samedi 2 mars 2024

"Sans abris" d'Oxmo Puccino feat. Kery James, contre l'indifférence (1999)

 


 "Ainsi la misère des autres les laisse indifférents"

 On a longtemps crû que la question du mal-logement, soulevée avec acuité par l'abbé Pierre dans les années 1950, avait été résolue par la croissance des Trente glorieuses. La moindre visibilité des "sans-logis" ne signifiait pas pour autant la fin des problèmes de logement. Au cours des années 1980, avec les difficultés économiques et sociales liées aux crises et aux politiques économiques adoptées par les gouvernements de droite comme de gauche, la question refait surface. Les sans domicile fixe, qui comprennent les sans-abris et les mal logés, refont leur apparition dans les rues de France. Et depuis les temps sombres du début des années 1990, la question du mal-logement a rarement quitté le devant de la scène. L'abbé Pierre lui-même rappelle en 1990 que le problème n'a pas été résolu. La question demeure, malgré la prospérité relative indexée, dans l'imaginaire collectif, sur la seule croissance du PIB et, éventuellement, le taux de chômage. Si le nombre des sans-abris est toujours difficile à mesurer, les estimations les plus récentes établissent à 330 000 le nombre des personnes sans domicile en France (contre 143 000 en 2012) .

Comme l'écrivait très justement le sociologue Julien Damon en 2003, "depuis le début des années 80 les SDF ont (re)fait irruption dans les rues, dans les gares, dans les squares, sur les boulevards, dans le métro. On les retrouve sur les écrans de télévision, en bas de chez soi, aux portes des services d’assistance, dans les discours électoraux. Ils apitoient souvent, effraient parfois, et, régulièrement, défraient la chronique sociale.

Durant les années de croissance on s’était peu inquiété, sinon par la voix de l’abbé Pierre, des sans-logis. Dans les rubriques faits divers de la presse on trouvait des informations sur les clochards dont la figure folklorique faisait presque partie du paysage touristique. C’est avec la crise et le chômage que les indigents et les errants ont repris place dans les préoccupations collectives en tant que priorités d’action publique.

Ce regain d’attention pour un problème dont on n’avait très peu parlé pendant les Trente Glorieuses s’explique par la présence plus discernable de personnes qui font une utilisation particulière de l’espace public. Certaines formes d’action collective ont permis aux SDF d’accéder à l’agenda politique : les manifestations, l’apparition des journaux de rue comme La Rue ou Macadam, le lobbying des associations militantes, et les occupations de bâtiments inoccupés.

Visibles et très médiatisés, en période d’abondance, les SDF ont fait réagir l’opinion et les pouvoirs publics sur le registre de l’indignation. Ils sont devenus la cible de dispositifs spécifiques gérés, en majeure partie, par le secteur associatif (hébergements d’urgence, Samu social, accueils de jour, etc.) et financés, principalement, par l’État. " [1]

Ce diagnostic de 2003 n'a malheureusement rien perdu de sa pertinence, car les "plus vulnérables [sont] touchés par la saturation de l’hébergement et du logement social" selon la Fondation abbé Pierre dans son rapport de 2024. L'augmentation des offres locatives de courte durée (type Airbnb) rendant les logements inaccessibles est notamment mise en cause dans les grandes villes. Et l'effort insuffisant des municipalités et de l'Etat pour construire des logements sociaux, malgré les règles en vigueur, ne cesse d'interroger. La loi SRU de 2000, qui obligeait les communes à posséder un pourcentage minimal de logements sociaux, est en voie de détricotage alors même que certaines communes aisées ne la respectaient pas. Bref, la situation des mal-logés ne devrait pas s'améliorer !

