jeudi 22 janvier 2009

135. Jacques Dutronc : "Le petit jardin"

1967: l'urbanisme de demain tel qu'on l'imagine

Sous l’impulsion de Georges Pompidou, Premier Ministre puis Président français de 1969 à 1974, la France connaît une frénésie immobilière inusitée depuis l’urbanisme Haussmannien. En quelques années la France se couvre d’immeubles, d’autoroutes, de rocades et accéde de plain-pied à la modernité tant vantée par le pouvoir de l’époque.

Sous ses allures de campagnard auvergnat, qu’il cultive savamment, la gauloise au bord des lèvres, se cache un homme passionné par la modernité sous toutes ses formes. Il aime les voitures de course, les projets architecturaux audacieux et l’art contemporain le plus pointu.

Entourés de conseillers et de techniciens issus des grandes écoles françaises, les fameux technocrates tant décriés par la suite, il est aussi décidé à faire rentrer en quatrième vitesse la France dans la modernité.

Premier ministre du général de Gaulle de 1962 à 1968, il dote la France d’un nouvel organisme de mission, la Délégation à l'Aménagement du Territoire et à l'Action Régionale (DATAR) qui doit permettre de penser l’aménagement du territoire à l’échelle nationale et moderniser le pays. Dans cette optique il encourage l’agriculture productiviste, l’extension du réseau autoroutier et la mise en place de la filière nucléaire et du TGV.

Mais c’est en urbanisme qu’il va laisser sa marque la plus visible. De gigantesques programmes immobiliers sont lancés dans le pays et confiés à des architectes qui vont pouvoir se lancer dans des projets novateurs,mais souvent contestables : L’aménagement touristique du Languedoc avec les pyramides de la Grande Motte, de Jean Balladur ou la sinistre station de La Plagne de Michel Bezançon. C’est l’heure de gloire du fer et du béton, ainsi que des cartes blanches laissés à des urbanistes qui veulent expérimenter des formes nouvelles. Le meilleur exemple de cette recherche esthétique innovante restera le centre d’art contemporain Beaubourg, renommé par la suite centre Georges Pompidou en l’honneur de son initiateur.




C’est aussi le moment où les grandes villes à commencer par Paris vont être profondément remaniées. « Il faut adapter la ville à l'automobile » proclame le président, alors on amenage rocades et voies rapides qui plongent au cœur de la cité. Il faut construire vite pour s’adapter à la demande croissante de logements liée à l’exode rural. Les banlieues traditionnelles de petits pavillons sont rasées pour céder la place à des quartiers HLM. C’est le temps des grands ensembles et des dalles, des tours et des barres, où s’entassent les populations ouvrières et immigrées. Des quartiers souvent construite à la va-vite et souffrant de vice de forme (quand ce n’est pas de malfaçons liées à la volonté d’économiser sur la qualité des matériaux pour gonfler les bénéfices) qui vont faire vieillir d’autant plus vite ces quartiers présentés au départ comme le nec plus ultra de la France moderne.


Le quartier des Olympiades à Paris



Cet urbanisme au pas de charge, n’est pas sans déboussoler les contemporains. En 1972, Jacques Dutronc, chanteur populaire qui s’est fait connaître dans les années 60 grâce à ses chansons qui tournaient en dérision les angoisses de son temps, écrit avec son parolier Jacques Lanzmann, une ritournelle qui revient sur ces transformations de la ville et notamment de Paris, leur ville. C'est "Le Petit jardin" qui décrit comment le Paname traditionnel cède peu à peu la place à ce modèle urbanistique nouveau.









C'était un petit jardin
Qui sentait bon le métropolitain,
Qui sentait bon le bassin parisien.
C'était un petit jardin
Avec une table et une chaise de jardin,
Avec deux arbres un pommier et un sapin
Au fond d'une cour à la Chaussée d'Antin
Mais un jour, près du jardin,
Passait un homme qui, au revers de son veston,
Portait une fleur de béton.
Dans le jardin une voix chanta:

REFRAIN:
"De grâce, de grâce,
Monsieur le Promoteur,
De grâce, de grâce,
Préservez cette grâce.
De grâce, de grâce,
Monsieur le Promoteur,
Ne coupez pas mes fleurs.
C'était un petit jardin
Qui sentait bon le métropolitain,
Qui sentait bon le bassin parisien.

