mercredi 30 septembre 2015

15 bis: Bob Dylan: "Oxford Town"

Dès le lendemain de la guerre civile, l'instruction des anciens esclaves devenus libres devient un enjeu crucial. De fait, l'instruction de la jeunesse noire ne cesse de se développer, y compris dans le Sud. Le taux d'analphabétisme recule de manière spectaculaire. Dans les États du Vieux Sud, les églises et les initiatives philanthropiques permettent à la jeunesse noire d'accéder à un certain niveau d'instruction. Des universités noires prestigieuses se sont même développés à l'image de Howard à Washington, Fisk à Nashville ou encore le  Tuskegee Institute (Alabama) cher à Booker T. Washington.
Si le droit des Noirs à l'instruction n'est pas remis en question, les autorités blanches du Sud n'en bannissent les études classiques pour les Afro-américains qu'elles prétendent cantonner dans une formation professionnelle élémentaire. En outre, une stricte ségrégation raciale continue de s'appliquer à l'école.   
Dans les établissements scolaires réservés aux Afro-américains, le manque d'équipement, d'encadrement, de moyens, l'entassement des élèves, entraînent de profondes inégalités scolaires entre Blancs et Noirs. La Cour Suprême, alors sous la houlette du président Warren, ne peut que constater cet état de fait. En promulguant l 'arrêt Brown vs Board of Education ( 1954) la Cour entend remettre en cause la stricte barrière raciale.
Or, l'application de l'arrêt s'avère particulièrement problématique dans le Deep South. Le décret de 1955 de l'administration Eisenhower, en vertu duquel "la déségrégation scolaire devait se poursuivre aussi rapidement que possible" n'y a que très peu d'effets. Les États de l'ancienne Confédération se protègent derrière leurs lois locales, empêchant la scolarisation de tout enfant noir dans une école blanche.  



Or cette ségrégation scolaire s'applique à tous les niveaux, depuis la maternelle jusqu'à l'université.
- A Little Rock dans l'Arkansas, en 1957, l'intégration de 9 adolescents noirs dans un lycée de la ville nécessite l'intervention - contrainte et forcée - du président Eisenhower et l'envoi d'un détachement de soldats pour assurer la sécurité des élèves et éviter leur lynchage par des foules blanches racistes.
- Trois ans plus tard, à la Nouvelle Orléans (Louisiane), la scolarisation de la petite Ruby Bridges vire à l'émeute et ce n'est que sous la protection d'officiers fédéraux que la fillette peut intégrer l'école. - Dans le Mississippi, sans doute l'état le plus hostile à toute remise en cause de la ségrégation avec l'Alabama, la loi fédérale n'est pas appliquée et l'université reste réservée aux seuls étudiants blancs. Aussi, pour mettre un terme à ce régime d'apartheid, les militants des droits civiques (1) s'activent. 
Le fonds juridiques de la NAACP  dirigé par Thurgood Marshall s'intéresse au cas de James Meredith. Cet étudiant scolarisé à l'université "noire" de Jackson State, cherche à s'inscrire à Oxford, l'université "blanche" du Mississippi. Originaire de l'Etat, Meredith est parfaitement conscient de la difficulté de sa tâche. (2) Vétéran de l'armée de l'air, dans laquelle il sert de 1951 à 1960, il envisage la lutte contre la discrimination raciale comme une nouvelle guerre. "Dieu m'a donné comme mission, telle que je l'ai comprise, d'élever les Noirs du Mississippi à la place adéquate dans la société". Mais, comme le rappelle Nicole Bacharan [voir source, p223] "(...) l'université du Mississippi, familièrement surnommée Ole Miss (3) - la Vieille Demoiselle -, semblait une forteresse imprenable. Plus célèbre pour son équipe e football et ses concours de beauté que pour ses succès académiques, plus réputées pour la fierté de ses traditions que pour son ouverture au monde moderne, elle représentait le saint des saints de l'élite mississippienne, un bastion à jamais inaccessible aux noirs. "

En janvier 1961, James Meredith envoie une demande de candidature à Ole Miss. La direction de l'université, consciente qu'il est Noir, lui oppose une fin de non recevoir. Meredith n'abdique pas et, avec l'appui du Fonds juridique de la NAACP, il décide d'attaquer en justice l’État du Mississippi, en mai 1961. Dans son verdict, le juge affirme: "Il est absolument évident que l'admission n'a pas été refusée au plaignant en raison de sa race (...) Je considère avoir la preuve irréfutable que l'Université du Mississippi n'est pas une institution racialement ségréguée."
En juin 1962 cependant, le procès en appel donne raison à Meredith, décision confirmée par la Cour suprême des États-Unis, le 10 septembre 1962. James Meredith a donc le droit d'entrer à l'université d'Oxford. Le plus dur reste toutefois à faire: appliquer cette décision sur le terrain.

