vendredi 10 juin 2011

238. Pierre Dac: "Tout ça, ça fait..." (1944)

Nous nous intéressons ici à la chanson de variétés et ses interprètes en France pendant la seconde guerre mondiale. Avec l'occupation se pose la question de l'engagement. Doit-on garder le silence ou au contraire continuer à chanter, composer?

De septembre 1939 à mai 1940, le ministère de la guerre met en place le théâtre aux armées, organisant des spectacles le long de la ligne Maginot. Des chanteurs vedettes tels que Maurice Chevalier, Joséphine Baker, Fernandel se rendent ainsi au front afin de maintenir le moral des troupes plongées dans la "drôle de guerre". Leurs chansons ont pour vocation d'égayer la longue attente des soldats. Les morceaux composés dans cet intervalle se veulent volontiers patriotes et témoignent de la confiance dont jouit l'armée française. Ils appellent à la mobilisation générale et exaltent l'union des Français face aux périls. "Ça fait d'excellents français", énorme succès de Maurice Chevalier, illustre à merveille cet état d'esprit. Au fond, la victoire ne fait aucun doute. Confiant, Ray Ventura ne clame-t-il pas qu'"on ira pendre notre linge sur la ligne Siegfried"? [la ligne de fortification allemande, équivalent de la ligne Maginot française]



Maurice Chevalier et Joséphine Baker sur la ligne Maginot en 1940.

Or, les lignes françaises sont rapidement enfoncées. En quelques semaines, l'armée française est balayée, le pays occupé. La débâcle et l'Exode jettent sur les routes des millions de Français. Les Allemands entrent dans Paris. Le désarroi, la tristesse et le déracinement transparaissent dans des chansons aux titres évocateurs tels Le petit réfugié ou Quand tu reverras ton village" interprétée par Tino Rossi. La défaite et ses conséquences n'apparaissant toutefois que de manière allusive.
* Paris, Luna-Park de l'Europe nazie.
L'occupant de son côté adopte d'emblée une stratégie culturelle habile, aboutissant à la conquête de l'opinion par la séduction. Dès 1934, Goebbels affirmait: "Ce peut-être avantageux de jouer d'un pouvoir en s'appuyant sur la force des armes, mais il est meilleur et plus réjouissant de gagner le cœur du peuple et de le garder." Après s'être assuré le contrôle des institutions culturelles, laissées entre des mains françaises, les hiérarques nazis s'emploient à donner une image accommodante de l'occupant, convaincus qu'il faut dissuader les Français de résister en leur permettant de s'évader d'un quotidien difficile. Dans cette optique, le ministre de l'Instruction publique et de la Propagande entend faire de Paris la capitale du divertissement dans l'Europe occupée et s'ingénie à recréer le "gai Paris". Les cabarets, les music-halls sont donc très vite autorisés à ré-ouvrir.

Aussi, en dépit des restrictions et du couvre-feu, la vie culturelle et artistique présente une grande vitalité durant l'occupation, véritable âge d'or. Les cinémas, les cabarets sont pleins (les salles permettent aussi de se réchauffer alors que les logements sont glacés faute de charbon), les librairies dévalisées. Dès 1942, l'annuaire du spectacle comptabilise 102 boîtes de nuit dans la capitale. Plusieurs facteurs expliquent ce dynamisme. D'une part, la chanson, le cinéma, la radio constituent autant de moyens de se distraire, de s'évader d'un quotidien morne. Ensuite, cet engouement s'inscrit dans un contexte de massification des pratiques culturelles perceptible depuis les années 1930. L'Etat français y voit en outre un moyen de diffuser au plus grand nombre son projet.Enfin, nous l'avons dit, l'occupant aspire à cantonner la France dans un rôle récréatif.

Le Casino de Paris, l'ABC, les Folies-Bergères ou l'Alhambra font salle comble. Si l'industrie du disque rencontrent des difficultés, elles ne sont pas liées à un manque de clients, mais à la pénurie de matières premières. D'ailleurs, les éditeurs de musique s'enrichissent grâce à la vente de partition sous la forme de petits formats. Cela va sans dire, la Sacem y trouve aussi son compte. En revanche, les auteurs, compositeurs et interprètes de succès contraints à l'exil, par conviction politique ou pour fuir les lois antisémites , sont injustement floués. L'adoption du statut des juifs en octobre 1940 leur interdit pratiquement toutes les professions artistiques, en particulier les musiciens dont les chansons sont bannies. Quant à la clientèle juive, elle n'a plus accès aux salles de spectacles.
Edith Piaf lors d'un Gala au Gaumont Palace pour les familles des travailleurs français en Allemagne, août 1943. (cliché trouvé sur Parisenimages.fr).

