vendredi 6 novembre 2015

301. Alexandre Galitch: "Kaddish"

Dès le déclenchement de l'opération Barbarossa, en juin 1941, les troupes allemandes se livrent aux pires exactions à l'encontre des populations soviétiques. Dans les villes, les villages, les communautés juives sont systématiquement traquées, neutralisées, exécutées. Ces massacres sont perpétrés par des commandos de tueurs qui, la plupart du temps, fusillent leurs victimes au bord de fosses.
Informé des premiers massacres génocidaires de populations juives des territoires soviétiques occupés, Staline accepte la création d'un Comité antifasciste juif (CAJ). Cet organisme est aussitôt conçu par le chef d'état soviétique comme un instrument de propagande susceptible d'apporter un soutien financier crucial
Afin de faire connaître les atrocité commises par les Allemands sur les populations juives d'URSS, le CAJ décide de l'élaboration d'un Livre noir. [nous avons présenté cet ouvrage sur Samarra] Aidés par près de quarante collaborateurs, les écrivains Ilya Ehrenbourg et Vassili Grossman - deux écrivains renommés et correspondants de guerre - dirigent la rédaction de l'ouvrage consacré à "l'extermination scélérate des Juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement occupées de l'URSS et dans les camps d'extermination en Pologne pendant la guerre  de 1941-1945."  
Les premiers témoignages des massacres sont ceux des correspondants de guerre envoyés dans les zones de combat par les revues et journaux. Ces hommes sont les premiers à pénétrer dans les villes libérées, à entendre les témoignages sur les atrocités, à découvrir les traces des massacres. Ainsi, entre 1942 et 1943, de nombreux compte-rendus sont publiés et dénoncent les exécutions. Les reporters adressent les témoignages et documents collectés au CAJ pour les incorporer au Livre noir. Ce dernier doit constituer un document exceptionnel répertoriant les atrocités commises par les nazis à l'encontre des juifs sur tous les lieux de leur passage, en donnant voix aux témoins et aux très rares survivants. En 1945, la rédaction du livre est suffisamment avancée pour être envoyée au procureur soviétique du procès de Nuremberg, puis aux États-Unis. Une version américaine et une version roumaine - très incomplètes toutefois - paraissent même en 1946. Prête pour l'impression, la version russe doit d'abord être "remaniée", avant d'être brusquement arrêtée, puis définitivement interdite en 1947. 

Comment expliquer ce revirement? Pourquoi la simple évocation du génocide ds juifs devient-elle un tabou en URSS?

Le ravin de Babi Yar (Kiev) en 1944.



* Mythe de la guerre patriotique. 
 Alors même qu'ils accompagnent les soldats de l'Armée rouge dans leur contre-offensive, les  correspondants de guerre se heurtent très vite à la censure, puis à la répression. Les organes de propagande les obligent bientôt à gommer la dimension tragique des récits au profit de l'héroïsation des soldats soviétiques. Dès 1943, la spontanéité des témoignages commence également à être étouffée. A cette date, l'Ukraine sans juifs de Vassili Grossman est ainsi refusée. Les textes transmis se doivent désormais d'être voilés pour éviter d'encourir les foudres de la censure.
C'est qu'entre temps, les autorités soviétiques forgent et développent le mythe de la "grande guerre patriotique" (1), celui d'une nation de braves et de héros, grande famille mue par un élan patriotique commun. Le mythe s'ancre solidement dans l'histoire officielle soviétique et même russe (la victoire sur les nazis réactive celle des Russes contre Napoléon en 1812). 
 En insistant sur l'unanimité politique d'une fratrie harmonieuse, le mythe rejette du même coup dans l'ombre les minorités, en particuliers les Juifs. L'épopée nationale forgée dans la légende supplante la réalité de la guerre. Les erreurs stratégiques de Staline et du haut commandement, les massacres, le sort des laissés- pour-compte sont gommés au profit d'une héroïsation à la fonction amnésiante. Cette version de la guerre conduit à minimiser les souffrances subies, à taire le bilan officiel des pertes. Elle rend également impossible l'évocation de l'histoire des prisonniers, des civils, des Juifs dont les mémoires honteuses sont alors refoulées. Aussi, à l'issue de la guerre, les victimes sont devenues suspectes à plusieurs titres. 
- Désormais considérés comme des "traîtres à la patrie", nombre de prisonniers de guerre soviétiques subissent - tout comme les nationalistes ukrainiens - les déportations vers les camps du Goulag.
- Les Juifs soviétiques deviennent la cible d'une politique d'antisémitisme d'Etat particulièrement virulente à partir de 1947-1948.