 
"Encore un rap sur les sans-abris"

 Bien entendu, cette question n'a jamais laissé les rappeurs indifférents. Dans les années 1990, le Hip Hop se fait l'écho des problèmes sociaux des quartiers dont sont issus les rappeurs, mais aussi de la société française en général. Depuis "The Message" en 1982, ils se sont emparés des problèmes de leur environnnement immédiat en portant la plume dans la plaie. En France, la première génération du rap, si elle fait danser la foule, sait aussi lui dire les choses franchement et porter la critique sociale. Ceux qui suivent et s'en inspirent prennent le relais. C'est le cas d'Oxmo Puccino, l'une des plus belles plumes du rap français, dont la carrière est en train de décoller en cette fin des années 1990. Né au Mali en 1974, Abdoulaye Diarra a grandi dans le XIXe arrondissement de Paris. Il intègre le collectif Time Bomb (qui compte également Booba, Ali, Pit Baccardi, Cassidi et d'autres). En 1998, il sort son premier album solo Opéra Puccino.

En 1999, il produit, avec DJ Mars, la mixtape La dernière chance (Bâtiment B) sur laquelle on trouve le morceau "Sans abris". Sortie en 2000, La dernière chance rassemble, autour d'Oxmo, des rappeurs qui montent alors (Rhoff, 113), dans le sillage de cette deuxième génération du Hip Hop qu'il incarne. Auréolé du succès de son premier album, le MC franco-malien est au meilleur de sa forme. Le morceau "Sans abri" est enregistré avec Kery James qui a à peine 20 ans. Né Alix Mathurin en Guadeloupe de parents haïtiens, il a grandi à Orly et s'est déjà distingué en enregistrant pour MC Solaar dès 1991. Il participe au collectif Mafia K'1 Fry fondé en 1995 (Manu Key, Karlito, Rohff et le 113). Il est l'une des figures du groupe Ideal J qui vient de connaître un certain succès avec son album Le combat continue, notamment le titre "Hardcore".

 Oxmo et Kery nous parlent des raisons qui conduisent à la rue (ruptures, drogue, ...) mais insistent avant tout sur l'indifférence qui nous a gagnés, critiquant l'égoïsme des individus confrontés à la misère d'autrui. Ces paroles n'ont pas pris une ride...



 

En 2018, à l'occasion des 20 ans de son premier album, Oxmo ressort une édition enrichie de quelques collaborations dont ce morceau avec Kery James, entre temps devenu l'un des rappeurs les plus marquants des années 2000. Les deux MCs ont d'ailleurs mené plusieurs projets en commun.



source: http://only-purist.blogspot.com/2008/07/batiment-b-presente-la-derniere-chance.html

 
[Couplet 1 : Oxmo Puccino]
Les astrologues disent que vous êtes tous heureux
A la télé ils disent que vous êtes généreux
C'est pas grave ...
Encore un rap sur les sans abris
Que vais-je dire de plus qui n'a pas été dit
Donc j'dédie ces rimes aux opprimés, aux déprimés, aux incompris
A chaque famille brisée sans le savoir
Les sans abris sont bien plus proche que l'on croit ... Quoi
Beaucoup s'étonnent ? ... J'déconne ... Tous les mêmes souffrances
Soupirer en silence de leur indifférence qui leur reste comme un poids


[Couplet 2 : Kery James]
Leur point commun reste leur indifférence
Ainsi la misère des autres les laisse indifférents
J'les ai vu ricaner au nez des sans abris
Ceux, se croyant à l'abri, de ceux dont Dieu les abrite
Aucune compassion, pas une pièce, même pas un sourire
Pas même un soupçon de gentillesse
Pour ne pas secourir. Aux déshérités, aux miséreux
Les excuses sont nombreuses pour ceux qui sont désireux
De garder pour eux mêmes ce qu'ils croient avoir acquis
Appartenait à d'autre, appartiendra à d'autres ... Ainsi va la vie
Tu verras sur leurs traits cet air supérieur
Richesse extérieure qui cache pauvreté intérieure
Lâche, coupable mais libre, bien pire
Se croyant meilleur, ex-magouilleur en costard, futur balayeur
Ces gens, sont tellement accrochés à leur argent qu'ils ont toujours
L'impression d'être au bout du rouleau