* la chanson des années noires.
Ainsi, sans remplacer le répertoire d'avant-guerre qui continue à bénéficier des faveurs du public, de nouvelles compositions s'imposent sur les ondes. Il s'avère alors intéressant de s'attarder sur ces chansons dont les thèmes s'adaptent aux circonstances et constituent donc des témoins de leurs temps.

Les chansons populaires créées au cours des années noires permettent d'identifier trois grands registres: la détresse sentimentale, la vie quotidienne présentée sur un ton badin, enfin les airs s'inscrivant dans le prolongement de la trilogie pétainiste "Travail, famille, patrie".
- Les chansons sentimentales remportent un grand succès, notamment auprès des nombreuses Françaises séparées de leurs conjoints, prisonniers en Allemagne ou requis du STO. Certains morceaux d'avant-guerre trouvent alors une nouvelle résonance à l'instar du "J'attendrai" de Rina Ketty (1937). Des morceaux comme "Que reste-t-il de nos amours?" (Trenet), Seul ce soir de Léo Marjane s'inscrivent dans cette veine nostalgique. L'espoir des retrouvailles pointe parfois comme dans le morceau Moi, je sais qu'on se reverra interprété par Lucienne Delyle en 1942. La plupart de ces chansons reposent sur "la lenteur des tempos, le dépouillement de l'accompagnement, le registre grave des voix [qui] installent un climat de nostalgie, le spleen d'une brume ouatée où tout évoque l'amour perdu (...)." (cf. 8, p46) Mais, sans doute par autocensure, la référence aux événements s'avère très rare.


- Restrictions, pénuries, files d'attente et tickets de rationnement deviennent le lot quotidien des Français. Ces réalités inspirent de nombreux auteurs de chansons. Toutefois, ces difficultés matérielles sont évoquées sur un ton léger, ces privations tournées en dérision. Fernandel chante ainsi les jours sans. La symphonie des semelles de bois (1943) de Maurice Chevalier revient sur l'absence de cuir. Georgius se gausse à plusieurs reprises des nouvelles obsessions alimentaires des Français: Elevons un porc, La campagne chez moi (1942). Il fustige aussi la pratique des stocks alimentaires dans Elle a un stock.
Ces situations sont présentées comme une fatalité, sans autres explications. S'agit-il pour les paroliers de "relativiser ces contingences matérielles en les tournant en dérision" (cf 2) ou bien faut-il y voir des "chansons qui restent politiques dans leur apolitisme, leur prudence affichés"? (cf. 1) Difficile de trancher.
Les "années noires" font en tout cas regretter la France d'avant-guerre. "Douce France" (1943) de Charles Trenet ou encore "Quand les guinguettes rouvriront" (interdiction des bals en 1942) se font l'écho de cette nostalgie d'un passé proche idéalisé.

- Sans être à proprement parlé des chansons de propagande (un post sera bientôt consacré à Maréchal nous voilà), d'autres titres s'inscrivent parfaitement dans l'air du temps, reprenant à leur compte les valeurs prônées par la Révolution nationale. Les refrains dépeignent une France éternelle, forcément rurale et agricole (même si la population est devenue majoritairement urbaine au cours de la décennie précédente). Ils exaltent le terroir d'une grande nation, même défaite... André Dassary chante alors « Semons le grain et la lumière ». Il s'y sert d'une métaphore agricole afin de démontrer que la politique des partis divise. Problème il est vrai qui ne se pose plus dans un régime autoritaire comme celui de Vichy...
Ça sent si bon la France, extraite du répertoire de Maurice Chevalier, semble parfaitement s'inscrire dans l'exaltation des traditions locales et du retour à la terre. Cela en fait-il pour autant une chanson vichyste? Sans doute pas, puisque ce registre "ruralo-folklorique" était déjà en vogue dans les années 1930.


* "Chanter quoi qu'il arrive."
La position des artistes est difficile sous l'occupation même si comme le souligne Ursula Mathis (cf:7), par bien des aspects, "la chanson de variétés s'inscrit (...) dans une continuité qui relie les années noires à l'avant-guerre."