* Campagne contre le cosmopolitisme. 
Tous ceux qui, au lendemain de la guerre, abordent la question du génocide tombent en disgrâce. En octobre 1947, la condamnation définitive du Livre noir est prononcée, en raison de ses "sérieuses erreurs politiques". (2) En 1948, la dissolution du CAJ s'accompagne de l'assassinat de son président, l'acteur Solomon Mikhoels. Les autres dirigeants du Comité sont arrêtés en vue d'un procès. Le Livre noir se trouve désormais au centre de l'instruction et sert à étayer l'accusation de nationalisme juif. (3) A l'issue, des débats, les principaux responsables du CAJ, accusés entre autre d'avoir voulu créer un nouvel État juif en Crimée, sont condamnés à mort et exécutés lors de la "nuit des poètes assassinés", le 12 août 1952.
Une puissante campagne d'opinion désigne les Juifs soviétiques à la vindicte publique. Ce mouvement puise à plusieurs sources: offensive antireligieuse traditionnelle, "anti-cosmopolitisme" ou encore "antisionisme" (à partir du moment où Israël rallie le bloc occidental). Dans le même temps, les institutions culturelles et religieuses juives qui avaient subsisté subissent une offensive brutale de la part du pouvoir: suppression des théâtres juifs, interdiction de l'enseignement du yiddish, fermeture des synagogues.
Dans ces conditions, pendant plus d'une dizaine d'années , on ne se risque ni à évoquer la Shoah ni à nommer les victimes, ni même à se les remémorer. La conservation de la mémoire s'avère une tâche non seulement difficile mais dangereuse, toute référence explicite au génocide devient périlleuse.
 
  

* Le climat politique empêche la figure du survivant d'émerger.
En plus de ce climat politique défavorable, plusieurs éléments empêchent l'émergence de la figure du témoins
La première difficulté est d'abord le très faible nombre de survivants, de "rescapés des ravins". La fermeture des archives et la chape de plomb qui recouvre l'extermination des Juifs de l'Union soviétique tendent à faire oublier que là-bas, le projet génocidaire y fut mis en pratique et appliqué totalement. "(...) Les nazis ont pu y massacrer 'jusqu'au dernier', hommes, femmes, vieillards et enfants juifs." (Epelboin, Kovriguina: "La Littérature des ravins. Écrire sur la Shoah en URSS", Robert Laffont, 2013, p16) L'extermination immédiate, sur la plupart des territoires occupés de l'URSS, a laissé très peu de survivants, si bien qu'à l'est, la solution de la 'question juive' y a véritablement eu un caractère"final" comme le constate Valissi Grossman dans son essai L'Ukraine sans Juifs. "Il n'y a plus de Juifs en Ukraine. [...] Partout, dans chaque ville petite ou grande, dans chaque bourg, la persécution a eu lieu. Il faut dire seulement que si dans un lieu vivaient cent Juifs, c'est cent Juifs qui ont été tués. Pas un de moins, et pas d'exception.
D'autre part, les très rares rescapés qui avaient pu fuir ou se cacher sont souvent confrontés à l'antisémitisme des populations locales lors de leur retour au pays. Hersh Smolar, rédacteur en chef d'un journal yiddish polonais se souvient comment Ilya Ehrenbourg lui avait rapporté sa propre arrivée dans Kiev libérée: "Il est allé voir la maison qu'il avait habitée: 'Mais où sont donc les Juifs?' a-t-il demandé au concierge qui venait de le reconnaître. 'Grâce à Dieu, les Allemands les ont tous tués': telle a été la réponse."
" Dans ces circonstances, le survivant ne pouvait pas, encore moins qu'ailleurs, 'retrouver son nom, sa voix et la maîtrise de sa parole' afin de témoigner. A l'inverse, il devait s'efforcer de cacher son passé 'non conforme', devenir transparent, s'effacer à la fois comme juif et comme victime." (Epelboin, Kovriguina: op. cit. p36)


