vendredi 8 octobre 2010

222. Leadbelly: "Scottsboro boys".

Le retentissant procès de Scottsboro s'inscrit dans le contexte de la Grande dépression. En 1931, la situation économique et sociale des Etats-Unis reste très préoccupante: des millions de chômeurs, faim... Tous les Américains subissent les conséquences de la crise, mais les Noirs sont les premiers à être licenciés, chassés de leurs logements et contraints d'errer sur les routes en quête d'une source de revenu ou d'une maigre pitance. En 1934, 17% des Blancs et 38% des Noirs sont incapables de subvenir à leurs besoins.
"Les États Désunis" de Vladimir Pozner, extraordinaire chronique sur l'Amérique de la Grande Dépression écrite en 1936-37, offre de nombreux témoignages d'un racisme encore exacerbé par la misère ambiante.
Extrait: "Le Noir souffre en tant que travailleur (...). Il souffre en tant que chômeur. Il souffre aussi en tant que Noir. Il paie davantage pour tout ce qu'il achète, il reçoit moins pour tout ce qu'il offre. Il est le premier à être licencié, le dernier à être embauché. Il n'est pas admis dans la plupart des hôtels et restaurants hors de Harlem. Pour un juge, un accusé noir est coupable d'avance. Mais les jurés noirs sont extrêmement rares. Même dans les prisons de New York, les Noirs sont enfermés à part. Il n'y a qu'au cimetière qu'ils sont enterrés avec les Blancs, les Blancs pauvres, bien entendu."

Face à cette situation épouvantable, les Noirs américains ne disposent alors que de très peu d'organismes de défense. Certes, la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) multiplie les recours en justice afin d'empêcher les formes les plus criantes de racisme, mais, l'organisation, dominée par des intellectuels, reste coupée des masses noires, par ailleurs systématiquement exclues du mouvement syndical. Sur le plan politique, le parti socialiste peine à séduire l'électorat noir. Le parti communiste américain (si, si, ça existe!) , fondé au début des années 1920, comprend vite qu'il dispose d'une marge de manœuvre intéressante.

Les Scottsboro boys et leur avocat Samuel Leibowitz.

Le PC engage donc une campagne de séduction auprès Afro-américains. Il veille à pratiquer une égalité raciale systématique, encourage les contacts sociaux interraciaux et, audace suprême à l'époque, prône même les mariages entre Blancs et Noirs. En 1925, il fonde l'American Negro Labor Congress qui fédère les syndicats noirs sous sa houlette.
Mais, la campagne de séduction des communistes en direction des Noirs peine à décoller. Les communistes cherchent alors à s'emparer d'un cas ou d'une affaire susceptible de captiver l'opinion.
Ce sera l'affaire de Scottsboro.


Le 25 mars 1931, un train de marchandises est arrêté par une foule en colère près de la petite ville de Scottsboro, dans le nord est de l'Alabama. Quelques minutes plus tôt, de jeunes blancs éjectés du train à la suite d'une bagarre avec des adolescents noirs, en informent le chef de la gare de Paint Rock. Les protagonistes de la rixe, Blancs comme Noirs, sont interpellés. Après quelques minutes de confusion, deux jeunes femmes présentes dans le train profèrent une terrible accusation: elles ont été violées par les neuf jeunes passagers noirs, âgés de 13 à 19 ans. Quinze jours seulement après les faits reprochés, à la suite d'une procédure expéditive et bâclée, 8 des 9 Scottsboro boys écopent de la chaise électrique. Les nombreuses irrégularités du procès incitent la Cour suprême à ordonner la tenue d'un nouveau procès, équitable (Powell v. Alabama 287 U.S. 45). Le Parti communiste s'engage alors dans une campagne internationale contre la discrimination raciale. L'International labor defense, son organisme de défense des sympathisants communistes s'empare de l'affaire. Leurs avocats obtiennent des familles qu'elles leurs confient la défense des garçons. Les slogans de l'ILD clament: "Don't let them burn" ou encore "Scottsboro must not die". Un nouveau procès se tient donc à Decatur, toujours dans l'Alabama, en 1933. Haywood Patterson et Clarence Norris, convaincus de viol, sont condamnés à mort. Le verdict, sans doute encore trop clément aux yeux des suprémacistes, pousse une foule haineuse à marcher sur le tribunal pour tuer les accusés. Il faut l'intervention de la Garde Nationale pour les protéger.
La Cour suprême casse de nouveau le jugement en 1935 (Norris v. Alabama 294 U.S. 587) et une troisième vague de procès s'ouvre en 1936-1937. Si quatre garçons sont libérés, quatre autres garçons reçoivent de très lourdes peines (de 75 à 99 ans), tandis que la condamnation à mort de Clarence Norris est confirmée. En 1938, le gouverneur de l'Alabama David Bibb Graves commue la condamnation à mort de Norris en prison à vie. Il ne bénéficiera d'une grâce qu'en 1976 (de la part de George Wallace, le gouverneur ségrégationniste de l'Alabama).

Depuis 1935, le comité de Scottsboro se charge de la défenses des accusés. Les avocats de l'ILD y côtoient ceux de la NAACP. Les tensions sont palpables au sein de la défense. La NAACP accuse en effet le parti communiste américain de vouloir avant tout recruter au sein de la communauté noire, sans se soucier vraiment du sort de cette dernière. Pour les communistes, cette affaire lie race et classe. Ils lèvent des fonds, publient des articles, entament une campagne de solidarité chez les libéraux et organisent des manifestations devant la Maison Blanche. Le président Roosevelt, sollicité, refuse de recevoir les familles des jeunes noirs. Il ne souhaite sans doute pas heurter l'électorat démocrate sudiste, majoritairement favorable au maintien de la ségrégation.

L'affaire de Scottsboro défraya la chronique judiciaire pendant près de vingt ans. Elle eut un retentissement considérable, bien au delà des États-Unis. Les procès iniques à répétition confirmèrent à quel point la gangrène raciste rongeait le Sud où il apparaissait inconcevable de rendre la justice sereinement. Car le dossier de l'accusation ne reposait sur rien, si ce n'est le témoignage des deux jeunes filles blanches, Ruby Bates et Victoria Price.
Vladimir Pozner, qui rencontre Ruby Bates, relate cette histoire dans "Les États-Désunis" et confirme que les témoignages furent arrachés sous la contrainte. Les deux jeunes femmes, sous la menace d'une inculpation pour vagabondage, acceptent le marché proposé par les autorités locales lors de leur arrestation: "(...) un des hommes du shérif nous a dit (...) que si nous acceptions d'accuser les Noirs comme quoi ils nous avaient violées, cela nous éviterait la prison. J'ai refusé parce que ce n'était pas vrai. Mais Victoria Price avait plus d'expérience que moi et tout de suite elle a accepté. Aussitôt, on nous a conduites chez le Dr Bridges. Lui et un autre médecin (...) nous ont examinées et ils n'ont rien trouvé parce qu'il n'y avait rien à trouver."
" Nous sommes restées seize jours en prison, y compris la durée du procès, et pendant tout ce temps la foule s'est souvent réunie sous nos fenêtres. Les gens criaient et menaçaient, et j'en avais encore plus peur que de l'arrestation. Je ne savais pas ce qu'ils désiraient, je ne comprenais pas qu'ils voulaient lyncher les Noirs."
" Quand le verdict a été prononcé, les spectateurs ont crié:'nous savions qu'ils seraient brûlés', et la foule, dehors, l'a entendu, a repris ces paroles, et tout le monde les a chantées comme un refrain: 'he knew they'd burn -nous savions qu'ils seraient brûlés'. Le Ku Klux Klan avait amené un orchestre de cuivres, et ils ont tous défilé autour du tribunal en jouant et en chantant l'hymne national."