John Dear (à droite), représentant du ministère de la justice, et James McShane, chef des US Marshals, escortent James Meredith qui tente de s’inscrire à l’université du Mississippi.


Le président Kennedy dépêche donc sur place plusieurs centaines d'agents fédéraux (U.S. marshals) pour faire appliquer la décision de la Cour Suprême. Ce déploiement de la force publique est vécu comme un coup de force par les ségrégationnistes, une véritable provocation pour le gouverneur du Mississippi: Ross R. Barnett. Ce dernier a en effet un statut de ségrégationniste convaincu à défendre. Son slogan favori n'est-il pas "Never, never!" (Jamais, jamais", l'intégration)? Devant les caméras, le 13 septembre, il qualifie l'admission de Meredith de "plus grande crise depuis la guerre de Sécession". "Il n'y a pas d'exemple dans l'histoire où la race blanche ait survécu à l'intégration. [Nous] ne boirons pas la coupe du génocide." Aussi, il n'hésite pas à défier les autorités fédérales au nom de la sacro-sainte souveraineté du Mississippi. 
Le 20 septembre, Barnett se rend en personne au bureau des inscriptions de la faculté pour en interdire l'accès à Meredith! Bien qu'accompagné par plusieurs marshalls fédéraux, ce dernier doit renoncer à pénétrer dans les bâtiments. Galvanisés par l'attitude bravache du gouverneur, les suprémacistes sont prêts à en découdre. Ce qu'ils ne savent pas, c'est qu'en sous-main, le fier gouverneur - trop conscient du rapport de force défavorable - négocie l'admission de Meredith à Ole Miss avec John Kennedy et son frère Robert, alors Attorney General (ministre de la justice). Après ses rodomontades,  le gouverneur cherche à sauver la face en donnant l'impression de ne s'exécuter que sous la contrainte de la force armée.
Finalement, le 30 septembre 1962, un accord est enfin trouvé.     

  

 

Ce même jour, dans une allocution télévisée, John F. Kennedy lance:"Les Américains ont le droit de désapprouver la loi (...) mais pas de lui désobéir. Aucun homme, (...) aucune foule n'ont le droit de défier une décision de justice..."
Sur place, la situation vire pourtant au cauchemar. Informés de l'arrivée de Meredith, les suprémacistes fanatiques entourent le campus. Venus de tout le Mississippi, ils possèdent des armes à feu et sont animés par une haine inextinguible. A défaut de capturer Meredith, ils molestent les journalistes présents, brisent leurs appareils photos, s'en prennent aux marshals démunis. De son côté la police locale, a mystérieusement déserté l'université.
"Dès que la nuit tomba, la scène tourna au cauchemar. Le gaz lacrymogène flottait dans l'air, On entendait des coups de feu. On voyait voler des cocktails Molotov. Des voitures incendiées flambaient au milieu de la foule", se souvient le photographe Charles Moore.
La situation devient intenable pour les hommes chargés d'escorter James Meredith. Présents sur place, John Doar, représentant du ministère de la justice, et Nicolas Katzenbach, bras droit de Robert Kennedy, supplient le ministre de la justice d'envoyer les troupes fédérales pour éviter un bain de sang.

Dans la soirée du 30 septembre 1962, les marshalls se barricadent à l'intérieur du bâtiment de l'administration pour panser leurs blessures. Photo de Charles Moore.


Le lendemain, 1er octobre, les soldats et parachutistes arrivent  se déploient autour d'Oxford. Les violences se poursuivent et se soldent par un lourd bilan: deux morts (dont le journaliste français, Paul Guihard, de l'Agence France-Presse) et des centaines de blessés, principalement parmi les marshals. Le calme ne revient sur le campus qu'au bout de trois jours.
Tout au long de sa scolarité à Oxford, James Meredith devra être protégé par des gardes du corps. Harcelé, isolé, il ne peut poursuivre sa scolarité à Oxford que sous haute protection policière. Diplômé en sciences politiques, l'étudiant quitte Ole Miss le 18 août 1963 pour aller étudier le droit à l'université Columbia de New York. Quant à la suite de son existence, nous vous en reparlerons dans un prochain billet...



Dylan au festival de Newport, en 1963.