[Couplet 3 : Oxmo Puccino]
En fait ils s'trompent de but et cachent une flûte sous leurs apparences
Enjoués quand il fait beau, s'font entendre les jours de chance
Ils vivent de faux semblants et en font toute leur vie
Bouchent les trous d'conscience de gestes d'artifices ...Espèce de ...
Visent tout haut ceux qu'ils ne font pas tout bas
Versent des sous à téléthon et s'foutent de c'qui s'passe en bas d'chez eux
Mais quand les 'blèmes les concernent ils savent tous se taire
Tout le monde peut avoir une fille toxicomane ou un fils
Qui fait des bénéfices avec des biz illicites
En attendant que ça nous arrive on se félicite et
Le fils a des bonnes notes, on le plebiscite
Sache que le bonheur des uns fait le malheur des autres
Même si tu fais semblant quelqu'un rêvera que tu te vautres ...
C'est pour ça qu'on est tous tristes ...
L'égoïsme se transmet de père en fils ...
Mettre un gosse au monde ... de l'héroïsme ??


[Couplet 4 : Kery James]
A tes gosses il faut que t'enseigne la charité avant
Que ce monde féroce ne les imprègne de vanité
Avant que ce monde atroce ne leur apprenne
Que marcher sur les siens est de bonne guerre
Ingrédient nécéssaire à leur réussite, c'est triste
Cette socièté d'égoïste m'attriste, m'écoeure
Car au contraire j'ai du coeur, j'ai du coeur
De l'amour pour chaque coeur qui bat, issu du bas
J'vise le haut, pour ça j'me bat, mon combat à ses limites
Car j'veux être des gens bien, avoir des principes comme Kima, Keusti ou Zinzin
Métro, boulot, dodo, apellent-ils ça avoir une vie stable ?
C'est ce style de vie qui leur donne cet air détestable
Froid jusqu'à l'effroi, d'hiver en été, mais en qui ces gens ont foi ?
Ils courrent alors que l'état ne fait que reculer leurs retraites
Ils ont placé père et mère sans pitié en maison d'retraite

 

Pour aller plus loin:

- Sur cosmichiphop, le contexte de la création de la mixtape Bâtiment B

- La liste complète des titres de la Mixtape 

Sur l'histgeobox

- 188. Oxmo Puccino pour l'UNICEF : "Naître adulte" (2009)

Et trois morceaux qui abordent les problèmes du logement:

- Loca Virosque Cano (15): Orly (Gilbert Bécaud, "Un dimanche à Orly", 1963

- "Bidonville" de Nougaro, une plongée poétique dans un quotidien sordide, 1966

- Loca Virosque Cano (10): "Cergy" par Anis

 

- Céline Pessis, Sezin Topçu et Christophe Bonneuil, Une autre histoire des " Trente Glorieuses "
Modernisation, contestations et pollutions dans la France d'après-guerre
, La Découverte, 2013

 

[1] DAMON Julien, « Les SDF en France : difficultés de définition et de prise en charge », Journal du droit des jeunes, 2003/3 (N° 223), p. 30-35.

vendredi 1 mars 2024

Grave, Eddy de Pretto

 Grave

Serre les dents putain, montre que t'es pas un pantin
 Tu peux faire c'que tu veux, vas-y explose et fous l'feu
 Serre les poings gamin, sans te cacher pour un rien
 Tu peux faire simple au lieu de te figer sur ce bleu, hé
 Serre les dents putain, montre que t
'es pas un pantin
 Tu peux faire c'que tu veux, vas-y explose et fous l'feu
 Serre les poings gamin, sans te cacher pour un rien
 Tu peux faire simple au lieu de te figer sur ce bleu, s'tu veux

Ce n'est pas grave si tu ne te réveilles pas tout seul
 Si à côté de toi c'est un gars et que t'as la larme à l'œil
 Ce n'est pas grave si tu te pensais beaucoup trop jeune
 Pour que ce sodome te la mette gentiment et sans battle
 Ce n'est pas grave si quand t
u dors tu rêves trop qu'au lit
 Qu'il te touche, qu'il t'adore tout pareil que ta p'tite copine
 Ce n'est pas grave si, encore ce matin au réveil
 Tu te lèves d'une gaule mais il manque le E de Gaëlle
 Ce n'est pas grave si tu t'es surpris à regarder papa
 Ce n
'est pas grave si tu tentes, c'est-à-dire qu'c'était juste comme ça
 Ce n'est pas grave si tu beugues quand tes potos se montrent sans bas
 Ce n'est pas grave si t'as chaud et si ça l'devient chaque fois, ah-ah-ah