Caricature sur le procès de Scottsboro (source: Library of Congress).

L'affaire de Scottsboro aura un impact colossal. On ne s'étonnera donc guère, dans ces conditions que les artistes s'en soient emparés.
- Ainsi la romancière Harper Lee s'en inspire vraisemblablement dans "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur" ("to kill a mockinbird", 1961). L'histoire se situe en Alabama durant la Grande Dépression. L'avocat Atticus Finch prend la défense de Tom Robinson, habitant noir de la ville, accusé d'un viol qu'il n'a pas commis. Après une brillante plaidoirie dans laquelle il démonte les arguments des racistes, Finch est aux prises avec les tentatives d'intimidation des lyncheurs qui réclament la peau de Robinson.

- Les musiciens ne sont pas en reste. Un bluesman tel que Leadbelly ne pouvait passer à côté d'une affaire si retentissante. Le personnage mérite que l'on s'y attarde tant il reste difficile de savoir ce qui relève de la légende ou de la réalité lorsque l'on aborde son cas.
Huddie William Ledbetter naquit en 1885 (peut-être trois ou quatre ans plus tard en fait) dans une plantation de Louisiane, mais il grandit au Texas où ses parents déménagent alors qu'il a cinq ans. Assez tôt, il joue de la guitare et gagne sa vie en tant qu'ouvrier.
De tempérament bagarreur, Ledbetter n'hésite pas à se faire justice lui-même, avec ses poings. En 1918, il tue un homme au cours d'une rixe, ce qui lui vaut une condamnation à vingt ans de prison qui le conduit dans un pénitencier du Texas. Il n'effectuera "que" sept ans de sa peine. La légende veut qu'il ait obtenu sa grâce du gouverneur de Louisiane auquel il avait dédié un blues de sa composition... Il semblerait qu'il le doive plutôt à sa bonne conduite.
Il retourne néanmoins derrière les barreaux, au pénitencier d'Angola en Louisiane, pour une tentative de meurtre.
C'est là que les musicologues John et Alan Lomax, venus dans le sud pour enregistrer et sauver des chants traditionnels pour le compte de la Bibliothèque du Congrès, croisent sa route en 1930. Avec l'appui des deux hommes, il obtient une nouvelle grâce.

Woody Guthrie et Leadbelly.

En 1934, il part pour New York et sert d'homme à tout faire aux Lomax (chauffeur notamment) et commence à enregistrer. Il se produit bientôt devant un public blanc fortuné et influence durablement la jeune scène folk de Greenwich village en pleine gestation. Il sera aussi un des premiers bluesmen à se produire en Europe où il décède en 1949, à l’âge de 64 ans.

Le nom de scène du musicien, Leadbelly ("ventre de plomb" en français), va comme un gant à ce gaillard de deux mètres. Adepte de la guitare à 12 cordes, il peut-être considéré comme un des pères du folk-blues, un songster, véritable mémoire musicale vivante. Il ne compte pas moins de quatre cents titres à son répertoire, chants de travail, airs religieux, ballades folkloriques, blues ruraux, et quelques compositions originales, souvent en prise avec l'actualité à l'instar de "Scottsboro boys". La simple évocation de l'affaire lui permet de mettre en garde les Noirs américains et leur conseille d'éviter absolument l'Alabama.




Go to Alabama, and you'd better watch out.
The landlord'll get you, going to jump and shout.
Scottsboro Boys, Scottsboro Boys, tell you what it's all about (2X)

si tu vas en Alabama, tu ferais bien de faire attention. Le propriétaire t'attrapera, tu pourras sauter et crier.
Les garçons de Scottsboro (2X), j'texplique de quoi il s'agit.

(...)

I'm gonna tell all the colored people /Even the old/ nigger here / Don't ya ever go to Alabama
/And/ try to live

je vais dire à toutes les personnes de couleur / même les vieux / nègres ici / n'allaient pas en Alabama / et / tâchez de mener votre vie.

(...)

Sources:
- Vladimir Pozner: "Les Etats-Désunis", Lux Éditeur, 2009.

Les Etats-Désunis de Vladimir Pozner est une formidable chronique de l'Amérique de la Grande Dépression. L'auteur y décrit les conditions d'existence des hobos, s'intéresse à la vie quotidienne à Harlem, dénonce sans en avoir l'air les sordides conditions de travail des mineurs de Virginie, tous atteints de silicose après quelques mois de travail. Adepte du collage, Pozner se contente parfois dans ses carnets de notes de relever des faits divers et leur traitement par la presse, sans rien ajouter. Exemple:
" 27 avril 1936. A Chicago, deux garçons de 19 ans qui ont assassiné un médecin viennent d'être condamnés à 1999 ans de prison chacun. Le Daily Mirror écrit à ce sujet:
'un emprisonnement de 199 ans pour un meurtre semble cruellement long, mais rappelez-vous, plusieurs religions, dont sans doute la vôtre, enseignent que pour des crimes moins graves que l'assassinat, les pécheurs sont enfermés pour l'éternité. En comparaison, 199 ans, c'est court."

- Nicole Bacharan: "Les Noirs américains. Des champs de coton à la Maison Blanche.", Panama, 2008.

- Harper Lee: "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur" (1961), Livre de poche. Superbe roman d'apprentissage sur les origines et les conséquences du racisme.

