lundi 2 novembre 2026

Chico Buarque : dribbleur de censure et maître du déguisement politique.

Francisco Buarque de Hollanda, plus connu en tant que Chico Buarque, naît à Rio en 1944, dans un milieu intellectuel et artistique. Le père est historien, la mère pianiste amateure. L'aînée des sept enfants du couple, Miucha, qui s'est imposée comme une chanteuse de bossa nova renommée, donne ses premiers cours de guitare à son petit frère. Artistes et écrivains fréquentent assidument la demeure familiale, ce qui aiguise la curiosité de Chico. Le jeune homme entame des études d'architecture, qu'il abandonne assez vite pour se consacrer pleinement à la chanson. Il débute sa carrière en 1964, alors même que les militaires viennent de s'emparer du pouvoir en chassant le président Goulart, dont les projets de réformes sociales étaient considérées par la droite et les milieux d'affaires comme les prémisses d'une révolution communiste.  

Durant sa longue carrière, Chico Buarque alterne les titres poétiques truffés d'allusions politiques et les chansons romantiques, souvent empreintes de lyrisme. Sa musique, qui mélange bossa nova et samba, est parfois très raffinée comme sur Sabia, un de ses premiers succès, co-écrit avec Tom Jobim. [Françoise Hardy adaptera la chanson : "la mésange"] 

Tom Jobim et Chico Buarque. Brazilian National Archives, Public domain, via Wikimedia Commons

L'essor de la société de consommation et l'équipement des ménages en téléviseurs changent la manière d'écouter de la musique comme le prouve l'organisation de festivals par les grandes chaînes de télévisions brésiliennes. Les stades accueillent alors des concerts filmés, au cours desquels s'affrontent des artistes devant un public chauffé à blanc. Les autorités adoptent une attitude ambivalente à l'égard de ces grands rassemblements. Tout en gardant un œil attentifs à la canção de protestão (1), la chanson de protestation, le régime comprend l'intérêt de tels shows pour développer la diplomatie culturelle brésilienne hors des frontières du pays. C'est en 1966, à l'occasion d'un de ces concours, que Buarque se fait vraiment remarquer avec une chanson intitulée "A banda" (reprise l'année suivante par Dalida). 

Brazilian National Archives, Public domain, via Wikimedia Commons

La politisation des festivals atteint son apogée en 1968, avec le succès remporté par des chansons clairement associées à l'idée de résistance culturelle comme "Caminhando" de Geraldo Vandré. En finale du Festival international de chansons qui se tient dans le stade du Maracanãzinho, le morceau est devancé par Sabia. Moins ouvertement politique que la précédente, la chanson de Buarque et Jobim n'en évoque pas moins, de manière prémonitoire, l'exil. Une partie du public voit rouge, la nomination de Sabia est accueillie sous les huées. En effet, les premiers détracteurs de Buarque ne voient en lui qu'un fils à papa chantant des morceaux à l'eau de rose parés de belles mélodies, mais inoffensifs. Une écoute attentive leur aurait pourtant permis de revoir leur jugement. 

Le premier 33 tours de notre artiste, sobrement intitulé Chico Buarque de Hollanda reçoit un très bon accueil critique et populaire. Les chansons d'amour délicates sont présentes, mais déjà se fait entendre la voix singulière d'un artiste qui donne la parole au peuple, aux marginaux, aux humbles. Il prête vie à Pedro Pedreiro, le maçon qui passe sa vie à attendre le train, la paye en fin de mois, l'enfant à naître. Il chante aussi la femme au foyer postée à sa fenêtre, contemplant la vie des autres (Ela e sua javela). Il incarne aussi Juca, un jeune homme arrêté par la police pour avoir dansé la samba sous la fenêtre de Maria. 