* Censure et instrumentalisation de la mémoire. Que cherche-t-on à taire?
 La mémoire collective , dès la fin de la guerre, commence à être systématiquement orientée, faussée, manipulée. La création de cette histoire officielle a pour ambition de corriger la vérité. Le contrôle idéologique très fort exercé par les autorités fixe ce qui peut être dit ou tu.

- Ainsi toute remise en cause de l'imagerie triomphaliste de la guerre est bannie. Dans ces conditions le génocide et le caractère systématique de l'extermination des juifs, n'apparaissent pas comme tels dans les informations officielles. Dans les témoignages et documents collectés, le mot "Juifs" est remplacé par l'expression "civils soviétiques". Le thème de l'extermination des Juifs est proscrit de la scène publique en URSS. La littérature ne peut évoquer cet interdit de mémoire, condamné au refoulement et l'oubli. "La mémoire était l'objet constant de la terreur étatique. L'obligation de l'oubli, la non-transmission et la destruction des traces ont été instaurées comme normes. Si le système soviétique valorise, comme on le sait, l'archivage bureaucratique, il est aussi avant tout destructeur d'archives: du moins sait-il les condamner à l'inexistence par l'inaccessibilité qu'il leur confère, la tombe du silence où il les enterre."  [Epelboin, Kovriguina: op. cit. p148]

- La propension de la population à la collaboration - notamment en Ukraine et dans les pays baltes - devait également demeurer rigoureusement cachée. L'analyse de cette collaboration et de ses causes auraient en effet sans doute souligné le rejet du système soviétique parmi ces populations. En Ukraine par exemple, les fortes réticences au système du kolkhoze et à la collectivisation des terres avaient entraîné une violence répressive terrible entre 1930 et 1933. La grande famine qui s'abattit sur l'Ukraine a nourri en retour le nationalisme ukrainien. "Les réactions pro-allemandes au début de la guerre ont souvent été la conséquence de ces répressions très violentes dont on ne pouvait parler." 
Dans le Livre noir, les passages attestant de l'intense collaboration d'une partie de la population ukrainienne disparaissent ainsi totalement sous les ciseaux de la censure. (4) 


