mardi 26 août 2008

79. Jacques Brel:"Jaurès".

Le café du croissant à Paris.

En 1905 est fondée la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO). Elle rassemble les socialistes français, à l'exception des plus modérés qui demeurent indépendants (Viviani, Brian, Millerand). Les deux ténors du nouveau parti, Jules Guesde et Jean Jaurès s'opposent sur de nombreux points, sans aller jusqu'à la rupture. De fait, la période 1905-1914, au cours de laquelle l'unité socialiste est maintenue, fait souvent figure d'âge d'or pour le socialisme français.

Le Grand Jaurès à la tribune.

Professeur de philosophie, journaliste, historien, en 1893, Jean Jaurès devient député de Carmaux (Tarn), cité ouvrière dont il porte les revendications à l'Assemblée nationale en 1893. Rapidement, Jaurès jouit d'une immense popularité. Ce remarquable orateur mène un combat inlassable et passionné contre toutes les grandes injustices. Pour Gilles Candar (spécialiste de l'histoire du socialisme et de Jean Jaurès): "C'est le champion de toutes les causes humaines, capable de s'émouvoir et de se battre contre l'intolérable, qu'il s'agisse des massacres d'Arméniens à la fin du XIXème et au début du XXème siècle ou, ce qui était alors moins fréquent, de Marocains par les troupes françaises, de la misère ouvrières dans les caves d'Armentières, ou encore de la "peine immonde", la guillotine, qui déshonore la démocratie. Le sentiment que Jaurès dépasse de très loin l'horizon politique, qu'il symbolise "un moment de la conscience humaine" explique la popularité, voire le culte dont il fait l'objet."

Jaurès lors d'une manifestation pacifiste au Pré Saint-Gervais, en 1913.

Jacques Brel rend un vibrant hommage au dirigeant socialiste avec ce titre présent sur son dernier disque (1977). Il insiste ici sur les conditions d'existence sordides des ouvriers à la fin du XIXème et au début du XXème siècle:

-les conditions de travail ahurissantes avec des journées interminables ("quinze heures par jour le corps en laisse") et son corollaire, la fatigue et l'abrutissement, qui poussent à chercher un échappatoire, dans l'alcool par exemple ("entre l'absinthe et les grand-messes"). La dureté du travail et les conditions d'existence difficiles dans des taudis surpeuplés et insalubres réduisent considérablement l'espérance de vie des prolétaires ("ils étaient usés à quinze ans"; "ils étaient vieux avant que d'être"). La Silicose guette les mineurs, la tuberculose fait encore des ravages, l'alcoolisme provoque la cirrhose. Quand aux moyens de se soigner, ils ne sont pas à la portée des bourses ouvrières. La maladie, la vieillesse du père de famille plongent bien souvent toute la famille dans la misère. Le prêtre ou le patron, à de rares exceptions, invitent les ouvriers à la soumission avec de vaines promesses ( "les derniers seront les premiers").

Ces ouvriers sont tout de même considérés comme des citoyens, ce qui leur donne l'immense avantage de pouvoir défendre leur patrie. De fait, les ouvriers (tout comme les petits paysans) constituent une chair à canon prisée par l'état-major au cours de la grande guerre.

Or, à l'Assemblée, Jaurès se fait le porte-parole fidèle de ces ouvriers exploités. C'est d'ailleurs au contact des mineurs de Carmaux (lors de la grève de 1892) que Jaurès fait l'apprentissage de la lutte des classes et du socialisme. Sa sincérité et son engagement constant lui valent rapidement une immense popularité auprès des ouvriers.




Ses prises de position pacifistes peu avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale le rendent très impopulaire auprès des nationalistes les plus virulents. L'un d'entre eux, Raoul Villain, assassine Jaurès au Café du Croissant, rue Montmartre à Paris, le 31 juillet 1914, trois jours avant le déclenchement des hostilités. A l'annonce de la nouvelle, des milliers d'ouvriers descendent sur les boulevards parisiens avec une seule question sur toutes les lèvres: "pourquoi ont-ils tué Jaurès?"

Jaurès vu par la presse nationaliste et antisémite.

En 1903 dans son discours à la jeunesse, prononcé à Albi, Jaurès lançait:"Le courage, c'est d'aimer la vie et de regarder la mort d'un regard tranquille; c'est d'aller à l'idéal et de comprendre le réel ; c'est d'agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l'univers profond, ni s'il lui réserve une récompense. Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire; c'est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques." A méditer, en ces temps de récupération politique scandaleuse du grand tribun.

"Jaurès" Jacques Brel (1977).


Ils étaient usés à quinze ans
Ils finissaient en débutant
Les douze mois s'appelaient décembre
Quelle vie ont eu nos grands-parents
Entre l'absinthe et les grand-messes
Ils étaient vieux avant que d'être
Quinze heures par jour le corps en laisse
Laisse au visage un teint de cendre
Oui, notre Monsieur oui notre bon Maître
Pourquoi ont-ils tué Jaurès?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès?

On ne peut pas dire qu'ils furent esclaves
De là à dire qu'ils ont vécu
Lorsque l'on part aussi vaincu
C'est dur de sortir de l'enclave
Et pourtant l'espoir fleurissait
Dans les rêves qui montaient aux yeux
Des quelques ceux qui refusaient
De ramper jusqu'à la vieillesse
Oui notre bon Maître oui notre Monsieur
Pourquoi ont-ils tué Jaurès?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès?

Si par malheur ils survivaient
C'était pour partir à la guerre
C'était pour finir à la guerre
Aux ordres de quelques sabreurs
Qui exigeaient du bout des lèvres
Qu'ils aillent ouvrir au champ d'horreur
Leurs vingt ans qui n'avaient pu naître
Et ils mouraient à pleine peur
Tout miséreux oui notre bon Maître
Couvert de prêtres oui notre Monsieur

Demandez-vous belle jeunesse
Le temps de l'ombre d'un souvenir
Le temps du souffle d'un soupir
Pourquoi ont-ils tué Jaurès?
Pourquoi ont-ils tué Jaurès?

Liens:

- Site de la société d'études jauréssiennes.

- Quelques textes de Jaurès.

- Le prof Jaurès par Gilles Candar.

- "Jaurès en campagne" par Gilles Candar.

- " Les usages de l'histoire dans le discours public de Nicolas Sarkozy" par Gérard Noiriel.

- L'Histoire par l'image: Jaurès orateur.

- Pour en savoir plus sur le socialisme, l'article limpide de Bruno Sentier sur son précieux blog (les Echos d'une heure): "c'est quoi le parti socialiste?".

5 commentaires:

Camille Desmoulins a dit…

Comme d'hab, article admirable !
Tout est bon !

Bruno a dit…

Excellent ! Complet, intéressant et surtout... émouvant avec Brel dans le coin de l'oreille. Quel boulot !

J-Christophe Diedrich a dit…

J'adore la version de Zebda que je passe généralement à mes élèves....puis je leur parle du Grande Brel
Bravo pour l'article .

Mickaël a dit…

Je conseille dans le esprit la chanson émouvante de François Béranger :
"Pour ma grand-mère (et JPC)", dans laquelle il parle des conditions de travail au début du XXe siècle.

Anonyme a dit…

Le lien vers la chanson n'est pas mort, il est privé.
Lien mort : Le prof Jaurès par Gilles Candar.