Sans le vivre, ben ça c'est grave
 Et ça c'est pire que rester à mentir dans le sort qu'on se nie tout bas

Ce n'est pas grave si avant tu disais qu'c'était sordide
 Qu'c'était que dans les télé-réalités qu'c'était possible
 Ce n'est pas grave si, maintenant c'est devenu ton réel
 Qui te revient à la gueule, alors qu't'approches la quarantaine
 Ce n'est pas grave si
t'as glissé sur le porno d'à côté
 Ce n'est pas grave si tu te dis qu'c'était sans faire exprès
 Ce n'est pas grave si une bite apparaît sur tous les onglets
 Ce n'est vraiment pas grave et même si tu commences a bander

Serre les dents putain, montre que t'es pas un pantin
 Tu peux faire c'que tu veux, vas-y explose et fous l'feu
 Serre les poings gamin, sans te cacher pour un rien
 Tu peux faire simple au lieu de te figer sur ce bleu, s'tu veux

Ce n'est pas grave si tu aimes mater ton voisin
 Plus que des mains dans le dos, une main dans l'sac et mine de rien
 Ce n'est pas grave si tu l'appelles mon p'tit lapin
 Et tu effleures son p'tit machin qui corrèle bien avec le tien
 Ce n'est pas grave si tu
sens des envies passagères
 Qui te restent dans la tête plus fort que c'que t'as serré hier
 Ce n'est pas grave si, tu stresses quant à la manière
 Dont tu vas dire à ta mif tu t'intéresses à des derrières
 Ce n'est pas grave si tu penses à sauter ton meilleur
ami
 Ce n'est pas grave si tu t'avoues qu'Sabrina n'est plus jolie
 Ce n'est pas grave si tu regrettes les deux doigts que tu t'es mis
 Ce n'est vraiment pas très grave si tu restes focus sur Jimmy, hi-hi-hi

Sans le vivre, ben ça c'est grave
 Et ça c'est pire que rester à mentir dans le sort qu'on se nie tout bas

Ce n'est pas grave si tu rougis fort dans les vestiaires
 Car tu te sens d'venir tout dur devant le leur qui est à l'air
 Ce n'est pas grave si tu préfères l'âge solitaire
 Pour toucher dans la cabine une fois pour te la faire taire
 Ce n'est pas grave si ta t
oute première fois était trop sombre
 Ce n'est pas grave si ta seconde fois met à jour ta part d'ombre
 Ce n'est pas grave si ton énième fois n'est toujours pas féconde
 Ce n'est vraiment pas grave même si on t'insulte sur ta tombe

Serre les dents putain, montre que t'es pas un pantin
 Tu peux faire c'que tu veux, vas-y explose et fous l'feu
 Serre les poings gamin, sans te cacher pour un rien
 Tu peux faire simple au lieu de te figer sur ce bleu
 Serre les dents putain, montre que t'es
pas un pantin
 Tu peux faire c'que tu veux, vas-y explose et fous l'feu
 Serre les poings gamin, sans te cacher pour un rien
 Tu peux faire simple au lieu de te figer sur ce bleu, s'tu veux

Sans le vivre, ben ça c'est grave
 Et ça c'est pire que rester à mentir dans le sort qu'on se nie tout bas
 Et sans le vivre, ben ça c'est grave
 Et ça c'est pire que rester à mentir dans le sort qu'on se nie tout bas, hé
 Sans le vivre, ben ça c'est grave

Source : LyricFind

Paroliers : Eddy De Pretto

Paroles de Grave © Sony/ATV Music Publishing LLC, Universal Music Publishing Group


Eddy de Pretto apparaît sur la scène musicale et pour le grand public en 2017. Très vite, il sait imposer son univers, sincère, transparent, certains l’appellent, le Kid gay du rap.  En effet, on a le sentiment que ce dernier cherche à se donner, à se prêter comme un exemple afin d’aider ceux qui l’écoute. On le sait, la chanson a aussi cette vertu, celle d’accompagner toutes les luttes, particulièrement celle d’assumer les orientations sexuelles de chacun, sans jugement, sans artifice social où pourtant les culpabilités sont encore légions. L’héritage chrétien avait réussi à imposer une morale qui interdisait le plaisir, la liberté sexuelle, s’adossant, s'arcboutant au pêché originel comme une matrice morale indépassable, apte à constituer une société stable, marquée par la domination de l’Eglise, des notables ou des pères de famille. La seconde moitié du 20e siècle a tout fait voler en éclat cet ensemble de certitudes, gages d’une stabilité, érigée en monument d’hypocrisie.

