mardi 22 novembre 2016

316: "La grève des mères"


La défaite du Second Empire contre la Prusse entraîne la proclamation de la République le 4 septembre 1870. D'abord fragile et menacé, le nouveau régime n'en résiste pas moins aux nombreuses crises qui jalonnent ses premières années d'existence (boulangisme, scandale de Panama, attentats anarchistes, affaire Dreyfus). Les années 1880 et 1890 sont aussi celles d'un intense patriotisme, entretenu par le souvenir sans cesse ressassé des "provinces perdues". Plus que jamais, la France aspire à la revanche. Dans cette optique, la forte chute de l'indice de fécondité français ne laisse pas d'inquiéter. Alimenté par l'esprit de revanche et la hantise de la "décadence", un courant nataliste puissant se développe à partir du dernier quart du XIX ème siècle. 
 
Entre 1891 et 1911, la population française passe de 38 340 000 habitants à 39 600 000 et ne s'accroît que d'1 260 000 individus. Cette stagnation démographique française inquiète d'autant plus qu'au cours de la même période, la population allemande croît chaque année de 500 000 âmes, passant de 54 millions d'habitants vers 1900 à 66 millions en 1914. De 1890 à 1896, pour 10 naissances françaises, on comptait 22 naissances allemandes.


 La France connaît en effet un déclin de sa natalité depuis la fin du XIXème siècle. Le taux de natalité français est alors le plus faible d'Europe. D'aucuns s'interrogent: "la France va-t-elle disparaître faute de naissances?"
Les démographes constatent que certaines années (1895, 1901, 1911) les décès l'emportent sur les naissances. La transition démographique, qui concernera bientôt une grande partie de l'Europe de l'Ouest, est bien plus précoce et marquée en France. A la différence de l'Allemagne et du Royaume-Uni, où la natalité reste élevée dans les milieux ouvriers, le recul touche ici toutes les catégories sociales. Certes, des nuances sont perceptibles selon que l'on vive en ville ou à la campagne, selon l'importance de la pratique religieuse régionale. Il n'empêche qu'à l'échelle du pays, la tendance de fond est bien celle d'une baisse sensible de la natalité. Certains parlent déjà de "dépopulation".
L'effondrement des naissances s'explique par une fécondité en berne. Or, contrairement à ce qu'avancent certains natalistes, cette chute ne trouve pas son origine dans une hausse de la stérilité des couples français, mais bien dans une choix assumé - pour les géniteurs potentiels - de limiter leur descendance. Le phénomène s'avère complexe et résulte de la combinaison de facteurs plus ou moins prégnants selon les régions et les milieux sociaux. 
- Certains Français font moins d'enfants afin de ne pas émietter leur patrimoines. En effet, en supprimant le droit d'aînesse, le code civil instaure le partage entre les descendants, ce qui n'est pas anodin dans un pays de petite et moyenne propriété comme la France. 
C'est donc l'espoir rendu possible d'une ascension sociale qui entraîne souvent la limitation volontaire des naissances.
- La perte d'influence de l’Église catholique, traditionnellement hostile aux pratiques contraceptives, contribue sans doute aussi à la baisse des naissances, en tout cas dans les régions déjà fortement déchristianisées (bassin parisien, Limousin). 
La sécularisation des sociétés se serait donc accompagnée d'un progrès des comportements individualisés. "En somme, en se débarrassant des régimes autoritaires, des Églises contraignantes, les individus ont acquis un droit de regard sur leur propre destin. " (cf: Arnaud-Dominique Houte)
- Parce qu'il retarde l'âge au mariage et donc la naissance du premier enfant, le service militaire a sans joué un rôle également.
Au bout du compte, les facteurs culturels et idéologiques se combinent aux facteurs économiques pour expliquer la forte baisse de la natalité française.

Ci-dessus: l'évolution du taux de natalité en France depuis 1800. A la veille de la grande guerre, le taux de natalité français (18,8‰ en 1913) est le plus faible d'Europe (environ 30‰ en moyenne). Pour 100 naissances dans les années 1874-1878, on en compte à peine 70 dans les années 1910.


