dimanche 9 janvier 2011

Les hymnes ont une histoire (III) "You'll Never Walk Alone" : l'hymne du Liverpool Football Club



Ce billet vous propose de découvrir la longue, tortueuse et riche histoire d'un hymne. Pas un hymne national (quoique), mais un hymne disputé, revendiqué, contesté dans le vaste rectangle vert d'une gigantesque assemblée qui voue un culte à un drôle d'objet, un ballon de forme ronde. Comptant de nombreux adeptes de par le monde, elle est particulièrement puissante outre-Manche. C'est d'ailleurs là que l'hymne en question est l'objet de convoitises et de tentatives d'appropriations conflictuelles.


La route du succès emprunte parfois des voies inattendues...


1. De Broadway aux rives de la Mersey.


1945, le Magic Theatre de Broadway accueille une nouvelle comédie musicale appelée à connaître un immense succès : "Carousel". Créée d'après un livret de Oscar Hammerstein II et mis en musique par Richard Rogers, "Carousel" compte une histoire d'amour tragique, née en Nouvelle Angleterre à la fin du XIXème siècle, autour d'un manège, entre Julie, une jeune ouvrière, et Billy Bigelow, forain.

Bien qu'amoureux, Billy délaisse la douce Julie pour s'enivrer des plaisirs de la vie jusqu'au jour où la perspective de devenir père lui fait commettre l'irréparable. Pour apporter rapidement de l'argent au ménage il s'embarque dans un mauvais coup qui se termine mal et, désespéré se suicide.
Après une longue période au purgatoire , il lui est heureusement proposé de se racheter et de gagner sa place au paradis en revenant sur terre pour améliorer le sort de sa femme et celui de sa fille mises à l'écart des autres de par sa mauvaise réputation.





"Carousel" est un succès (890 représentations jusqu'en mai 1947) et sera repris de nombreuses fois sur les scènes états-uniennes et européennes, à Londres en particulier. En 1956, une adaptation cinématographique est tournée sous la direction d'Henry King (il réalise également l'adaptation, avec Tyrone Power et Ava Gardner, du livre d'Hemingway "Le soleil se lève aussi").
En 2006, l'acteur Hugh Jackman s'est porté acquéreur des droits de la comédie musicale qui devrait faire prochainement l'objet d'un remake (Anne Hathaway pourrait y incarner Julie et Hugh Jackman garderait celui de Billy Bigelow). Une belle réussite donc.




1963, Liverpool. La ville est gagnée par des rythmes nouveaux venus de l'autre rive de l’Atlantique. C'est d'abord la folie skiffle : avec une guitare, un banjo, une planche à lessiver et un manche à balai des groupes se constituent dans toute la ville. L'un d'eux, The Quarrymen, est d'ailleurs emmené par un certain John Lennon.(1) Puis, les instruments un peu étranges tombent en désuétude; la guitare électrique fait une entrée triomphale dans le monde de la musique. Liverpool prend un coup de jus : le Merseybeat est né. Evidemment on pense aux Beatles qui s'installent très vite en haut des hits parades. Mais d'autres groupes les suivent, appelés à un avenir, certes plus éphémère, mais toutefois intéressant, au moins pour l'un d'entre eux : Gerry and the Pacemakers.





Le groupe se forme en 1959 autour de la fratrie Marsden, composée de Gerry et Fred et est managé par un certain Brian Epstein (2). Leur premier tube "How do you do it?" atteint la plus haute place des hits en mars 1963. Ils enchainent avec un autre 45 tours en mai intitulé "I like it" qui connait le même succès. En octobre 1963, ils récidivent et décrochent de nouveau la plus haute place des charts avec une reprise d'un des titres de la comédie musicale "Carousel" : "You'll never walk alone". C'est là où s'établit le rapport avec le protège-tibia, la chaussure à crampons et le maillot mouillé. Mais avant de le dévoiler complètement, prenons connaissance de cette émouvante chanson.

When you walk through a storm,
Quand tu traverses une tempête
hold your head up high,
garde la tête haute
and don't be afraid of the dark;
et n'aies pas peur du noir
at the end of a storm there is a golden sky
au bout de la tempête il y a un ciel doré
and the sweet silver song of a lark.
le doux chant argenté d'une alouette.

Walk on through the wind,
Traverse le vent
walk on through the rain,
traverse la pluie
tho' your dreams be tossed and blown.
bien que tes rêves soient ballotés et emportés.

Walk on, walk on with hope in your heart,
marche, continue de marcher avec l'espoir au coeur
and you'll never walk alone,
et tu ne marcheras jamais seul
you'll never, ever walk alone.
tu ne marcheras plus jamais seul
Walk on, walk on with hope in your heart,
marche, continue de marcher avec l'espoir au coeur
and you'll never walk alone,
et tu ne marcheras plus seul
you'll never, ever walk alone.
Tu ne marcheras plus jamais seul.


