mardi 8 septembre 2009

181. Walter Roland :"T Model Blues" (1933)

La Ford T est sans aucun doute la voiture la plus importante et la plus connue de la première moitié du XXème siècle. Celle que les bluesmen surnommaient affectueusement Lizzie s'est vendue à plusieurs dizaines de millions d'exemplaires. Essayons d'en savoir plus grâce au blues...

De Taylor à Ford

Lors de la deuxième industrialisation, l'ingénieur Frederick W. Taylor (1856-1915, en photo ci-contre) propose une organisation scientifique du travail (O.S.T.). Originaire de Philadelphie (Pennsylvanie), il travaille d'abord en atelier dans la Midvale Steel Company avant de gravir les échelons et de devenir ingénieur. Tout en poursuivant sa formation et ses observations, il entre en 1890 à la Bethlehem Steel (près d'Allentown) puis devient indépendant et écrit des publications. Il établit les règles de son OST : spécialisation des tâches qui sont répétées, chronométrage systématique, séparation de la conception et de l'exécution. C'est la fin de l'ouvrier expérimenté et polyvalent au profit de l'ouvrier "spécialisé". Ses travaux suscitent des réactions de la part des syndicats. Taylor meurt en 1915 sans avoir véritablement vu ses principes se généraliser. Les gains de productivité réalisés par ceux qui les appliquent sont considérables.

Ingénieur et inventeur de plusieurs prototypes, Henry Ford (1863-1947) participe à la création en 1903 de la Ford Motor Company. Il est celui qui va systématiser les principes de Taylor en y apportant ses propres réflexions. L'idée du travail à la chaîne n'est probablement pas de Ford lui-même, même si c'est bien dans ses usines qu'elle a été mise en place. Un employé de Ford, William Klann, aurait eu l'idée en visitant un abattoir de Chicago (Armour) où chaque employé avait une tâche précise sur les animaux à dépecer qui se déplaçaient sur un tapis roulant.
D'une industrie de luxe, l'assemblage d'une automobile, Henry Ford va faire une industrie de masse symbole de l'essor des pays industrialisés.

[Henry Ford posant à côté d'une modèle T en 1921; source]


La "Model T", naissance d'un symbole

En 1908, la première Ford modèle T est lancée sur le marché. Elle est la première à avoir le volant à gauche, ce qui sera ensuite la règle. La voiture est stable grâce à son châssis placé sur des roues écartées. Cet écartement est celui des voies de chemin de fer que la voiture peut emprunter. De bonnes suspensions et un moteur enfermé permettent au véhicule de parcourir les routes les moins bonnes. L'écartement des roues permet d'ailleurs de rouler dans les ornières laissées par les charettes. Mais la véritable révolution est celle du prix : 825 $ soit moins de la moitié de la moyenne de l'époque (ci-contre, publicité de 1908). De plus, son entretien est peu coûteux. A partir de 1913, la mise en place de la chaîne de production permet d'abaisser encore plus le prix de la voiture. Il passe à 360 $ en 1916 et 260 $ en 1921. Ford conquiert ainsi les classes moyennes en dominant ses concurrents (Buick sur ce créneau). Pour baisser ses prix, il est contraint à de fortes économies d'échelles rendues possibles par la standardisation des pièces et à l'amélioration des méthodes de production. La Ford T devient l'unique modèle de la firme, produite dans l'usine de Piquette près de Detroit, puis à Highland Park à partir de 1910 pour avoir plus de place. La production se fera également dans l'usine de River Rouge. Cette même année, 120 000 Ford T sortent des usines Ford. Au cours de l'année 1913, les ingénieurs organisent une chaine de fonderie, puis pour le montage des châssis. Les résultats sont tout de suite spectaculaires.
Dès l'année 1914 et grâce à la chaine, il ne faut plus que 93 minutes par homme pour assembler le châssis alors qu'il en fallait 840 l'année précédente. En un an, les 18 usines Ford ont produit près de 250 000 voitures. Le prix a baissé et les marges avec. Mais en vendant davantage de modèle, Ford gagne plus d'argent. Il contrôle alors près de la moitié du marché américain.
Même s'il y eut des modèles de différentes couleurs, la réplique bien connue de Ford illustre la volonté de standardiser la production : « un client peut demander cette voiture en n'importe quelle couleur, du moment que c'est noir. »
Au début des années 1920, les ventes dépassent le million chaque année. Finalement, la Ford T est vendue à 27 millions d'exemplaires entre 1908 et 1927.
Peu soucieux d'améliorer ou de changer son modèle, Ford, malgré les pressions de son fils Edsel qui gère la companie à partir de 1918, refuse toute nouvelle gamme ce qui conduit progressivement à l'essouflement des ventes. Ce n'est qu'en 1927, que le modèle T est remplacé par le modèle A, un peu plus séduisant.
[Photo : Les usines Ford à Dearborn en 1928. Probablement le modèle A]

Travailler chez Ford : avantages et inconvénients

L'autre aspect fondamental du fordisme, c'est la politique des salaires élevés. Ford déclare ainsi : « Un ouvrier bien payé est un excellent client. » Même si cette politique le rend populaire (y compris en URSS...), Ford n' a rien d'un socialiste ou d'un altruiste. Il y voit tout simplement le moyen de fidéliser ses ouvriers et d'en attirer d'autres en leur offrant une bonne rémunération en plus de la semaine de 40 heures. C'est un moyen de lutter contre l'absentéisme et le turnover des ouvriers. Aussi en 1914 propose-t-il un salaire journalier à 5$ (Five dollars a day) soit plus du double de la concurrence. Même si ce salaire n'augmente pas beaucoup par la suite, cette politique est un succès. En utilisant massivement la publicité et le crédit et en créant dans tout le pays des franchises autorisées à vendre la Ford T, la compagnie Ford connaît ainsi un succès énorme.