                Expulsion du Jardin d'Eden, (sans doute un quart d'heure après le pêché originel) , Masaccio, 1424-1425

Le jeune chanteur né en 1993 à Créteil n’a apparemment pas le profil des rappeurs qui jusqu’alors avaient pignon sur rue. Il ne coche en effet, pas toutes les cases attendues : trop blanc, trop roux, trop fragile et enfin trop homosexuel. A travers ses trois albums, Eddy ne se présente pas vraiment comme un militant de la cause pourtant ses textes, ses engagements, son attitude en disent long et participent aux évolutions douces de la société, en luttant par petites touches impressionnistes, répétées, indolores, de nouvelles normes s'imposent lentement, faites de tolérances à l’échelle humaine, à hauteur d’hommes, mais de femmes aussi et plus bas encore, à hauteur d’ados et d’enfants.

                                                              Eddy de Pretto, à la sortie du 1er EP, 2017, Le Parisien

Eddy est cet artiste qui appartient à ces combats pour les libertés sexuelles. Ils s’inscrivent dans un courant plus large qui voit le jour au milieu des années 60 et qu’on appelle par facilité en France, mai 68. C’est donc dans ce mouvement de libération sexuelle que les homosexuels poursuivis, réprimés jusqu'alors par la justice ont débuté leur lutte. Parmi les premiers événements qui portent ce mouvement de liberté, il y a les émeutes de Stonewall Inn à New York en juin 1969. Ce bar fréquenté par des homosexuels était l’objet de descentes de police régulières, arrestations plus ou moins massives et aléatoires selon l'air du temps, de l'arbitraire aussi. Mais durant ce mois de juin, les interpellations ne vont pas se faire comme prévues, la situation bascule, des heurts éclatent entre les militants exaspérés des brimades habituelles et la police. Craig Rodwell fondateur d'une des premières librairies gay prend la parole dans la presse et mobilisent la révolte contre les injustices. Les manifestations durent cinq jours et marquent à jamais, la prise de conscience de la communauté gay. L'année suivante, en juin 1970, on commémore l'anniversaire des émeutes, c'est la première Gay Pride à NYC mais aussi à Los Angeles, Chicago et San Francisco. 

                                                  Photographie extraite de la Une du New York Daily News, 29 juin 1969


Gay Pride, NYC, 1970, Diana Davies / New York Public Library



La chanson s’intitule Grave, mais devrait plutôt adopter le titre « Pas grave ». Puisque le sujet est la culpabilité face à une morale qui réprouve tant de choses dès qu'il est question de plaisir sexuel. Grave agit donc comme un pansement, une miséricorde pour athée LGBT. En effet, Eddy égraine avec minutie, toutes les petites choses qui pourraient rendre un peu moins coupable un jeune qui découvre son homosexualité, tant de détails intimes parfois assez crus. "Eddy dit" pour rendre banale cette réalité faite de pensées et de désirs....C’est donc la question centrale de la culpabilité qui est l’enjeu de cette chanson. Pourquoi est-on coupable ? Comment se déculpabiliser... Le chanteur partage son expérience, trace la voie-(voix). Il prend des coups mais résiste. On pense aussi à une autre de ses chansons interprétée à l'église parisienne St-Eustache en juin 2021, A quoi bon, une supplique à Dieu, histoire d'interroger la dualité si problématique : religion-homosexualité. Il s'en suivit sur les réseaux sociaux, des centaines de menaces de mort. Mais De Pretto fait front. Il a porté plainte et fait condamner ces haters qui croyaient leur homophobie protégée derrière leur smartphone. On le voit porter l'intime au grand jour n'est pas facile. 