* La phase de détente des années de Dégel.
La mort de Staline n'interrompt que temporairement les campagnes antisémites officielles. La période du Dégel ne permet de libérer que très partiellement la parole à propos du tabou juif. Toutefois, à condition de faire preuve de prudence et d'user d'un langage codé mais compréhensible de "ceux qui veulent entendre", la censure peut être contrée. C'est donc principalement grâce à la transmission orale, donc par la poésie et les déclamations publiques que l'évocation du génocide devient possible. En effet, l'usage de métaphores et d'images évocatrices permettent au poète d'exprimer ses émotions d'une manière plus libre que le romanciers. En outre, le poème ou la chanson n'ont pas besoin d'être publiés pour être répétés, appris et donc pour circuler.  Aussi, lors de cette période d'effervescence poétique (on parle d'ère d'"avant Gutenberg"), "on se réunit pour entendre, on retient, on transmet."
 Les années 1970 et l'accession au pouvoir de Brejnev se caractérisent par un retour en force de la censure - qui n'a toutefois jamais totalement disparu. Affaiblie, la géroncratie au pouvoir entretient l'idéalisation d'un passé mythifié. A la littérature soumise du circuit officiel, qui demeure largement prépondérante, s'oppose les écrits spontanés du samizdat (ou "autoédition") qui circulent sous le manteau ou les "éditions de là-bas" (tamizdat), c'est-à-dire les œuvres publiées à l'étranger. Les auteurs qui demeurent dans le circuit officiel doivent accepter les remaniements de leurs écrits pour intégrer les impératifs de la censure et espérer une publication dans les grosses revues populaires en URSS.
Celui qui témoigne en dépit du tabou le fait dans un climat d'hostilité et dans la hantise de la répression; une répression physique, matérielle, intellectuelle, qui transforme l'artiste stipendié en véritable paria. "C'est dans ces conditions d'étouffement culturel radical et d'intégration forcé aux normes en vigueur que l'écriture testimoniale a su trouver, malgré tout en URSS, les moyens d'une existence certes réduite, problématique, mais néanmoins vivace." [Epelboin, Kovriguina op. cit. p151-152] Assia Kovriguina rassemble tous ces témoignages sous l'appellation de "littérature des ravins", en référence aux fosses dans lesquelles étaient précipités et ensevelis les victimes juives des Einsatzgruppen et de leurs supplétifs

C'est de ce très beau et passionnant livre que sont tirés la plupart des informations de ce billet et les extraits de poèmes cités ci-dessous. Nous en recommandons vivement la lecture. 
 



* "Littérature des ravins.
 
- En raison du très petit nombre de survivants des massacres et de l'hostilité environnante dont ces derniers firent souvent l'objet à l'issue de la guerre, la littérature des ravins est très exceptionnellement le fait des témoins eux-mêmes. Citons toutefois Roman Levine, qui  s'insurge dans un poème de 1949 contre le déni de mémoire.
 "Je déteste ce mot de 'pitié' / On n'en a ni souffrance, ni tristesse, ni exigence, / Aujourd'hui Babi Yar est une décharge, / Une décharge pour les ordures. [...] Les balles visaient des femmes centenaires / et des enfants commençant à marcher. / Les poitrines et les dos portaient des pièces jaunes / Criblées comme des cibles. / Il y a eu vengeance. Mais à quoi bon venger. / Si les morts ne sont pas respectés."

En 1965, Macha Rolnikaité publie quant à elle "Je dois raconter", mais ce récit d'un rescapé évoquant la Shoah est grossièrement mutilé par la censure. 
Les poétesses Olga Ansteï et Ludmila Titova, qui vivaient toutes deux à Kiev à proximité de Babi Yar, composent des chants de deuil, transcription de la violence qui s'est déchaînée sous leurs yeux. Titova évoque ainsi l'oubli: 
 "La grâce serait de tout oublier.
Mais oublier - ça veut dire trahir.

- La littérature des ravins est donc essentiellement le fait de tiers, chargés de porter la voix des disparus. Ces "découvreurs de traces" sont d'abord les reporters de guerre mentionnés plus haut, ceux qui, dans le sillage des soldats de l'Armée rouge, découvrent les premiers les charniers. La révélation concrète du génocide provoque un traumatisme extrêmement violent (5) et suscite dans le même temps une  sorte "d'appel des ravins" qui se manifeste par la production d'oeuvres-témoignages. Seulement pour pouvoir publier et rester en odeur de sainteté, les écrivains doivent souvent louvoyer ou user de la plus grande prudence. Dans son poème Babi Yar (1945), Ehrenbourg multiplie les allusions voilées qui n'en laissent pas moins deviner le choc émotionnel de la découverte:

" Mes petits! Joues vermeilles! / Ma famille innombrable! / Je vous entends m'appeler / Du fond de chaque fosse. / Je parle pour les morts. Nous nous redresserons, / Nous ferons bruire nos os et nous partirons, là / Où les villes encore vivantes / Respirent l'odeur du pain et des parfums. / Éteignez les lumières, baissez les étendards. / Nous voici. Pas nous, mais les ravins. " [Babi Yar]

