samedi 25 octobre 2008

109. Barbara:"Göttingen".




Barbara compose cette superbe chanson en 1965. Ce qui l'anime ici, c'est un "profond désir de réconciliation et non d'oubli". Il s'agit en effet d'un hymne à la réconciliation franco-allemande après les traumatismes de la seconde guerre mondiale. Le message de ce titre est d'autant plus émouvant que Barbara dut se cacher et fuir avec sa mère, parce qu'elles étaient juives. Entre 1939 et 1943, la jeune Monique Serf et ses parents doivent ainsi déménager à de nombreuses reprises ("Menaces de rafle dont les parents sont informés. Dénonciation par un voisin.").

Aussi, en 1964, lorsque le directeur du Junges Theater de Göttingen, Gunther Klein, lui propose de venir chanter outre-Rhin, elle commence par refuser catégoriquement. Pour elle, "l'Allemagne était comme une griffe". Mais Klein trouve les mots qu'il faut, Barbara se ravise et remporte un immense succès. L'accueil des "enfants blonds de Göttingen" lui inspire une chanson sobrement intitulée Göttingen (qu'elle enregistrera également en Allemand).

En 2003, à l'occasion de la commémoration du traité d'amitié franco-allemande de 1963, le chancelier Schröder entonne quelques vers de la chanson: "Oh, faites que jamais ne revienne / le temps du sang et de la haine..." Il poursuit " A l’époque, j’habitais moi-même Göttingen, où je suis resté pendant plus de dix ans et où j’ai fait mes études. Malheureusement, je n’ai pas eu la possibilité d’assister au concert de Barbara, mais cette chanson résonnait dans toute la ville. Ce que Barbara a chanté à Göttingen, et qui nous est allé droit au cœur, c’était pour moi, jeune homme, le début d’une merveilleuse amitié, de l’amitié qui devait unir les Français et les Allemands."

Revenons désormais sur la réconciliation franco-allemande depuis 1945:


Toute réconciliation avec l'ennemi héréditaire allemand semblait très délicate en 1945 ("O faites que jamais ne revienne / Le temps du sang et de la haine / car il y a des gens que j'aime, / A Göttingen, à Göttingen"). Or, très tôt, dans le contexte de la guerre froide et de la construction européenne, la France et l'Allemagne de l'ouest se rapprochent. L'entente devient franchement cordiale avec la création de la CECA (1951), puis de la CEE. Désormais, l'axe franco-allemand devient le fer de lance de la construction européenne et ce duo restera soudé quelque soit les présidents ou les majorités politiques (nombreuses rencontres de Gaulle/Adenauer, Giscard d'Estaing/Schmidt, Mitterrand/Kohl).

Ce rapprochement se caractérise par des rencontres symboliques entre les deux ennemis héréditaires: en 1962, Charles de Gaulle et Konrad Adenauer se rendent à Reims, dont la cathédrale avait été détruite par les Allemands au cours de la première guerre mondiale; ou encore la rencontre symbolique de François Mitterrand et Helmut Khol à Verdun, en 1984.



François Mitterrand et Helmut Kohl à Verdun, en 1984.

Surtout au delà des symboles, cet axe franco-allemand repose sur des faits et des actes. En janvier 1963, le traité de l'Elysée signé par Adenauer et de Gaulle illustre la volonté de réconciliation franco-allemande, alors que les Français éprouvaient une grande défiance à l'endroit de l'Allemagne, fondée sur les traumatismes liés aux conflits ayant opposé les deux puissances en 1870, 1914, puis 1940, mais aussi sur les performances économiques impressionnantes de l'Allemagne de l'ouest.

Cette défiance est aujourd'hui largement dépassée, comment expliquer ce changement d'attitude?
Les perceptions françaises de l'Allemagne ont évolué.
- Le travail incessant sur la mémoire du nazisme opérée par les Allemands a abouti a une reconnaissance incontestable de la rupture de civilisation que constitue Auschwitz.
- La réunification allemande en 1990 s'est déroulée dans le respect de la pluralité des opinions et a permis d'ancrer dans le modèle occidental fondé sur la démocratie et le respect des droits de l'homme. Désormais, la société allemande, à l'est comme à l'ouest, accepte le pluralisme et la diversité, rejetant les tentations extrémistes et autoritaires.
- La décision commune de la France et de l'Allemagne, en 2002-2003, de ne pas participer à l'invasion de l'Irak aux côtés des Américains a incontestablement contribué à rapprocher les deux pays.