En 1965, il met en musique une pièce de théâtre de João Cabral de Melo Neto inspirée de la culture populaire du Nordeste. Tema para a Morte e Vida Severina ("Séverin, à la vie à la mort") raconte l'existence chaotique d'un certain Séverin, un paysan qui a fui la sécheresse du sertão pour se réfugier sur la côte. Au cours de ses pérégrinations, il ne croise que la mort. Ainsi, il assiste aux funérailles d'un misérable ouvrier agricole, exploité sa vie durant par le fazendeiro. "Funeral de um lavrador" est ainsi une dénonciation implacable des injustices sociales criantes et du système latifundiaire. "Cette fosse n'est pas grande / La taille est calculée / Dans cette terre que tu voulais / mieux partager (...) Cette fosse est bien grande / Pour ton corps si fin / Mais plus qu'en ce monde / Tu t'y sentiras bien". [Un titre adapté par Sheila sous le titre "Oh mon dieu qu'elle est mignonne". Un massacre.]

Le deuxième album, en 1967, compte des romances amoureuses, élégamment chantées dans un écrin musical plutôt classique, ce qui lui attire la critique des tropicalistes. (2) Cette même année, Buarque écrit également une pièce de théâtre musicale intitulée "Roda viva", l'histoire d'une jeune star adulée, mais dépassée par son succès et qui ne trouve d'issue que dans le suicide. Sur la scène d'un théâtre de São Paulo, en juillet 1968, les acteurs font mine de distribuer aux spectateurs des morceaux du foie de la vedette. C'en est trop pour les militaires et leurs aficionados. Les miliciens d'un obscur Commando de chasse aux communistes interrompent le spectacle et molestent les comédiens. L'étiquette de dangereux gauchiste recouvre désormais celle de chanteur à l'eau de rose abusivement collée à Buarque. "On voudrait être maître de notre destin / Et voici qu'arrive le grand chambardement / La grande roue qui emporte notre destin sur son passage / La roue du monde, la roue du moulin, comme une meule".

Desconhecido, Public domain, via Wikimedia Commons

En 1968, au Brésil, comme ailleurs dans le monde, la contestation étudiante gagne du terrain. Chico Buarque a 24 ans, il participe à "la manifestation des cent mille" (Passeata dos cem mil) qui voit défiler dans la rue artistes, intellectuels, étudiants contre la dictature militaire. Nerveux, ces derniers tombent le masque, adoptant l'Acte constitutionnel n°5. Le Brésil entre dans ses années de plomb (anos de chumbo). Les libertés fondamentales sont bafouées, l'opposition écrasée, les violences policières déchaînées et la censure préalable instaurée. Sous la présidence Medici, 1969 à 1974, la répression s'abat, l'étau se resserre sur les artistes. Les deux trublions du tropicalisme, Caetano Veloso et Gilberto Gil, bannis du pays, s'envolent pour Londres. Geraldo Vandré, Nara Leão doivent aussi quitter le pays. Buarque, interrogé par la police militaire, s'exile en janvier 1969. Deux de ses enregistrements témoignent de ces années passées loin de son pays. Sur une musique de Toquinho et Antônio Carlos Jobim, "Samba de Orly" évoque la nostalgie du Brésil sous la forme d'une lettre envoyée à un ami resté au pays. De même, "Meu Caro Amigo" est un message adressé au metteur en scène et dramaturge Augusto Boal, exilé à Lisbonne. "Ici au pays on joue au football / Il y a beaucoup de samba, de choro et de rock'n'roll / Des jours il pleut, d'autres le soleil cogne, / mais ce que je veux dire c'est que les choses ici vont mal: / Beaucoup de combines pour supporter la situation / Qu'on endure avec obstination et malice / On boit beaucoup, aussi, parce que sans la cachaça / personne ne supporte cette galère".