Les musiciens adoptent plusieurs positions au cours de l'Occupation:
- Les grandes vedettes poursuivent leur carrière pendant l'Occupation, à l'instar de Maurice Chevalier, Edith Piaf ou encore Charles Trenet. D'aucuns continuent de chanter en faisant abstraction du contexte. Edith Piaf résume ainsi son choix: "Mon vrai boulot, c'est de chanter. De chanter quoi qu'il arrive! "
Aussi, dès 1940, "la Môme" fait sa rentrée à Paris (l'ABC), Trenet, Tino Rossi, Maurice Chevalier l'imitent l'année suivante. Tino Rossi chante dans de nombreuses bluettes à l'eau de rose produites par la firme allemande Continental. Entre deux tournages ou un tour de chant, Fernandel mange tous les jours au Cercle allemand, "parce que c'est bon". Lucienne Boyer rouvre son cabaret "Chez elle" dès septembre 1940 et y appose une pancarte "interdit aux juifs" [Elle affirmera ensuite que c'était le seul moyen pour éviter la déportation de son compagnon Jacques Pills.] Suzy Solidor se produit dans son cabaret devant un parterre composé en grande majorité d'uniformes vert-de-gris. Elle y reprend Lily Marlène, poème mis en musique en 1938 dont la nostalgie touche les soldats de tous les camps (Marlène Dietrich, antinazie convaincue, popularise le titre).

Des tournées en Allemagne sont également organisées au cours de la guerre. En 1942, l'orchestre de Raymond Legrand y accompagne Souplex, Lys Gauty, Fréhel. Maurice Chevalier s'y rend la même année. Edith Piaf, Charles Trenet et Fred Adison participent à une tournée organisée en septembre 1943. La première s'y rend de nouveau en 1944. A la Libération, tous invoquent des circonstances atténuantes pour justifier ces concerts outre-Rhin. En attendant, pour tous, le spectacle continue.





- D'autres chanteurs se réfugient sur la Côte d'Azur entre l'armistice et l'occupation de la zone libre en 1942. Tous espèrent y trouver un refuge sûr. Jacques Canetti, Paul Misraki, Ray Ventura, redoutent les persécutions antisémites. Reda Caire, qui avait critiqué le Reich avant-guerre, s'éloigne prudemment de la zone occupée. A partir de 1943, Maurice Chevalier, qui entretient une relation avec Nita Raya, une "non-aryenne", se replie dans son havre cannois. Henri Salvador, puis Ray Ventura quittent le Midi pour le Brésil. Marianne Oswald profite de concerts à New York pour y rester jusqu'à la fin de la guerre. Marie Dubas tourne au Brésil, en Argentine, en Suisse, au Maroc et ne rentre à Paris qu'en 1945.

- Quelques rares chanteurs de variétés participèrent à des actions de résistance à l'instar de la vedette de la Revue nègre, Joséphine Baker. Dès l'annonce de la "nuit de cristal", elle s'inscrit à la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme. En 1940, elle chante à Marseille pour les blessés de guerre, puis rejoint un réseau de résistance en Dordogne avant de rallier l'Afrique du Nord et les rangs des Forces françaises libres. Elle reçoit en 1946 la médaille de la Résistance avec rosette.
Germaine Sablon s'engage pour sa part dans les services féminins de l'armée, passe ensuite dans la clandestinité et rejoint l'Afrique du Nord via l'Espagne. C'est en 1943 en Libye, où elle est infirmière au front, qu'elle interprète pour la première fois le Chant des partisans.


Joséphine Baker en uniforme de sous-lieutenant de l'armée de l'air française en 1944.

En définitive, l'ambivalence reste de mise chez de nombreux artistes, dont les positions ou l'attitude évoluent au gré des circonstances. Sartre résume les contradictions de nombreux esprits: "Me comprendra-t-on si je dis à la fois que l'Occupation était intolérable et que nous nous en accommodions fort bien." D'abord résolument maréchalistes, ils s'en éloignent au fil des événements.
Par ailleurs, la situation de certains artistes s'avère complexe comme l'illustre le cas Charles Trenet. Extrêmement populaire, il n'a pratiquement jamais cessé de se produire au cours de l'occupation. Dans le même temps (1941, 1942), il est victime d'une violente campagne antisémite organisée contre lui par la presse collaborationniste. Pour ses détracteurs, il s'appellerait Netter et participerait à la "judaïsation" de la chanson. En février 1941, on peut lire dans Le réveil du peuple: "Vous savez, monsieur Trenet, qu'il est médicalement prouvé que le sang juif n'a absolument rien de commun avec le sang aryen. Êtes-vous disposé à vous laisser faire une prise de sang, de façon à permettre de se rendre compte si, malgré les états civils que vous seriez susceptible de nous présenter, il n'y aurait pas de votre part maquillage, comme cette chevelure blonde que l'on voit sur vos affiches et qui nous paraît si bien 'oxygénée'?" Propos abjectes qui ne peuvent néanmoins être pris à la légère et qui obligent le "fou chantant" à multiplier les démarches humiliantes (fourniture d'actes de baptême de ses ancêtres et de lui même).