Le clip se charge de mettre en image, les intentions de la chanson. Puisqu'Eddy de Pretto ne cache rien de ses pensées, le réalisateur Colin Solal Cardo a décidé à la façon de Hitchcock, Fenêtre sur cour de filmer comme un voyeuriste matant le chanteur dans son appartement. La caméra le suit à travers ses fenêtres ouvertes sur la rue car Eddy n'a pas envie de se cacher, il essaie la simplicité et c'est sa force :  "Tu peux faire simple au lieu de te figer sur ce bleu, s'tu veux".

Ainsi, ses récits intimes aux apparences impudiques se partagent avec ceux qui ne peuvent pas encore dire. Les chansons d'Eddy témoignent des progrès, toujours trop lents de notre société vers plus de tolérance et d'ouverture. Après l'IVG gravée dans la constitution, on aurait envie d'y placer toutes ces aspirations aux libertés individuelles et à toutes les tolérances qui les accompagnent... Une société libre et tolérante, je sais, je sais....le monde des bisounours c'est pas à la prochaine station ! 

En attendant, "Serre les poings gamins, sans te cacher pour rien" et écoute du Eddy pour te donner du courage.




Jean-Christophe Diedrich


Pour aller plus loin

https://www.telerama.fr/musique/eddy-de-pretto-jai-toujours-fait-mon-interessant,n5603431.php Télérama, 16 avril 2018.

Stonewall, https://en.wikipedia.org/wiki/Stonewall_riots 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Marche_des_fiert%C3%A9s 

"Mona Ki Ngi Xica" de Bonga, la lutte pour l'indépendance de l'Angola

 


Une guerre de libération de quinze ans

 Accostée dès la fin du XVe siècle par les navigateurs portugais, la région de l'Angola actuel est conquise progressivement à partir du XVIe siècle. Malgré la résistance de souverains comme la reine Njinga, cette domination coloniale, liée à la traite des esclaves vers les Amériques, s'étend jusqu'à la fin du XIXe siècle et l'expansion vers l'intérieur. La dictature de l'Estado Novo, menée par Salazar (1932-1968) puis son successeur Caetano (68-75), fait du peuplement et de la défense d'un Portugal qui s'étendrait "du Minho jusqu'à Timor" (de la frontière nord avec l'Espagne jusqu'à l'Asie du sud-est) une composante essentiel du régime et de son nationalisme. Alors que Britanniques, Belges et Français ont dû se résigner, contraints et forcés, à accorder l'indépendance à leurs colonies africaines, le Portugal s'accroche au Cap-Vert, à la Guinée-Bissau, au Mozambique et donc à l'Angola.

Neto proclame l'indépendance en 1975 [source: Lumni]

 Mais depuis le début des années 1960, le Portugal doit faire face à un vent de contestation grandissant dans ces colonies. En février 1961, des émeutes urbaines ont éclaté à Luanda. Les insurgés attaquent les prisons et des troubles ont lieu dans tout le pays, notamment dans les mines de cuivre et les plantations de café. Trois mouvements se forment dans les différentes parties du pays, parfois soutenues par des pays extérieurs. Au nord, le FNLA est soutenu par le Zaïre de Mobutu, au sud-est, l'UNITA de Jonas Savimbi se réclame du maoïsme. Autour de Luanda, la capitale, le MPLA, marxiste et dirigé par Neto et de Andrade, est le plus ancien (1956) et le plus important. Il est soutenu par le Cuba de Fidel Castro. Ces trois mouvements, qui recrutent majoritairement dans des régions séparées, sont en rivalité (ce qui les conduira à la guerre civile dès l'indépendance).

Des soldats portugais en Angola pendant la guerre coloniale de 1961 à 1975. Wikimédia/Guilmann

 On insiste souvent, et à juste titre, sur l'impact des guerres d'indépendance pour le Portugal, puisque des dizaines de milliers de jeunes hommes fuient vers la France pour échapper au service militaire, porté à 4 ans en 1968, et que les jeunes officiers qui y combattent finissent par renverser la dictature le 25 avril 1975. Mais les colonies, à commencer par l'Angola, subissent quinze ans de guerre au cours de laquelle des dizaines de milliers de personnes perdent la vie. Massacres, bombardements au napalm, emprisonnements, règne de l'arbitraire prolongent la violence coloniale par une guerre sans merci.