Dans ces conditions, on ne s'étonnera pas que de grands chantiers animés par la France et Allemagne aboutissent ces dernières années, notamment dans le domaine de la culture avec la fondation de la chaîne Arte, en 1991; la création d'une université franco-allemande à Sarrebruck en 1999; l'élaboration de manuels d'histoire franco-allemands, communs aux lycéens de part et d'autre du Rhin.
D'ailleurs, la culture allemande (au sens large) devient très attractive pour les Français et permet de briser les clichés trop souvent attachés à la société allemande que certains réduisaient un peu vite à la série Derrick, à la fête de la bière de Münich ou aux sombres pages du nazisme. Ainsi, plusieurs excellents films allemands ont trouvé un large public dans l'hexagone (Good bye Lenin, La vie des autres, Head-on, De l'autre côté). La ville de Berlin, profondément transformée depuis la chut du mur séduit de plus en plus d'étrangers qui viennent profiter de son dynamisme culturel (11 000 Français vivaient à Berlin en 2007). Enfin de manière plus anecdotique, rappelons que le succès du groupe Tokio Hotel contribue à un regain d'intérêt pour la langue allemande chez les adolescents fans du groupe.

Pour autant, on touche là aux limites de ce rapprochement. Les différents sondages menés dans les deux pays confirment qu'Allemands et Français ne se connaissent pas vraiment, ou pire, ne cherchent pas à se connaître. Les positions de la langue allemande dans l'enseignement secondaire en France tendent à reculer au profit de l'espagnol notamment. Au fond, Français et Allemands s'apprécient, mais ne se fréquentent pas beaucoup.






Barbara:"Göttingen".


Bien sûr, ce n'est pas la Seine,
Ce n'est pas le bois de Vincennes,
Mais c'est bien joli tout de même,
A Göttingen, à Göttingen.

Pas de quais et pas de rengaines
Qui se lamentent et qui se traînent,
Mais l'amour y fleurit quand même,
A Göttingen, à Göttingen.

Ils savent mieux que nous, je pense,
L'histoire de nos rois de France,
Herman, Peter, Helga et Hans,
A Göttingen.

Et que personne ne s'offense,
Mais les contes de notre enfance,
"Il était une fois" commence
A Göttingen.

Bien sûr nous, nous avons la Seine
Et puis notre bois de Vincennes,
Mais Dieu que les roses sont belles
A Göttingen, à Göttingen.

Nous, nous avons nos matins blêmes
Et l'âme grise de Verlaine,
Eux c'est la mélancolie même,
A Göttingen, à Göttingen.

Quand ils ne savent rien nous dire,
Ils restent là à nous sourire
Mais nous les comprenons quand même,
Les enfants blonds de Göttingen.

Et tant pis pour ceux qui s'étonnent
Et que les autres me pardonnent,
Mais les enfants ce sont les mêmes,
A Paris ou à Göttingen.

O faites que jamais ne revienne
Le temps du sang et de la haine
Car il y a des gens que j'aime,
A Göttingen, à Göttingen.

Et lorsque sonnerait l'alarme,
S'il fallait reprendre les armes,
Mon cœur verserait une larme
Pour Göttingen, pour Göttingen.

Mais c'est bien joli tout de même,
A Göttingen, à Göttingen.

Et lorsque sonnerait l'alarme,
S'il fallait reprendre les armes,
Mon cœur verserait une larme
Pour Göttingen, pour Göttingen.

Sources:
- "Nous n'aurons plus peur de l'Allemagne" par Pierre Monnet, in L'Histoire n° 331, p58-61, mai 2008.
- "Barbara: l'oiseau de nuit meurtri" par Pascal Marchetti-Leca, in Historia, n°736, avril 2008.

Liens:
- Le renouveau du cinéma allemand - ARTE.

3 commentaires:

J-Christophe Diedrich a dit…

Très belle chanson, très bel article....merci Julien

Camille Desmoulins a dit…

Tout à fait d'accord !

Anonyme a dit…

Magnifique chanson que je ne connaissais pas...
Helder