* la guerre des ondes.
C'est par l'intermédiaire de la radio que les chansons de variétés arrivent aux oreilles des Français. Or, depuis l'entre-deux-guerres, la TSF connaît un grand essor. Alors qu'un million de Français dispose d'un poste en 1933, ils sont cinq fois plus nombreux en 1939. L'écoute de la radio représente un moment de détente apprécié à l'heure où le couvre-feu impose aux Français de se calfeutrer chez eux. Le poste, peu maniable, est souvent installé dans la salle à manger où on l'écoute en famille.

Ce média très prisé devient donc un enjeu essentiel pour les autorités. La radio permet en effet de mobiliser l'opinion publique. Par exemple, Pétain y prononce ses discours. Il l'utilise pour conforter sa légitimité, réfuter les attaques de la radio "gaulliste", diffuser les valeurs de la Révolution nationale, puis, à compter de 1942, encourager le départ des travailleurs en Allemagne, justifier les rafles et la déportation.
Dès juillet 1940, l,es émetteurs situés au nord passent sous contrôle allemand. Les stations sont groupées sous la direction de la Propaganda Abteilung et servent de support pour les programmes de Radio-Paris dont Goebbels fait une arme de combat. Philippe Henriot y distille son fiel dans des éditoriaux enflammés à la gloire de l'Allemagne.

Affiche placardée sur les murs de Paris après l'exécution de Philippe Henriot par des résistants le 28 juin 1944.


A Londres, la BBC diffuse à destination de la France des bulletins d'informations dès mai-juin 1940. C'est dans le cadre d'un de ces bulletins que le général de Gaulle lance son appel le 18 juin 1940. Désormais, le sort de la France Libre restera intimement lié à celui de la radio anglaise qui lui permet de s'adresser aux Français. A partir du mois de juillet, des émissions quotidiennes en français sont diffusées sur la radio, en particulier "Les Français parlent aux Français". Pendant une demi heure, Jacques Duchesne, assisté de six compagnons, offre un programme diversifié où alternent informations, saynètes, reportages et musique. Tous s'emploient à dénoncer et démonter la propagande de Vichy ainsi que sa politique de collaboration. Au fil du conflit, la BBC devient aussi une radio d'action qui impulse des opérations sur le terrain, permet la diffusion de messages codés à l'adresse des organisations de la Résistance. Enfin, elle en appelle à des manifestations comme celle de la "campagne des V" de mars à juillet 1941.
Émises sur des ondes longues, ces émissions couvrent tout le territoire français au grand désespoir des autorités vichyssoises qui ne parviennent pas à les brouiller. Les Allemands, quant à eux, interdisent l'écoute des radios étrangères, sous peine de sanction.
Reste que, loin de se limiter aux discours de propagande, aux informations officielles, les programmes accordent une large place au divertissement, en particulier aux programmes musicaux. Sur Radio-Paris, les émissions musicales occupent une place essentielle. A partir de 1940, le chanteur André Claveau y anime par exemple "Cette heure est à vous". Fortement rémunérées, des vedettes comme Maurice Chevalier, Fernandel, Rina Ketty, Lucienne Boyer viennent y chanter sans renâcler. En zone sud, l'organe du nouveau régime, la Radiodiffusion nationale, coexiste avec des postes privés soumis au contrôle de l'État. Paul Marion, secrétaire à l'information et à la propagande, prend en main la station qui a pour mission de véhiculer les valeurs de la Révolution nationale.

Affiche de propagande vichyste dénonçant les "bobards" diffusés par radio Londres. Quatre oiseaux à têtes d'hommes (Daladier, Blum, de Gaulle, Reynaud) tiennent en leur bec des slogans pro-anglais, gaulliste ou anti-allemand.