 
Bonga, un athlète de la lutte pour l'indépendance

Bonga est né le 5 septembre 1942 en Angola. Si ses parents lui donnent pour nom Bonga Kuenda, il reçoit très rapidement un nom chrétien et portugais à l'occasion de son baptême: José Adelino Barceló de Carvalho. Il grandit dans les musseques, ces bidonvilles "bâtis avec le sable". Adolescent, il s'enthousiasme pour la musique, la danse... et le sport, football et athlétisme, pour lequel il est très doué. Sélectionné dans les équipes juniors du Portugal en athlétisme, il s'éloigne de l'Angola à 23 ans, en 1966, devenant même Champion du Portugal du 400 mètres en 1969. A ce titre, il bénéficie du privilège de voyager librement. Il en profite pour servir de courrier entre les exilés politiques en métropole et les combattants du MPLA en Angola, réutilisant à cette occasion son nom originel de Bonga Kuenda. Lorsque la PIDE, police politique du régime salazariste, s'en rend compte, Bonga se réfugie à Rotterdam au Pays-Bas, abandonnant le sport pour se consacrer à la musique. C'est dans ce contexte qu'il réalise son premier disque en Europe, sobrement intitulé Angola 72. La chanson "Mona Ki Ngi Xica" en fait partie.

Il n'est pas soldat, ses armes à lui, ce sont ses chansons. Celles-ci, inspirées par les musiques qu'il a entendues au pays et en Europe, parlent à tous ces exilés plein de mélancolie, à Rotterdam, Paris ou Lisbonne, où il peut de nouveau s'installer après la révolution de 1974. Si l'Angola devient finalement indépendant en 1975, le pays continue à connaître la guerre pendant plusieurs décennies, les mouvements indépendantistes se disputant le pouvoir, sur fond de guerre froide et de rivalités régionalo-ethniques.

 


Semba !!

Musicalement, Bonga est l'enfant des circulations entre l'Angola, l'Europe et les Amériques, singulièrement le Brésil et les Caraïbes. Ces circulations, faîtes d'allers-retours réguliers et de métissage, ont donné naissance, sur le continent africain, à de multiples genres nouveaux, de l'Afrobeat à la rumba congolaise en passant par le semba. Circulations musicales qui reflètent les mobilités humaines. La colonisation, malgré l'écrasement impitoyable des cultures qu'elle a entrainé, a puissamment contribué à ces circulations. Le semba est ainsi né de cet aller-retour entre l'Angola, colonisé par les Portugais, et le Brésil, où des millions d'être humains ont été déportés et mis en esclavage. On le sait, les esclavagisés ont emporté avec eux les rythmes, parfois les instruments, les danses qu'ils pratiquaient avant leur asservissement. Au XIXe siècle, de ces rythmes naît la samba,  à partir du choro, du maxique et de la marcha. C'est avant tout la musique du Carnaval. Avec l'essor de la radio et du disque au XXe siècle, ces rythmes continuent leur circulation, parfois à l'intérieur des empires. Les chants et danses reviennent donc en Afrique, profondément transformés, et font écho aux musiques dites traditionnelles, qui n'ont pas complètement disparu. Nul doute que la présence de Cubains complexifie ces métissages. C'est ainsi que se développe le semba. N'Gola Ritmo joue un rôle-clé dans ce retour aux sources créatif. Fondé par Liceu Vieira Dias dans les années 1940, le groupe participe à cette renaissance culturelle angolaise en puisant dans le répertoire poétique et musical traditionnel, y mêlant des rythmes et des instruments nouveaux, du fado portugais autant que des musiques brésiliennes. Dans les années 1960, le semba participe, souvent de manière clandestine car subversif, aux tentatives de réappropriation de leur culture par les Angolais, en lutte pour leur indépendance. 