Extrêmement populaire, Ehrenbourg reçoit des milliers de lettres de Juifs (soldats, exilés) qui regagnent leur terre natale après les massacres. L'un d'entre eux clôt sa lettre ainsi: "Je vous prie de raconter ce destin avec vos mots à vous." De fait, l'écrivain prête sa voix aux autres et s'érige en témoin, transcrivant avec ses mots le sort de ceux qui sont confrontés au néant. 
Comme son collègue et ami, Vassili Grossman cherche à donner une voix aux disparus. "Nous devons offrir un aperçu de ce qui est advenu en y incluant ceux qui se taisent et qui, désormais, ne peuvent plus rien dire." Mais pour mener à bien sa mission, il fait lui le choix de la fiction en rédigeant le monumental"Vie et destin"!
Ancien correspondant de guerre, Pavel Antokolski publie au sortir du conflit un long poème intitulé "Mémoire non éternelle". Il y fait de Babi Yar l'épicentre de la Catastrophe tout en dénonçant déjà la déformation imposée à la mémoire. 
"Le faux témoin débite le discours du souffleur, / le journaliste bâcle sa bafouille, - et là / il n'y a plus de traces, /  ni dans les villes d'Europe, / ni sur aucune planète imaginable, (...) / ni en enfer ni au ciel, elles n'existent plus."

Le jeune Vassili Grossman.


C'est encore de Babi Yar dont il est question dans un poème déchirant de Lev Ozerov. Chargé en 1943 par Ehrenbourg de mener l'enquête pour le compte du Livre noir dans sa ville de Kiev, ce dernier lance ce cri profond qui fait du ravin un lieu de mémoire personnifié:
"Je suis venu vers toi, Babi Yar, / S'il y a un âge à la douleur, / alors je suis immensément vieux. / On ne pourrait le compter même en siècles. [...]
 Je demande aux érables: répondez, / Vous qui êtes témoins, racontez. / Silence. / Il n'y a que le vent - / dans les feuilles."
 Composé en  1944-1945 et publié en 1946, le poème est tout entier adressé à la terre. 
En 1962, Ozerov compose un nouveau poème qui témoigne de sa volonté de redonner une voix aux défunts, pour les tirer de l'oubli:
" Les morts parlent. Leur souffle / Ravive la chaleur de la cendre entassée. / Mauthausen. Oradour. Dachau. / Buchenwald. Auschwitz. Babi Yar. / J'ai un rêve, moi qui suis en vie: / Durant ces journées qui me sont accordées; / Dire ne serait-ce qu'un mot, un seul demi-mot; / Mais un de ceux qu'ils ont emportés."
Citons encore Boris Sloutski - ancien soldat dont la famille juive a péri en grande partie à Kharkov - dont les poèmes évoquent la découverte du génocide et l'anéantissement de l'univers yiddish:
"Je libérais l'Ukraine /  Je traversai les villages des Juifs / Le yiddish, leur langue, était devenu ruine. / Depuis trois ans c'est une langue morte. / Non, elle n'est pas morte, elle a été arrachée et brûlée. / Rayés l'un après l'autre / Les lieux d'assignation, / La richesse espiègle, / La pauvreté joyeuse. / [...] Il s'est envolé par les cheminées d'Auschwitz / Le monde des nappes blanches et des verres du sabbat. / Il est noir, il est gras. Il est fumée douceâtre. / J'étais jeune encore, mais je me le rappelle." ["Ia osvobojdal Oukraïnou"] 

- Après la disparition des "témoins" et des "découvreurs" du génocide - décédés de mort naturelle, éliminés physiquement lors de la campagne antisémite ou bien réduits au silence - des "restaurateurs de mémoire" entrent en scène à partir du dégel khrouchtchevien. Leurs œuvres entendent "reconstruire le témoignage par l'invention littéraire où fiction et document s'entremêlent".  
Ainsi le 'roman-document" Babi Yar d'Evgueni Kouznetsov tient autant du reportage que de l'autofiction. La saga familale "Sable lourd" d'Anatoli Rybakov ressuscite quant à elle dans une première partie le yiddishland, ce monde disparu du shtetl, avant de dépeindre les Juifs du ghetto de manière beaucoup plus convenue dans une seconde partie (sans doute pour permettre la publication).