Dans le contexte des tensions internationales qui affectent alors l'Europe, la question démographique nourrit de vifs débats. Le thème nataliste fait assez largement consensus dans les milieux dirigeants. Il se nourrit d'une hantise du déclin français, tant face à l'Allemagne qu'à l'égard du reste du monde dont la vitalité contraste avec la "stérilité" nationale. L'inquiétude est partagée par les catholiques qui voudraient remettre à l'honneur les valeurs familiales. 
Des économistes, anthropologues, médecins, statisticiens comme Paul Leroy-Beaulieu expliquent la dénatalité par la mentalité des Français refusant de donner la vie par égoïsme, refus des responsabilités et des efforts, médiocrité et routine, indifférence pour l'avenir du pays. Louis-Adolphe Bertillon s'insurge: "Nous transformons une partie de notre descendance en épargne, en capitaux, voilà pourquoi notre natalité est si restreinte."
Se plaçant sur un plan surtout moral, des romanciers  tels Paul Bourget ou Henri Bordeaux, mais aussi des journalistes cherchent à réhabiliter les valeurs familiales et dressent dans leurs écrits le portrait de familles nombreuses épanouies et heureuses.
 
Albert Bettanier:"La tâche noire". Sur ce tableau de 1887, le peintre met en scène un instituteur désignant avec sa règle les provinces perdues sur une carte de France. 

Face aux menaces que fait peser la dénatalité, le courant nataliste entend bien réagir.
Des organisations apparaissent et s'emploient à alerter l'opinion publique des dangers que ferait peser sur la France la dénatalité
Fondée en 1896, L'Alliance nationale pour l'accroissement de la population française développe une intense propagande, diffusant périodiques, ouvrages, conférences. Son fondateur, le célèbre statisticien et démographe, Jacques Bertillon, y lance régulièrement des alertes à la dénatalité. L'Alliance bénéficie du soutien ou de la sympathie de nombreux parlementaires, économistes (Leroy-Beaulieu), démographes (Arsène Dumont), écrivains (Zola). (1) Reconnue d'utilité publique en 1913, l'Alliance reçoit en outre des dons venant des milieux industriels. 
La création de la Ligue populaire des pères et mères de familles nombreuses, en 1908, vient renforcer le camp populationniste. Pour son dirigeant, le capitaine Simon Maire, accessoirement père de 12 enfants, "la famille normale est la famille de trois enfants; à partir du quatrième, la famille a payé plus que son tribut et la nation a envers elle une dette sacrée."
Pour remédier au spectre de la "dépopulation", ces organisations réclament de l’État la mise en œuvre d'une véritable politique nataliste impliquant mesures fiscales, primes à la naissance du troisième enfant, réforme des lois successorales, allocations familiales, etc. (2)

Le courant nataliste recrute au départ sur tous les bancs politiques. Ainsi, au cours de ses premières années d'existence, l'Alliance nationale pour l'accroissement de la population française regroupe en son sein dreyfusards et antidreyfusards, bourgeois catholiques et penseurs socialistes.
 Bientôt cependant, les "populationnistes" se recrutent principalement parmi les rangs nationalistes et ceux des tenants de l'impérialisme colonial; tous ceux pour lesquels le déclin constant de la natalité affaiblit irrémédiablement la puissance économique, politique, militaire et culturelle de la France. 
 Les théories démographiques se confondent de plus en plus avec les doctrines raciales teintées d'eugénisme dont se nourrit alors le discours sur la décadence française. Vacher de Lapouge considère par exemple que la dégénérescence, et donc la stérilité, est le fruit du mélange des races (dans son livre "Les Sélections sociales"). Pour le théoricien de la race, le problème n'est pas d'augmenter quantitativement la population française mais plutôt de la faire progresser qualitativement en faisant s'accroître le nombre des "eugéniques" (sujets héréditairement doués). Selon cette logique raciste, une population déclinante ne pourra éviter une infiltration d'étrangers qui abâtardira la civilisation. Or, le fait que la population française ne progresse que grâce à l'apport migratoire (des Belges et Italiens principalement), inquiète tous ceux qui redoutent la venue de ces "étrangers plus ou moins naturalisés, ou métèques [...] qui accaparent le sol de France." [affiche de l'Action française en 1906] 

Dessin de Jossot dans l'Assiette au Beurre n°178 (1904). Entouré de ses nombreux rejetons, le père de famille au regard bovin s'excuse: "On s'a oublié!" Dans ce numéro du journal anarchiste consacré à la grossesse, Jossot insiste sur les conséquences désastreuses des grossesses à répétition (infanticides, enfants handicapés, misère sociale)… Le dessinateur fustige également le discours hypocrite et culpabilisant de l’Église.
 