Bonga raconte, dans une de ses compilations, ses souvenirs d'adolescents à Luanda

Bonga y participe, d'abord en jouant dans le groupe de son père, qui est accordéoniste, puis avec son groupe Kissueia, dont le nom signifie "misère", celle des quartiers pauvres de Luanda où il a grandi. Un instrument, que Bonga utilise toujours, symbolise cette quête, c'est la dikanzas.

D'après le site dikanzadosemba, "Dikanza est composé du mot « kanza » qui signifie « tailler ou rayer » et du préfixe « di » qui désigne une personne ou un objet, ce qui donne le mot « Dikanza » soit un objet taillé. L’instrument appartient à la famille des idiophones raclés, similaire au « güiro » et au « reco-reco ». Il s’agit d’une grande tige en bambou ou en bois striée que l’on racle ou frotte avec une petite baguette en bois. Il fait partie des instruments traditionnels du Semba." [Source: site dikanzadosemba]

Le semba d'Angola 72 est varié, rapide ou lent selon l'humeur, très mélancolique pour "Mona Ki Ngi Xica". La chanson parle de l'exil des jeunes hommes angolais, qui ont laissé derrière eux femme et enfants, prenant le maquis ou fuyant la répression, les combats et la violence coloniale. On comprend aisément que cette chanson, pleine de tristesse, qui parle d'amour et de souffrance, ait si bien contribué à consoler les Angolais de la diaspora, en Europe ou ailleurs. Il est aussi lié à cet saudade dont les Portugais se sont faits une spécialité. La chanson est en kimbundu (l'intégralité des paroles ici). C'est une des langues nationales et la deuxième langue bantoue la plus parlée en Angola, avec 2 millions de locuteurs natifs estimés, vivant dans la région de Luanda et au nord du pays. Le groupe ambundu, qui le parle, est estimé à plus de 8 millions de personnes. Quelques mots sont même usités par les lusphones, en Angola et au Portugal, comme "guita" signifiant argent...

 



"Mona Ki Ngi Xica" (1972)

 Alukenn n'golafua
N'ga mu binga kia
Muene ondo kala beniaba
Eme n'gondodiame

Mona mona muene
Kissueia weza
Mona mona muene
Kalunga n'gumba

N'zambi awani banack mona
N'ga muvalele
Muene ondo kala beniaba
Eme n'gondodiame

 Voici une libre traduction à partir de traductions en anglais:

 L'enfant que je laisse derrière moi

Attention, j'encoure un danger mortel !

Et je t'ai déjà averti

Qu'elle va rester ici et que je vais partir

Cet enfant qui est le mien

Des méchants lui veulent du mal

Cet enfant qui est le mien

Sur une vague d'infortune

Dieu m'a offert cet enfant

Que j'ai amené au monde

Et elle va rester

Alors que je vais partir

 



 Dans une version éditée en France en 1980, Bonga valide lui-même ce "dernier message":

Mona ki ngi Xiça (Le dernier message)

Dans la fuite désespérée

et dans la mort indésirable,

nous laissons les fils

que nous aimons.

A l'heure du départ,

nous pleurons la dernière larme,

nous disons le dernier message

à la fille que nous laissons.


La chanson a connu un regain d'intérêt en 1996 suite à la sortie du film de Cédric Klapisch Chacun cherche son chat. En 2010, Bonga et Bernard Lavilliers ont interprété ensemble une version mêlant le kimbundu et le français dans la chanson "Angola". A plus de 80 ans, Bonga continue à donner des concerts qui ont toujours été, depuis les années 1970, les meilleurs moments pour ressentir ce mélange d'énergie et d'engagement qui définissent l'artiste.

 

Pour prolonger:

Sur l'histgeobox:

- Cuba en Afrique, une odyssée musicale 
- Super mama djombo: "Sol Maior Para Comanda" (1979)

A lire:

 - Linda Marinda Heywood, Njinga. Histoire d'une reine guerrière (1582-1663), La Découverte, 2018 

- Guillaume Blanc, "Sortir du cauchemar colonial", in L'Histoire, n°517, mars 2024

- Histoire de la semba


Obrigado/Remerciements à Baba