Liens:
- American experience (PBS): "Scottsboro: an american tragedy". Un site très complet sur l'affaire et ses nombreux développements.

lundi 4 octobre 2010

Loca virosque cano (3) "Nathalie", Bécaud sur la place Rouge (1964)



En 1964, la carrière de Gilbert Bécaud est déjà bien lancée. Il a à son actif plusieurs albums et près de dix ans de carrière. Il a plus de 35 ans et a déjà rempli trois fois l'Olympia (il s'y produit 33 fois dans sa carrière...) où son énérgie lui a valu le surnom de "Monsieur 100 000 volts" !
Bécaud est le nom de son Beau-père, avec qui il a grandi à Toulon où il est né en 1927. Installé en Savoie pendant la guerre, il s'engage dans la Résistance. Il a vingt ans en 1947 et commence à composer à Paris. Il y chante en cabaret tout en jouant du piano. Il rencontre des personnes qui compteront dans sa carrière comme Jacques Pills, les paroliers Louis Amade et Pierre Delanoë qui écrit les paroles de son premier succès en 1955 : "Mes mains". C'est aussi l'année de son premier Olympia. La foule arrache les sièges...

Pour "Nathalie" (comme pour "Mes mains", "Le jour où la pluie viendra", "Je t'appartiens", "Et maintenant", "L'Orange" ou "La Solitude"), son parolier est Pierre Delanoë, auteur de plus de 5000 chansons pour les plus grands chanteurs français (citons Piaf et Gréco notamment), qu'il a rencontré après la guerre1.


Avec "Nathalie", Bécaud nous emmène à Moscou, sur la Place Rouge. Suivons le guide !


[Non, ce n'est pas un photomontage mais un portrait du Général de Gaulle sur la façade du Musée Historique au Nord de la Place Rouge à l'occasion du 40ème anniversaire de la visite du Président français en 2006]


Un contexte de rapprochement Franco-Soviétique

En octobre 1964, Nikita Khrouchtchev (venu en France à deux reprises en 1960) est débarqué au profit de Leonid Brejnev suite à son recul lors de la Crise de Cuba deux ans plus tôt. Le début des années 1960 correspond à un certain réchauffement des relations entre la France et l'URSS, à la fois en raison de la Détente qui prévaut entre les deux Grands, mais aussi par la volonté de de Gaulle d'avoir ses propres choix diplomatiques, quitte à froisser les Etats-Unis. En 1960, de Gaulle avait déclaré que la France et l'URSS étaient "filles de la même Europe" et parle d'une Europe de "l'Atlantique à l'Oural" (formule qu'il utilise dès 1950). De son côté, l'URSS n'hésite pas à jouer la carte française, comprenant tout l'intérêt qu'elle a à cultiver l'amitié d'un pays n'hésitant pas à critiquer le grand frère américain. C'est notamment sur le plan commercial que les contacts sont fructueux. Le ministre des Finances français Valéry Giscard d'Estaing est ainsi en visite à Moscou en janvier 1964, prélude à un accord commercial signé à Paris en octobre. A partir de l'année suivante, les échanges commerciaux connaissent une forte croissance. Les contacts politiques aboutissent à la visite de de Gaulle en URSS en 1966. La France multiplie également les rencontres avec les dirigeants des Démocraties populaires. Enfin, en cette même année 1964, la France, une décennie avant les Etats-Unis, établit des relations diplomatiques avec la Chine communiste de Mao, le frère ennemi de l'URSS.
A sa manière, Bécaud illustre ce "réchauffement" des relations entre la France et l'URSS, même si sa chanson est plus sentimentale que véritablement politique et subversive.


La Place Rouge entre hier et aujourd'hui

Bécaud nous raconte la place à travers le regard de Nathalie, sa guide russe. Dans la vidéo ou dans les paroles, différents lieux sont évoqués. Tentons de les repérer et de mieux les connaître.


  • Le Mausolée en granit rouge abrite la dépouille de Lénine, exposée depuis sa mort en 1924. Il date de 1930 dans sa structure en pierre. Lénine est bien sûr le principal dirigeant des Bolcheviques pendant la "Révolution d'Octobre" 1917 dont parle si bien "Nathalie", la guide de Bécaud. Staline, un temps placé à côté de Lénine dans le Mausolée, a été retiré en 1961, déstalinisation oblige. C'est de la tribune du Mausolée que les dignitaires du régime soviétique suivaient les grands défilés comme celui du 1er mai, le défilé commémorant la victoire dans la "Grande Guerre patriotique" le 9 mai ou encore l'anniversaire de la Révolution (voyez la vidéo de celui de 1977 sur fond d'hymne soviétique).
[Les dignitaires soviétiques en 1966 à la Tribune du Mausolée. En arrière-plan, le Kremlin.© Bettmann/CORBIS]
  • Le Kremlin est en arrière plan avec les tours et les symboles du régime qui l'ornent et que l'on aperçoit dans la vidéo. Le Kremlin est un complexe palatial de 1 km2 qui abrite de nombreux édifices religieux orthodoxes ainsi que l'Administration présidentielle. Il a été bâti à partir du XIIème siècle, même si l'essentiel date du XVIème siècle. L'utilisation de la brique rouge lui a donné . Détruit à plusieurs reprises, par les Tatars de Crimée au XVIème siècle, par les Polonais au XVIIème siècle puis par les troupes de Napoléon (qui y a résidé) en 1812, il a été régulièrement reconstruit. L'enceinte fait plus de 2 kilomètres et compte 20 tours dont la Spasskaïa, la Senatskaïa et la Nikolskaïa qui donnent sur la Place Rouge. C'est sans doute sur la Senatskaïa que sont placés les symboles du régime soviétique dans la vidéo de "Nathalie" : épis de blé, étoile rouge entourant une carte du monde recouverte par un marteau et une faucille.
  • Quant au Café Pouchkine où Bécaud rêve de boire un chocolat chaud, il se trouve un peu plus au Nord, sur le Boulevard Tverskoï. Il tient son nom d'un des plus grands poètes russes, Alexandre Pouchkine, mort en 1837 à moins de 40 ans.
  • Nulle mention des édifices religieux orthodoxes, en particulier de la Cathédrale Saint-Basile dans la chanson même si on l'aperçoit en arrière plan, probablement parce que Staline a décidé sa fermeture dès 1929, les cloches ayant alors été retirées. Les Blocheviques ont songé à la détruire dès la mort de Lénine en 1924. Elle gênait en effet les plans d'urbanisme élaborés par Staline. Le projet de démolition fit débat parmi les dirigeants et quelques architectes émettant des objections (tel Piotr Baranovski) finirent au Goulag. Elle retrouve le culte orthodoxe seulement en 1991. Le bâtiment, plusieurs fois restauré et modifié, avait été originellement construit à partir de 1555 sous Ivan IV dit le Terrible pour commémorer les prises de Kazan et Astrakhan aux Tatars. Les bulbes si caractéristiques datent de la fin du XVIème siècle mais n'ont été colorés qu'au XVIIème siècle. Son vrai nom est Cathédrale de l'Intercession-de-la-Vierge mais elle est plus connue sous le nom de Saint-Basile-le-Bienheureux parce qu'une de ses chapelles abrite les restes de ce saint du XVIème siècle qui n'hésitait pas à critiquer le Tsar. [Vous avez peut être vu cette église sur des affiches en Lorraine ces derniers temps, elle figure en effet sur la très belle affiche du Festival International de Géographie de Saint-Dié 2010. Le pays invité est en effet la Russie et le thème est la forêt, demandez le programme !]