Alexandre Galitch
 
* Alexandre Galitch. Alexandre Galitch est un autre de ces "restaurateurs de mémoire".
Comédien de formation, il organise pendant la guerre des spectacles de théâtres pour les soldats. En 1945, il commence à écrire une pièce mettant en scène la vie de trois générations d'une famille juive moscovite. Les persécutions qui s'abattent alors sur les membres du CAJ le convainquent de cacher sa création. A la faveur de la déstalinisation et des révélations du XXème congrès du PCUS, l'auteur s'attelle de nouveau à sa pièce qu'il intitule Le silence des marins. En 1958, à la veille de la générale, les représentations de la pièce sont interdites. Pour contourner la censure tout en se faisant entendre du public, Galitch opte pour un nouveau moyen d'expression et devient poète-chanteur. Au cours des années 1960, ses vers sarcastiques contribuent (avec d'autres tels que Boulat Okoudjava, Vladimir Vissotsky) à  l'émergence d'une culture non conformiste vivante, bien que toujours assiégée. 
 Alors même qu'il se trouve toujours en URSS, la publication a l'Ouest d'un recueil de poèmes lui attire les foudres des autorités soviétiques. Devenu un véritable paria, Galitch est contraint de faire une demande d'émigration. En 1974, il quitte l'URSS pour la RFA. A Munich, il travaille pour Radio Liberty qui diffuse à destination de la Russie des émissions anti-soviétiques. Installé finalement à Paris, Galitch y trouve la mort en 1977 dans des conditions si suspectes qu'on y a parfois vu la main du KGB.
Le contenu de plus en plus contestataire des textes de Galitch avaient fait de lui un homme menacé. Dans A la mémoire de Pasternak, il fustige l'hypocrisie des funérailles officielles en l'honneur de ceux que le pouvoir s'était empressé de bâillonner. Ses écrits sur les Juifs ne firent bien sûr qu'aggraver son cas, comme l'impressionnant Kaddish, long poème entremêlant récits de témoins, extraits de journaux intimes (6), témoignages fictionnels. 

On a lavé la terre à fond,
Il n'y avait ni ravins ni remblais,
Les obélisques de granit
Proclament une gloire immortelle,
Mais les larmes et le sang ont été oubliés.
 




* Perestroïka et "littérature restituée"?
C'est à un retour de mémoire que l'on assiste avec l'avènement de la perestroïka à la fin des années 1980. De nombreuses œuvres jusque là interdites ont enfin le droit de citer. On parlera ainsi de "littérature restituée". Les témoignages sur les atrocités commises par les nazis ou encore les exactions staliniennes (Grande Terreur, déportations massives de populations, système du Goulag) sont enfin accessibles. Or, "dans ce flux de révélations sur les atrocités commises par les Soviétiques eux-mêmes, l'assassinat du peuple juif passe de nouveau à l'arrière-plan." [Epelboin, Kovriguina op. cit. p 142] Si bien qu'aujourd'hui en Russie, pour le grand public, "le génocide est considéré comme une part indistincte des meurtres massifs perpétrés dans la population civile par les nazis, sans qu'un terme spécifique ne soit nécessaire." (Epelboin, Kovriguina op. cit. p45) "
L'assassinat des Juifs n'est donc pas totalement passé sous silence, mais les échos en sont atténués, dilués, incorporés dans la série des épreuves subies par l'ensemble de la population.