A l'opposé de ce courant nataliste, les néo-malthusiens développent un tout autre discours. Tout en prenant leur distance avec les vues sociales conservatrices de Malthus, ils considèrent que le maintien du monde ouvrier dans la misère résulte d'une fécondité non maîtrisée et préconisent donc le recours aux procédés anticonceptionnels. 
Les féministes voient dans ce mouvement la possibilité d'échapper aux risques des accouchements répétés et l'espoir pour les femmes de devenir maîtresses de leur corps. 
En 1896, le pédagogue Paul Robin, anarchiste et libre-penseur, fonde la Ligue pour la régénération humaine qui associe maîtrise de la fécondité avec un programme d'émancipation par l'éducation. A l'aide de tracts, de journaux (Régénération, Le Malthusien), de réunions (un congrès mondial néo-malthusien se tient à Paris en 1900), la Ligue informe les populations des pratiques anticonceptionnelles et plaide pour le droit à l'avortement


Avec La Maternelle, Léon Frapié obtient en 1904 le prix Goncourt. Le roman, qui s'inscrit dans une veine réaliste et populaire, décrit l'existence d'une jeune bourgeoise déclassée qui se fait embaucher comme femme de service dans une école maternelle des quartiers pauvres de Paris. L'auteur y met l'accent sur le drame des enfants de familles nombreuses, livrés à eux-mêmes et, la plupart du temps, réduits à la misère. Frapié y écrit: "Soyons moins nombreux et tout le monde aura du dessert."

Si les théories néo-malthusiennes demeurent plutôt marginales et sulfureuses, elles n'en continuent pas moins à se diffuser dans la société, parfois de manière militante. Elles remportent en particulier un grand succès auprès de la gauche libertaire et des anarcho-syndicalistes. (3) Pour ces derniers, la limitation des naissances contribue à l'émancipation de la femme et permet de mieux élever un nombre réduit d'enfants. Les plus radicaux appellent même de leurs vœux une "grève des ventres" (formule de la nihiliste Marie Huot) qui priverait le capitalisme de travailleurs et le militarisme de soldats. [on retrouve cette même idée dans la chanson de Montéhus]
 Les néo-malthusiens se heurtent à de vives résistances. Les procureurs saisissent et poursuivent systématiquement les brochures d'éducation à la contraception. (4)


Dessin de Jossot dans l'Assiette au Beurre n°178 (1904). Au tribunal, le juge interpelle l'accusée: " vous étiez seul pour le tuer." Celle-ci lui répond: "Nous étions deux pour le faire."

* La grève des mères.
Chansonnier en vue, Gaston Montéhus se fait connaître par des compositions volontiers pacifistes et antimilitaristes, au moment où bellicisme et patriotisme sont de mise.
En 1905, le chanteur compose et interprète "la grève des mères". Le morceau adopte un point de vue original puisqu'il inscrit la question des femmes dans la logique des guerres, sujet  habituellement considérée du seul point de vue masculin
Au moment même où la tension avec Berlin atteint des sommets (avec la crise de Tanger), la chute de la fécondité française devient une préoccupation majeure. Aussi, en incitant les femmes à réduire leur descendance pour priver les états-majors de la chair à canon indispensable aux guerres, Montéhus appuie là où ça fait mal.
La chanson remporte un grand succès et subit donc aussitôt les foudres de la censure. Le titre conduit même son auteur devant les tribunaux. Condamné en première instance à deux mois de prison ferme pour "menées abortives" en octobre 1905, Montéhus écope finalement d'une lourde amende en appel. La chanson restera interdite d'exécution publique et sa partition interdite de colportage. 
Au cours de la grande guerre, Montéhus tourne casaque pour se convertir au bellicisme cocardier. Selon une trajectoire proche de celle d'un Gustave Hervé, l'ancien chansonnier pacifiste devient un acharné va-t-en-guerre.





Conclusion: si l'on se réfère à l'évolution des taux de fécondité entre 1900 et 1914, la propagande nataliste semble être restée lettre morte.
Or, concrètement, bien peu est fait pour permettre à la fécondité de repartir à la hausse.
 La grande saignée des quatre années de guerre, et la persistance des taux de fécondité à un niveau très bas au lendemain du conflit incitent la chambre "bleu horizon" à créer en 1920 un Conseil supérieur de la natalité au sein du ministère de l'Hygiène, de l'Assistance et de la Prévoyance sociale. Parmi ses membres se trouvent de fervents natalistes qui parviennent à faire adopter le 31 juillet 1920 une première loi nataliste. La "loi de 1920" interdit toute information sur la contraception. En 1923, une nouvelle loi réprime très sévèrement toute incitation directe ou indirecte à l'avortement. 
 

