mardi 24 mars 2009

149. DDT : "Не стреляй!" ("Ne tire pas !") (1980)

Après la guerre entre la Russie et la Géorgie à l'été 2008, les Russes qui souhaitaient échapper à l'atmosphère nationaliste à Moscou ont pu assister à un concert pacifiste intitulé "Nié strieliai !" (Ne tire pas !). A l'origine de ce concert, le rocker russe Iouri Chevtchouk et son groupe DDT qui compte un batteur géorgien.

Le groupe est connu depuis 1980. A cette date, Iouri Chevtchouk écrit la chanson "Nié
strieliai !" qui devient vite un tube. La guerre d'Afghanistan vient de débuter et de nombreux jeunes soviétiques sont envoyés combattre. La chanson rend le groupe célèbre .... donc suspect aux yeux du régime soviétique. DDT n'est pas diffusé à la télévision et se contente de la scène underground tout en connaissant un succès important. Ce succès ne se dément pas avec la Perestroïka et par la suite, faisant de DDT l'un des groupes de rock les plus populaires en Russie. Iouri Chevtchouk a plus récemment refait parler de lui lors d'une rencontre télévisée avec Vladimir Poutine. Ce dernier a fait mine d'ignorer qui était Chevtchouk qui dénonce le manque de démocratie du pouvoir russe. En août 2010, Chevtchouk participe à un concert interdit sur la Place Pouchkine pour dénoncer le projet de destruction d'une forêt au Nord de Moscou pour un projet autoroutier.
[photo ci-contre : Iouri Chevtchouk en 2004]


Nous vous proposons d'écouter la chanson et de lire les paroles avant de vous raconter l'histoire de la guerre soviétique en Afghanistan.

Voici une version de la chanson avec des images de soldats soviétiques :



Voici les paroles et la traduction (établie d'après la version anglaise) :

Не стреляй в воробьев, не стреляй голубей,
Ne tire pas sur les passereaux, ne tire pas sur les pigeons,

Не стреляй просто так из рогатки своей. Ne tire pas avec ta fronde sans raison.
Эй, малыш, не стреляй и не хвастай другим,
Hé gamin, ne tire pas et ne te vante pas auprès des autres,
Что без промаха бьешь по мишеням живым.
Que tu peux tirer sur des cibles vivantes sans les rater

Ты все тиры излазил, народ удивлял,
Tu as nettoyé tout le stand de tir, choqué la foule
Как отличный стрелок призы получал,
Tu as reçu des prix comme tireur d'élite
Бил с улыбкой, не целясь, навскидку и влет,
Tu tirais avec un sourire, au hasard, comme un réflexe et sans réfléchir
А кругом говорили: "Вот парню везет!"
Et tout le monde disait : "Voici un homme chanceux !"

Не стреляй! Не стреляй!
Ne tire pas ! Ne tire pas !
Не стреляй! Не стреляй!

И случилось однажды, о че
м так мечтал. Et un jour est arrivée une chose tellement rêvée,
Он в горящую точку планеты попал.
Il a été envoyé dans un coin chaud de la planète.
Но когда наконец-то вернулся домой,
Mais quand il est finalement rentré à la maison,
Он свой старенький тир обходил стороной.
Il évitait l'ancien stand de tir.
И когда кто-нибудь вспоминал о войне,
Et quand quelqu'un se souvenait de la guerre,
Он топил свою совесть в тяжелом вине.
Sa conscience était enfouie dans une immense culpabilité.
Перед ним, как живой, тот парнишка стоял.
Devant lui, comme vivant, se tenait ce garçon.
Тот, который его об одном умолял:
Il l'implora d'une chose :

Не стреляй! Не стреляй! Ne tire pas ! Ne tire pas !
Не стреляй! Не стреляй!


ne strelyai - ddt


1979-1989 : Dix ans de guerre en Afghanistan

Lorsque les chars soviétiques forcent la frontière afghane le 27 décembre 1979, prétendument pour rétablir l’ordre dans ce pays ravagé par les crises, personne n’est dupe. C’est encore un pion supplémentaire qui bascule dans l’escarcelle soviétique dans le jeu que se livrent les deux grandes puissances. On ne donne pas bien cher de la rébellion dans ce petit pays enclavé d’Asie Centrale, montagneux et désertique. D’ailleurs qui connaît vraiment l’Afghanistan à cette époque. Un pays lointain et inconnu, coincé entre le Moyen Orient et le sous-continent indien, vague destination pour quelques babas cool à la recherche de substances illicites.


