lundi 15 juin 2009

168. Danyel Waro: "Béber" (1996)



Entre 1963 et 1982, la D.D.A.S.S. (Direction départementale des affaires sanitaires et sociales) de la Réunion transféra 1 600 enfants en métropole. Ces enfants, abandonnés ou retirés à leurs parents furent arrachés à leur milieu pour être confiés, 9 000 km plus loin, à des familles de régions rurales du Massif Central (principalement en Creuse) ainsi qu'à des orphelinats et autres centres éducatifs.

Longtemps, une chape de plomb recouvrit ce transfert. Il faut attendre les années 1990 pour que la presse s'intéresse aux "enfants noirs de la Creuse, sans creuser davantage l'enquête. En fait, l'opération bénéficie d'une forte médiatisation le 30 janvier 2002, lorsque Jean-Jacques Martial, un Réunionnais exilé en 1966, dépose plainte pour « enlèvement et séquestration de mineur, rafle et déportation ».

Comment expliquer l'oubli qui recouvre cette sombre affaire? Sur l'île, seuls les communistes dénoncèrent cette entreprise. Quant aux familles réunionnaises auxquelles on retira des enfants, elles n'avaient pas les ressources nécessaires pour s'organiser collectivement et protester. Comme le rappelle Ivan Jablonka dans son remarquable ouvrage, dont nous vous parlons ci-dessous: "la migration réunionnaise s'est développée et achevée sans que personne n'y prenne garde".

Ancien foyer où les Réunionnais étaient accueillis lors de leur arrivée à Gueret (reconverti en espace créole aujourd'hui).

La plainte de Martial entraîna en tout cas d'autres témoignages et déchaîna les passions de médias très demandeurs. Certains n'hésitèrent d'ailleurs à à se lancer dans des comparaisons historiques douteuses avec la déportation des Juifs ou encore l'esclavage. On parlait désormais de "crime d'Etat".

C'est tout le mérite d'Ivan Jablonka que de rouvrir ce dossier de manière sereine. Son ouvrage "enfants de l'exil" permet de mieux comprendre cet épisode.

L'auteur adopte un ton sobre, distancié, en bon historien qu'il est. Pour autant, il dresse un constat général accablant. La lecture de son ouvrage n'a rien de rébarbative, dans la mesure où il se fonde dans un premier chapitre sur les témoignages des pupilles qu'il a pu retrouver dans divers fonds d'archives départementaux (notamment ceux de la Creuse, du Tarn et de la Réunion). Ses enfants souffrent du déracinement, de la solitude, du racisme. Certains sont affectés de troubles psychiques graves qui conduisent parfois jusqu'à la dépression, voire au suicide. Certes, il y eut aussi des cas réussis d'adoption, des réussites sociales, mais dans l'ensemble, l'entreprise fut un échec.


La seconde partie, intitulée "la machine d'Etat", démonte les rouages des mécanismes administratifs qui firent fonctionner ce transfert humain. Au coeur du programme se situe un homme, Michel Debré, député de la Réunion à partir de 1963. Très préoccupé par l'accroissement démographique de l'île, il imagine ce projet qu'il n'a de cesse de défendre face aux sceptiques. Pétris de bon sentiment, les employées de la D.D.A.S.S. de la Réunion sillonnent les campagnes réunionnaises surpeuplées en quête d'enfants à "secourir".

Les acteurs de cette vaste opération considéraient en effet faire oeuvre utile en envoyant vers la métropole, dans des régions rurales en voie de désertification, ces enfants, qui constituaient une charge pour leurs familles, souvent miséreuses et illettrés. Quelques promesses d'un avenir meilleur et d'une bonne éducation parvinrent parfois à convaincre les parents. Le recrutement s'avérait encore plus facile avec les enfants abandonnés ou orphelins.


Or, ce système légal et destructeur perdura jusqu'en 1982 (pour des raisons budgétaires...), sans qu'il ne soulève véritablement de débats, comme nous l'avons vu plus haut. Jablonka analyse d'ailleurs dans son livre les démarches judiciaires entamées en 2002, mais reste circonspect face à cette judiciarisation et au risque du jugement de l’Histoire.


En tout cas, avec son ouvrage Ivan Jablonka démontre de manière très convaincante que "la migration des pupilles réunionnais n'est donc pas un dérapage ; elle est une institution républicaine".

Pap NDiaye dans sa critique du livre de Jablonka (voir source) conclut:
" Par là, ce beau livre rappelle que ni la légalité d'Etat ni le sentiment de "bien agir" ne garantissent la justesse et la légitimité d'une politique. Et puis, le hasard fait qu'il tombe à point nommé, au moment où une association "humanitaire" a tenté d'organiser le transfert d'enfants tchadiens subtilisés à leurs familles. Même si, dans ce dernier cas, l'enlèvement des enfants ne relève pas d'une opération d'Etat, et si "comparaison n'est pas raison", le parallèle est troublant et renvoie à la place des anciennes colonies dans les imaginaires occidentaux : des lieux désespérants où il faut sauver l'humanité malgré elle. Vous avez dit néocolonialisme ?"

Danyel Waro.