Jean Oberlé, Maurice Van Moppès et Pierre Dac se chargent des chroniques distrayantes de l'émission les Français parlent aux Français. On doit au premier l'imparable slogan "Radio-Paris ment / Radio-Paris ment / Radio-Paris est allemand"(chanté sur l'air de la Cucaracha). Dac et Van Moppès excellent dans la parodie des chants pétainistes ou des succès de la chanson de variété. Sur des airs connus, ils troussent des contre-hymnes dévastateurs enregistrés plusieurs fois par semaine, dans les studios de Maida Vale, dans la banlieue de Londres. Y a plus d'tabac, Les Gars de la Vermine (sur l'air des gars de la marine), Les fils de Pétain, la Complainte des nazis conspuent les "Boches" et les dignitaires vichystes auxquels on promet un châtiment.
Cette désignation des collaborateurs à la vindicte publique se fait sur le mode de la menace nominative directe ou par l'intermédiaire des couplets vengeurs de Pierre Dac: "vous serez verdâtre, la sueur coulera sur votre front et dans votre dos; on vous emmènera et, quelques jours plus tard, vous ne serez plus qu'un tout petit tas d'immondices". (cf 6)

En 1943, la Royal Air Force parachute sur la France un livret regroupant ces parodies.

* L'épuration des artistes.
Lors de la Libération, le milieu des vedettes du spectacle n'échappe pas, lui non plus, aux bouillonnements de l'épuration.
Maurice Chevalier est arrêté par le maquis de Périgueux. Les attaques de Dac sur la BBC rendent sa position très délicate; on retrouve même son nom sur les listes noires des collaborateurs à abattre en Angleterre. Il est à deux doigts d'être exécuté. Il s'en sort finalement grâce à l'improbable soutien de Louis Aragon et Elsa Triolet. Récupéré par les communistes, il est même absous par Pierre Dac. Ce dernier, désormais chargé de l'épuration des artistes de music-hall, rencontre le chanteur dans sa cellule et le blanchi. Railleur, Dac dresse alors un catalogue d'excuses qui résume l'itinéraire sinueux de la vedette: "pas de tournées en Allemagne", "un seul récital pour les prisonniers de guerre français contre la libération de dix d'entre eux", "pas de participation à des manifestations collaborationnistes", "onze émissions seulement en quatre ans sur Radio-Paris", refus de "s'expatrier malgré les propositions américaines" et refus aussi de "tourner des films pour la firme allemande Continental". L'image de l'immense star, qu'il était avant-guerre, reste néanmoins durablement ternie.

D'autres chanteurs ayant continué à faire leur métier sous l'occupation, avec plus ou moins de zèle, sont frappés de mesure de suspension. C'est le cas d'Yvonne Printemps, Suzy Solidor, Suzy Delair, Corinne Luchaire, Léo Marjane, Charles Trenet (10 mois)...

Certains sont blanchis de toute accusation et passent entre les mailles du filet à l'instar de Fernandel. De même, arrêté à la sortie de son tour de chant au Moulin Rouge en octobre 1944, Tino Rossi est emprisonné à Fresnes. Il lui est reproché d'avoir chanté pour les légionnaires contre le bolchevisme (LVF) et d'avoir appelé au rattachement de sa Corse natale à l'Italie fasciste. Libéré au bout de quelques semaines, il écope d'une peine symbolique.
En dépit de ses deux voyages outre-Rhin et de sa volonté de "chanter quoi qu'il arrive", Edith Piaf sort indemne de la période. Elle le doit principalement au témoignage d'Andrée Bigard, sa secrétaire, qui l'implique, à son insu au départ, dans "des actions qui compteront plus tard comme actes de résistance." (cf 7 p302) Les photos prises avec les prisonniers des stalags dans lesquels elle chante, servent de retour en France à la fabrication de faux papiers. Autre élément à porter à son crédit, elle ne renie pas ses amis juifs (en particulier Michel Emer, auteur de son succès l'accordéoniste) qu'elle aide financièrement.
La commission d'épuration qui doit statuer sur son cas l'innocente et la félicite.


