lundi 5 juin 2017

327. Jean Ferrat: "La montagne" (1964)

La France est sortie exsangue de la seconde guerre mondiale et doit importer des denrées agricoles pour nourrir la population. Le rationnement est d'ailleurs prolongé jusqu'en 1949. Le défi qui attend les agriculteurs est immense: nourrir une population en constante augmentation. (1) Aussi, afin de fournir les denrées indispensables aux estomacs français, les autorités incitent les agriculteurs à produire en abandonnant les pratiques agricoles immémoriales et archaïques.
Dans le contexte de la guerre froide naissante, l'agriculture française reçoit un aide à la modernisation dans le cadre du plan Marshall. De nouvelles machines font leur apparition sur les exploitations, en particulier le tracteur. (2) Au nom de la modernisation et de la rationalité économique, la priorité est désormais donnée à la sélection des espèces (grâce notamment au concours de l'INA, Institut de Recherches agronomiques, nouvellement créé), à l'emploi de produits phytosanitaires (engrais chimiques, pesticides, fongicides). En retour, les rendements se révèlent impressionnants. Alors que dix ans plus tôt, les Français subissaient la pénurie, voici venu le temps de l'abondance. (3)

En 1947, Georges Rouquier réalise Farrebique. Mi-documentaire, mi-fonction, le film met en scène le quotidien d'une famille dans une  ferme de l'Aveyron, Farrebique. Ce faisant, il dresse un état des lieux du monde rural au sortir de la guerre. Trois générations vivent sous le même toit avec une stricte répartition des rôles: aux hommes les travaux des champs, aux femmes les tâches  domestiques, la volaille... Dans cet univers en apparence immobile, plusieurs événements semblent sur le point d'interrompre le cours des choses: l'arrivée possible de l'électricité, le casse-tête du partage des terres entre les enfants, l'arrivée d'un tracteur flambant neuf... Cellule familiale refermée sur elle-même, dure au labeur, enracinée dans sa glèbe, et qui semble directement descendue de "l'Angélus" de Millet. Des milliers de saisons que ça se passe comme ça. 

Les gains de productivité et la hausse des rendements font qu'un agriculteur nourrit plus de 300 personnes quand il peinait parfois trente ans plus tôt à dégager des surplus. Mais désormais, la petite paysannerie, incapable de s'adapter à la modernisation à marche forcée, s'étiole. Au cours des années 1950, ce sont plus de 400 000 petites et moyennes exploitations qui disparaissent. De très nombreux exploitants n'ont pas de repreneurs. Leurs enfants tournent le dos à l'agriculture pour tenter leur chance en ville. A partir des années 1950, chaque année, la population active agricole perd 150 000 actifs, le secteur primaire passant de 27% des actifs en 1954 à 10% en 1975. L'effacement des paysans dans la société française s'accompagne d'un exode rural massif. La population rurale ne cesse de baisser, passant de 40% de la population totale en 1954 à 30% en 1962.
Village d'Antraigues. [Veronimot,domaine public]

 

* La montagne de Ferrat entérine la fin d'un monde.

