jeudi 13 janvier 2011

227. Léo Ferré: "L'affiche rouge" (1959)

La participation des étrangers et des immigrés dans la Résistance fut longtemps minorée. Plusieurs éléments expliquent cette situation: dans le contexte troublée de 1939, les étrangers fixés en France ont tendance à taire leurs origines. En outre, de nombreux réfugiés politiques, ayant participé à la Résistance dans le cadre de la lutte antifasciste, regagnent leurs pays à la Libération. Enfin, la Résistance tente de faire vibrer avant tout la fibre patriotique et craint de prêter le flanc à la propagande vichyssoise prompte à dénoncer l'influence pernicieuse des étrangers au sein des organisations clandestines. Pourtant, qu'il s'agisse d'anciens des Brigades internationales, d'exilés antinazis allemands et autrichiens, de prisonniers de guerre soviétiques, d'Italiens antifascistes, de réfugiés républicains espagnols, l'engagement actif des étrangers dans la Résistance doit être réévalué. Pour beaucoup la résistance s'impose comme une nécessité autant qu'un choix et prolonge les combats entamés avant guerre au sein des Brigades internationales ou au début du conflit pendant la campagne de France (100 000 étrangers incorporés dans l'armée française). Les républicains espagnols par exemple comptent parmi les premières victimes du régime de Vichy qui les considère comme des "rouges" à neutraliser grâce aux internements dans des camps de main d'œuvre immigrée ou en les envoyant travailler en Allemagne, voire en les déportant (8000 à Mauthausen). On compte parmi ces résistants de nombreux juifs, étrangers mais aussi Français, rapidement convaincus de la nécessité de la lutte contre un régime antisémite qui épaule avec zèle l'Occupant dans sa politique de persécution. Il en va de même pour les Arméniens, hantés par le souvenir du génocide perpétré par les autorités ottomanes au cours de la grande guerre.

Nombre d'immigrés se dotent d'organisations nationales propres à l'instar des Polonais du Nord de la France (POWN, PKWN) ou des Espagnols dans le Sud Ouest (UNE). Beaucoup d'autres s'engagent auprès d'organisations résistantes françaises, en particulier au sein des FTP-MOI (Main d'œuvre immigrée) communistes.

Henri Krasucki lors de son arrestation en mars 1943. La famille quitte la Pologne et le régime antisémite de Pilsudski à la fin des années 1920. Militant à la CGTU, il poursuit son action pendant le conflit et dirige l'organisation des jeunes de la section juive de la MOI. Arrêté en mars 1943, il est déporté à Auschwitz et Buchenwald. De retour de déportation, il accède à la tête de la CGT en 1982.
Depuis l'entrée en guerre, le PCF et ses militants se trouvent dans une position délicate en raison du pacte de non-agression germano-soviétique. C'est avec l'invasion de l'URSS par l'Allemagne nazie le 21 juin 1941 que le Parti Communiste Français entre en résistance même si des militants ont déjà franchi le pas à titre individuel dès la capitulation. Le parti engage alors la lutte armée grâce à des militants déterminés, rassemblés au sein des Francs Tireurs et Partisans (FTP) qui, sous la direction de Charles Tillon, unifient les différents groupes d’action initiés par le PCF au début de 1942. Les FTP rassemblent ainsi dans les deux zones des partisans de l’action immédiate dans une lutte de guérilla.
Ces groupes, regroupant tout au plus quelques centaines de militants, commettent des attentats spectaculaires. L'option de la lutte armée coûtera très cher aux militants du parti dont l'esprit de sacrifice, le courage, la détermination forcent le respect, à l'instar des FTP-MOI qui retiennent ici notre attention.

En 1939, Missak Manouchian demande à être mobilisé dans l'armée française. Cliché pris en 1940 lors d'une permission.
* De la "Main d'Oeuvre étrangère" aux FTP-MOI.

