samedi 6 novembre 2010

225. Aristide Bruant: "chez les apaches."


Dans la France de la Belle Époque, l'angoisse sécuritaire se focalise sur l'apache, la figure du jeune délinquant issu du milieu ouvrier, mais plus ou moins en rupture avec le monde du travail. Les chansons populaires d'Aristide Bruant célèbrent ce Paris Apache et nous servent ici de fil directeur.

* Nous nous interrogerons d'abord sur l'origine, lointaine et immédiate, du terme apache, ainsi que sa diffusion pendant le premier quart du XXème siècle. (Aristide Bruant: "Chant d'apaches")
* puis nous tenterons de dresser un portrait de ces bandes de jeunes voyous décrits à longueur d'article par la presse populaire (leurs codes, territoires).
* Nous nous intéresserons en particulier aux méthodes des apaches. Les journaux leurs attribuent une grande diversité de crimes, mais se focalisent sur l'attaque nocturne, nouvelle angoisse qui naît avec l'apparition de la ville moderne. (Aristide Bruant: "L'attaque nocturne")

* Les violences et dépravations attribuées aux apaches alimentent une angoisse sécuritaire. D'aucuns dénoncent la "crise de la répression", c'est-à-dire la supposée mansuétude des tribunaux. (Aristide Bruant: "A la Roquette")


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Nous l'avons dit dans le précédent article, les apaches parisiens s'imposent comme des héros de faits divers dans une grande presse en plein essor. Les principaux quotidiens de l'époque (Le Petit Journal, Le Petit Parisien, Le Journal et Le Matin tirent tous aux alentours du million d'exemplaires) font leurs choux gras de ces bandes de jeunes malandrins dont ils dépeignent les exploits avec complaisance. Les journaux contribuent au premier chef à cette mythologie de ceux que l'on appelle désormais les apaches.


Une représentation caricaturale des apaches parisiens. "Conférence apache. Si la "rousse" [la police] "aboule", n'ayez pas le "taffe" [peur], mais songez que la "butte" vous attend et cognez dur pour vous "faire la paire"." Violent, l'apache arbore une veste et un foulard caractéristique. Armé d'un surin et d'un marteau, il pose devant une table sur laquelle on devine un "rigolo" (revolver) et, un verre d'absinthe.


* une micro-société.

Ces bandes de jeunes voyous constituent pour les observateurs une véritable micro- et contre-société avec ses codes, ses rites, son argot, ses costumes. Dans ses mémoires, Casque d'Or décrit une multitude de parcours individuels. Elle y revient sur les étapes de la carrière déviante des jeunes issus des milieux populaires, la fugue, la misère ou même pour les plus endurcis le passage par la prison ou les bataillons d'Afrique, source de respect non négligeable pour celui qui aspire à s'imposer à la tête d'une bande. Quentin Deluermoz (voir sources) explique: "Nous sommes bien en présence de ces parcours chaotiques, faits de gagne-petit et de petites combines, de savoir-faire déclassés et réutilisés, qui dessinent (...) des marginaux de l'industrialisation, au moment où l'usine et ses rythmes s'affirment dans l'espace urbain. Amélie Elie (Casque d'Or) montre leur constitution en "milieu", avec l'intense territorialisation des espaces, qui change d'un morceau du boulevard de Belleville à un autre, la force des figures, le rôle fondamental des réputations et de l'honneur, le recours à la délinquance, petite ou grande, et enfin l'importance de la violence, parfois meurtrière, dans la résolution des tensions."


* Le Paris apache.

L'Apache est né sur le pavé de Paris. Il vit dans les quartiers périphériques de la capitale, dans la "zone" (des fortifications, "les fortifs") ou la proche banlieue. Ce Paris apache correspond aux quartiers excentrés, nouveaux lieux de relégation des ouvriers (Belleville, la Chapelle, la Villette au Nord et à l'est, Javel, Grenelle et la Glacière au sud). Les travaux de Haussmann contribuent à vider le coeur du vieux Paris médiéval de ses populations les plus pauvres. Pour autant, les débits de boisson et les lieux de fête y restent concentrés. Aussi, les Halles, Beaubourg, le "Sébasto", continuent d'attirer le soir venu les bandes d'apaches.
Ces petits groupes possèdent d'ailleurs un fort ancrage territorial qui se reflète dans leurs noms exotiques: "les gars de Charonne", "les Monte-en-l'air des Batignolles", "les loups de la Butte".

* Tenue d'apache.

Ces réseaux de camaraderies faiblement organisés, se retrouvent derrière un chef, aguerri et respecté. La plupart des membres des bandes n'y font que passer, tandis que le "noyau dur" du groupe ne compte que quelques individus.
Tous partagent néanmoins des valeurs communes: le refus du travail, un goût prononcé pour la fête et les bals, le vêtement. Dans un des volumes de Fantômas, une description de la tenue des apaches souligne le mélange de répulsion et de fascination pour cette "faune" exotique: "Les hommes étaient coiffés de casquettes avachies, leurs vestons avaient des coupes étranges, leurs chemises de flanelle étaient déboutonnées au col, et leur seule élégance résidait en leurs bottines d'un jaune criard, aux tiges axtravagantes, à la pointe des plus fines. Les femmes qui les accompagnaient étaient pires qu'eux. Il y avait là deux ou trois brunettes dont le col s'ornait d'un ruban rouge, dont les jupons dégrafés tombaient perpétuellement, dont la gorge, dépourvue de tout corset, avait des houles inquiétantes et vraiment révélatrices". (XXVIII, p 1055).
Il s'agit donc d'être bien mis, sans ressembler pour autant à un bourgeois.

Bande d'apaches, vers 191o.

* l'argot.
Pour se faire comprendre facilement, sans éveiller les soupçons, les apaches apprennent à "jaspiner le jars », c'est-à-dire parler l’argot. Dans leurs bouches, les policiers se transforment en "roussin", "sergot", les couteaux en "eustache", "surin", "22", les femmes en "gerces"...

Le "goncier" est un bourgeois facile à tromper, dont l'apache tente de toucher "l'oseille", le "pognon". Les "gouges", "marmites" (prostituées) sont sous la coupe des "dos", "maquereaux" ou "marlous" (souteneur). Quant au "michet" (client), il lui faut abouler de la braise pour obtenir les faveurs des ces dames.


Tapi dans l'ombre, l'apache guette sa proie avant de fondre sur elle par surprise.

* le code d'honneur des apaches.

Au delà de ces habitudes langagières ou vestimentaires, les apaches partagent surtout une sorte de code d'honneur qu'évoque Edmond Locard, directeur du Laboratoire de police technique de Lyon, un des grands criminologues français du début du XXème siècle. Il dresse dans ses œuvres un portrait peu flatteur des apaches mais concède néanmoins "qu'il y a, chez ce peuple hors la loi, certains sentiments louables.
Le premier est une vigoureuse horreur de la délation. L'apache ne peut admettre qu'on le trahisse. C'est d'abord généralement qu'il a pas mal de choses à cacher. C'est ensuite que la plus grave occasion pour lui d'être pris est d'être vendu à la police par un camarade sans scrupules. [...]
Le deuxième beau sentiment de l'âme apache, c'est la fidélité conjugale. Ne croyez pas à une mauvaise plaisanterie: les hommes à casquette sont fidèles à leurs compagnes, au moins temporairement. [...]
Et si je ne craignais pas de paraître jouer avec le paradoxe, il me serait aisé de démontrer que l'honneur de l'apache est tout précisément du même ordre que celui du gentilhomme. Ne se manifeste-t-il pas de part et d'autre, en dernière analyse, par le duel? Manda et Leca s'estafiladant à coups de surin pour les beaux yeux de Casque-d'Or sont aussi nobles que Beaumanoir buvant son sang dans le champs clos des Trente. Car ces rencontres ont leurs règles, aussi sévères et aussi précisément observées que celles d'une rencontre entre gens du monde. Il y a des coups permis et des coups défendus, des témoins et même des dîners de réconciliation."

* "Chez les apaches. Scène 'réaliste' par Aristide Bruant. "

Avec le morceau "Chez les apaches" (le second sur le lecteur ci-dessous), Bruant décrit l'univers des bandes de jeunes, non sans verser à son tour dans les stéréotypes. Le célèbre chansonnier retrace le parcours d'un apache (Carlo). Ses camarades, réunis dans un bouge que l'on imagine sombre et enfumé, engagent une partie de carte arrosée. Une altercation éclate et un des joueurs en agresse un autre. Bruant, qui se range pourtant toujours du côté des laissés pour compte, verse à son tour dans le sensationnel en décrivant une faune interlope qui ne s'épanouit que dans des lieux glauques. Violents, alcoolisés et oisifs, la description qu'il livre ici des apaches ne se distingue guère de celle de la presse de l'époque. Le morceau vaut surtout pour la gouaille inimitable de Bruant et le recours à l'argot du Paris populaire.



Aristide Bruant: "chez les apaches"

Impossible de trouver les paroles de la chanson sur la toile. Les paroles ci-dessous ne sont qu'une transcription. Par conséquent, il y a sans doute des erreurs. N'hésitez pas à nous proposer des modifications et améliorations. (merci à pifométricien pour sa proposition. cf commentaire)

"Chez les apaches. Scène réaliste par Aristide Bruant.

Alors voilà les poteaux, Carlo a été condamné à 20 ans, il annonce ça dans un babillard ? dans l'air et en musique que j'va vous voiler. Vous reprendrez tous en refrain n'est-ce pas?
-oui, oui, oui!
-alors allons-y, j'commence.
Ami, écoutez donc l'histoire d'un malheureux, victime d'un réquisitoire peu généreux
et pour vingt ans à la ? s'en va partir, emportant une vie si belle de souvenirs.

Refrain: Adieu Paris, pays où ma jeunesse s'est écoulée, sans crainte et sans souci
entre deux femmes, ma gonze et ma maîtresse
adieu paris, adieu donc mes amis

? temps, je fus stoïque et ? fêtard et ? gardes des ? et des flicards
six mois après pour tout ? devant la cour à vingt ans, y compris les dimanches. Ce fut mon tour

refrain

A bas les bêcheurs, les ?
mort aux chats fourrés, mort aux furieux
pauvre Carlo, tu vas t'en faire des plumes là-bas
drôle à la nouvelle, on en revient pas souvent

- Dites les Aminches, en attendant nos gonzesses, ? boirait un litron à sa santé
- oui, oui
- patron, de la vinasse et des brèmes.

(s'ensuit une partie de carte animée qui se termine par une rixe entre joueurs, "un turco est refroidi". Le tireur et ses complices s'enfuient sous la pression des policiers tout en criant "à bas les roussins / mort aux vaches"."

Sources:
- Dominique Kalifa: "archéologie de l'apachisme".
- Dominique Kalifa: "Crime et culture au XIXème siècle", Perrin, 2005.
- UNEDAP "Aristide Bruant".
- "Chroniques du Paris apache (1902-1905)", Mercure de France, 2008. Une introduction éclairante de Quentin Deluermoz présente et replacent dans leur contexte deux récits quasi autobiographiques qui permettent "d'approcher au plus près de la voix d'une apache et d'un policier de la Belle Epoque." Amélie Elie alias Casque d'Or, jeune prostituée de 23 ans, revient dans ses mémoires sur la lutte tragique qui opposa deux bandes rivales, en janvier 1902. Leurs chefs, Manda de la Courtille et Leca de Charonne, se disputaient la jeune femme.
Le gardien de la paix Eugène Corsy rédige le second récit. Il y raconte la mort d'un de ses jeunes collègues, Joseph Besse, tué par un souteneur un soir de juillet 1905.
- Argoji. Dictionnaire d'argot français du XIXème siècle.

* Liens:
- Sur le blog Il y a un siècle (génial!): "Sauver les petits criminels".
- "Iconographie: les apaches de Paris".

3 commentaires:

pifométricien a dit…

Bonjour,

Je découvre avec intérêt ce blog via le Rézo, c'est intéressant!
Je propose une autre transcription, mais je laisse aussi des blancs pour l'instant...
La Nouvelle-Calédonie était une destination de bagne à l'époque, assez loin des vacances actuelles. J'ai suggéré aussi un autre refrain que la première proposition, à voir!

**********

Chez les apaches. Scène réaliste par Aristide Bruant.

Alors voilà les poteaux, Carlo a été condamné à 20 ans, il annonce ça dans une babillarde (une lettre) en vers et en musique que j'vas vous goualer (chanter). Vous reprendrez tous en refrain n'est-ce pas?
-si, si, si!
-alors allons-y, j'commence.
Amis, écoutez donc l'histoire d'un malheureux, victime d'un réquisitoire peu généreux
et pour vingt ans à la Nouvelle (la Nouvelle-Calédonie) s'en va partir, emportant une vie si belle de souvenirs.

Refrain:
Adieu Paris, pays où ma jeunesse s'est écoulée, sans crainte et sans souci
entre deux vins, ma môme et ma maîtresse
Adieu Paris, adieu donc les amis

Tu crèves sur l'tas, (???) et fait l'pétard
J'ai crevé la garde (?) des civils et des flicards (des civils = des bourgeois)
six mois après pour tout (?) ces planches (?) devant la cour à vingt ans, compris les dimanches, ce fut mon tour (planche / planche au pain = tribunal ou banc des accusés)

refrain

A bas les bêcheurs, les crosseurs (deux termes pour désigner les avocats généraux)
mort aux chats fourrés, mort aux furieux (deux termes pour désigner les magistrats)
Pauv' Carlo, tu vas t'en faire des plumes là-bas (se faire des plumes = se faire des cheveux, s'inquiéter, avoir des problèmes)
C'est pas drôle à la Nouvelle, on en revient pas souvent

- Dites les aminches, en attendant nos gonzesses, si qu'on boirait un litron à sa santé?
- oui, oui, si, si!
- patron, un kil de vinasse et des brèmes.

J. Blottiere a dit…

un grand merci pifométricien pour cette transcription qui a belle allure je trouve.

vservat a dit…

La délinquance juvénile, un sujet intemporel ? Mais le mieux c'est quand même l'argot, extraordinaire !!