chant est immédiatement repris et réinterprété en Argentine, en Colombie, au Brésil, au Mexique, au Pérou. Bientôt, par le biais des réseaux sociaux, la prestation des chiliennes devient virale. Le morceau et sa chorégraphie gagnent l'ensemble des continents. Traduites dans plusieurs langues (turc, français, italien, anglais, arabe), les paroles sont adaptées ou modelées en fonction des spécificités ou problématiques nationales.
Au printemps 2020, la pandémie de COVID-19 interrompt les manifestations au Chili. Autorités et forces de l'ordre profitent du confinement pour réprimer les mouvements de protestation et empêcher les voix dissidentes de s'exprimer En mai, quatre membres de LasTesis sont filmées devant un commissariat de Valparaiso et différents lieux de la ville pour y dénoncer, entre autres, les violences policières. Dans la vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, les militantes sont vêtues de combinaisons rouges, masquées et agitent un drapeau chilien. Une voix féminine lit un texte qui accuse: «Ils nous poursuivent, bloquent les issues de nos maisons, s'infiltrent parmi les manifestants et commencent à tout brûler (...) ils lancent des gaz, frappent, torturent, violent, détruisent, nous aveuglent». On y entend aussi un "appel à faire feu sur les pacos" (les policiers). Bien que cette phrase ait été retirée de la vidéo, la police dépose plainte "pour incitation à des actions violentes contre l'institution".
Il en faut plus pour réduire au silence les militantes chiliennes. Fin mai 2020, Las Tesis et le groupe
féministe russe Pussy Riot sortent "1312" (4), un hymne nu-metal contre la violence policière sorti 4 jours après la mort de George Floyd aux Etats-Unis.
Un violador en tu camino El patriarcado es un juez
que nos juzga por nacer,
y nuestro castigo
es la violencia que no ves.
El patriarcado es un juez
que nos juzga por nacer,
y nuestro castigo
es la violencia que ya ves.
Es femicidio.
Impunidad para mi asesino.
Es la desaparición.
Es la violación.
Y la culpa no era mía, ni dónde estaba ni cómo vestía.
Y la culpa no era mía, ni dónde estaba ni cómo vestía.
Y la culpa no era mía, ni dónde estaba ni cómo vestía.
Y la culpa no era mía, ni dónde estaba ni cómo vestía.
El violador eras tú.
El violador eres tú.
Son los pacos,
los jueces,
el Estado,
el Presidente.
El Estado opresor es un macho violador.
El Estado opresor es un macho violador.
El violador eras tú.
El violador eres tú.
Duerme tranquila, niña inocente,
sin preocuparte del bandolero,
que por tu sueño dulce y sonriente
vela tu amante carabinero.
El violador eres tú.
El violador eres tú.
El violador eres tú.
El violador eres tú.
*** Un violeur sur ton chemin [la traduction est (à une ou deux phrase près) celle de Dror (@sinehebdo). Merci à lui.] Le patriarcat est un juge qui nous juge à la naissance
Et notre punition est la violence que tu ne vois pas
Le patriarcat est un juge qui nous juge à la naissance
Et notre punition est la violence que, là, tu vois
Ce sont les féminicides, l'impunité des assassins,
C'est la disparition, c'est le viol.
Et le coupable ce n'est pas moi, ni mes fringues, ni l'endroit
Le violeur, c'était toi
Le violeur, c'est toi
Ce sont les flics, les juges, l’État, le président
L'État oppresseur est un macho violeur (bis)
Le violeur, c'était toi
Le violeur, c'est toi
Dors paisiblement
Fille innocente
Sans te soucier du bandit
Car pendant ton rêve,
Doux et souriant
Veille ton amant carabinier
Le violeur, c'était toi
Le violeur, c'est toi
Le violeur c'était toi
Le violeur c'est toi
Notes: 1. En 2015 et 2016, les Argentines, Uruguayennes, Chiliennes, Péruviennes, Espagnoles dénoncent avec force les féminicides. En août 2018, une série de marches et de rassemblements se déroulent à Mexico pour protester contre les violences policières. Ces manifestations féministes sont aussi connues sous le nom #NoMeCuiadanMeViolan (#IlsNeMeProtègentPasIlsMeViolent"). 2. «Ils s’exposent aussi pour inviter les
femmes à faire de leur corps un outil d’émancipation. Il s’agit de
rompre avec le sentiment de honte ou de culpabilité qui souvent
l’accompagne, de rompre aussi avec l’exploitation au travail, avec les
violences subies, avec le contrôle social sur ses propres fonctions
reproductives. La force d’Un violeur sur ton chemin vient de là : cette
performance est la caisse de résonance d’une lutte pour l’émancipation,
pour l’égalité des droits et contre les abus et les violences. Des
causes qui rassemblent aujourd’hui des millions de femmes, au Chili et
dans le monde.» (source A) 3. Les
Chiliennes trouvent de nombreuses sources d'inspiration chez leurs
consœurs argentines qui dénonçaient avec force les féminicides en 2015
sous le slogan: "Ni una menos" ("pas une de moins"). Si l'IVG a été partiellement dépénalisée au Chili en 2017, il n'en reste pas moins que les médecins qui la pratiquent, ou celles qui y ont recours, risquent de lourdes peines. 4. Chaque chiffre correspond à une lettre. ACAB signifie ici: "All Cops Are Bastards".
Liens: - LasTesis sur les réseaux sociaux: Twitter @lastesisoficial / Facebook / Instagram. - VieBell a fait une version BD de la chanson sur twitter avec les gestes et une version trilingue espagnol / français / anglais.
Ce blog, tenu par des professeurs de Lycée et de Collège, a pour objectif de vous faire découvrir les programmes d'histoire et de géographie par la musique en proposant de courtes notices sur des chansons et morceaux dignes d'intérêt.