Brazilian National Archives, Public domain, via Wikimedia Commons

Des rapports commandés par les militaires déplorent "l'action psychologique menée sur le public par un groupe de chanteurs et de compositeurs d'orientation philo-communiste". C'est dans ces années qu'apparaît le sigle MPB qui entend moderniser la musique populaire brésilienne, en proposant "une alliance progressiste de classes contre la dictature". (source E) La censure s'impose sur des morceaux ouvertement politiques bien sûr, mais aussi lorsque les paroles évoquent les mœurs, les symboles religieux ou nationaux, car tous les aspects de la vie sont placés sous contrôle. Or, loin de réduire au silence Chico Buarque et ses comparses de la MPB, cette situation incite à contourner ou se jouer de la censure. Plutôt que d'adopter un ton révolutionnaire, frontal et donc facile à circonscrire, les artistes utilisent leurs talents littéraires pour mieux contourner l'interdiction. Le choix des mots, jamais ouvertement politiques, gêne les censeurs qui peinent à identifier clairement les critiques sous les métaphores ou le double sens. Or, en ce domaine, Buarque excelle. Ainsi; "Apesar de Você" ("Malgré toi"), enregistrée en 1969, s'apparente en première lecture à une histoire d'amour mal accordée, ce qui fait que la censure préalable n'y voit goutte, se contentant des explications de Buarque qui affirme que l'énonciateur s'adresse à une "femme autoritaire". Le titre, commercialisé, a eu le temps de s'écouler à 100 000 exemplaires, avant d'être interdit au bout d'un mois, quand les censeurs comprennent enfin le sens véritable du morceau. "Malgré toi sera un autre jour", chante Chico, ce qui rappelle à tous que la dictature tombera, que les militaires le veuillent ou non.

Sur le quatrième album, sorti en 1970 et enregistré en Italie, se trouve Rosa dos Ventos. Les paroles pointent du doigt la réduction au silence de toute la société. "Et les gens ont pris l'habitude / de marcher dans les ténèbres / De chuchoter sous cape / d'arracher un peu de lait aux pierres / de voir le temps s'en aller".  De retour au pays, Chico Buarque est laissé en liberté, mais pas sans surveillance. Dès lors, les censeurs scrutent. La chanson Vai trabalhar vagabundo est proscrite  en raison de la "critique négative des institutions sociales et de la démoralisation des travailleurs".  De même, les paroles de Bolsa de amores ("le marché de l'amour")  sont condamnées au nom de la morale. On peut lire sur le document portant interdiction : "L'auteur emploie le jargon de la bourse qui ne peut s'adapter à la femme, surtout dans les paroles d'une chanson." Pour l'inquisiteur, "étant donné que ces messages seront diffusés par la musique, le plus puissant des moyens de communication sociale, je conseille l'interdiction". Pour le pouvoir, les paroles, sont toujours soupçonnées d'être séditieuses a priori. En cas de doute, l'interdiction prévaut. Les concerts font également l'objet d'une surveillance tatillonne. Certains morceaux ne sont autorisés que dans une version instrumentale ou un texte modifié. Ce harcèlement oblige l'artiste à ruser, usant d'un langage métaphorique et allusif. Roi du double entendre, Buarque cherche aussi à tromper la surveillance en composant sous pseudonymes.  En tant que Julinho de Adelaide, il écrit "Acorda amor", une chanson déguisée qui prétend parler d'un problème de voisinage, alors même qu'elle décrit le virage autoritaire du Brésil. L'auteur décrit une descente de la police dans un immeuble. La seule issue possible consiste alors à appeler le voleur à la rescousse.  "Réveille-toi mon amour / Je viens de faire un cauchemar / J'ai rêvé qu'il y avait des gens là dehors / Tapant à la porte; quelle angoisse / C'était la police, dans la voiture très sombre / Ma sainte créature / Crie, crie, crie, / Crie, croie au voleur, / Réveille-toi mon amour". 

En complément de cette répression culturelle, le régime développe une propagande active axée autour de quelques grands thèmes. Films, spots publicitaires exaltent le "Grand Brésil", ce pays aux richesses infinies, "qu'on aime ou qu'on quitte". Sur le plan musical, les militaires instrumentalisent le carnaval, dont les participants doivent vanter les mérites du régime.