[Au premier plan, la Cathédrale de Kazan, reconstruite, au plan intermédiaire, le Musée Historique et à l'arrière-plan la Tour Nikolskaïa faisant partie de l'enceinte du Kremlin; source]

  • Autre monument religieux de la Place Rouge, la Cathédrale dite de Kazan. Elle a été détruite en 1936, mais elle a été reconstruite au début des années 1990.

[La façade du GOUM; source]

  • Même s'ils occupent tout le côté Est de la place, Bécaud ne parle pas des Grands magasins GOUM (Glavny Ouniversalny Magazine ou Magasin Principal Universel) dont le batiment est en style néo-russe de la deuxième moitié du XIXème siècle. Il a été inauguré en 1893 (au moment d'un premier rapprochement franco-russe...). Il est alors le plus grand centre commercial du monde, symbole de l'entrée de la Russie dans l'ère industrielle par l'utilisation du fer, du verre et de l'acier. A l'époque soviétique, il est devenu Magasin d'Etat. [Voyez l'intérieur de la galerie ci-contre]

La Place Rouge, en même temps que le Kremlin, fait partie depuis 1990 du patrimoine mondial de l'UNESCO. Terminons par l'origine du nom de la Place. Il n'aurait rien à voir avec la couleur des briques ni avec la couleur du communisme mais avec le double sens de son nom en russe ancien krasny (красный/-ая), pouvant signifier à la fois "beau" et "rouge".

Dernière précision, la chanson a peut être contribué à populariser le prénom Nathalie, très en vogue dans les années 1960 et 1970 avec un pic en 1966. En russe, on dit plutôt Наталия (Natalia) , le diminutif étant Наташа (Natacha).




Gilbert Bécaud - "Nathalie" (1964)
Paroles: Pierre Delanoë. Musique: Gilbert Bécaud
La place Rouge était vide
Devant moi marchait Nathalie
Il avait un joli nom,
mon guide

Nathalie

La place Rouge était blanche
La neige faisait un tapis
Et je suivais par ce froid dimanche
Nathalie

Elle parlait en phrases sobres
De la révolution d'octobre
Je pensais déjà
Qu'après le tombeau de Lénine
On irait au café Pouchkine
Boire un chocolat

La place Rouge était vide
J'ai pris son bras, elle a souri
Il avait des cheveux blonds,
mon guide

Nathalie, Nathalie...

Dans sa chambre à l'université
Une bande d'étudiants
L'attendait impatiemment
On a ri, on a beaucoup parlé
Ils voulaient tout savoir
Nathalie traduisait
Moscou, les plaines d'Ukraine
Et les Champs-Élysées
On a tout mélangé
Et l'on a chanté
Et puis ils ont débouché
En riant a l'avance
Du champagne de France
Et l'on a dansé

Et quand la chambre fut vide
Tous les amis étaient partis
Je suis resté seul avec mon guide
Nathalie

Plus question de phrases sobres
Ni de révolution d'octobre
On n'en était plus là
Fini le tombeau de Lénine
Le chocolat de chez Pouchkine

C'est, c'était loin déjà
Que ma vie me semble vide
Mais je sais qu'un jour à Paris
C'est moi qui lui servirai de guide
Nathalie, Nathalie


Moscou en bref

  • La première mention de la ville date de 1147. La ville a été détruite à plusieurs reprises par les Mongols (1237, 1382). Elle devient la ville du Grand Prince en 1328.
  • Pierre le Grand la prive de son statut de capitale au profit de Saint-Pétersbourg en 1712 mais la ville redevient capitale après la Révolution Russe en 1918.
  • L'agglomération de Moscou compte aujourd'hui plus de 10 millions d'habitants (et une aire urbaine de 14 millions). Elle regroupe près de 9 % de la population de la Russie et une grande partie de ses fonctions de commandement économiques et financières en plus d'être la capitale politique (et celle des embouteillages...).
  • Le maire de la ville était jusqu'à septembre 2010 le très influent Iouri Loujkov qui vient d'être limogé pour "perte de confiance" par le Président Dmitri Medvedev au terme d'une épreuve de force. Il était maire depuis 1992 et avait donc présidé aux transformations de la ville après la fin de l'URSS.
1 Je ne peux résister au plaisir de vous citer des propos de Pierre Delanoë sur le rap tenus en 2006 à Abd Al Malik : « Pour moi c'est pas de la musique, c'est des vociférations, des éructations (...) J'admets que le rap soit une forme d'expression pour des gens primitifs qui ne sont pas capables de faire de la musique, qui ne savent pas ce qu'est la musique (...) ».

Liens :

A lire :
  • Marie-Pierre Rey, La tentation du rapprochement. La France et l'URSS à l'heure de la Détente (1964-1974), Publications de la Sorbonne, 1991.
  • Pascal Marchand, Atlas Mégapoles : Moscou, Autrement, 2010


jeudi 30 septembre 2010

221. Tiken Jah Fakoly: Foly Sundjata.

Une récente polémique a éclaté au sujet de l'enseignement des civilisations africaines dans le programme d'histoire du collège. Les tenants passéistes de l'apprentissage d'une histoire de France plongée dans le formol regrettent la disparition des références aux grandes figures héroïques françaises (une lecture objective des programmes dit le contraire). Comment envisager que les jeunes Français d'aujourd'hui ne connaissent pas le tracé de la Marne ou de l'Escaut? Quant à s'intéresser à des contrées et des civilisations que nous avons civilisé! M'enfin, c'est scandaleux.
Ces gardiens attentifs de nos références historiques nationales se sont dotés d'un groupe Facebook où il est possible de signer une pétition "Pour promouvoir et défendre l'Histoire de France et son enseignement dans l'Instruction Publique". Le Collectif "Notre Histoire c’est notre Avenir" insiste avec un slogan qui claque: "Louis XIV, Napoléon, c'est notre Histoire, pas Songhaï ou Monomotapa." Suit une revue de presse d'articles choisis où l'on peut lire les arguments ineptes du collectif repris par des journalistes qui ont sans doute bien mieux à faire que de se pencher sur les programmes scolaires. Tous ceux qui considèrent que "l'homme africain n'est pas assez entré dans l'histoire", nostalgiques du bon temps des colonies, trouveront sans doute d'excellentes raisons d'aller signer la pétition. D'autres, dont nous sommes, se réjouissent de l'introduction dans nos programmes de l’histoire des civilisations africaines ou indiennes (10% du programme. C'est sans doute encore trop...).
La meilleure réponse à apporter à tous ces grincheux consiste sans doute à s'intéresser à l'histoire des royaumes médiévaux africains comme celui de Soundiata Keita, empereur du Mali.
Le vaste empire de Sundjata Keita s'étendait du Sénégal à l'ouest jusqu'au centre du Niger à l'est et du centre du Sahara au nord au sud de la Côte d'Ivoire. Cet espace prospère fut dirigé pendant plusieurs centaines d'années par des souverains puissants dont nous avons gardé le souvenir grâce aux djeli, plus connus sous nos latitudes sous le nom de griots.