L'armée rouge dans les montagnes afghanes en 83

Pourtant en apparence victorieuse dans les premiers temps, la puissante armée rouge va connaître une défaite qui va la miner profondément et précipiter la chute de l’Union Soviétique. Un conflit qui ,pour les américains qui vont armer et soutenir discrètement la résistance afghane, va devenir le Vietnam soviétique en souvenir de la traumatisante défaite qu’ils ont eux même connu quinze ans plus tôt.

Pour les soviétiques, pourquoi s’intéresser à l’Afghanistan, pays pauvre, quasi féodal et sans grandes ressources ? Situé à la frontière Sud de l’URSS c’est cependant un objectif stratégique des plus intéressants dans leur volonté d’étendre le communisme dans la région, car il leur permet de se rapprocher à la fois des champs de pétrole du Moyen Orient et des mers chaudes de l’Océan Indien.


Lorsque les Soviétiques pénètrent dans le pays celui-ci est secouée par les luttes intestines. La vieille monarchie constitutionnelle s’appuyant sur les chefs de village traditionnels a été renversée par un coup d’état en 1973. Chefs tribaux, démocrates, islamistes et communistes se disputent le pouvoir. L’instabilité règne, assassinats et putsch sanglants se succèdent. En 78, les soviétiques parviennent à installer un régime qui leur est favorable et entament une coopération économique avec l’Afghanistan. Mais ce régime prosoviétique est fragile, contesté et miné par les querelles internes. Fin 79, Leonid Brejnev, lassé du désordre, décide d’intervenir militairement pour soutenir le parti communiste afghan menacé. Les parachutistes de l’armée rouge fondent sur Kaboul, la capitale, alors que les chars passent la frontière Nord. Les soviétiques écrasent toute rébellion et liquident physiquement le président en place jugé trop incontrôlable pour installer un homme bien à eux, Babrak Kamal, à la tête du pays.


Dans un premier temps cette opération semble être un succès complet, mais rapidement les troupes soviétiques qui contrôlent les villes et les vallées doivent faire face dans les montagnes à une rébellion de plus en plus importante. Ce sont ceux que l'on appellera les moudjahiddines, "les combattants de la guerre sainte" qui reçoivent dans les mois qui suivent des renforts venus de tout le monde musulman, un soutien en arme et en argent des Américains.

Un groupe de moudjahiddines au début des années 80

En effet, ceux-ci, après avoir d'abord hésité, réalisent l'importance de freiner l'expansion soviétique dans la région et surtout de se servir de cette guerre où l'armée rouge est directement impliquée comme un moyen de l'affaiblir. C'est ainsi que se met en place "l'opération Cyclone", une alliance curieuse, où l'on retrouve des nations officiellement ennemies comme les Israéliens et les Saoudiens pour financer en secret et organiser le recrutement de volontaires pour aller se battre au côté des Afghans au nom de la solidarité islamique. Armes et volontaires transitent par les camps de réfugiés situés à la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan.

Environ 35 000 volontaires venus de tous les pays viennent rejoindre les moudjahiddines dont un certain Oussama Ben Laden, jeune et riche saoudien exalté qui va développer un mouvement basé sur la volonté de chasser les soviétiques pour fonder un régime basé sur la lecture la plus radicale qui soit de l'Islam.
Le Pakistan du général Zia, dictature militaire qui a instauré un islam radical dans son pays et qui compte bien profiter de ce conflit pour étendre sa propre zone d'influence dans la région, favorise dans ce but les groupes fondamentalistes les plus radicaux comme les futurs talibans. Le Pakistan devient le principal allié des États-Unis dans cette lutte contre les Soviétiques et en profite pour jouer un rôle de plus en plus important en organisant sur le terrain la résistance afghane. Dans son conflit contre l'Inde, le Pakistan manque en effet de la profondeur stratégique dont bénéficie son puissant voisin.
[Ci-contre : un peshmerga équipé du fameux missile Stinger, arme qui redonne aux Afghans la maîtrise du ciel]