* "On les croyait très bien, ils étaient moches."
Dans l'extrait ci-dessous, Pierre Dac parodie ça fait d'excellents Français, un des plus grands succès de Maurcie Chevalier. Il y raille l'attitude du chanteur à l'égard des Allemands et sa participation à des manifestations douteuses: interventions sur Radio-Paris, concerts en zone occupée jusqu'en 1942, en Tunisie en 1943 devant les troupes vichystes.
L'auteur des" chansons de Londres" compare l'attitude digne et courageuse des résistants à la veulerie de tous ceux qui se sont épanouïs dans la France occupée, "par calcul ou stupidité". Ces "mauvais Français" agissent davantage par opportunisme que par conviction politique (Faut savoir être opportuniste / Afin d'sauvegarder Ses petits intérêts ). Mais, pour Dac, continuer de chanter sous l'occupation, c'est d'une certaine manière accepter l'ordre nouveau voulu par les nazis et leurs complices (ils se sont mis / A grands coups d'Vichy Au régime collaborationniste). Or, l'heure des comptes a sonné et "Bien sûr maintenant / Ça devient gênant / Car tout d'même ces sal'tés là / Quoiqu'on puisse dire ça ne s'oublie pas. "
A l'opposé de cette "racaille honteuse", Dac loue le courage "d'une élite rude". "Des hommes au grand cœur / Sans projet, sans peur / Qui combattent pour que notre France / Soit toujours à l'avant garde de l'honneur / N'ayant simplement / Pour tout ralliement / Qu'un seul mot, rien qu'un seul : Résistance"


Pierre Dac -Et tout ça, ça fait .... par Tushratta

Pierre Dac: "Tout ça, ça fait..." (1944)

Le créateur de cette chansonnette
Passait jadis pour un vrai chevalier,
D'autre encore parmi tant de grosses têtes
Ont dans l'épreuve complètement perdu pied
On les croyait très bien, ils étaient moches
Et c'est ainsi qu'ils se sont révélés
En préférant faire des sourire aux boches
Par calcul ou par stupidité

Et tout ça, ça fait
De mauvais français
Pour lesquels il n'est
Que le porte-monnaie
Faut savoir être opportuniste
Afin d'sauvegarder
Ses petits intérêts
Et ils se sont mis
A grands coups d'Vichy
Au régime collaborationniste
Bien sûr maintenant
Ça devient gênant
Car tout d'même ces sal'tés là
Quoiqu'on puisse dire ça ne s'oublie pas

Mais à coté de cette racaille honteuse
Dont la conscience est un billet d'mille francs
Il y a la France, fière digne et douloureuse
Toute la France et ses millions de braves gens
Parmi ceux-ci est une élite rude
Vivant symbole des vertus du pays
Qui préférant tout à la servitude
Armes à la main a pris l'maquis

Et tout ça ça fait
D'excellents français
Des hommes au grand cœur
Sans projet, sans peur
Qui combattent pour que notre France
Soit toujours à l'avant garde de l'honneur
N'ayant simplement
Pour tout ralliement
Qu'un seul mot, rien qu'un seul : Résistance
Étroitement unis
Comme des amis
Oui ceux là ce sont de vrais
De bons et d'excellents français !

Étroitement unis
Comme des amis
Oui ceux là ce sont de vrais
De bons et d'excellents français !

Sources:
1. Cécile Dormoy: "la chanson française sous l'Occupation" (PDF), rapport de recherche bibliographique, février 2003.
2. Dossier pédagogique de l'exposition "Chantons sous l'Occupation" (PDF) réalisé par le Centre d'Histoire de la Résistance et de la Déportation.
3. Documentaire "L'Occupation sans relâche" d'Yves Riou diffusé en 2010 sur France 5.
4. "1940-1950: anthologie de la chanson française enregistrée" par Marc Robine.
5. "Variétés, musique et chansons en guerre", article de Thomas Rabino paru dans Histoire(s) de la Seconde Guerre mondiale n°11, mai-juin 2011.
6. André Kaspi: "La libération de la France. juin 1944-janvier 1946", Tempus, Perrin, 2004.
7. Ursula MATHIS : '« Honte à qui peut chanter » : le neuvième art sous l’Occupation' in Myriam Chimènes (dir.), "La vie musicale sous Vichy", Paris/Bruxelles, IHTP-CNRS/Complexe, coll. « Histoire du temps présent » 2001, 420 p.
8. Bonnieux, Bertrand, Cordereix, Pascal et Giuliani, Élizabeth: "Souvenirs, souvenirs... Cent ans de chanson française", Découvertes - Gallimard, 2004

Liens:
- Le site du jour: dossier La chanson française sous l'occupation.
- Le Hall de la chanson: "On chantait quand même (la chanson sous l'occupation)"
- Les plaines du Surdiland: "Pierre Dac: l'humour au temps de la Résistance".
- "Les Français parlent aux Français".

1 commentaire:

piafedith a dit…

Vous avez oublié la célèbre Résistante Anna Marly et son Chant des partisans. A propos de la création http://anna-marly.narod.ru/le_chant_des_partisans.html