La part sombre de ce succès, ce sont les conditions de travail des ouvriers, mieux payés mais soumis à des cadences infernales et à des gestes répétitifs. La monotonie du travail expliquait en effet le fort turnover. L'ouvrier n'est pas là pour s'épanouir, on ne lui demande d'ailleurs pas de penser puisque d'autres s'en chargent pour lui. L'ouvrier spécialisé, symbole du fordisme, semble être devenu une machine comme l'a si bien montré Charles Chaplin dans Les Temps Modernes (voyez des extraits et l'article de Julien Blottière ici).

"Les investigations les plus consciencieuses n'ont pas mis au jour un sel cas de déformation de l'intelligence par la monotonie du travail"
Henry Ford, 1922

"Quelque chose m'a poussé à parler de la standardisation de la vie, à dire ce que je pensais des hommes devenus machines"
Charles Chaplin, 1936

Évoquons pour finir sur ce point les conceptions plus ambigües de Ford sur la question raciale et son antisémitisme notoire.

Et la musique dans tout ça ?

Non, rassurez-vous, je ne l'ai pas oubliée... La place de Ford et de ses automobiles dans la société américaine en fait également un sujet abordé dans de nombreuses chansons. C'est le cas dans le blues qui devient dans ces années 1910 un genre musical à part entière. La population noire, qui quitte massivement les Etats ségrégationnistes du Sud pour les grandes villes industrielles du Nord dont Detroit, a plutôt une bonne image du personnage.

Le prix de la modèle T fait le bonheur des moins fortunés. Sleepy John Estes (photo ci-contre) le chante dans son "Poor's Man Friend" de 1935 :
"Well well the Model T Ford Et bien la Ford modèle T
I say is the poor man's friend Je dis que c'est l'amie du pauvre
Well well it will get you there Elle t'emmènera
Hey when you're money is spend" Hé, quant tu seras fauché

Blind Blake dans son "Detroit Bound Blues" de 1928 loue les mérites de la politique salariale pratiquée par Ford :
"I'm gonna get me a job Je vais aller chercher un travail
Up in Mr Ford's place Là haut chez M. Ford
Stop these meatless days" Cesser ces jours sans viande

La solidité de la voiture est l'objet de nombreuses louanges et de nombreuses métaphores en rapport avec le corps humain, ses qualités, ses défauts, ses mouvements.
Ainsi Cleo Gibson dans son "I've Got Ford Movements In My Hips" de 1929 :
"I got Ford movement in my hips J'ai les mouvements Ford dans mes hanches
Ten thousand miles guarantee Dix mille miles garantis
A Ford is a car everybody wants to ride Une Ford est une voiture que tout le monde veut conduire
Jump in, you will see Monte, tu verras
You can all have a Rolls Royce Tu peux avoir une Rolls Royce
A Packard and such Une Packard ou d'autres pareilles
Take a Ford engine boys Prenez une Ford les gars
To do your stuff" Pour faire vos affaires

Evidemment, comme souvent dans le blues, en chantant les louanges de la voiture, on pense à la femme et à son corps. Cela est encore plus explicite dans la chanson que j'ai choisie pour vous. Il s'agit du "T Model Blues" de Walter Roland (1933), pianiste et guitariste originaire de l'Alabama :

These here women what called theirselves a Cadillac Ces femmes qui se font appeler Cadillac
Ought to be a T Model Ford Devraient plutôt être des Ford modèle T
You know they got the shape all right Tu sais, elles ont une forme convenable
But they can't carry no heavy load" Mais elles sont incapables de porter de lourdes charges

La comparaison avec Cadillac est intéressante. Avant de devenir la marque de luxe du groupe General Motors, la firme Cadillac a vu passer le jeune ingénieur Henry Ford quelques semaines. Fondée en 1899 sous le nom de Detroit Motor Company, elle s'appelle Ford Motor Company en 1901 avant d'adopter le nom du fondateur de la ville en 1701, le Français Antoine de Lamothe-Cadillac (1658-1730). Sous l'impulsion de l'ingénieur Leland, Cadillac lance son premier modèle, la "Little Hercules" et entre dans le giron de General Motors en 1909.

Certains vantent les mérites de leur vieille Lizzie comme Blind John Davis dans "My Old Lizzie"

Mais ne vous inquiétez pas, si votre vieille Lizzie est en panne au fond d'une grange, Big Bill Broonzy est capable de la réparer "I Can Fix It" (1946).


Découvrez la playlist Ford T avec Sleepy John Estes


Puisqu'il faut en terminer, signalons que d'autres s'enthousiasment pour le modèle qui a succédé à la Ford T, le modèle A, comme dans cette chanson très jazz des années 1920 : "Henry's Made A Lady Out Of Lizzie". La vieille Lizzie a été transformée pour devenir une dame qui attire l'attention de ses messieurs...






Retrouvez notre dossier sur les pionniers du blues avec de nombreux portraits.

Sources :
Cet article n'aurait pas vu le jour sans l'extraordinaire mine d'or que constitue le livre de Jean-Paul Levet : Talkin'That Talk. Le langage du blues et du jazz paru aux éditions Kargo en 2003. J'ai également utilisé Wikipedia et le Hors-Série n°36 d'Alternatives Economiques sur les grandes dates de l'histoire économique.

2 commentaires:

J. Blottiere a dit…

Absolument passionnant. Merci.

Ford Cougar a dit…

Article très intéressant sur cette voiture qui à marqué l'histoire automobile! Merci.