Fils d'un planteur du Tampon, Danyel Waro découvre les chants réprimés de Firmin Viry, Granmoun Lélé, les inventeurs du maloya traditionnel, sorte de blues des champs longtemps interdit par le colon français. Meneur incontesté du renouveau du maloya, il fait le choix exclusif du créole dans ses chansons. Dans son troisième album,“Bébér” évoque sa rencontre avec l’un de ces “orphelins” réunionnais enlevés à la Réunion pour repeupler les campagnes désertées de la France.

Dans un entretien accordé au magasine Vibrations, Waro raconte: "Il faut voir la mentalité de l'époque pour comprendre. Les paysans venaient dans ces foyers dans la Creuse chercher un petit Noir, "un petit tropical tranquille" pour travailler. Dans ma chanson "Béber", je fais un petit clin d'oeil, pas pour juger, mais pour partager le ressentiment de ces gens."



"Béber" Danyel Waro (1996).

" Mais quelles souffrances traîne-t-il donc
sous l'épais joug de son chariot?
Ce gaillard d'yab, à l'air d'aplomb,
vide les pleurs de son cœur gros.


je te le promet gros Béber
même recroquevillé dans mon roulér


Frère je t'emmènerai danser le maloya
faut que tu quittes Angoulême et
retournes las-bà,
frère je t'emmènerai danser le maloya
au pays de tes sœurs et de tes frères,
baya!


Quelle est cette foutue gueuse, wé !
Qui t’exila dans la Creuse ? Wé !


L’ordonnance Debré nom de Dieu
en déporta pas mal
et pour les PTT combien d’entre eux
passèrent le Canal ?
L’ordonnance Debré nom de Dieu
en déporta pas mal
Et les ladilafé [les commérages], bondieu,
remplirent tant de malles!


Bombe éboulement de cœur entre mes bras
Bébèr bébé blotti serré tout contre moi.


Tu auras beau chercher ta chance
t'adapter sous tes nouveaux cieux,
tant de carêmes et d'abstinence
usent un homme en moins de deux.


L'ardent brasier t'attend
fuis cette neige, ce faux lait blanc


ça chauffera du tonnerre
nous danserons le séga
faut que tu quittes Grande Garenne
reviens à Matouta
ça chauffera du tonnerre
nous danserons le séga
au pays où les promesses
ont de beaux fruits déjà.


Ta vieille plaie de Fournaise
s'est changée en gâteau de neige.


tu gratteras songes et conflors [racines]
n'oublie pas de butter le maïs
tu dois prendre bien soin d'aux d'abord
bien avant qu'ils ne te nourissent.


tu as quitté la poêle
pour tomber dans le feu
maintenant t'as la dalle
et t'as le ventre creux.


non les feuilles de songes

n'encaissent pas la grêle
tu n'as que deux saisons:
la chaude et puis la fraîche
non les feuilles de songes
n'encaissent pas la grêle
sais-tu encore ce qu'est un arbre
quand une forêt tu cherches.


le printemps l'été, l'automne et l'hiver Wé!
ça c'était pour un temps, ignorance d'hier
le printemps n'est pas mon anniversaire Wé!
c'était pour un temps, colonialisme d'hier.


L'ordonnance Debré nom de Dieu

en déporta pas mal
et puis l'armée française mon vieux
par rafale!


Bombe éboulement de coeur entre mes bras
Béber bébé blotti serré tout contre moi.


Le groupe Faham a lui aussi consacré une chanson à cet exil douloureux. Le morceau s'intitule "Réunion sur Creuse". 




Sources:

- Ivan Jablonka: "Enfants en exil. Transfert de pupilles réunionnais en métropole (1963-1982)" le Seuil.
- Magazine Vibrations.
- Livret du dernier disque de Daniel Waro.
- "Récit d'un exil forcé" par Pap NDiaye.

Liens:

- le faham.
- "Enfants réunionnais en exil".
- VSD du 6 au 12 septembre 2001: "A la Réunion, sur les traces de son enfance volée" (VSD).
- Libération du 4 juillet 2001: "Enfants créoles perdus dans la Creuse".
- Nouvel Observateur du 6 au 12 juin 2002: "Les enfants volés de la Réunion".
- Le site de Jean-Jacques Martial.
- Danyel Waro sur scène (attention musique contagieuse).
- Portfolio: "les Réunionnais de la Creuse".
- "Les enfants réunionnais de la Creuse victimes une deuxième fois?".

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Où un peut rencontrer le texte en langue créole?
Merci pour votre excellent travail
Salut
Alessandro
(collaborateur de "Chansons contre la guerre" - http://www.antiwarsongs.org)

J. Blottiere a dit…

Bonjour

les paroles se trouvent sur le livret du disque de Danyel Waro. Malheureusement, je ne les ai pas recopiées. Je vais tâcher de retrouver le disque pour vous les faire parvenir.

Bravo pour votre formidable site sur lequel je me rends souvent. C'est une source d'inspiration formidable.

J.B.

Alessandro a dit…

Merci!
Jetez un coup d'œil a la liaison suivante:
http://www.antiwarsongs.org/canzone.php?lang=it&id=19623
Salut