 Le Mali se situe au point de rencontre des grandes routes caravanières qui reliaient l'Afrique du nord au reste du continent. Ce commerce qui reposait autrefois sur les échanges d'or et d'esclaves contre des marchandises, a favorisé le développement de villes comme Tombouctou, Gao ou Djenné.

* La légende de Soundiata Keita.
C'est au XIIIème siècle que le petit royaume du Mandé (ou Mali) prend son essor. L’histoire de Soundiata Keïta est essentiellement connue par l’épopée racontée de génération en génération jusqu’à nos jours par les griots, et ainsi analysée par Seydou Camara : « Cette « épopée » aux tonalités légendaires est un mélange de souvenirs réels et de motifs de conte ; c'est, autrement dit, une construction littéraire qui évoque l'histoire locale parasitée par le thème universel du héros classique. »
Naré Maghann Konaté, le père de Sundjata, était un souverain mandingue, à la tête d'un petit royaume. Un chasseur lui affirma qu'une femme laide lui donnerait un fils qui deviendrait un grand souverain. Le monarque se souvint de la prophétie lorsqu'on lui présenta une femme hideuse, Sougoulou Konté. Cette nouvelle épouse lui donna un fils: Sundjata Keïta.
Malingre, le petit garçon éprouvait des difficultés pour marcher. Ses jambes, molles, se dérobaient sous lui. Infirme, il devait donc ramper, arc-bouté sur ses bras. A quatre ans, il ne savait toujours pas marcher. Pourtant, la prédiction affirmait qu'il deviendrait un jour un grand roi.
La mère de Soundiata, Sougoulou Konté, fut prise en grippe par une des autres épouses du père de Soundiata. Cette Sassouma Berte avait juré la perte de la mère et de son rejeton. Or, le fils de Sassouma, Dankaran Toumani Keita, accède au trône à la mort de son père, en 1218. La vie devient alors un véritable enfer pour Soundjata qui n'a d'autre choix que de s'exiler au royaume de Mena. Entre temps, un forgeron lui a donné une barre de fer, qui lui permet enfin de se redresser et de marcher normalement (Sundjata a alors 7 ans).
Carte de l'empire du Mali.

Pendant ce temps, Soumaoro Kante, roi du Sosso, ravage les terres du Mande et menace directement le royaume mandingue. Il tient la soeur de Soundjata captive, ainsi que le griot de la famille. Le demi-frère de Soundiata, Dankaran Toumani Keita, qui règne théoriquement, a pris la fuite après une déroute contre Kanté. Soundjata fait alors figure de sauveur et de libérateur du Mandé. Une cohorte d'émissaires se rend à Mena et le convainc de libérer son pays du joug du tyran, qui pressure et exploite le Manden depuis 3 ans. La popularité de Soundjata inquiète Kante; d'autant plus que des sorciers lui ont affirmé "ton vainqueur naîtra au Mali". Mais, Soumaoro, familier des forces occultes, disposait de pouvoirs surnaturels qui le rendaient insensible aux flèches. En retour, Soundjata sait aussi pouvoir compter sur sa soeur, Djegue. Contrainte de coucher avec Soumaoro, elle perce le secret de l'invincibilité du roi du Sosso. Pour annuler ses pouvoirs, il faudrait ainsi le toucher au talon avec une flèche confectionnée à partir d'un ergot de coq blanc.

A la suite d'une rébellion des Mandé, Kante entend en finir et se lance à l'assaut de ses sujets récalcitrants. Soundjata s'emploie alors à lever une armée qui comprend notamment Fakoly Kumba (un des aïeux de Tiken Jah Fakoly) l'ancien chef de son armée. Il reproche notamment à Kanté d'avoir enlevé son épouse. Les deux armée s'affrontent lors de la bataille de Kirina, en 1235. Soundjata vise son adversaire avec la flèche spéciale, annulant aussitôt tous ses pouvoirs de magicien. Certains racontent que le tyran disparut instantanément, d'autres expliquent qu'il se réfugia dans les montagnes de Koulikoro. Par vengeance, Soundjata ravagea le Sosso, coeur du royaume de son adversaire. Soundiata prit alors les rênes de l'empire du Mande dont il étendit considérablement les frontières.


L'empire du Mali (du 13ème au 17ème siècle) s'étendait du sud du Sahara jusqu'à la côte atlantique. Il a pour coeur la vallée du Niger. Les principales villes sont Niani, en pays malinké, Djenné, grand carrefour commercial et les trois étapes sahariennes de Oualata, Tombouctou et Gao. Un empire si prestigieux que son nom sera d’ailleurs repris en 1960, lorsque le pays devient indépendant.

* L'histoire.
Après l'éclatement de l'empire du Ghana, le petit royaume soninke du Sosso, gouverné par Soumaoro Kante, étend sa suzeraineté sur toute la région comprise entre les fleuves Sénégal et Niger, devenant un des plus puissants de l'Afrique de l'ouest. Il tente d'abord de passer des alliances avec les petits souverains mandingues à la périphérie de son territoire. En vain, ces derniers le méprisent du fait de son appartenance à la caste inférieure des forgerons. Désormais, Kanté sème la terreur dans le pays mandingue. En 1224, il entreprend une importante campagne afin d'annexer le Mandé. Il attaque notamment un petit royaume fondé dans la région du haut Niger par le clan des Keita.

Il met alors en fuite le souverain Dankaran Touman, frère de Soundjata Keita, alors en exil à Méma, près du lac Debo. Ce dernier, appuyé par plusieurs souverains des royaumes environnants, finit par prendre les armes contre Kanté. De nombreux affrontements opposent alors les deux armées. Après la défaite de Kankignè, Soundjata se venge en triomphant à la bataille de Kirina, en 1235. Kanté capitule et Soundjata s'impose alors à la tête de l'empire du Mali.
Après la reddition de Kanté, Keïta annexe le royaume du Ghana, exsangue. Il prend le titre de mansa ("chef suprême"). Durant son règne, de 1235 à 1255, il réussit à unifier tous les clans malinké du Mandé au sein d'un seul et unique royaume, avec Niani pour capitale. La prospérité de l'empire repose notamment sur l'extraction de l'or (les mines du Bouré paraissaient inépuisables), permettant un commerce florissant. La stabilité de l'empire est propice au trafic caravanier qui reprend son essor. Du nord provient le sel, le cuivre, les tissus, ainsi que les produits manufacturés venus d'Europe. Du sud partent les épices, l'ivoire, la kola, l'or et les esclaves. Dans le domaine agricole, l'empire du Mali développe bientôt la culture du coton et de l'arachide.
* Les successeurs de Soundjata
Son fils Mansa Oulé, qui règne de 1255 à 1270, étend l'empire vers l'ouest, jusqu'à l'océan Atlantique. Mais, ses héritiers se disputent son trône qui échoie finalement à Sakoura, un esclave affranchi (1285-1300). Musulman, il entreprend un voyage à la Mecque. C'est au retour de ce pélerinage qu'il est assassiné par des pirates. Les Keïta récupèrent alors leur trône. Abou Bakari II, puis Kankan Moussa. Ce dernier accède au pouvoir en 1312. Il soumet les touaregs du nord. Musulman pratiquant, il se rend en pélerinage à la Mecque en 1324, escorté par une caravane regorgeant d'or. De retour dans son empire, Kankan appelle à sa cour de nombreux lettrés maghrébins qui contribuent en retour à la renommée de leur protecteur. Tombouctou, où Moussa fait construire la mosquée Djingareiber, devient ainsi un véritable centre intellectuel, prospère grâce à l'intensité du trafic caravanier. L'empire du Mali intègre politiquement des populations de nombreuses cultures différentes unifiés sous une même administration décentralisée: Maures et Touaregs sahariens, peuples de la Savane tels que les Wolofs, les Mandingues, les Soninkés, les Songhaïs et les Dogons.
Les querelles de succession et les attaques des Mossis, des Touaregs et surtout des Songhaïs entraînent le déclin de l'empire au XVème siècle. Mais son prestige reste intact à travers les siècles. Surtout l'épopée de Sundjata Keita continue d'être rapportée par les griots.

Détail de l'atlas dit "catalan d'Abraham Cresques (1375). Ce portulan montre le "Musse Melly" (Mansa du Mali) seigneur des nègre de Guinée" (avec couronne, sceptre, globe et trône d'or). La carte représente les richesses de l'empire du Mali. 

* Une société hiérarchisée.
Dans l'empire domine la civilisation malenke ou mandingue (celle du Mandé, la province d'origine de Sundjata). Chez ces derniers, un système de castes organise la société, autour de 3 grandes catégories:
- Les horon sont les nobles. Représentants des fondateurs de l'empire et de leurs alliés, souvent cultivateurs, chasseurs ou commerçants, ce sont eux qui dirigent la communauté;
- les jon (les captifs) qui sont généralement descendants d'esclaves affranchis;
- Les niamakala ou gens de castes se divisent en numu (forgerons), garanké (coordonniers) et djéli (griots). Dans le cadre de cet article, ce sont bien sûr ces derniers qui vont retenir notre attention.
Les griots jouent un rôle fondamental dans la société mandingue. Leur statut se transmet de g
énération en génération. Détenteurs de la mémoire et de la tradition, ils restent les garants du bon fonctionnement de la communauté. Ils font ainsi office de conservateurs en tant qu'uniques dépositaires de la généalogie des familles, dans une société orale (en Afrique de l'ouest, l'enseignement et l'histoire se transmettaient à l'oral ce qui fit dire à Hampâté Bâ qu'en "Afrique, un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle."). Ils constituent alors la clef de voûte de la société mandingue. D'ailleurs, au Mali, les griots sont connus sous le nom de djeli ("le sang"). Comme le signifie le terme, le djeli représente le "sang" du corps social. Ce personnage, attaché au prince ou aux hauts dignitaires du régime, connaît la jurisprudence, la constitution. Il joue aussi un rôle de précepteur auprès des enfants. C'est lui qui mémorise et transmet l'histoire, lui qui chante les louanges et les hauts faits des familles princières, auxquelles il sert aussi de porte-parole.

* L'épopée de Soundjata chantée par les musicens.
Rien ne se décide sans eux. Médiateurs, ils se chargent souvent de régler les conflits et jouent fréquemment le rôle d'intermédiaire entre le souverain et ses sujets. Bref, ils jouent un rôle de ciment social fondamental. Sa parole, chantée, souvent accompagnée d'instruments, fait autorité. Sa maîtrise du verbe est sans égale (la qualité des métaphores utilisées permet ainsi de mesurer le talent du griot). Les jelys seraient apparus à l'époque de Sundjata Keïta. Ce dernier ne sépare jamais de Balla Fasséké, son griot attitré. Jusqu'au XVIIIème siècle, les griot jouent et chantent surtout pour les nobles, tout en se rendant parfois dans les villages. A partir de cette époque, ils se tournent vers un public plus populaire, participant par exemple à des événements particuliers (naissance, mariage, funérailles). Ceux pour qui ils chantent leurs font des présents qui constituent leurs ressources. Aujourd'hui, le rôle du griot s'est banalisé et a perdu de son prestige. Dans les villes, ils deviennent souvent des artistes professionnels utilisant des instruments modernes.
Les griots sont aussi des musiciens qui s'accompagnent de la kora, du ngoni, du balafon ou du xalam. Dans leurs morceaux, ils rappellent la genèse de l'empire mandingue, les hauts faits des puissants auxquels ils restent attachés. De nombreuses chansons modernes louent Soundiata et narrent ses exploits, faisant du personnage le symbole de l'unité du mandingue, et par extension de l'Afrique. Ci-dessous, nous avons sélectionné quelques morceaux dont le somptueux morceau "Soundiata (l'exil)" interprété par Mory Kanté avec le rail Band en 1975. Ce joueur de kora guinéen appartient à une prestigieuse lignée de griots. Dès l'enfance, il acquiert une grande renommée en jouant dans les fêtes de quartier et les mariages. Il apprend alors à jouer de la kora auprès du grand maître malien Batourou Sékou Kouyate. En 1971, il intègre le rail band de Bamako en tant qu'instrumentiste, avant d'en devenir le chanteur lorsque Salif Keïta quitte le groupe.


Sources:
- La documentation photographique n°8075: "histoire de l'Afrique ancienne", 2010.
- L'Afrique enchantée du 11/07/ 2006: "le héros".
- Article de Wikipédia sur Sounjata Keita.
- Dossier du magazine Géo sur le Mali (impossible de retrouver la date).
- "Les musiciens du beat africain", collection Compact, Bordas.
- "Le petit atlas des musiques du monde", éditions du Panama, 2006.
- Seydou Camara: "La tradition orale en question", Cahiers d'études africaines, 1996, p770.