Jean Ferrat compose et publie la Montagne en 1964. Depuis le succès de Nuit et Brouillard l'année précédente, le jeune chanteur engagé a quitté la région parisienne pour s'installer à Antraigues sur Volane, un village de l'Ardèche. A l'heure où des milliers de ruraux quittent la campagne pour la ville, le chanteur fait son exode urbain. Séduit par le mode de vie montagnard, Ferrat compose un hymne à sa nouvelle contrée, décrivant sur un mode nostalgique les transformations des campagnes françaises dans les années 1960. 
En ouverture, le chanteur décrit l’émigration et l’exode rural qui bat son plein. Les enfants «quittent un à un le pays pour s'en aller gagner leur vie", mais aussi pour profiter des services et des loisirs que seule la ville peut alors offrir (le "ciné"). 
Dans ce même couplet, Ferrat s'intéresse aux "vieux", c'est-à-dire ceux qui restent. Attachés à leurs montagnes, ils incarnent le mode de vie traditionnel, rural, frugal, autosuffisant ("ils savaient tous à propos / Tuer la caille ou le perdreau / Et manger la tomme de chèvre") et sain ("il faisait des centenaires"). Habitués aux besognes les plus pénibles ("les murettes"), ils acceptent, résignés, la rude loi de dame nature qui fait alterner "une année bonne et l'autre non" "Qu'importent les jours et les années", "sans vacances, sans sorties", ils ont façonné un paysage original, ces terrasses patiemment entretenues au cœur de la montagne sur lesquelles poussait la vigne. Désormais, les "vignes courent dans la forêt". Avec la déprise agricole et les friches, ce sont des cultures et un paysage pluriséculaires qui disparaissent.  "Le vin ne sera plus tiré" déplore Ferrat, même si il concède aussitôt qu'il s'agissait "d'une horrible piquette".

Le chanteur insiste sur le contraste générationnel. De fait, le lien intergénérationnel s'effiloche, un nouveau rapport s'établit alors entre générations. La cohabitation avec les parents s'accepte de moins en moins pour les enfants devenus majeurs. Beaucoup s'installent bientôt en ville en quête d'un emploi dans les services ou l'industrie. "Ils seront flics ou fonctionnaires". Il faut dire que "depuis longtemps ils en rêvaient de la ville et de ses secrets". Ainsi, "ils quittent un à un le pays, pour s’en aller gagner leur vie, loin de la terre où ils sont nés". 
Dans le cadre de l’État-providence, au sein d'une société plus protectrice, les jeunes générations aspirent à consacrer leur temps libre aux loisirs. "Les filles veulent aller au bal", profiter du "ciné" et du nouveau confort moderne offert par l'habitat urbain ("du formica").
Ferrat déplore ici l'émergence de la nouvelle société de consommation, d'une agriculture productiviste encouragée par la PAC. (4)




 La Montagne dresse le portrait d'un monde paysan en perte de repères et dont le travail dépend moins des sols et du climat que des produits phytosanitaires ou du cours des denrées agricoles. D'aucuns y voient la première chanson écologiste et une dénonciation avant-gardiste de la malbouffe. Le chanteur perçoit déjà les limites (5) du modèle agricole productiviste lorsqu'il s'inquiète de la standardisation des produits en mentionnant ce "poulet aux hormones" désormais élevé en batterie.
D'autres regrettent le contraste caricatural établi par Ferrat entre un environnement rural dépeint comme authentique et l'univers frelaté et artificiel des villes. Celui qui part abandonne une vie rude mais saine pour une existence étriquée à manger du poulet aux hormones dans un HLM... en  attendant peinard "que l'heure de la retraite sonne". Pas glop.
Le monde rural y est envisagé comme un ordre éternel. Ce tableau de l'agriculture de montagne mêle nostalgie et idéalisation plus ou moins irénique d'une vie paysanne statique et hors du temps. Cette conception s'inscrit dans "un renversement des valeurs attachées au monde paysan. A la dévalorisation du début des années 1950, succède l'engouement des citadins pour le rural et le triomphe du paysannisme. La plupart des thèmes qui ont resurgi à la fin des années 1960 faisaient déjà partie du discours agrarien au début du siècle. S'y ajoute l'idée que les agriculteurs sont des privilégiés parce qu'ils bénéficient de la qualité de la vie: la campagne est assimilée à la nature. Maints citadins recomposent ainsi leurs racines sur le mode de la nostalgie. Ils transcendent le passé, se recréant une mémoire familiale idéalisée." [Annie Moulin: "les paysans dans la société française", p 244]
 Ce mythe sécurisant se substitue au monde agricole traditionnel  en voie de disparition. Empreint de nostalgie, il vante le bon sens, la simplicité paysanne et s'épanouit dans des ouvrages à succès ou les spots publicitaires. (6)