2. Des planches aux vestiaires...


Mais voilà que notre chanson emprunte une nouvelle route vers le succès populaire. Restons à Liverpool en 1963. La ville chaloupe au rythme du Merseybeat et des Beatles. Mais Liverpool sait aussi vibrer à celui des passes, des coups de têtes et des buts. Pour cette seule ville, deux clubs de football se partagent l'audience : le L.F.C (Liverpool Football Club) aux couleurs rouges et blanches et d'obédience protestante d'une part; d'autre part, Everton paré de bleu, affilié davantage aux catholiques. Les derbys sont fatalement l'occasion d'exacerber ces tensions au stade.




Emblème du Liverpool Football Club placé
au dessus de l'escalier qu'empruntent les
joueurs vers le pelouse. Le toucher porte
bonheur. Dessus le rouge, le blanc et le
Liverbird. (Photo Vservat)
Les deux clubs sont implantés dans les faubourgs de la ville depuis la fin du XIXème siècle (1878 pour Everton, 1892 pour Liverpool). La ligue de Football anglaise naît,pour sa part, en 1888.


Comme tout club de foot, Liverpool connut des hauts et des bas. Les années 50 sont plutôt une période difficile ; le club évolue alors en 2° division. A croire que l'histoire se répète, alors que le premier manager du club était un écossais nommé McKenna, c'est de nouveau grâce au petit voisin du nord, que le Liverpool Football Club va sortir de l'impasse. En effet, en décembre 1959, l'écossais William Shankly, signe pour entraîner l'équipe et, en l'espace de 4 ans, les joueurs deviennent champion d'Angleterre pour la 6° fois. La saison suivante le LFC décroche la FA cup (Football Association Cup) et également une place en demi finale de la coupe d'Europe.


L'époque des débuts de Shankly n'a pourtant, en coulisses, rien d'un "golden age". Les installations du club, stade et terrain d'entrainement sont en piteux état, tant et si bien que l'entraîneur va miser sur la cohésion humaine de l'équipe plutôt que sur son confort matériel. Ainsi, il instaure rapidement des rituels permettant de la souder : repas pris en commun après l'entraînement, trajets collectifs en bus d'Anfield (3) à Melwood (4), place imposée dans le vestiaire de façon à ce que les joueurs se lient les uns aux autres en fonction de leur place sur le terrain etc. Il faut croire que la recette a fonctionné aussi bien pour ce qui concerne les résultats que pour la postérité.


Bill Shankly est l'objet d'un véritable culte à Liverpool. Resté 15 ans manager de l'équipe, il a aujourd'hui sa statue à l'entrée du stade d'Anfield, une porte à son nom. Ceci dit, Bill Shankly n'était ni chanteur, ni membre de Gerry and the Pacemakers...Pourtant c'est visiblement grâce à lui que cette chanson a fini par devenir l'hymne officiel du Liverpool Football Club, entonné par des milliers de supporters à chaque match, à l'extérieur et encore plus à domicile : this is Anfield.


Le vestiaire des joueurs au stade d'Anfield aujourd'hui. L'esprit
et les méthodes de Bill Shankly n'ont pas disparu. Confort
sommaire et placement des joueurs selon leur place sur le
terrain (ici les attaquants et les milieux de terrain).
(photo Vservat)
3. Jusqu'aux tribunes du stade d'Anfield.

Main Stand, Anfield. Les
sièges sont encore de
bois. (photo VServat)
C'est dans cette phase ascendante pour le Liverpool Football Club que Merseybeat et ballon rond vont s'unir à Anfield, le stade du club, situé au nord est du grand port anglais. Il existe depuis 1884 et fut, à l'origine utilisé par l'équipe d'Everton qui l'abandonna rapidement.

La tribune principale (Main Stand) aménagée en 1895, fut refaite en 1973. Mais les supporters les plus fervents du club investissent surtout la tribune située à droite, baptisée "the Kop Stand", ou simplement, le Kop. Construite en 1906, elle fait face à l'Anfield Road Stand plus "jeune" de 3 ans, et porte le nom d'une coline d'Afrique du Sud (précisément dénommée Scion Kop) sur laquelle un régiment de soldats liverpuldien fut décimé lors de la guerre des Boers. Elle peut alors accueillir 30 000 spectateurs debout (depuis 1994, suite au hooliganisme, et à la tragédie de Hillsborough (5) qui affecta les supporters de Liverpool, la tribune ne contient plus que 12 000 places assises). C'est une tribune populaire, sur laquelle Billy Shankly veillait comme une poule sur ses oeufs aussi bien en raison de ses idées travaillistes (6) que par un profond respect pour ses membres et le souci d'assurer à son équipe une armada de supporters capable de la porter aux nues (7). Ainsi, il morigéna un policier qui eut l'outrecuidance de renvoyer dans les tribunes une écharpe lancée sur la pelouse par un fan du club au moment d'un tour d'honneur, considérant ce geste comme un outrage à la ferveur du propriétaire envers son équipe.
Le blason du club sur le mur
extérieur de la tribune du Kop.
(Photo Vservat)