Peu de temps après son arrivée au Greenwich Village, en 1961, Bob Dylan rencontre Suze Rotolo. Or, c'est cette jeune femme de 17 ans qui réveille la conscience politique du chanteur. Secrétaire pour le CORE (Congress of Racial Equality), Rotolo raconte chaque soir à son amant "de nouvelles histoires sur la lutte pour les droits civiques. Un jour, vers la fin de janvier 1962, alors qu'il devait participer à un concert de bienfaisance organisé par le CORE, Dylan a composé 'The Ballad of Emmett Till', l'histoire d'un jeune Noir tabassé et abattu dans le Mississippi pour avoir sifflé une blanche. Bob Dylan, le protest singer, était né. " [Dorian Lynskey p78, voir sources]
Quelques semaines plus tard, les émeutes de Ole Miss inspirent Oxford Town à Dylan dont les paroles fustigent la bêtise des suprémacistes. De son côté, Phil Ochs compose la Ballad of Oxford, un titre dans la plus pure tradition des topical songs chères à Woody Guthrie. A cette époque, Ochs et Dylan sont amis et puisent aux mêmes sources d'inspiration. Très vite pourtant, leurs chemins divergent. Ochs continue de militer et de composer des titres contestataires, quand Dylan s'emploie à briser le mythe qui lui colle toujours à la peau: celui du prophète de la protest song. Pourtant "depuis cette époque, toute la carrière du chanteur peut être considérée comme une tentative de fuir ce mythe et toutes les pressions qui l'accompagnent." [Dorian Lynskey p 76]


Notes: 
1.   Medgar Evers, représentant de la NAACP à Jackson, tente de faire progresser l'intégration par la voie légale en organisant des procès. Il enquête sur les meurtres racistes non résolus par la justice locale. Dans le cadre du Voter Education Project, les diverses organisations pour la défense des droits civiques (NACCP et Snick principalement) tentent également d'inscrire les Noirs sur les listes électorales dans les régions les plus reculées du Mississippi. Le projet 'appuie sur les étudiants des universités noires de Jackson. Cette entreprise est contrecarrée par les tenants du suprématisme qui incendient les églises de la communauté noire et les habitations des volontaires du Snick à Ruleville.
2. A 15 ans, une expérience traumatisante le convainc de consacrer le reste de son existence à la reconnaissance de droits civiques égaux entre Blancs et Noirs. Alors qu'il voyage en train avec son frère. Il doit quitter sa place pour rejoindre le wagon réservé aux Noirs. En 1962, il racontera « avoir pleuré jusqu’au terme de son voyage et d’une certaine façon, n’avoir jamais cessé de pleurer depuis ».
3. C'est aussi ainsi que les esclaves s'adressaient jadis à la femme du maître dans la plantation.


Oxford Town (1962)

Oxford Town, Oxford Town
Ev’rybody’s got their heads bowed down
The sun don’t shine above the ground
Ain’t a-goin’ down to Oxford Town


He went down to Oxford Town
Guns and clubs followed him down
All because his face was brown
Better get away from Oxford Town


Oxford Town around the bend
He come in to the door, he couldn’t get in
All because of the color of his skin
What do you think about that, my frien’?


Me and my gal, my gal’s son
We got met with a tear gas bomb
I don’t even know why we come
Goin’ back where we come from


Oxford Town in the afternoon
Ev’rybody singin’ a sorrowful tune
Two men died ’neath the Mississippi moon
Somebody better investigate soon


Oxford Town, Oxford Town
Ev’rybody’s got their heads bowed down
The sun don’t shine above the ground
Ain’t a-goin’ down to Oxford Town


 *******************

A Oxford Town, à Oxford Town,
les gens ont de quoi baisser la tête
Le soleil ne luit pas au-dessus du sol
Je n'irai pas à Oxford Town

Il est allé à Oxford Town
Suivi par les gourdins et les fusils
Tout ça parce que son visage était brun
Mieux vaut rester à l'écart d'Oxford Town

A Oxford Town au coin de la rue
Arrivé à la porte il n'a pas pu entrer
A cause de la couleur de sa peau
Qu'est-ce que tu en dis l'ami?

Moi, ma petite femme et son fils
Nous sommes fait cueillir par une lacrymogène
Je ne sais même pas pourquoi on est venus
On doit retourner là d'où on vient

A Oxford Town dans l'après-midi
Tout le monde chante une triste mélodie
Deux hommes sont morts sous la lune du Mississippi
Quelqu'un ferait bien d'enquêter sans tarder

A Oxford Town, à Oxford town
Les gens ont de quoi baisser la tête
le soleil ne luit plus au-dessus du sol
Je n'irai pas à Oxford Town.


Sources:
- Nicole Bacharan: "Les Noirs américains. Des champs de coton à la Maison Blanche, Éditions du Panama, 2008.
- Dorian Lynskey : "33 Révolutions par minute. Une histoire de la contestation en 33 chansons." Vol.1, éditions Payot & Rivages, 2012.
- BBC. "1962: Mississippi race riots over first black student."
- RFI: "James Meredith celui qui a fait plier le Mississippi ségrégationniste."
- Nicolas Bourcier: "James Meredith, légende énigmatique.", Le Monde, 02/09/ 2009.
- America polyphony: "America Focus: au Mississippi, en Géorgie et en Alabama, le gospel des droits civiques."
- Les photos de Charles Moore.

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