Ferrat déplore les profondes transformations affectant les campagnes françaises des années 1950 et 1960, quitte à exagérer leur portée en gommant les évolutions antérieures. Ainsi, l'exode rural qu'évoque la chanson n'a pas attendu les Trente glorieuses pour affecter de nombreuses régions de l'hexagone. Dès le milieu du XIXème siècle, les régions pauvres de moyenne montagne ont vu leurs habitants partir. Or, il faut garder à l'esprit que le chanteur décrit ici les agriculteurs du Vivarais pratiquant une polyculture de subsistance en voie d'extinction. En faire l'archétype du monde agricole des années soixante serait une erreur.
En 1967, Henri Mendras intitule un de ses ouvrages "la Fin des paysans". Selon le sociologue, on assiste alors à "la disparition de la civilisation paysanne traditionnelle, élément constitutif fondamental de la civilisation occidentale et du christianisme, et à [...] son remplacement par la civilisation technicienne". Les paysans ont disparu, remplacés par des agriculteurs. " Le producteur de l'avenir n'aura plus rien de commun avec son grand-père qui était lié à sa glèbe comme à une vieille épouse tyrannique, et qui avait appris de ses anciens un système de cultures et de savoir-faire délicats et raffinés. Il fallait y être né pour connaître sa terre et bien la traiter; demain il faudra être passé par l'école et disposer de capitaux pour embrasser le métier d'agriculteur."

Depuis 1975, les recensements témoignent d'un retournement des courants migratoires. Désormais, la population des communes rurales  augmente plus vite que celle des communes urbaines. Il ne s'agit pourtant pas d'un retour à la terre, mais plutôt le fruit du processus de rurbanisation à l’œuvre à la périphérie des grandes agglomérations françaises.
Dans les régions touristiques du sud de la France, les fermes sont rachetées pour être transformées en résidences secondaires. C'est le cas d'Antraigues et d'une bonne partie de l'Ardèche. (7) 


La voix chaude de Ferrat, la mélodie accrocheuse, des paroles empreintes d'une nostalgie fédératrice permirent à La Montagne de s'imposer comme un classique de la chanson populaire. En quelques mois, il s'en écoule près d'un million d'exemplaires.

Jean Ferrat: "La montagne" (1964)
Ils quittent un à un le pays /  Pour s’en aller gagner leur vie / Loin de la terre où ils sont nés /Depuis longtemps ils en rêvaient / De la ville et de ses secrets / Du formica et du ciné /
Les vieux ça n’était pas original / Quand ils s’essuyaient machinal / D’un revers de manche les lèvres / Mais ils savaient tous à propos / Tuer la caille ou le perdreau / Et manger la tomme de chèvre
Refrain: 
Pourtant que la montagne est belle Comment peut-on s’imaginer En voyant un vol d’hirondelles Que l’automne vient d’arriver?
Avec leurs mains dessus leurs têtes / Ils avaient monté des murettes / Jusqu’au sommet de la colline / Qu’importent les jours les années / Ils avaient tous l’âme bien née / Noueuse comme un pied de vigne / Les vignes elles courent dans la forêt / Le vin ne sera plus tiré / C’était une horrible piquette / Mais il faisait des centenaires / A ne plus que savoir en faire / S’il ne vous tournait pas la tête
R.
Deux chèvres et puis quelques moutons / Une année bonne et l’autre non / Et sans vacances et sans sorties / Les filles veulent aller au bal / Il n’y a rien de plus normal / Que de vouloir vivre sa vie / Leur vie ils seront flics ou fonctionnaires / De quoi attendre sans s’en faire/  Que l’heure de la retraite sonne / Il faut savoir ce que l’on aime / Et rentrer dans son H.L.M. / Manger du poulet aux hormones 
 