La tribune du Kop vue de Main Stand à Anfield.
(photo Vservat)

























Revenons en 1963. Gerry Marsden rencontre Shankly qui a un coup de coeur pour sa reprise du "You'll never walk alone" de "Carousel". Le titre est alors en devenir, il n'est pas encore commercialisé. Une fois sorti comme single, il sera joué dans l'enceinte d'Anfield, qui emploie alors un DJ. Il est, en effet, de coutume à l'époque de faire monter l'ambiance dans les tribunes avant le match en diffusant les 10 premières chansons en tête des hits parades. Les goûts de Shankly et ceux des supporters du Kop vont sceller le destin de notre chanson. Restée de nombreuses semaines en tête des hits parades, elle est entonnée avec ferveur dans les tribunes. Elle descend dans le classement puis disparait....mais au Kop d'Anfield, on continue de la chanter. Shankly ne peut que suivre : "You'll never walk alone" devient l'hymne officiel du club, le titre, sa devise.


Lorsque l'entraîneur mythique de Liverpool décède en septembre 1981, les supporters lui rendent hommage en chantant solennellement cette chanson de comédie musicale devenue l'hymne des Reds, pour lui dire au revoir. La Grille des Shankly Gates à Anfield est ornée des quelques mots du titre si proche de l'esprit qui anima l’entraîneur écossais.




Des planches de Broadway, au Kop d'Anfield Stadium, "You'll never walk alone" a su trouver une route surprenante vers la postérité. La force simple de ses paroles qui appellent à l'union dans les moments de doute a séduit d'autres clubs de foot et d'autres tribunes, chaque club revendiquant de l'avoir, en premier, adopté pour hymne (8). Pourtant, en entendant les supporters de Liverpool et la tribune du Kop le chanter (ici en deux versions, l'une lors d'un match de championnat contre Chelsea- le choix d'Aug- et, pour commémorer les 20 ans de la tragédie d'Hillsborough par Gerry Marsden lui même), il n'est guère permis de douter de l'osmose qui s'opère entre les scousers (9) et ce tube des sixties.


La version championnat anglais :





La version de Gerry Marsden et d'Anfield pour la 20ème commémoration de la tragédie d'Hillsborough :





Un petit rappel des dates clés du L.F.C. :

1884 : Construction du stade d'Anfield.
1892 : naissance du Liverpool Football Club
1901 : premier titre de chamion d'Angleterre (il y en aura 17 autres).
1959 : William "Bill" Sahnkly devient manager du LFC.
1964 : Champion d'Angleterre.
1965 : première FA cup
1966 : champion d'Angleterre.
1973 : réfection du stade d'Anfield et de la tribune principale "main Stand" et premier titre en ligue Europa.
1977 : premier titre en ligue des champions.
1985 : Le Heysel. Affrontement entre suporters de Liverpool et de la Juventus.
L'agression deshooligans du LFC provoque l'effondrement d'un mur du stade te la mort de 34 supporters italiens.
1989 : lors d'un matche de la FA cup à Sheffield, dans le stade d'Hillsborough, 96 supporters de Liverpool décèdent suite à des mouvements de foule et à la surcharge humaine d'une des tribunes du stade.
2005 : dernier titre en ligue des champions remporté à Istanbul face au Milan AC (après avoir été menés 0-3, les Reds parviennent à remonter et l'emportent aux tirs aux buts...).




Post Scriptum :
L'idée de cet article s'est imposée après avoir visité ce stade mythique. Bien que peu intéressée par le foot, il se dégage des lieux une énergie et une tension telles que cela emporte l'adhésion. En outre, les guides qui nous ont accompagnés des salons d'honneurs, aux vestiaires puis aux tribunes, ont su communiquer (avec un accent parfois très improbable) leur enthousiasme pour les figures du LFC, tout en arborant à la boutonnière, ce fameux esprit "Shankly" fait de modestie, de simplicité et de ferveur.

Ces quelques lignes sont aussi un clin d'oeil amical à notre collègue bloggeur, Emmanuel Grange, qui anime aussi bien les pages de la P@sserelle, que les tribunes de l'ASSE. He'll never walk alone.