Liens:
- CVUH: "Virer l'Afrique de l'histoire de France, il paraît que C dans l'air du temps". La réplique de trois membres du comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire: Laurence De Cock, Suzanne Citron, Jean-Pierre Chrétien. Auteur du dernier numéro de la documentation photographique consacré à "l'histoire de l'Afrique ancienne", dont la lecture ferait le plus grand bien à tous ceux qui pensent que l'histoire du continent débute avec la conquête coloniale.
- Mediapart: "Les réacs au piquet!"

lundi 20 septembre 2010

Loca virosque cano (2) : "Heroes" de D. Bowie, Berlin au pied du mur.(1977)

"Berlin gives me something I don't get from London or Los Angeles."
David Bowie.



Berlin 76 : la ville de la rédemption.


La fin des années 60 a vu apparaître en Angleterre un des artistes majeurs mais aussi l'un des plus mystérieux de l’épopée du rock. Un artiste aux personnalités multiples ; qu'il s'appelle David Robert Jones, Ziggy Stardust, The Thin White Duke, on l'identifie communément sous le nom de David Bowie.

L'aube des années 70 l'a porté au firmament de sa carrière ; il est devenu l'icône du Glam Rock, incarnant justement le fameux personnage de Ziggy Stardust accompagné de son groupe les "Spiders from Mars" dont la pièce maîtresse est le guitariste Mick Ronson. David Bowie reste un être énigmatique qui cultive l’ambiguïté de par son look androgyne ou ses déclarations sur sa supposée bisexualité. Il fait souffler sur la scène rock un parfum de scandale qui le rend rapidement incontournable.
Au milieu de la décennie il se noie progressivement pourtant dans les excès qui accompagnent son succès. Parti vivre à Los Angeles, accompagné d'Iggy Pop, autre figure fondamentale de la scène rock du moment, l'usage immodéré de la cocaïne fait sombrer Bowie dans la paranoia, les déclarations scandaleuses deviennent inacceptables(1), le point de non retour est sans doute atteint.


155 Haupstrasse, Berlin
(@www.bowiegoldenyears.com)
Au crépuscule des années 70, Bowie s'échappe donc à Berlin-ouest (Iggy Pop l'accompagne, encore) d'abord pour retrouver l'anonymat, puis pour décrocher de son addiction à la cocaïne. Il s'installe dans le quartier de Schöneberg, situé dans le secteur américain de la ville, précisément à  Hauptstrasse, n°155.




David Bowie et Romy Haag
(@www.bowiegoldenyears.com)
Il emménage dans un grand appartement de ce quartier populaire dans lequel la communauté turque est déjà importante, d'octobre 76 à février 78. David Bowie et Iggy Pop fréquentent, plus au nord, la partie de Schöneberg qui depuis les années 20 est aussi connue pour être le coeur du Berlin homosexuel (ce quartier se trouve au sud du jardin zoologique de Berlin) . Bowie se rend "Chez Romy Haag", le club du célèbre transsexuel avec qui il a une liaison. Se sevrant de cocaïne, il boit neanmoins beaucoup encore accompagné d'Iggy Pop. Ils aiment trinquer au "Neues Ufer" à quelques pas de l'appartement, un café qui entretient la mémoire du passage des deux célébrités dans ses murs.

Pour Bowie, le retour en Europe, ce ré-ancrage sur le vieux continent après l'intermède en Californie, a aussi pour but de relancer sa carrière artistique dans une ville au paysage musical très porteur, voire avant gardiste, avec des groupes comme Kraftwerk considérés comme pionniers en matière de musique électronique. Leur influence sera déterminante dans la naissance de la New Wave. C'est enfin, pour le Thin White Duke, l'occasion de réaffirmer son très grand attachement à la culture allemande et à l’expressionnisme des années 20 et 30, sans compter cette fascination, sinon idéologique, du moins artistique pour la spectaculaire théâtralisation politique du régime nazi.(2)

Heroes : Berlin au pied du mur.

"Low", 1977
"Lodger", 1979
Plus qu'une terre de rédemption, Berlin va devenir un terreau d'une fertilité insoupçonnée pour Bowie.








A Berlin, il n'enregistrera pas moins de 3 albums entre 1977 et 1979 : "Low", sera le premier, suivi de "Heroes" puis de "Lodger" en 1979. Le tryptique est produit par Tony Visconti alors que Brian Eno (ancien membre de Roxy Music) lui offre 6 chansons. En parallèle, il conduit pour et avec Iggy Pop deux projets "The idiot" et "Lust for life" , le second étant appelé à connaitre le succès bien plus tard lorsque le titre éponyme fera les beaux jours de la bande-son du film "Trainspotting".
"Heroes", 1977
C'est une renaissance aussi bien physique qu'artistique. La "trilogie berlinoise" est véritablement considérée aujourd'hui comme une partie majeure de son oeuvre. C'est aussi là qu'il renoue avec la peinture, et qu'il tourne le film de David Hemmings (par ailleurs réalisateur de "Blow up"), intitulé "Just a gigolo", qui sortira en 1979 et qui offre son dernier rôle à Marlène Dietrich.


Robert Fripp, David Bowie et
Brian Eno au Studio Hansa.
C'est donc à Berlin que Bowie passe la période sans doute la plus prolifique de sa carrière. Les 3 albums sont produits dans les studios Hansa (les anglais disent "Hansa by the wall"). Situé à 200 mètres au sud de la Potsdamer Platz, Le mur est à 20 ou 30 mètres du studio, la fenêtre de la salle de contrôle donne directement dessus.

C'est là que nait un des titres les plus célèbres de Bowie : "Heroes". La chanson raconte une histoire d'amour dans une univers crépusculaire. Un couple se retrouve secrètement au pied du mur, sous les miradors et les armes à feu des gardes mais leurs sentiments semblent pouvoir abattre tous les obstacles et les soustraire à toutes les contraintes, y compris celles d'un avenir dépeint comme incertain.


La genèse du titre n'est toujours pas confirmée mais il se dit que les deux amants seraient Tony Visconti, le producteur de Bowie et de "Heroes", qui à l'époque, avait une aventure avec la choriste Antonia Maass. C'est en les voyant s'embrasser au pied du mur que Bowie aurait écrit la chanson. Les paroles expriment une sorte d'immediateté, une necessité d'adopter la philosophie du "carpe diem" ("we could be heroes, just for one day"), rendue indispensable par le poids de la géopolitique qui, en Europe, prend tout son sens à Berlin. Dans cette ville dont la partie ouest est devenue insulaire en raison de la guerre froide, le modèle soviétique est tout proche, de l'autre côté du mur et des miradors et Bowie rappelle dans son couplet que "la honte était de l'autre côté" ("The shame was on the other side").