On peut s'étonner que les Américains laissent faire les Pakistanais et arment des islamistes radicaux qui, bien des années plus tard, les frapperont directement le 11 septembre 2001, mais il faut bien comprendre que dans le cadre de la guerre froide, tout ennemi de l'URSS est un ami potentiel.
Autre particularité, la guerre ne freine pas le trafic de drogue, bien au contraire. De nombreux chefs de guerre cultivent le pavot pour financer leurs achats d'armes. L'Afghanistan produit près de 1500 tonnes d'opium par an à cette époque et devient le premier fournisseur mondial d'héroïne. Une place qu'elle occupe encore aujourd'hui.
Sur le terrain cette politique d'aide et le courage des combattants afghans commencent à porter des coups très durs aux soviétiques, surtout à partir de 1986, lorsque les Moudjahiddines reçoivent des missiles anti-aériens portables "stingers" capable d'abattre hélicoptères et avions de chasse. Les résistants afghans regagnent progressivement le contrôle des principales régions montagneuses du pays harcelant les troupes soviétiques et les contraignant à se fortifier dans les vallées et dans les villes. En retour les Soviétqiues mènent une répression particulièrement dure : bombardements massifs des villages, empoisonnement des puits, usage de gaz de combat et de minage massif (on parle de 20 millions de mines antipersonnel larguées dans le pays).

Les moudjahiddines paradent sur les carcasses des hélicoptères soviétiques


Sur le plan international, l'URSS se voit discrédité. En 1980, les Américains boycottent les Jeux Olympiques de Moscou pour protester contre l'invasion soviétique.
De plus, pour les Soviétiques, la guerre coûte extrémement cher. En hommes bien sûr, mais aussi en crédits militaires, entre 2 et 3 milliards de dollars par an alors que les caisses de l'état sont de plus en plus vides et que les magasins sont vides. Le mécontentement de la population s'accroit quand elle voit revenir les jeunes soldats dans des cercueil de zinc, 14 000 morts et plus de 75 000 blessés. Malgré les efforts de la propagande, les récits des soldats sur la dureté de la guerre et sur les atrocités commises par l'armée rouge censée apporter le bonheur communiste au pays augmente le ressentiment des soviétiques envers leur régime. Ce ressentiment explique le succès de la chanson de DDT. Le parrallèle avec le Vietnam pour les Américains trouve aussi un autre écho avec l'essor du trafic de drogue en URSS souvent alimenté par d'anciens soldats qui se ravitaillent en héroïne en Afghanistan.
Avec l'arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir et ses tentatives de rapprochement avec l'Occident, il devient impossible de continuer cette guerre qui s'enlise. En 1988 il commence à négocier une trêve avec certains des leaders de la résistance dont le célèbre Commandant Massoud chef de guerre contre le départ en bon ordre des troupes soviétiques.
Le retrait définitif a lieu le 15 février 1989, l'URSS sort épuisée moralement et financièrement par cette guerre qui est une défaite même si elle ne le reconnait pas. La crédibilité du régime communiste soviétique est terriblement ébranlée et ne s'en remettra pas lorsque le mur de Berlin est abattu, six mois plus tard, sous la pression du mécontentement des populations d'Europe de l'Est.

Le départ des chars soviétiques d'Afghanistan, derrière l'ordre apparent se cache une défaite.


Sur le terrain 1,2 millions d'afghans (dont 80% de civils) sont morts, 6 millions ont fui dans des camps de réfugiés essentiellement au Pakistan. Dès que les soviétiques sont partis, une guerre civile éclate pour le nouveau pouvoir (et d'abord pour se débarasser des derniers communistes afghans qui contrôlent toujours la capitale). Les Américains, qui estiment qu'une fois les Soviétiques partis leur tache est terminée se désengagent de la région et laissent leurs anciens alliés se débrouiller entre eux. En 19s96, les talibans ("étudiants" en arabe) fondamentalistes religieux extremement durs menés par le Mollah Omar et inspirés par Ben Laden vont s'imposer et mettre en place un régime basé sur la Charia, recueil de lois religieuses interprétées à partir du Coran. Téléviseurs, cinéma et théâtre sont interdits, les femmes doivent porter la burqa qui les cache de la tête au pied...


Richard Tribouilloy et Etienne Augris



2 commentaires:

J. Blottiere a dit…

Je n'avais jamais entendu parler de DDT. C'est bien d'entendre chanter en russe et ça change des nombreuses chansons sur le Vietnam...
Bravo pour votre article.

J.B.

M.AUGRIS a dit…

Merci.
C'est vrai le russe, ça nous fait voyager un peu. Mais bon, on est moins familier...