Notes :
(1) Sur la naissance du skiffle et la jonction avec le Merseybeat voir aussi l'article de l'Histgeobox sur le Liverpool de Penny Lane et Strawberry Fields Forever.
(2) Brian Epstein managea aussi les Beatles jusqu'à sa mort prématurée, très jeune, à 32 ans en 1967.
(3) Anfield est le stade actuel du Liverpool Football Club.
(4) Melwood est le terrain d'entraînement du L.F.C. à l'époque. Il se situe à environ 6 km à l’ouest d'Anfield, dans le faubourg de West Derby.
(5) La tragédie de Hillsborough porte le nom du stade de football de Sheffield. Elle fit 96 victimes, le 15 avril 1989. Tous les morts sont des supporters du LFC. 4 ans après le Heysel, Liverpool enchaîne donc les catastrophes meurtrières dans les stades.
A Sheffield, une énorme bousculade a lieu dans les tribunes qui accueillent les fans des Reds. Bien que beaucoup plus nombreux que les supporters de l'équipe adverse, ils ont été guidés dans la plus petite des tribunes par la police. Or une partie d'entre eux, retenue par des ralentissements dus aux travaux sur les routes, arrive encore quelques temps avant le coup d'envoi et souhaite entrer. A l'extérieur, la foule se masse et arrive à pénétrer dans la tribune, la sécurité étant totalement débordée. Le match commencé s'arrête au bout de 6 minutes lorsque la foule tente d'échapper par tous les moyens à la pression humaine qui s'exerce dans un espace désormais saturé. De nombreuses victimes décèdent asphyxiées dans la compression. Ceux qui le peuvent trouvent leur salut sur la pelouse.
(6) Bill Shankly n'a jamais caché ses opinions politiques semble-t-il. A sa mort, une minute de silence fut observée au cours de la convention du Labour qui se déroulait à ce moment là (fin septembre 1981).
(7) Beaucoup d'anecdotes circulent sur les rapports entre Shankly et les supporters des Reds, notamment qu'il lui arrivait de téléphoner chez certains pour refaire le match de la veille ou encore d'offrir des billets à d'autres.
(8) Le Celtic de Glasgow en particulier dispute à Liverpool l'usage premier de la chanson comme hymne.
(9) Le scouser désigne aussi bien le natif de Liverpool que l'argot local.



Quelques références si vous n'allez pas demain visiter Liverpool et Anfield :
  • le site du LFC sur lequel on peut consulter la rubrique histoire.
  • en complément on peut aussi aller consulter celui d'Everton.
  • des articles fournis sur wikipedia mais en anglais (les versions françaises sont souvent atrophiées et donc moins intéressantes)
  • sur Billy Shankly, sur Anfield stadium, et sur Liverpool Football Club
  • Deux portraits de joueurs mythiques ayant évolué chez le grand rival Manchester United sur l'indispensable site Wearefootball : Eric Cantonna et Georges Best.

Quelques lectures :
  • Matthew Taylor, "Football et culture politique en Grande-Bretagne" in Y. Gastaut et Stéphane Mourlane, Le Football dans nos sociétés, Autrement, 2006.
  • Laurent Mauvignier, Dans la foule, Minuit, 2006. Un roman autour de la tragédie du Heysel.
  • Paul Dietschy, Histoire du Football, Perrin, 2010
  • Joseph M. Bradley, "Racisme et préjugé social dans le football : l'identité irlandaise en Ecosse" in Histoire et Sociétés n°18-19, juin 2006

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Savez-vous si la chanson des Smiths, "Frankly Mr. Shankly" a à voir avec l'entraineur dont vous parlez ?

nul_ptyx at yahoo.fr

M.AUGRIS a dit…

Les footeux en rêvaient, Véronique l'a fait. Un grand bravo pour cet article. Du sport, de la musique, de l'histoire et de la géographie, bref tout ce qu'on aime !

Anonyme a dit…

On peut entendre les supporters le chanter sur l'album "Meddle" du Pink Floyd – à la fin de "Fearless".
Mais il vaut mieux avoir une platine tourne-disque moderne pour l'entendre, car ils l'ont gravé à l'envers !

vservat a dit…

@anoyme.
le Shankly des Smiths n'a aucun rapport avec celui des Reds. Il s'agit en fait de Geoff Travis, patron et fondateur du label indépendant mancunien Rough Trade avec lequel Johnny Marr et Morrissey eurent desdifférents d'ordre financier.
@Etienne
merci de ce touchant commentaire. Je suis contente de savoir que me lire te convient autant que "d'en découdre sur le terrain" ! ;-))

Olivier a dit…

Cette chanson me rappelle le documentaire que Beauvallet (des Inrocks) avait tourné sur la scène de Liverpool du début des 90's, où l'on pouvait voir Michael Head des Pale Fountains, une séquence très émouvante.