C'était un petit jardin
Avec un rouge-gorge dans son sapin,
Avec un homme qui faisait son jardin,
Au fond d'une cour à la Chaussée d'Antin.
Mais un jour, près du jardin,
Passait un homme qui, au revers de son veston,
Portait une fleur de béton.
Dans le jardin une voix chantait:

REFRAIN
C'était un petit jardin
Qui sentait bon le bassin parisien.
A la place du joli petit jardin,
Il y a l'entrée d'un souterrain
Où sont rangées comme des parpaings
Les automobiles du centre urbain.
C'était un petit jardin
Au fond d'une cour à la Chaussée d'Antin.
C'était un petit jardin
Au fond d'une cour à la Chaussée d'Antin.






L’année suivante Dutronc (et surtout Lanzmann qui est vraiment à le créateur de ces chansons) enfonce le clou avec un texte moins connu mais encore plus revendicatif : « La France défigurée ».

Je voudrais que tu t'appelles Marie
Et que tu sois pleine de grâce
Mais tu t'appelles France
Et tu es défigurée
Oui, tu es ma France défigurée
Ma France des HLM et des forêts coupées
Ma France bétonnée aux tours inhumaines
Ma France des déversoirs et des océans noirs

Je voudrais que tu t'appelles Marie
Et que tu sois pleine de grâce
Mais tu t'appelles France
Et tu es défigurée
Oui, tu es ma France défigurée
Ma France des CRS et des tôles froissées
Ma France de détresse aux poulets hormonés
Ma France de papiers gras et de vins trafiqués

Je voudrais que tu t'appelles la France
Et que tu redeviennes comme avant
Comme avant quand on allait pour boire
Le petit vin blanc de Nogent
Comme avant quand on allait pour voir
Cerisier rose et pommier blanc





Les excès de cette urbanisation effrénée y sont stigmatisés, quartiers HLM sans âme, marées noires et problèmes de l’agriculture productiviste (poulets shootés aux médicaments pour grandir plus vite ou vins chaptalisés à grand coup d’additif douteux). D’autant que dans les dernières années du mandat Pompidou, ce qu’on surnomme le gaullisme immobilier est secoué par des scandales d’enrichissement frauduleux contre l’obtention de marché public juteux. Des affaires qui font grand bruit et qui touchent jusqu’aux ministres. De véritables fortunes se sont faites dans le BTP et pas toujours honnêtement. A l’autre bout du spectre politique, à l’initiative de René Dumont, l’écologie politique est en train de naître.

Lorsque Pompidou meurt en 1974, la France aura changé de visage, les petits jardins des banlieues ont fait place aux supermarchés, aux tours de bétons et aux parkings.

4 commentaires:

jtrt a dit…

Dans son livre L'Invention de Paris, Eric Hazan consacre quelques pages édifiantes à cette période. Si ma mémoire est bonne, il parle à un moment d'un sombre projet qui aurait consisté à recouvrir le canal Saint Martin pour en faire un des fameuses artères de pénétration souhaitées par Pompidou, projet heureusement abandonné.

J. Blottiere a dit…

Salut Jé,

merci pour le comm',
cela fait pas mal de temps que je souhaite lire "l'invention de paris", qui n'a reçu que des éloges. L'as-tu apprécié?

Bises.

Juju

jtrt a dit…

Pas mal, un peu longuet par moments, mais certains chapitres sont excellents (sur la Commune ou sur la transformation de Paris dans les années 60-70 justement).

polypheme a dit…

Personnellement je trouve ça un peu court justement, c'est agréable de découvrir le programme scolaire français pour quelqu'un qui a étudier en Belgique