La légende de la guerre patriotique sert toujours de ciment factice et de rideau occultant. "Tant aux yeux du nouveau chef de l'Etat qu'à ceux d'une majorité de la population, désorientée par la perte de son identité soviétique et de ses frontières, la guerre héroïque est devenue plus que jamais un mythe fondateur." [Epelboin, Kovriguina op. cit. p 68]


Notes:
1.  L'Union soviétique envahie, l'heure est à l'Union sacrée. Dans un célèbre discours, Staline emprunte un vocabulaire inédit. Il appelle ses "frères et sœurs" - et plus ses "camarades" - à faire front contre l'envahisseur.
2. Le manuscrit échappe par miracle à la destruction. Ce qui devait être le témoignage principal sur la Shoah n'a jamais pu être publié en URSS du fait même qu'il singularisait les souffrances des Juifs.
3. Deux prétendus experts nommés par le pouvoir, mettent en doute la réalité des six millions de victimes juives et reprochent aux auteurs de "ne pas parler des autres victimes de l'hitlérisme et beaucoup trop longuement de l'idéologie nazie et de la collaboration. Sujet tabou s'il en est, ne serait-ce que parce qu'il rappelait l'attente de beaucoup de Soviétiques, convaincus qu'un régime pire que celui instauré par Staline ne pouvait exister, et qui avaient cru que les envahisseurs allaient sauver leur pays.
4. Ex: "j'allai chez des amis que j'avais hébergés avant l'arrivée des Allemands. Ils m'avaient dit qu'en cas de besoin, ils m'aideraient à me cacher. Mais là, ils me chassèrent impitoyablement. Pourtant, ils savaient qu'un jour ou l'autre moi aussi je me ferais prendre." (p134) ou encore lorsqu'une femme témoigne de l'aide apportée aux juifs de la ville: "Lorsque je rentrai, mon mari me dit: "Toi, tu vas te compromettre, et eux, en les embrassant, tu ne leur apporteras rien de bon.' Mais je lui dis que mes baisers valaient plus que de l'argent, car tout le monde rejetait ces gens comme on repousse les lépreux." (p145)  
5. Ilya Ehrenbourg note ainsi: "Partout on voyait des ossements charbonneux. En fuyant, les hitlériens ont voulu brûler la dernière part des morts; ils ont entassés les cadavres comme des bûches. J'ai vu des corps de femmes brûlés, une petite fille, des centaines de cadavres. [...] Je ne savais encore rien de encore ni de Maidanek, ni de Treblinka, ni d'Auschwitz. Je suis resté debout, sans pouvoir bouger (...). C'est difficile d'écrire là-dessus, les mots manquent."
6. Dont celui de Janusz Korczak - auquel il dédie d'ailleurs le poème. Médecin et pédagogue polonais, Janusz Korczak meurt à Treblinka avec les petits orphelins dont il assurait la protection.


Sources:
- Epelboin, Kovriguina: "La Littérature des ravins. Écrire sur la Shoah en URSS", Robert Laffont, 2013
 - Fabula: "L'autre mémoire de la Shoah: témoigner en URSS."
- Youri SHAPOVAL, "Baby Yar : la mémoire de l'extermination des Juifs en Ukraine", in D. EL KENZ et F-X NERARD, Commémorer les victimes en Europe, Paris, Champ Vallon, 2011, pp. 289-303.
- Aquarium vert: "La littérature des ravins: écrire sur la Shoah en URSS."
- La vie des idées: "La poésie du gouffre.

Liens:
- Le poème kaddish dans son intégralité, en russe.
- La "valse des chercheurs d'or".
- Petite chronique sur le barde Galitch.  
- "Trois chanteurs dans l'hiver russe.
- Alexandre Kaditch: "Kaddish"
- Une biographie de Galitch (pour ceux qui parlent russe).
- Les chansons engagées en Russie
- Série de liens intéressants
- Sur Galitch et l'exil.

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