Je viens de faire un cauchemar
J'ai rêvé qu'il y avait des gens là dehors
Tapant à la porte, quelle angoisse
C'était la police, dans une voiture très sombre
Ma sainte créature
Crie, crie, crie,
Cri

Alors que la dictature sévit avec la plus grande violence, les militaires glosent sur le "miracle économique" brésilien (1968-1973), marqué par des taux de croissance importants, mais qui reposent avant tout sur l'exploitation de pans entiers de la société. (3) En 1971, sur son cinquième album éponyme, "Construçao" Buarque narre le destin tragique d'un ouvrier du bâtiment. Après avoir quitté le domicile familial, il gagne le chantier de construction, travaille, déjeune, avant de chuter du haut du gratte-ciel. L'homme, tombé du ciel sur une route très empruntée, paralyse la circulation. Sa chute et le sort réservé à sa dépouille témoignent de l'absence totale de considération à l'égard des travailleurs. L'auteur prend soin à la fin de chaque vers de changer quelques mots. Le récit se répète à l'envi, comme pour mieux pointer l'absurdité d'un système transformant les hommes en une main d'œuvre interchangeable, jetable, méprisée. La musique, sublime, associe les rythmes afro-brésiliens à une orchestration symphonique, dont les subtiles variations oscillent au gré de l'allégorie poétique. Le crescendo dramatique imprimé par des cordes agressives de Rogerio Duprat, et des chœurs masculins obsédants, crée une tension dramatique remarquable. "Il est monté sur le chantier comme s'il était une machine / Il a dressé sur le palier quatre murs solides / Brique après brique en un dessin magique / Ses yeux aveuglés par le ciment et les larmes / Il s'est assis pour se reposer comme si c'était samedi / Il a mangé du riz et des haricots comme s'il était un prince / Il a bu et hoqueté comme s'il était naufragé / Il a dansé et ri comme s'il entendait de la musique / Et il a trébuché sur le ciel comme s'il était ivre / Et il a flotté dans l'air comme s'il était un oiseau / Et il a fini par terre en un paquet flasque / Il a agonisé au milieu de la voie publique / Il est mort en sens interdit embarrassant le trafic."

De retour d'exil, remisant les querelles antérieures sous le tapis, Gil et Veloso font cause commune avec Buarque. En 1972, le concert réunissant Caetano et Chico à Bahia donne lieu à un album sur lequel figure Partido Alto, dont les paroles ironisent sur «ce drôle de mec qu'est Dieu, qui passe sa vie à dire qu'il donne, mais qui ne donne jamais rien d'autre que faim, misère et désespoir». Le duo interprète également "Bom conselho" une incitation à agir, à sortir de la passivité et la résignation. « Écoute un bon conseil / que je donne, gratis / inutile de dormir, la douleur ne s’en va pas / il vaut mieux attendre assis / sinon tu te fatigueras / car il est déjà prouvé / qu’à celui qui attend n’arrive rien… ».

Cálice en 1973, coécrite avec Gilberto Gil, joue sur l'homophonie entre cálice (calice) et cale se (tais-toi) en portugais. "Père, éloigne ce calice de vin rouge de sang . Comment boire cette boisson amère / digérer la douleur, supporter le labeur / Si la bouche se tait, il reste le cœur".  Un message de révolte face au pouvoir en place, mais aussi une manière de fustiger l'hypocrisie de l'Eglise catholique, qui soutint longtemps les généraux, en dépit de quelques voix dissidentes. En 1973, alors que le duo Gil/Buarque interprète la chanson sur scène, les censeurs n'hésitent pas à leur couper le micro. Le titre ne sera enregistré que cinq ans plus tard, en 1978, non plus avec Gilberto Gil, mais Milton Nascimento.

Cette même année, Buarque s'associe à Ruy Guerra pour monter "Calabar, éloge de la trahison", un spectacle consacré à la colonisation et à l'affrontement du Portugal et des Pays-Bas pour s'assurer le contrôle du nordeste brésilien. En filigrane, les paroles de Fado tropical, qui mentionnent le 1er avril date du coup d'état de 1964, se réfèrent aussi à l'exil forcé de Buarque quelques années plus tôt. "Ô, ma douce mère / Je te quitte consterné en ce premier avril / Ne sois pas si ingrate; / N'oublie pas celui qui t'a aimée, / Et qui dans ton épaisse forêt / s'est perdu et s'est retrouvé". Dans deux refrains parlés, le gouverneur portugais Albuquerque s'épanche. "Tu sais, au fond, je suis un sentimental. / On a tous hérité du sang lusitanien une bonne donne de lyrisme (en plus de la syphilis bien sûr). / Même lorsque mes mains sont occupées à torturer, tourmenter, trucider, mon cœur ferme les yeux et pleure sincèrement..."

Bâillonné par la censure, qui interdit en moyenne deux titres sur trois, Chico se résout à n'interpréter presque que des reprises sur l'album Sinal Fechado de 1974. Néanmoins, en mars de cette année là, la fin du gouvernement Medici et l'entrée en fonction du général Ernesto Geisel contribuent à une libéralisation très progressive. En 1975, Buarque enregistre "Tanto Mar", un message jubilatoire adressé aux Portugais, qui viennent de se débarrasser de la dictature. "Je sais que c'est la fête chez toi, mec / Je suis content / mais je ne suis pas là / Garde un œillet pour moi."

En 1976, sur l'album "Meus caros amigos" (4), le chanteur interprète des morceaux dont le narrateur est une femme. Pour dénoncer la misogynie ambiante, l'ordre moral qui les cantonne aux rôles de maîtresses de maisons et de mères, Buarque interprète "mulheres de Athena", un titre de son ami Augusto Boal, consacré à la soumission des Athéniennes de l'Antiquité, enfermées dans leurs gynécées et subissant la domination masculine.  Sur cet album figure aussi "Corrente" (0'44). Une première écoute distraite laisse entendre une samba anodine, mais la lecture de la pochette du disque donne une autre clef d'interprétation au morceau. On peut y lire : "Dans ce courant, les vers peuvent être disposés librement, selon la préférence de l'utilisateur, [le texte] peut être lu à la fois en avant et en arrière". De fait, si on lit les paroles à l'envers, le sens du morceau est inversé. Ainsi, sous la dictature, tout va mal. "Ça me rend triste et abattu / De ne pas voir que les gens sont heureux avec le samba / Il faut vraiment être idiot / Pour voir que le samba s'améliore / Il faudra peut être même me frapper / Pour avouer que j'ai eu tort en samba".

En 1979, la révocation de l'AI 5 et le vote d'une loi d'amnistie autorisent enfin une véritable ouverture politique. Les thématiques de la MPB évoluent avec ce que l'on nomme les "chansons de l'ouverture" exaltant la paix à venir, les libertés futures, tout en gardant la mémoire des persécutions passées. En 1981, sur l'album Almanaque, se trouve "Angelica", un hommage à la styliste Zuzu Angel. En 1971, son fils Stuart, militant actif du Mouvement révolutionnaire du 8 octobre (MR-8) avait été torturé, tué par la police militaire, son cadavre jeté en mer. Angelica devint alors la porte-parole des mères dont les enfants avaient été enlevés. Poil à gratter des militaires, elle fit l'objet de menace de mort. En 1976, elle décéda dans un accident fomenté par la dictature. Chico chante : "Qui est cette femme / Qui chante sans fin ce refrain? / Je voulais seulement endormir mon fils / Qui vit dans la nuit noire de la mer". 

En 1984, l'élection de Tancredo Neves, un civil, marque la fin de la dictature. C'est la transition démocratique. Après vingt ans de sévices, les militaires quittent le pouvoir. "Vai passar" célèbre leur départ. Chico chante : "Dans cette avenue va défiler une samba populaire ; chaque pavé de la vieille ville va avoir la chair de poule cette nuit, en se souvenant qu’ici ont défilé des sambas immortelles, qu’ici ont saigné nos pieds, qu’ici ont sambé nos ancêtres".  

Ainsi, pendant des années, de façon discrète mais déterminé et courageuse, grâce à sa plume de musicien poète, Buarque a su opposer à l'appareil répressif des militaires une œuvre inspirée d'une remarquable cohérence politique. Et si la chute de la dictature et le retour de la démocratie ont marqué le déclin de la MPB, dont l'identité se brouille alors, l'artiste n'en continue pas moins à composer, écrire des pièces de théâtres, des romans, tout en conservant son rôle de vigie face à la menace toujours rampante d'une résurgence des idées rances. L'accession à la présidence de Bolsonaro, ancien militaire nostalgique de la phase la plus brutale de la dictature et  violent propagateur de haine, atteste de l'acuité du danger. Il n'est plus au pouvoir, mais le péril demeure.

Notes :

1. Dans les premières années de la dictature, les artistes jouissent d'une relative liberté d'expression, mais les musiciens de gauche font néanmoins figure de suspects aux yeux de la DOPS, la police politique. 

2. A leur tête, Gilberto Gil et Caetano Veloso regrettent la frilosité Chico, eux qui défendent une hybridation musicale tout azimut, associant la pop des Beatles aux sambas, les guitares électriques au pandeiro. A coups de collages sonores improbables, de prestations scéniques provocantes, de textes surréalistes, ils réussissent en quelques mois à se faire détester des biens pensants. Leur disque manifeste, "Tropicalia ou Panis et circenses", sorti en août 1968, entend dépasser la mystique révolutionnaire, tout en ayant une forte dimension contestataire.

3. En 1979, le film "Bye Bye Brasil" de Carlos Diegues met en scène la tournée d'une troupe de saltimbanques dans le nord du pays, qui ne rencontrent que misère et désolation, loin du Brésil de carte postale promu par le régime. Chico Buarque compose le titre éponyme. "Je vais saisir ma chance / Pour un boulot dans la capitale / Qui ne demande pas d'avoir le brevet".

4. Sur cet album figure aussi O Que Será, écrite et composée initialement pour le film Dona Flor et ses deux maris de Bruno Barreto (1976), d'après le roman éponyme de Jorge Amado. Le titre sera adapté par Claude Nougaro sous le titre Tu verras en 1978.

Sources :

A. Virginia Fontes : "Musique populaire et politique au Brésil. Chico Buarque de Hollanda.", Tumultes, n°19, pp 158-192, 2002.

B. "Le Brésil des généraux ou la politique en uniforme", Maud Chirio dans La Marche de l'Histoire sur France Inter.

C. "Brésil, une dictature (1964-1985)", Anaïs Fléchet dans Concordance des Temps sur France Culture. 

D. "Brésil 1964-1985 : l'ordre et le vacarme", émission Jukebox sur France Culture.

E. Anaïs Fléchet et Marcos Napolitano, « Musique populaire et dictature militaire au Brésil : dynamiques contestataires et logiques de marché (1964-1985) », Nuevo Mundo Mundos Nuevos [En ligne], Images, mémoires et sons, mis en ligne le 11 juin 2015, consulté le 03 janvier 2025.

F. Sheyla Castro Diniz, «De l’art engage à la contre-culture : la scène musicale brésilienne (1969-1974)», Nuevo Mundo Mundos Nuevos [En línea], Imágenes, memorias y sonidos, Publicado el 01 diciembre 2015, consultado el 04 enero 2025.

G. "Braziou #10 : Censura", une playlist consacrée aux morceaux engagés composés durant les années de plomb.

Liens :

* Un site propose des traductions en français des chansons de Buarque.