La Main-d'œuvre étrangère, puis Main d'œuvre immigrée (MOI) est une des structures créées par le PCF en 1925 pour organiser par groupe de langue les ouvriers immigrés, appelés en nombre pour la reconstruction de la France de l'entre-deux-guerres. On y compte des groupes italiens, espagnols, polonais, tchèques, russes, yiddishs, arméniens. Chaque groupe se dote de publications en langues maternelles, mais aussi d'associations culturelles, sportives ou de jeunesse. La MOI s'impose donc comme un instrument d'intégration sociale essentielle pour de nombreux travailleurs d'origine étrangère.
Dissoute durant la drôle de guerre, la MOI se reconstitue dans la clandestinité à l'été 1940 et permet la participation des immigrés et des étrangers à la Résistance. Les groupements nationaux éditent des journaux clandestins en langues étrangères. Ceux en langue allemande développent des propos défaitistes à l'attention des soldats de la Wehrmacht. Placée sous la tutelle du PCF, la MOI intègre en 1942 la structure combattante du Front national, les FTP, Francs-Tireurs et Partisans.
En région parisienne, la FTP-MOI s'organise en quatre détachements: un détachement de Roumains et de Hongrois (majoritairement juifs), un autre exclusivement composé de "juifs", un groupe italien et un quatrième mixte, composé principalement d'Arméniens et de républicains espagnols.

Hors de Paris, d'autres villes abritent des groupes de FTP-MOI. La "35è brigade", dirigée par Marcel Langer, perturbe l'approvisionnement de l'armée allemande dans la région de Toulouse. Ci-dessus, un attentat de la 35è brigade FTP-MOI contre des convois de transport allemand à Toulouse en février 1943.
A Lyon, une centaine de membres de tous horizons (Polonais, Espagnols, Italiens, Hongrois, Roumains, Autrichiens, Allemands, Français) animent le groupe "Carmagnole" et perpétuent 34 attentats contre des Allemands.
* Des actions de guérilla multiples.

En 1942 à Paris, le Parti communiste est largement décimé et la soixantaine d'immigrés des FTP-MOI sont les derniers à mener la guérilla urbaine du Parti dans la capitale. Cette résistance militaire se distingue par son activisme (92 attaques au cours des six premiers mois de l'année 1943, 17 en août, 14 en septembre). Par exemple, le 2ème détachement juif dirigé par Meier List multiplie les actions contre les autorités occupantes ou les milieux collaborationnistes: attaque contre un restaurant réservé aux officiers allemands Porte d'Asnières (17è), attaque à la grenade d'un car transportant des soldats officiers de la Kriegsmarine le 3 juin rue Mirabeau (16ème)...

* Le BS2, fleuron de la collaboration policère.
La Gestapo et la police française engagent de conserve la traque des "terroristes" de la MOI dont le combat renforce l'insécurité des troupes de la Wehrmacht et contribue à mobiliser l'opinion. La collaboration entre nazis et policiers français est totale comme l'atteste la signature d'un accord le 8 août 1942 entre René Bousquet, secrétaire général de la Police française, et Karl Oberg, chef supérieur de la SS et de la police allemande en France. Ainsi la BS2, brigade spéciale de la préfecture de police de Paris se spécialise dans la répression "des terroristes", en particulier la chasse aux FTP-MOI grâce à un système de filature très élaboré. Après l'identification des personnes filées, les policiers doivent les "loger", c'est-à-dire repérer leurs planques. Après l'arrestation des partisans, les interrogatoires d'une rare violence doivent fournir des renseignements sur les membres de l'organisation clandestine et son fonctionnement.

René Bousquet (de face) en pleine discussion avec Karl Oberg (de dos à droite) en 1942.

La BS2 lance trois grandes vagues d'arrestations au cours de l'année 1943.
La première débute en janvier et vise l'organisation politique de la jeunesse juive qui compte alors près de deux cents membres en région parisienne. Le 17 mars 1943, les BS interpellent 57 membres des Jeunesses communistes juives, dont Henri Krasucki, responsable de l'organisation des jeunes et futur responsable de la CGT. Tous sont déportés.
La deuxième filature débute en avril 1943 et conduit à l'arrestation de la plupart des membres du 2ème détachement de la MOI, la branche juive, dirigée par Meier List, arrêté avec 70 autres militants fin juin.

Meier List milite jeune dans les organisations ouvrières polonaises. membre des Brigades internationales, il rejoint pendant la guerre l'Organisation spéciale-Moi puis, en 1942, le 2ème détachement des FTP-MOI dont il devient le responsable militaire. Arrêté le 29 juin 1943, il est condamné à mort et fusillé le 2 octobre.