I (je)
I will be king (je serai roi)

And you (et toi)
You will be queen (tu seras reine)
Though nothing will (bien que rien ne)
Drive them away (les fera fuir)
We can beat them (nous pouvons les battre)
Just for one day (juste pour un jour)
We can be Heroes (nous pouvons être des héros)
Just for one day (juste pour un jour)

And you (et toi)
You can be mean (tu peux être minable)
And I (et moi)
I'll drink all the time (je boirai tout le temps)
'Cause we're lovers (parce que nous sommes amants)
And that is a fact (et c'est un fait)
Yes we're lovers (oui nous sommes amants)
And that is that (et c'est comme ça)

Though nothing (bien que rien)
Will keep us together (ne nous fera rester ensemble)
We could steal time (nous pouvons voler du temps)
Just for one day (juste pour un jour)
We can be Heroes (nous pouvons être des héros)
For ever and ever (pour toujours et à jamais)
What d'you say (qu'en dis tu)

I (je)
I wish you could swim (je voudrais que tu puisses nager)
Like the dolphins (comme les dauphins)
Like dolphins can swim (comme nagent les dauphins)
Though nothing (bien que rien)
Will keep us together (ne nous fera rester ensemble)
We can beat them (nous pouvons les battre)
For ever and ever (pour toujours et à jamais)
Oh we can be Heroes (oh nous pouvons être des héros)
Just for one day (juste pour un jour)

I (je)
I will be king (je serai roi)
And you (et toi)
You will be queen (tu seras reine)
Though nothing (bien que rien)
Will drive them away (ne les fera fuir)
We can be Heroes (nous pouvons être des héros)
Just for one day (juste pour un jour)
We can be us (nous pouvons être nous)
Just for one day (juste pour un jour)


I (je)
I can remember (je peux me souvenir)
Standing (debout)
By the wall (devant le mur)
And the guns (et les fusils)

Shot above our heads (tiraient au dessus de nos têtes)
And we kissed (et nous nous sommes embrassés)
As though nothing could fall (comme si rien ne pouvait s'écrouler)
And the shame (et la honte)
Was on the other side (était de l'autre côté)
Oh we can beat them (oh nous pouvons les battre)
For ever and ever (pour toujours et à jamais)
Then we can be Heroes (alors nous pouvons être des héros)
Just for one day (juste pour un jour)

We can be Heroes (nous pouvons être des héros)
We can be Heroes (nous pouvons être des héros)
We can be Heroes (nous pouvons être des héros )
Just for one day (juste pour un jour)
We can be Heroes (nous pouvons être des héros)
We're nothing (nous ne sommes rien)
And nothing will help us (et rien ne nous viendra en aide)
Maybe we're lying (peut être mentons nous)
Then you better not stay (alors tu ferais mieux de partir)
But we could be safer (mais nous pourrions être en sécurité)
Just for one day (juste pour un jour)







10 ans plus tard : les echos de "Heroes "réveillent Berlin, des deux côtés du mur.



6 juin 1987, la ville fête ses 750 ans avec un "concert pour Berlin". Devant le Reichstag, 70 000 personnes sont massées pour écouter celui qui vint se réfugier dans la ville 10 ans plus tôt : David Bowie. Les hauts parleurs sont tournés vers la porte de Brandebourg, et Bowie lit un message en Allemand à l'attention des jeunes berlinois de l'est qui se sont massés de l'autre côté du mur et qui écoutent sans le voir, le concert pour Berlin, dont les notes retentissent jusque dans la partie soviétique de la ville. Bowie leur adresse au micro ses meilleurs voeux et entonne "Heroes".

Les Berlinois de l'est prennent l'invitation au pied de la lettre et se lancent à l'assaut de la porte de Brandebourg : l'idée d'être un héros juste pour un jour a fait son chemin, et la chanson de Bowie sonne l'heure de la révolte. La police et l'armée barrent la route à ceux qui transforment rapidement l'assaut en émeute.
La poursuite du concert avec Eurythmics et Phil Collins, les jours suivants ne fait que rendre la situation encore plus tendue de l'autre côté, plus de 150 personnes sont arrêtées par la Stasi.

Les festivités musicales laissèrent ensuite place aux politiques. Le 12 juin 1987, 6 jours après que les echos de "Heroes" aient fait trembler le mur de Berlin, à la porte de Brandebourg devant laquelle Kennedy ne fit que passer, le président des Etats-Unis, Ronald Reagan défie d'un Michaël Gorbatchev lui intimant : "Come here at this gate, M. Gorbatchev, open this gate. M. Gorbatchev tear down this wall!" (3). C'est au tour de Reagan d'être le héros, juste pour un jour.

Ronald Reagan devant la porte de Brandebourg le 12/06/1987
"M. Gorbatchev, Tear Down this wall ! "

Nous sommes alors à 2 ans et demi de la chute du mur.




Notes :


(1) En février 76, Bowie déclare notamment au magazine Rolling Stone qu"Hitler a été un excellent dictateur, tout à fait excentrique et assez fou".
(2) Nick Stevenson, "David Bowie : fame, sound and vision", Cambridge,2006
(3) "Venez devant cette porte, Monsieur Gorbatchev, ouvrez cette porte, Monsieur Gorbatchev, abattez ce mur!"


Bibliographie :


-Tobias Rüther : "Bowie and Berlin", 2008
-Tobias Rüther : http://www.standpointmag.co.uk/a-foreign-affair-david-bowie-in-berlin-december

Des recensions du livre de Rüther :





Des articles sur la chanson "Heroes" ou sur Bowie et Berlin :


-http://www.faz.net/s/RubE219BC35AB30426197C224F193F54B1B/Doc~ED1355FF4D5574DBB8127F7E33FCBB51C~ATpl~Ecommon~Scontent.html
- http://www.guardian.co.uk/travel/2008/aug/05/berlin.bars.musictour
- http://www.bowiegoldenyears.com/1977.html


Berlin en résumé:

1ère moitié du XII siècle : obtention d'une charte communale par Berlin et les villes comptoirs voisines (Cölln)
1871 : Berlin devient la capitale du premier empire allemand.
1918 : Insurrection spartakiste à Berlin
octobre 1941 : départ du premier convoi de Juifs berlinois vers les camps d'extermination depuis la gare de Grunevald.
1945 : division de la ville en 4 zones d'occupation. Berlin est dans la zone d'occupation soviétique de l'Allemagne démantelée.
1948 : blocus de Berlin, un des premiers moments chauds de la guerre froide
1961 : construction du mur. Berlin ouest devient une île en territoire soviétique.
1989 : chute du mur de Berlin
1990 : Berlin devient la capitale de l'Allemagne

En 2010 Berlin compte environ 3.5 millions d'habitants et son maire est Klaus Wowereit (SPD)


PS : Un immense merci à Karine Nimeskern qui a chassé Bowie et Berlin dans la presse germanophone pour moi et m'en a traduit de précieux passages.