jeudi 30 avril 2009

156. Burning Spear: "Marcus Garvey".

Marcus Garvey (deuxième à gauche) empanaché lors d'une manifestation.

De retour au pays, après leur valeureuse participation à la grande guerre en Europe, les Afro-Américains ne rencontrent qu'une attitude hostile de la part de nombreux blancs ignorants ou déboussolés par les transformations économique et sociales qui touchent alors les grandes métropoles. On assiste alors à une terrible vague de violences racistes et d’émeutes anti-Noirs tout au long de l’été 1919, l « été rouge » (26 émeutes).

Quartier de Chicago après les émeutes raciales de 1919.

Jusque là, les émeutes raciales et lynchages restaient une triste spécificité du sud du pays, or désormais, le nord du pays n'est plus épargné (38 morts à Chicago par exemple). Depuis plusieurs décennies, les grandes métropoles du nord accueillent d'importantes migrations d'Afro-Américains qui fuient la misère des Etats du sud. De vastes ghettos se constituent alors dans les grandes villes industrielles du nord (le South Side Chicago par exemple). Une ségrégation socio-spatiale, finalement assez similaire à celle du sud, s'impose aussi dans le nord. Les relations interraciales, même limitées, restent donc difficiles.



De nombreux mécontents se tournent alors vers le Klan. L'organisation suprématiste blanche qui avait presque disparu à la fin du XIXème siècle renaît alors de ses cendres et semblent même être à son apogée au cours des années 1920. En 1925, par exemple, 40 000 klanistes défilent devant la Maison Blanche, tête découverte. L'organisation n'est pas centré uniquement sur le racisme anti-noir, mais dénonce aussi l'influence "néfaste" de l'Eglise catholique, des juifs, des immigrants et tous ceux qui ne se distinguent des WASP.

C'est dans ce contexte explosif que Marcus Garvey développe son message identitaire.
Né en Jamaïque en 1887, Marcus Garvey, fonde en 1914 l’Association universelle pour l’amélioration de la condition noire (Universal Negro Improvement Association, UNIA, toujours en activité). En 1916, il émigre aux Etats-Unis. Brillant orateur et entrepreneur actif, Garvey propose un message politique identitaire qui tranche avec les options d'un Booker T. Washington ou encore celles de Du Bois.

Pochettes des albums de Burning Spear consacrés à Marcus Garvey.

Nationaliste virulent, il entend faire de la couleur de peau un motif de fierté. Il expliquait que les Afro-Américains devaient être fiers de leurs ancêtres africains. Constatant les violences subies par les Noir aux Etats-Unis, Garvey considère que les Noirs doivent s'organiser afin de disposer d'une véritable autonomie qui passe par la possession d'un sol et la direction d'activités économiques à des fins propres. Il milite pour un développement séparé, voire un rapatriement vers la "Terre-Mère", l'Afrique. Dans cette optique, en 1919, il fonde une compagnie, la black star line, afin d'assurer les voyages transatlantiques.



Au début des années 1920, la popularité de Garvey est à son apogée. Il multiplie les meetings et les parades en uniforme. L'UNIA rassemble entre 500 000 et 1 million de membres. Son journal, Negro world, fondé en 1918, tirera jusqu'à 250 000 exemplaires. Si son message effraie la classe moyenne noire et les libéraux blancs favorables à une cohabitation des communautés en bonne intelligence, il rencontre en revanche un très grand succès auprès des citadins pauvres, peu convaincus par les démarches juridiques de la NAACP (National Association for the Advancement of Coloured People, organisation pionnière dans la lutte pour les droits civiques). La force de persuasion de Garvey tient d'abord à son éloquence prophétique directement inspirée de la Bible. Ses idées d'autogestion (self reliance) et de retour en Afrique (Back to Africa) offrent alors une alternative à la "suprématie blanche".



Sa stratégie de développement séparé pour les Afro-Américain séduit même le Klan qui y voit un allié de circonstance avec lequel il partage un idéal de pureté et de séparation des races, excluant toute forme de métissage.

Mais, l'espoir immense qu'il suscite chez les Afro-américains est brisé par les échecs de ses entreprises ( banqueroute de la black star line en 1922). D'autre part, l'immense popularité de Garvey inquiète bientôt les autorités américaines, qui l'accusent de fraude fiscale en 1923. Arrêté, il est emprisonné au pénitencier fédéral d’Atlanta, avant son extradition vers la Jamaïque en 1927.

Garvey, sous bonne escorte, est conduit en prison.

Le message et les formules de Garvey survivent en tout cas au personnage (qui décède en 1940 à Londres). Par exemple, les déclarations de Marcus Garvey se trouve à l'origine du rastafarisme. Il devient ainsi un prophète aux yeux de nombreux Jamaïcains, les futurs rastas. En effet, en 1927, dans un discours, il affirme: "Regardez vers l'Afrique, où un roi noir sera couronné, qui mènera le peuple noir à sa délivrance". Le couronnement de Sélassié en 1930 fut ainsi interprété comme l'accomplissement de cette prophétie et suscita un immense espoir auprès des populations noires, prêtes à se lancer dans un rapatriement vers l'Afrique mère.

La devise nationaliste de Garvey One Aim, One God, One Destiny ("un Dieu, un but, une destinée") sera reprise par les rastafariens et les artistes de reggae. Ces derniers n'ont cessé de chanter les louanges de Garvey, à l'instar de Burning Spear, qui lui consacrera même deux albums entiers.




Winston Rodney est un des plus célèbres interprètes du reggae. Le chanteur s'est fait connaître sous le nom de Burning Spear ("javelot enflammé"), un pseudonyme qu'il emprunte au grand leader kenyan Jomo Kenyatta (pour en savoir plus sur l'indépendance du Kenya et la révolte des Mau-Mau, cliquez).



La pensée de Garvey aura aussi une grande influence chez certains leaders des luttes anticoloniales et dirigeants des jeunes Etats africains tels NKrumah au Ghana. Certains tenants des thèses afrocentristes tels Cheikh Anta Diop se référeront également au message du Jamaïcain.



Dans son morceau Black starliner, le groupe Culture se réfère à la quête identitaire des rastas et au message de Garvey: They took us away from our homeland / And we are slaving down here in Babylon / They are waiting for an opportunity / For the Black Starliner which is to come.


Sources:
- Pap NDiaye: Les Noirs américains. En marche pour l'égalité, Paris, Gallimard, coll. Découvertes, 2009.


- Le Point - hors-série "Les textes fondamentaux de la pensée noire" LE POINT HORS-SERIE N°22, avril 2009.



- Nicole Bacharan: "Les Noirs Américains. Des champs de coton à la Maison Blanche", éditions Panama, 2008.





Liens:

* Les rastas sur L'histgeobox:
- Black Uhuru: "I love King Selassie".
- Serge Gainsbourg: "Negusa Nagast".

* Site officiel de Burning Spear.

* L'Afrique enchantée (France Inter) du 9 novembre 2008: "Africa America".

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