LA GRÈVE DES MÈRES
 (Paroles de Georges Montéhus. Musique de R. Chantegrelet et P. Doubis - 1905)

Puisque le feu et la mitraille,
Puisque les fusils, les canons,
Font dans le monde des entailles
Couvrant de morts plaines et vallons.
Puisque les hommes sont des sauvages
Qui riaient le Dieu Fraternité
Femme de cœur, femme à l'ouvrage
Il faut sauver l'Humanité

REFRAIN:
Refuse de peupler la terre
Arrête ta fécondité
Déclare la grève des mères
Aux bourreaux crie ta volonté !
Défends ta chair, défends ton sang,
A bas la guerre et les tyrans !


Pour faire de ton fils un homme
Tu as peiné pendant vingt ans
Tandis que la gueuse en assomme,
En vingt second's, des régiments,
L'enfant qui fut ton espérance,
L'être qui fut nourri de ton sein
Meurt dans une horrible souffrance,
Te laissant vieill', souvent sans pain.
(REFRAIN)


Est-ce que le ciel a des frontières ?
Ne couvre-t-il pas l'monde entier ?
Pourquoi sut terre des barrières ?
Pourquoi d'éternels crucifiés ?
Le meurtre n'est pas un'victoire,
Qui sème la mort est un maudit ;
Nous n'voulons plus pour notre gloire
Donner la chair de nos petits.
(REFRAIN) 




Notes:
1. Avec Fécondité, Zola lance en 1899 un cri d'alarme et appelle de ses vœux le réveil de la fécondité nationale.
2. L'intense travail de propagande des associations natalistes conduit le gouvernement Waldeck-Rousseau à créer une commission de la dépopulation en 1901, mais elle est rapidement mise en sommeil. Au bout du compte, "la première mesure incitative n’apparaît qu’avec l’instauration de l’impôt sur le revenu en 1914, dont le calcul prend en compte le quotient familial." (cf: l'histoire par l'image)
3. Les réticences sont plus nombreuses parmi les socialistes. Pour Marcel Sembat, "plus le peuple fera d'enfants, plus nous aurons de révolutionnaires."
4. La répression frappe également les féministes qui osent aborder la question de l'avortement à l'instar de Nelly Roussel ou Madeleine Pelletier. Or le sujet reste tabou et les néo-malthusiens en condamnent le principe. En revendiquant le droit des femmes à dissocier la sexualité de la maternité, ces militantes avant-gardistes contribuent à faire entendre des voix féminines sur un sujet confisqué par les hommes.  


Sources:  
- Arnaud-Dominique Houte: "Triomphe de la République. 1871-1914", L'univers historique, Le Seuil, 2014. 
- Arnaud-Dominique Houte: "La France sous la IIIè République. La République à l'épreuve, 1870-1914, la Documentation photographique, 2014.
- La Fabrique de l'histoire d'E. Laurentin: "Déserteurs et protest singers: chanter contre la guerre."
- Michel Winock: "La Belle époque", Tempus. 
- La vie des idées: "La politique familiale, un tabou".
- "Montéhus, le chanteur engagé de 1900."
 - "Montéhus, le chansonnier humanitaire."
- Caves du Majestic: "La grève des mères  - Montéhus (1905), les Amis d'ta femme (2005)".
- Biographie de Montéhus

- La peur de la dépopulation
- L'Assiette au Beurre du 27 août 1904 sur Gallica

2 commentaires:

Florian a dit…

Bonjour,
Même si le site de l'Assiette au Beurre cité dans l'article est plein d'avantages, je voulais simplement signaler que les caricatures sont disponibles dans une meilleure définition sur le site de Gallica :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1048068b.item
Les dessins en question :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1048068b/f8.item
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1048068b/f7.item

D'autre part, en me demandant si la rime Malthus/Montéhus avait été exploitée, j'ai mis les deux noms dans un moteur de recherche et je suis tombé sur ce site : http://www.putaindeguerre.com/greve-ventres/. (Je préfère la version des Amis d'ta femme !).

Quant à l'article, il résonne particulièrement pour moi car je le découvre au moment où je termine la lecture du "Creuset français" de Gérard Noiriel. Il y a comme un écho avec les questions de population et d'industrialisation.

A point nommé.

Merci !

J blot a dit…

Merci beaucoup Florian pour cet intéressant commentaire.
Je viens de rediriger les liens vers Gallica.
Quant à la version du morceau par Dominique Grange, je préfère aussi celle des Amis de ta femme.

J.