Désormais la brigade spéciale possède une assez bonne connaissance des structures et du fonctionnement de la MOI ce qui impose à celle-ci une réorganisation. Deux détachements spécialisés remplacent les quatre précédents. Le premier groupe se charge des déraillements (12 au total entre le 10 juillet et le 23 octobre sur les trains partant de la gare de l'est vers l'Allemagne), alors que le second mène des opérations coups de poing. Marcel Rayman et Missak Manouchian dirigent ce groupe et mettent en œuvre près de 70 attentats de juillet à octobre 1943: exécution de deux policiers allemands à Argenteuil, deux soldats allemands porte d'Ivry, deux autres rue de la Harpe à Paris le 3 septembre; attaque contre un convoi allemand à Stains le 8, attaque à la grenade dans une réunion du Parti Populaire Français rue Lamarck deux jours plus tard, déraillement d'un train allemand entre Paris et Troyes le 13 septembre. Mais le point d'orgue de ces actions reste sans doute l'exécution en pleine rue par les hommes de Manouchian (Celestino Alfonso, Spartaco Fontano, Marcel Rayman) de Julius Ritter, plénipotentiaire au recrutement et à l'emploi de la main d'oeuvre (le responsable du STO en France), le 28 septembre 1943.

Militant du parti communiste polonais clandestin, Joseph Epstein s'exile en France dans les années trente avant de combattre en Espagne au sein des Brigades Internationales. Engagé dans l'armée française, il est arrêté, mais parvient à s'échapper. Il contribue à la réorganisation du Parti Communiste et dirige à partir de mai 1943 tous les FTP d'Ile de France. Arrêté avec Manouchian le 16 novembre 1943, le "colonel Gilles" est fusillé le 11 avril 1944 au Mont Valérien.
* L'arrestation du "groupe Manouchian".
La situation des rescapés MOI des deux premières filatures devient vite intenable tant les BS2 traquent leurs faits et gestes. Conscient que la capitale était devenue une souricière, le chef militaire des FTP-MOI de la région parisienne, Boris Holban demande d'ailleurs à la direction du PCF à transférer en province le groupe, le temps de "couper les filatures". Au contraire, il lui est demandé d'intensifier l'action militaire, ce qui entraîne son remplacement par Manouchian en juillet 1943.
La troisième filature dirigée par la BS2 débute le 26 juillet et aboutit à 68 arrestations, dont celles de Manouchian et son supérieur Joseph Epstein, responsable FTPF pour l'Ile de France, à Evry-Petit-Bourg le 16 novembre 1943. Remis par les policiers français aux autorités allemandes, 45 d'entre eux sont déportés en Allemagne.

Boris Holban, alias "Olivier", devient le chef militaire des FTP-MOI de Paris jusqu'à son remplacement par Manouchian en juillet 1943.

* Le "procès".
Manouchian et vingt-deux de ses camarades sont livrés aux nazis qui décident de l'organisation d'un procès à grand spectacle, conçu comme un outil de propagande contre la Résistance. A l'heure où l'issue du conflit leurs semblent de moins en moins favorable, les services de la propagande allemande veulent reprendre l'offensive contre les résistants assimilés à des criminels étrangers, à la solde des ennemis de la France.
Le 19 février 1943 s'ouvre donc le procès devant la cour martiale du tribunal allemand installé à l'Hôtel Continental rue de Rivoli. Les vingt trois accusés comparaissent, sans défense. Le verdict ne fait aucun doute et la sentence de mort prononcé est sans appel. Si les débats se déroulent à huis clos, l'occupant et l'Etat français mobilisent tous les médias afin de donner l'écho le plus large possible à ce simulacre de justice. Presse écrite, radios, actualités cinématographiques (voir sources) couvrent les à côtés du procès, affichages. Les vingt-trois, condamnés à mort, sont fusillés au Mont-Valérien le 21 février 1944. Olga Bancic, seule femme du groupe, sera décapitée à la prison de Stuttgart le 10 mai 1944.

"L'Armée du crime", une des nombreuses brochures éditées lors du procès pour stigmatiser les "terroristes" de la MOI.



* L'affiche rouge.

Les forces d'occupation placardent l’affiche, de grand format (120 x 80 cm), sur les murs de très nombreuses villes. Éditée à près de 15 000 exemplaires, elle coûte très cher à réaliser compte tenu de l'insertion des photos (cliquez sur l'image pour l'agrandir).

Dans ce cadre, le Centre d'études antibolcheviques, paravent de la Propaganda Abteilung, édite "l'affiche rouge", placardée sur les murs des villes de France au lendemain de l'exécution des membres du groupe Manouchian. Y apparaissent les boucs émissaires traditionnels de Vichy et de l'Occupant: "les "Juifs", les "étrangers" et les "communistes".

Quelques jours avant le procès, après avoir subi des tortures, les accusés ont été photographiés dans une cour de la prison de Fresnes. Ce sont ces portraits que l'on retrouve sur l"affiche.

De grand format, cette affiche est conçue selon une mise en page agressive qui veut faire peur et souligne l’aspect criminel des résistants arrêtés. La couleur rouge (celle du sang, du communisme) domine l'affiche. A la question "les libérateurs" située en haut du document répond « la Libération par l’armée du crime » en bas de l'affiche, qui se conçoit donc comme une démonstration.
Le message est limpide: étrangers, juifs et communistes se livrent, en France, à des activités criminelles, en prétendant agir pour la libération du pays. 10 photos de résistants arrêtés s'insèrent dans un large triangle qui forme une flèche pointant les atrocités imputées à ces hommes. Sous chaque portrait figure le nom à consonance étrangère, la religion pour les seuls juifs et/ou son appartenance politique s’il s’agit d’un communiste, enfin le nombre d’ « attentats » imputable à chacun.
La flèche pointe des photos montrant un arsenal, des corps criblés de balles, des trains déraillés.
Il s’agit de démontrer que les résistants sont des terroristes et des assassins. Le propos est tout entier centré sur la dénonciation du "complot de l'anti-France".

Verso d'un tract reprenant l’« Affiche rouge », 1944 (coll. Musée de la Résistance nationale). Y figure un texte violemment raciste et antisémite: " Voici la Preuve, Si des Français pillent volent/sabotent et tuent. Ce sont toujours des étrangers qui les commandent . Ce sont toujours des chômeurs et des criminels qui exécutent. Ce sont toujours les Juifs qui les inspirent. C'EST L'ARMÉE DU CRIME CONTRE LA FRANCE." Il s'agit de manipuler l'opinion en jouant sur la peur en laissant croire aux Français que les soi-disant « résistants » sont en fait tous des étrangers, à la solde des ennemis de la France (l'URSS notamment).

L'affiche use de la photo pour stigmatiser l'adversaire plutôt que la caricature ou le dessin traditionnellement utilisés. Les symboles (le V de la victoire) et la rhétorique ("libérateurs", "libération") chers à la Résistance sont détournés afin de la discréditer.

Marcel Rayman. Sa famille quitte la Pologne dans les années 1930. Il milite à l'Union des jeunes juifs animée par Henri Krasuscki avant d’intégrer en 1942 la FTP-MOI. Ses dons de tireur l'impose à la tête de "l'équipe spéciale" en charge des actions les plus spectaculaires telles que l'exécution de Ritter le 28 septembre 1943. Arrêté le 16 novembre 1943, il est fusillé au Mont Valérien le 21 février.

Il reste très difficile de connaître l'impact véritable de cette affiche sur l'opinion publique française. Mais en permettant d'humaniser des membres de "l'armée des ombres", elle aboutit pour beaucoup à l'effet inverse de celui rechercher. Aussi, une des publications clandestines du PCF, Les Lettres françaises, prêtent, en mars 1944, cette réaction à une femme devant l'affiche: "ils ne sont pas parvenus à leur faire de sales gueules."

La lettre de Manouchian à Mélinée (cliquez sur l'image pour l'agrandir). A lire ici.

* La mémoire.
Au fil du temps, l'affiche se grave dans la mémoire des français au point de symboliser l'engagement résistant, triomphe posthume de combattants que l'affiche devait à l'origine stigmatisée. L'engagement et le combat des FTP-MOI inspirent dans les années d'après guerre les artistes.
A l'occasion de l'inauguration en 1955 ("onze ans déjà") à Paris, dans le 20è arrondissement, d'une rue portant le nom du « Groupe Manouchian », Louis Aragon rédige un poème en hommage aux résistants de « l'affiche rouge ». Strophes pour se souvenir, inspiré de la dernière lettre écrite par Missak Manouchian à sa femme Mélinée, est publié dans Le roman inachevé en 1956. Le poème a ici une fonction mémorielle. Il faut rappeler le sacrifice de ces héros pour ne pas l'oublier.
La propagande de Vichy cherchait à faire de ces résistants des terroristes. Au contraire Aragon insiste sur l'héroïsme de ces hommes qui n'avez pourtant réclamé ni "la gloire ni les larmes". En utilisant la lettre de Manouchian à sa femme, le poète joue sur l'émotion et contribue à humaniser le résistant, qui meurt "sans haine (...) pour le peuple allemand". Sans esprit de vengeance, "la justice viendra sur nos pas triomphants". Les images de noirceur et de mort laissent place à l'espoir, "un grand soleil d'hiver" balaie "la couleur uniforme du givre".
La deuxième strophe du poème évoque l'affiche rouge. L'auteur identifie avec finesse l'objectif de la propagande allemande qui cherche à mettre au pilori les 23 en jouant sur les mines patibulaires des 10 de l'affiche que l'on venait d'extraire de prison après les avoir brutalisés. Le document devait susciter la peur des passants alimentant la xénophobie supposée de Français heurtés par les noms "imprononçables" des accusés.
Aragon déconstruit ce discours dans les derniers vers du poème.
Au moment de mourir, les 23 crient "la France", devenue le symbole de la résistance au nazisme. Au delà de la nationalité et de la religion, ces héros, "étrangers et nos frères pourtant", luttent contre l'oppression.
En 1959, Léo Ferré met le poème en musique sous le titre de "l'affiche rouge" dont il livre une interprétation poignante.

Le poème Légion de Paul Eluard rend à son tour hommage aux FTP-MOI. "Ces étrangers d'ici qui choisirent le feu / Leurs portraits sur les murs sont vivants pour toujours / Un soleil de mémoire éclaire leur beauté / Ils ont tué pour vivre ils ont crié vengeance."

Missak Manouchian naît à Adyaman en 1906. Le génocide perpétré par les armées turques lors de la première guerre mondiale décime sa famille. Il trouve alors refuge dans un orphelinat en Syrie avec son frère. En 1924, il s'installe en France. Tourneur aux usines Citroën, Manouchian, profite de ses moments libres pour fréquenter les "universités ouvrières" développées par les syndicats la CGT. Il fonde deux revues littéraires, Tchank ("l'Effort"), puis Machagouyt ("Culture") et écrit des poèmes. En 1934, il adhère au PCF et intègre le groupe communiste arménien rattaché à la MOI dont il dirige le journal. Tôt engagé dans le combat contre l'occupant nazi, il devient en juillet 1943 le chef militaire du groupe parisien des FTP-MOI. Capturé en novembre, il est fusillé au Mont Valérien le 21 février 1944.

Après l'exécution, les membres du groupe sont inhumés à proximité du Carré des fusillés du cimetière parisien d'Ivry. Familles et associations d'anciens résistants entretiennent la mémoire de ces hommes et de leurs luttes. Un buste de Missak Manouchian est par exemple inauguré dans le cimetière d'Ivry en 1978. Il porte le nom des fusillés du 21 février 1944: Missak Manouchian (Arménien), Joseph Boczov (Hongrois), Marcel Rayman (Polonais), Celestino Alfonso (Espagnol), Olga Bancic (Roumaine), Georges Cloarec (Français), Roger Rouxel (Français), Robert Witchitz (Français), Rino Della Negra (Italien), Spartaco Fontano (Italien), Césare Luccarini (Italien), Antoine Salvadori (Italien), Amédéo Usséglio (Italien), Thomas Elek (Hongrois), Emeric Glasz (Hongrois), Maurice Fingercwajg (Polonais), Jonas Geduldig (Polonais), Léon Goldberg (Polonais), Szlama Grzywacz (Polonais), Stanislas Kubacki (Polonais), Willy Szapiro (Polonais), Wolf Wajsbrot (Polonais), Arpen Lavitian (Arménien).

Empruntons les dernières lignes au Musée de la Résistance Nationale: "Sans équivalent dans les autres pays occupés en Europe, l'"Affiche rouge" prend place, au fil des années, comme une icône majeure de la Résistance française: un paradoxe au regard de sa fonction initiale. L'affiche tisse le linceul de gloire de résistants qu'elle voulait stigmatiser, impose dans notre mémoire nationale le souvenir de la place éminente prise par des "étrangers" dans la libération de la France [...]."



Strophes pour se souvenir

Vous n’avez réclamé la gloire ni les larmes
Ni l’orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servi simplement de vos armes
La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L’affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE
Et les mornes matins en étaient différents

Tout avait la couleur uniforme du givre
À la fin février pour vos derniers moments
Et c’est alors que l’un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui va demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d’hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d’avoir un enfant


Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.

Louis Aragon, Le roman inachevé
Editions Gallimard, 1956.
Les strophes en italique sont directement inspirées de la lettre de Manouchian à sa femme Mélinée.


Sources:
- Un riche livret d'Adam Rayski consacré aux FTP-MOI et à l'affiche (édité par la ville de Paris et téléchargeable ici).
- Laurent Dozou: "La Résistance. Une morale en action", Découvertes Gallimard, 2010.
- Stéphane Courtois: "le groupe Manouchian", article paru dans Le Monde du 2 juin 1985.
- Un dossier (PDF) trouvé sur le site de la ville d'Ivry sur Seine.
- Le dossier pédagogique, conçu par le Musée de la Résistance Nationale, accompagnant le film "l'Armée du crime " de Robert Guédiguian. On y trouve notamment de courtes biographies des 23.
- Le groupe Marat s'intéresse aux poèmes inspirés par l'affiche rouge.
- Un reportage concernant l'arrestation de cette bande de "communo-terroristes".

Liens:
- Une foule de liens savamment sélectionnés par Daniel Letouzey sur son Clioweb.
- Documentaire de Jorge Amat et Denis Peschanski: "La traque de l'Affice rouge". Visible sur Daily Motion (4 épisodes).

Bonus:
Une mise au point sur le rôle des étrangers dans la Résistance (entretien avec Denis Peschanski

10 commentaires:

vservat a dit…

Quel plaisir de te lire sur un sujet aussi passionnant!
J'étais au musée de la Résistanc la semaine dernière, j'y ai rencontré le fils de J. Epstein, qui a fait un travail de résurgence et reconstitution mémorielle avec un plasticien autour de la figure de son père dont la mémoire était tombée dans l'oubli. Incroyable.
Que vaut le volume de Dozou?
L'article de Courtois est une remise en ordre historiogaphique. L'auteur avait porté une analyse éronée sur la fin du groupe Manouchian dans les années finissantes du communisme à l'est. Au musée de la résistance ils nous ont montré les organigrammes établis par les fileurs de la police sur quelques groupes de résistants, c'est très impressionnant, le groupe de la MOI en fut victime.
Merci en tout cas pour cet article qui permet de faire plein d'approfondissements avec tous les liens que tu indiques.

Anonyme a dit…

ne pas oublier d'inviter les gens à regarder le film de guédiguian "l'armée du crime" qui retrace un épisode de ces combattant-e-s

J. Blottiere a dit…

Merci.
L'ouvrage de Laurent Dozou est très clair et se lit avec plaisir, quant à "l'armée du crime", je n'ai pas vu.

M.AUGRIS a dit…

Passionnant ! Merci Julien.

Anonyme a dit…

passionnant ! Vraiment ! j'ai choisi ce sujet pour mon exposée et j'en suis satisfaite. Merci !

Anonyme a dit…

Ca m'aidera beaucoup pour l'histoire des arts. Merci et bravo pour ce bel article très instructif. :3

Anonyme a dit…

Génial bises Michel

lucie longue-epee a dit…

merci sa va m'aider pour mon exposé d'histoire des arts

Cobab a dit…

Une analyse critique du poème ici : http://lmsi.net/Memoire-du-groupe-des-etrangers par Laurent Lévy,

Anonyme a dit…

Très bien pour mon examen http://mouradmoussa.fr