Notes:
1. A la Libération, les paysans font l'objet de vives critiques de la part de l'opinion publique citadine qui les accuse d'avoir profité des années noires pour s'enrichir, en spéculant et en vendant au marché noir. En réponse à leurs détracteurs, les agriculteurs rappellent qu'ils durent alors endurer les strictes réquisitions de l'occupant. Quoi qu'il en soit, la page doit être tournée.
2. Le travail agricole est facilitée et accéléré. Cette agriculture mécanisée implique le recours aux emprunts. Le Crédit Agricole Mutuel s'efforce alors de convaincre les récalcitrants grâce à des prêts taillés sur mesure, à moins que les machines ne soient achetées par des coopératives: les CUMA.
3. La mécanisation entraîne la disparition des animaux de traits et de nombreux petits métiers désormais inutiles (maquignons, ferronniers et maréchaux-ferrants). Pour faciliter le passage des engins agricoles, les terroirs lentement modelés connaissent d'importantes transformations. C'est le temps du remembrement plébiscité par François Tanguy-Prigent, le ministre socialiste de l'Agriculture depuis que de Gaulle l'a nommé à la Libération. Sous l’œil approbateur du géomètre, les haies sont arrachées, les fossés détruits, les parcelles aplanies et réunies en une seule. Les Les jeunes génération d'agriculteurs se taillent de grandes exploitations abandonnent le système traditionnel.
4. La PAC voit le jour en janvier 1962 après de longues négociations. Cette politique agricole commune entraîne la mise en place d'un ensemble de mesures de garantie des prix et de subventions. La production des paysans français sera désormais conditionnée par des décisions prises à Bruxelles.
5. effondrement des prix, imposition de quotas pour écouler les excédents, la mise en jachère de terres fertiles pour répondre au problème des surplus, dépendance progressive de l'agriculture industrielle à l'égard des circuits de distribution... 
6. Citons par exemple:
- La biographie du vieux "Grenadou, paysan français" entretient par exemple les souvenirs ruraux de milliers de lecteurs.
- L'écrivain breton Pierre-Jakez Hélias raconte le quotidien de sa famille bigoudene dans son "cheval d'orgueil".  
- Bien qu'ingénieur et journaliste, Henri Vincenot, auteur de la Billebaude, n'hésite pas à poser en conteur rural sur les plateaux de télévision.  
- Avec "Jacquou le croquant", une mini-série, la télévision met en scène une famille de métayers qui se bat pour conserver sa terre. 
De son côté, la publicité renforce une vision idyllique et irréelle de la campagne. Pour vendre saucisses industrielles, raviolis en boîte  ("Reviens Léon j'ai les mêmes à la maison") ou lave-linge (la mère Denis), les publicitaires diffusent l'image d'une ruralité  chargée de simplicité et d'authenticité dont les habitants sont représentés en vieillards chenus, détenteurs d'un savoir ancestral.
7. Sous l'impulsion du peintre Jean Saussac, Antraigues se transforme bientôt en St-Tropez des Cévennes, attirant les vedettes: Ferrat, Isabelle Aubret, Francesca Solleville, Lino Ventura, Pierre Brasseur, Jacques Brel, Claude Nougaro... 

Sources et liens:
- Le documentaire: "Adieu paysans" (2014).
- Annie Moulin:"Les paysans dans la société française.", Le Seuil.
- S. Zancarini-Fournel, C. Delacroix: "Histoire de France 1945-2005", éditions Belin, 2010.
- "La fin des paysans" in la Documentation photographique n°8107, septembre-octobre 2015. Ludivine Bantigny, Jean Vigreux, Jenny Raflik: "La société française de 1945 à nos jours".
- Raoul Bellaïche: "Ferrat, le charme rebelle", éditions l'Archipel, 2011.
- "Le formica, c'était formidable". 
- "Antraigues et Jean Ferrat". INA
- la montagne de Jean Ferrat.
- TDC n°1040: L'idéologie de la terre.
- Jean-Serge Eloi: "La fin des paysans" (pdf).

Aucun commentaire: