jeudi 8 septembre 2011

244. Jean-Jacques Goldman: "Comme toi" (1982)

Le second album de Jean-Jacques Goldman sort en 1982 et remporte aussitôt une franc succès grâce à des chansons telles qu' Au bout de mes rêves, Quand la musique est bonne, Comme toi.
Ce dernier titre, chanson d'un père à sa fille, évoque le destin tragique d'une enfant qui n'aura pas eu la chance, elle, de vivre sa vie, puisqu'on comprend entre les lignes qu'elle fut une des nombreuses victimes de la Shoah. (1)

A partir d'une vieille photo de famille, les premiers couplets décrivent l'existence heureuse et banale de Sarah, 8 ans. Probablement juive si l'on se fie aux prénoms égrenés dans la chanson (Ruth, Anna, Jérémie), cette petite Polonaise va à l'école, s'amuse avec ses amis aux jeux de tous les enfants de son âge. Le chanteur s'adresse dans le refrain à une fillette endormie (la sienne?) qui ressemble en tout point à Sarah ("tes yeux clairs", "elle avait ton âge"). Or, " elle n'est pas née comme toi ici et maintenant" rappelle-t-il. En effet, cette vie, faite de "douceur, / Rêves et nuages blancs" est brisée par une intervention extérieure, "d’autres gens" dont on devine qu'il s'agit des génocidaires nazis.
Au delà de la musique (en particulier l'insertion d'un air traditionnel de musique tzigane joué au violon entre le 2e et le 3e couplet), l'intérêt du morceau réside dans sa force de suggestion. Plutôt que d'évoquer frontalement la Shoah, Goldman fait appel aux sentiments les plus simples et touche sans doute ainsi l'auditeur qui s'identifie aisément aux deux petites filles.
Dans un entretien, Goldman confirme cette impression et revient sur la genèse de Comme toi. L'idée "est parti[e] d'une photo dans un album de famille de ma mère. On peut très bien écouter cette chanson sans penser du tout que cela parle de cela. Donc, c'était juste un visage de petite fille qui m'a touché. Bon, c'est peut-être ma façon à moi de parler de ces choses-là de façon - on va dire - peut-être un peu plus imagée qu'une vraie thèse sur l'extermination." [Questions à Jean-Jacques Goldman TV5, 20 novembre 1999]
 A nous sur l'histgeobox de revenir sur les étapes du génocide (1) juif au cours de la seconde guerre mondiale.

Pochette du second album de J.J. Goldman. Ses parents, juifs polonais et allemand, se réfugient en France où ils participent activement à la Résistance à Lyon. Jean-Jacques naît à Paris le 11 octobre 1951.


* Les origines de la Shoah restent discutées.
- Les historiens "intentionnalistes" considèrent qu'Adolf Hitler à l'intention d'exterminer les Juifs depuis la rédaction de Mein Kampf en 1924. Dans cette conception, la Shoah serait l'aboutissement d'un processus prémédité et enclenché dès l'accession d'Hitler au pouvoir, en 1933, avec l'adoption des premières mesures d'exclusion et de ségrégation. Ils s'appuient en particulier sur un discours (dit de la "prophétie") prononcé par le führer en janvier 1939: "Si la finance juive internationale en Europe et hors d'Europe réussit à nouveau à précipiter les peuples dans une guerre mondiale, le résultat n'en sera pas la bolchevisation de la terre et la victoire du judaïsme, mais bien l'extermination de la race juive en Europe."
Pour les historiens "fonctionnalistes", c'est le conflit qui aurait radicalisé les méthodes antisémites nazies. Jusqu'en 1941, ces derniers déportent les Juifs, parqués dans des ghettos et ce sont les aléas de la guerre à l'est qui précipitent la recherche d'une solution radicale. L'échec d'une victoire rapide contre l'URSS à l'automne 1941 aurait conduit Hitler à décider de l'extermination. Dans ce cas, la Solution finale (1) clôt un processus, largement improvisé. Reste que, quelles que soient les évolutions stratégiques, l'antisémitisme reste une composante invariable du nazisme. Les Juifs représentent pour les nazis un danger mortel de contamination de la race. Himmler les identifie à des bacilles qu'il faut éradiquer à tout prix.

Plusieurs étapes sont identifiables dans le processus qui conduit à l'extermination.
1. L'identification.
En 1935, les lois de Nuremberg sont établies pour identifier les juifs en tant que "groupe racial" distinct des "nationaux" du pays afin de les écarter de la communauté. Elles s'accompagnent de mesures de recensement des populations juives sur des fichiers, tandis que les autorités apposent la mention "juif" sur les papiers d'identité. (2)
Cette collecte  d'informations s'avère essentiel, car elle représente le préalable indispensable à toute autre forme de persécution.
2. Expropriation, exclusion et émigration. Cette phase initiale de collecte  s'accompagne de nombreuses discriminations. Dès 1933, une campagne de boycott débute en Allemagne. A partir de 1938, le régime nazi adopte les premières mesures visant à aryaniser (3) les biens juifs. Exclus de la plupart des métiers, des lieux publics, les Juifs deviennent de véritables parias, victimes de violences qui culminent lors de la nuit de cristal en 1938. Or, ce processus d'exclusion, initié en Allemagne, se reproduit dans toute l'Europe sous domination nazie.
Ces persécutions visent à faire disparaître les Juifs du territoire allemand grâce à l'émigration ou l'expulsion. La moitié des 600 000 Juifs qui vivaient en Allemagne et en Autriche en 1933, sont contraints de partir.
Dès 1938, Adolf Eichmann est chargé de trouver une solution au "problème juif". Le bureaucrate, qui fait l'admiration de Heydrich, envisage un temps de créer des "réserves" en Europe de l'est ou à Madagascar.
Mais, le début de la guerre, la conquête de la Pologne et de la Bohême-Moravie changent la donne en multipliant par 4 le nombre de Juifs sous contrôle allemand. Dès lors les nazis envisagent des solutions plus radicales encore à l'encontre des Juifs.

Zone de résidence juive - entrée interdite.” peut-on lire sur une pancarte à l'entrée du ghetto de Lodz en Pologne, 1940-1941. (United States Holocaust Memorial Museum)

3. Concentration et enfermement.
Pour Hans Franck, Gauleiter du Gouvernement général de Pologne, "la seule manière d'administrer la Pologne consistera à exploiter ce pays sans aucun ménagement [...] à réduire l'ensemble de l'économie polonaise au minimum absolument indispensable à la simple survie de la population, à fermer toutes les institutions culturelles, (...) enfin d'empêcher la formation d'une nouvelle élite polonaise. La Pologne sera traitée comme une colonie. Les Polonais deviendront les esclaves du Grand Reich Allemand." Cette exploitation économique et humaine totale prend d'ailleurs le nom de Polonisation.
Dans le sillage de la Wehrmacht (l'armée allemande) qui balaie en quelques jours l'armée polonaise, déferlent les Einsatzgruppen (4) dont l'action se radicalise. Ces "commandos mobiles de tueries" chargés de sécuriser les territoires occupés, liquident l'élite polonaise et tous ceux considérés comme des opposants potentiels.
Pour Marie Moutier, "le territoire polonais sera en quelque sorte un laboratoire des techniques de tuerie appliquées ensuite dans tout l'est." [cf: sources]
Écrasée, la Pologne occidentale est annexée au Reich et les juifs ayant échappées aux pogroms et massacres (5), sont parqués dans différents ghettos tels ceux de Pietrkrow en septembre 1939, Lodz, Cracovie, Lublin en mars- avril 1940. A l'automne 1940, les autorités allemandes créent le ghetto de Varsovie qui accueille des juifs déportés des alentours, puis d'Allemagne et d'Autriche. Composé de zones d'immeubles-taudis surpeuplés, le ghetto constitue un véritable camp de concentration au cœur de la ville. Les conditions d'existence y sont épouvantables. Épidémies et restrictions déciment une partie importante de la population.


Famille juive exécutée par des policiers allemands à Ivangorod, dans la région de Kiev. Visée à bout portant, la mère tente de protéger son enfant.

4. L'extermination.

* La Shoah par balles. (6)
L'invasion de l'Union soviétique déclenche une guerre d'un genre nouveau, guerre d'anéantissement qui ne consiste plus seulement à conquérir, mais à détruire l'ennemi. Les nazis aspirent à favoriser le développement de la "race aryenne" en lui assurant un espace vital (lebensraum) grâce aux conquêtes territoriales faites au détriment des Untermenshen [7] à l'est.
"La lutte universelle pour la vie" doit conduire la "race des seigneurs" à l'éradication du "judéo-bolchevisme" Une partie de cette tâche échoie aux einsatzgruppen. Constituées par Reinhard Heydrich; ces unités comptent 3 000 hommes, issus principalement de la Sipo (8), la Waffen-SS et du SD. Fers de lance de l'idéologie nazie, les troupes mobiles de tuerie sont placées sous les ordres de Himmler, Reichsführer SS et de Heydrich, chef du RSHA (bureau central de sécurité du Reich).

 Exécution de Juifs en Lituanie en 1941. (Photo prise par un soldat allemand)

Immédiatement après le passage de l'armée allemande, ces derniers doivent éliminer tout ennemi potentiel (en l'occurrence les juifs et les partisans communistes) dans le souci d'assurer la sécurité préventive de l'armée. L'imprécision de cette mission confère aux commandos mobiles de tuerie une très large marge de manœuvre quant aux moyens à mettre en œuvre pour y parvenir.
L'arrière du front devient donc une véritable zone de non-droit livrée aux troupes mobiles.


Reinhard Heydrich, à la tête du RSHA qui regroupe tous les services de police, de sécurité et de répression du Reich dans une seule structure aux ramifications tentaculaires, reçoit de Göring au mois de juillet 1941 l'ordre de procéder à tous les préparatifs pour mettre en œuvre "une solution globale de la question juive à l'intérieur de la sphère d'influence de l'Allemagne en Europe." (cf: circulaire de Heydrich sur la mise en œuvre de la « solution finale de la question juive », 25 janvier 1942). Il s'agira de regrouper les juifs, de les exclure de la société, de les marquer, de les regrouper dans des ghettos et de les réduire en esclavage.


Lors dès premières jours de l'opération Barbarossa en juin 1941, les fusillades concernent les hommes en âge de porter une arme. Or, dès le mois de juillet, les exécutions concernent également les femmes et les enfants. Les tueurs n'épargnent plus personne. Ce changement de dimension marque le déclenchement d'une extermination systématique des Juifs. Les exécutions de masse débutent en Ukraine de l'ouest, à Kamenets-Podolski (du 27 au 29 août 1941) avec la fusillade de 18 0000 personnes. Un mois plus tard, du 28 au 30 septembre, dans le ravin de Babi Yar, en périphérie de Kiev, 33 000 Juifs sont exécutés. En Transnistrie, alors sous occupation roumaine, 54 000 Juifs de la région d'Odessa disparaissent dans les ravins de Bogdanovska du 21 au 31 décembre 1941.



4 Einsatzgruppen constitués en préparation de l'invasion de l'Union Soviétique, se voient attribuer des zones géographiques de compétences: pays Baltes et nord de la Russie pour l'Einsatzgruppe A, Biélorussie et Russie centrale pour le B, nord et centre de l'Ukraine pour l'Einsatzgruppe C, enfin le sud de l'Ukraine, notamment la Crimée pour le D. Affectés aux arrières d'un groupe d'armée, ils sont divisés en Einsatzkommandos et en Sonderkommandos, qui réalisent les opérations de tuerie mobiles. [Source : Institut für Zeitgeschichte, München -Berlin, 1999]

Les Einsatzgruppen procèdent avec une très grande rapidité et déferlent comme la foudre dans les villages. Les kommandos de la mort agissent partout simultanément afin de prendre les communautés juives par surprise. En dépit de l'imprécision des ordres donnés, ces hommes prennent des initiatives pour exécuter leur "mission" de la manière la plus efficace possible. Certains chefs se distinguent d'ailleurs par leur imagination pour économiser de la place dans les fosses afin d'y entasser un maximum de victimes. En conséquence, le choix des lieux d'exécution revêt une grande importance. Les cavités déjà présentes (mines, puits, ravins, carrières) s'avèrent très prisées puisqu'elle permettent d'exécuter avec plus d'efficacité.
Dans la même logique et autant que possible, les Einsatzgruppen, intègrent les populations locales dans le processus génocidaire afin de susciter des pogroms locaux. Dès la fin du mois de juin 1941, des milliers de juifs sont sauvagement assassinés à Vilnius, Riga, Kaunas, Lviv.
La faiblesse des effectifs des commandos rend indispensable la création de ces troupes auxiliaires composées principalement de policiers locaux ou de déserteurs de l'Armée rouge. Cette "sous-traitance" des massacres permet à la fois de diminuer la tâche des troupes mobiles de tuerie et de démultiplier la culpabilité dans l’anéantissement des Juifs. Le SD recourt en outre au système des réquisitions, déjà utilisé par les Soviétiques; déléguant une partie de la logistique des tueries aux villageois, contraints, par exemple, de combler les fosses remplies de cadavres.
Le recrutement de supplétifs autochtones (les Hiwi) en Ukraine, Lituanie et Lettonie s'avère d’autant plus facile qu’un fort antisémitisme y sévit depuis longtemps. Dans ces territoires, très durement exploités par l'URSS, les nazis font miroiter aux nationalistes une possible indépendance, en échange de leur collaboration. Les juifs deviennent des bouc-émissaires tout trouvés. A l'antijudaïsme chrétien, très ancré dans les pays de l'est, s'ajoute la conviction que les juifs sont les complices du pouvoir soviétique.



Des femmes du ghetto de Mizocz avant leur exécution (Ukraine 1942). Conduites dans un ravin, elles y sont exécutées par des forces de police allemande et des troupes auxiliaires ukrainiennes.


Par mimétisme, obéissance ou conviction, les soldats remplissent une besogne qui demeure éprouvante pour beaucoup d'entre eux. L'alcool s'avère alors indispensable. Aussi, plusieurs dirigeants d’Einsatzgruppen réclament l'adoption de méthodes moralement plus supportable pour les soldats.  En complément des fusillades, des camions sont désormais utilisés pour asphyxier à l'aide des gaz d'échappement. La méthode du gazage, utilisée ensuite dans des centres de mise à mort (au monoxyde de carbone, puis Zyklon B à Auschwitz-Birkenau) supplante alors les fusillades, sans toutefois les remplacer totalement. Himmler, quant à lui, préconise de faire tirer en priorité les milices locales plutôt que les Allemands.

C'est probablement à l'automne 1941 que la décision d'exterminer immédiatement tous les juifs d'Europe est prise. Les modalités de la "solution finale de la question juive" sont fixées lors de la conférence de Wannsee, le 20 janvier 1942. La réunion rassemble dans la banlieue de Berlin, 15 responsables nazis à l'invitation de Heydrich. Après avoir recensé le nombre de Juifs restant en Europe (estimé à 11 millions), rappelé les mesures adoptées contre eux depuis 1941, on y expose le traitement qui leur sera réservé (l'assassinat en masse). Cette conférence systématise donc une extermination en fait déjà commencée.

Heinrich Himmler en compagnie de Rudolf Höss. Chef suprême de la SS et plus haut dirigeant nazi en charge de la Solution finale, le premier se rend à plusieurs reprises sur le front de l'est. Il y rencontre les chefs des Einsatzgruppen qu'il charge de rendre " pures de tout juif" (judenrein) les territoires dont ils ont la charge. Le second, commandant d'Auschwitz de 1941 à 1943, se distingue par son zèle et sa cruauté.

* L'extermination dans des centres de mise à mort.
A la fin octobre 1941, la conception de la "solution finale" a pris forme. La déportation des juifs d'Europe dans des camps, conçus pour perpétrer des assassinats de masse par gaz toxiques peut débuter. (cf: Browning) Après une période d'expérimentations et de préparatifs, 6 centres d'extermination sont construits sur le territoire de l'ancienne Pologne et reçoivent des déportés de toute l'Europe dans des wagons à bestiaux. Belzec, Chelmno, Sobibor et Treblinka sont des sites uniquement destinés à l'extermination par le gaz.
Auschwitz et Maidanek sont des camps mixtes combinant camp de concentration et centre de mise à mort. A l'issue de leur effroyable voyage, les survivants y subissent une sélection. Les plus solides, jugés aptes au travail sont envoyés dans un camp de concentration. Rasés, tatoués d'un matricule, ils survivent peu de temps aux conditions de survie extrêmement difficiles. Les plus faibles sont immédiatement dirigés vers les chambres à gaz.
Des commandos spéciaux de prisonniers doivent faire disparaître toute trace des victimes dans des fours crématoires ou des fosses.
Les défaites successives et le repli de la Wehmacht sous les coups de boutoir de l'Armée rouge conduisent les nazis à tenter de dissimuler les preuves du génocide (destructions des camps vidés de leurs occupants et soumis aux terribles "marches de la mort"). Dans le même esprit, les nazis emploient un langage codé pour désigner l'extermination ("traitement spécial" pour gazage, "solution finale"...).

Les camps d'extermination constituent le terminus ferroviaire de milliers de lignes en provenance de toute l'Europe occupée. Les camps d'extermination, mis en place entre 1941 et début 1943, sont au nombre de six: Chelmno (150 000 victimes), Belzec (550 000 victimes), Treblinka (750 000 victimes, dont les juifs du ghetto de Varsovie), Sobibor (200 000 victimes), Maïdanek (50 000 victimes), Auschwitz-Birkenau (en tout, 1,3 millions de vicitmes: 1,1M de juifs, 21 000 tziganes et de nombreux Polonais).


* Un bilan effroyable.
C'est avant tout la SS qui prend en charge l'extermination, fournissant l'encadrement des Einsatzgruppen, organisant la déportation et la surveillance des camps. Toutefois, contrairement à ce que l'on a longtemps dit, la Wehrmacht a prêté son concours aux opérations de tueries ou aux déportations. La machine de mort nazi s'appuie en outre sur l'administration ordinaire: la justice, l'administration ferroviaire allemande (Reichsbahn), sans parler des entreprises du bâtiment qui construisent les camps ou celles qui fournissent le gaz. Cette "industrie" de la mort s'avère en effet économiquement rentable grâce au travail des prisonniers valides et à la récupération des biens des déportés. Enfin, le génocide n'aurait pas non plus été possible sans la complicité des administrations et milices locales qui obéissent, ou parfois précèdent, les ordres de l'occupant.


Le bilan du génocide juif d'après Raoul Hilberg. Parmi les 3M de victimes juives des camps, 300 000 meurent dans les camps de concentration et 2,7M dans les camps d'extermination. Le génocide des Tziganes (Samudaripen) fait près de 240 000 morts.
C'est en Europe orientale que les chiffres des victimes sont les plus élevés. De fortes inégalités existent cependant d'un pays à l'autre. Ainsi, près de 90% de la population juive polonaise est exterminée (plus de 3M de morts sur une population estimée à 3,3 M d'individus en 1939) alors que la complicité de la population danoise et du roi permet de sauver la population juive du pays, qui se réfugie en Suède (moins de 1% de la population de 1939 est exterminée).


Si l'évaluation du nombre de victimes reste délicate en raison de la destruction d'une partie des archives nazies, le bilan humain reste de toute façon effroyable. L'historien américain Raoul Hilberg évalue à 5,1 millions le nombre de victimes de la Solution finale, soit trois cinquième de la population juive vivant en Europe avant guerre. L'Holocaust Memorial Museum (1) de Washington estime pour sa part à plus de 5,8 millions le nombre de victimes.

 Photographie prise clandestinement depuis le four crématoire V de Birkenau par un membre du Sonderkommando en charge du traitement des corps à la sortie de la chambre à gaz. (août 1944)


Notes:
1. Plusieurs termes existent pour désigner l'extermination des Juifs d'Europe. 
L'expression Solution finale fut utilisée par les nazis lors de la conférence de Wannsee organisée le 20 janvier 1942. Elle souligne le secret qui entoure l'assassinat de masse et la volonté de masquer par un langage anodin l'horreur du génocide. 
Le mot hébreu Shoah signifie catastrophe. Ce terme, popularisé dans les années 1980 par le film de Claude Lanzmann, souligne la spécificité juive du massacre. 
Un génocide est la destruction préméditée et méthodique de tout ou partie d'une population, en raison de son appartenance nationale, ethnique ou religieuse.
D'origine biblique, le terme Holocauste _ il désigne une offrande faite à Dieu_ est surtout utilisé par les historiens anglo-saxons et fut popularisé dans les années 1970 par un téléfilm américain à succès. 
2. avant que le port de l'étoile jaune ne s'impose en Allemagne et dans les pays occupés tels que la Pologne en 1939, la France en 1942.
3. Transfert d'une entreprise juive à des propriétaires "aryens", c'est-à-dire non-juifs.

4. les Einsatzgruppen (« commandos mobiles de tuerie » d'après Raoul Hilberg) furent constitués dès 1938, lors de l'Anschluss (rattachement de l'Autriche au Reich allemand) afin d'identifier (et éliminer) les opposants politiques, tout en mettant en œuvre l'expulsion des Juifs d'Autriche. 
5. Un exemple parmi d'autres: à Ostrow-Mazowiecka le 11 novembre 1939, 159 hommes et 196 femmes et enfants juifs sont massacrés.
6. L'assassinat au fusil et à la mitrailleuse des juifs d'Europe de l'est par les commandos nazis entre 1941 et 1944. Ces exécutions massives représentent un quart des juifs assassinés au cours du second conflit mondial.
7. les "sous-hommes" pour les idéologues nazis _ Slaves, Tziganes et Juifs_ dont il convient de se débarrasser, en particulier les Juifs, considérés par Hitler comme la "race inférieure" par excellence.
8. La Sipo regroupe la Gestapo et la Kripo, respectivement polices politique et police criminelle. Le SD est le service de sécurité et de police de la SS.



Jean-Jacques Goldman: "Comme toi" (1982)

Elle avait les yeux clairs
Et la robe en velours.
A côté de sa mère
Et la famille autour,
Elle pose un peu distraite au doux soleil de la fin du jour.

La photo n’est pas bonne,
Mais l’on peut y voir
Le bonheur en personne
Et la douceur d’un soir.
Elle aimait la musique, surtout Schumann, et puis Mozart.

Comme toi, comme toi,
Comme toi que je regarde Tout bas,
Comme toi qui dors En rêvant à quoi ?
Comme toi, comme toi, comme toi.

Elle allait à l’école
Au village d’en bas.
Elle apprenait les livres,
Elle apprenait les lois.
Elle chantait les grenouilles et les princesses qui dorment au bois.

Elle aimait sa poupée,
Elle aimait ses amis,
Surtout Ruth et Anna,
Et surtout Jérémy.
Et ils se marieraient, un jour peut-être, à Varsovie.

Elle s’appelait Sarah
Elle n’avait pas huit ans.
Sa vie, c’était douceur,
Rêves et nuages blancs.
Mais d’autres gens en avaient décidé autrement.

Elle avait les yeux clairs
Et elle avait ton âge.
C’était une petite fille
Sans histoires et très sage,
Mais elle n’est pas née, comme toi, ici et maintenant.

Comme toi ; comme toi,
Comme toi que je regarde Tout bas,
Comme toi qui dors En rêvant à quoi ?
Comme toi, comme toi, comme toi.

Sources:
- Raul Hilberg: "La destruction des Juifs d'Europe", folio histoire, 2006.
- Histoire(s) de la Dernière Guerre n°12: "LES EINSATZGRUPPEN ET LA SHOAH PAR BALLES DES UNITÉS MOBILES DE TUEURS" par Marie Moutier.
- Christopher R. BROWNING, Des hommes ordinaires. Le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne, Paris, Les Belles Lettres, Collection Histoire, 1994, 284 p.
- Documentaire réalisé par Michaël Prazan "EINSATZGRUPPEN. Les Commandos de la Mort"(2009).
- Christopher R. Browning: "Les Origines de la Solution Finale", Seuil, 2009.
- E. Melmoux et D. Mitzinmacker: “Dictionnaire d'histoire contemporaine”, Nathan, 2008.



Des œuvres de fiction:
- Jonathan Littell Les Bienveillantes, Gallimard, coll. Folio (2008), 1401 pages.
- Yannick Haenel Jan Karski, Gallimard, coll. L’Infini (2009), 186 pages.
- Laurent Binet HHhH, Grasset (janvier 2010), 440 pages.
Ce roman historique passionnant narre l'ascension et la mort du sinistre Heydrich. L'auteur se focalise sur la genèse et la mise en pratique de l'« Opération Anthropoïde » destinée à tuer la "bête blonde."

Liens:
- Entretien avec Michaël Prazan sur le site de Télérama et sur Mémoires vives.
- Les pages du site du Mémorial de la Shoah consacrées à l'exposition sur la Shoah par balles.
- De très nombreuses informations sur la chanson de JJ Goldman sur un site qui lui est consacré.

5 commentaires:

véronique servat a dit…

Merci Julien pour ce post. J'ai lu quelque part que les chiffres sont en fait entrain d'être révisés à la hausse en raison du travail des historiens sur la Shoah par balles. Je pense en particulier à celui du père Desbois,qui apporte un regard et des méthodes différentes.
Je sais que l'équipe qui a travaillé sur l'expo Eichmann est entrain de mener à bien un gros travail de recherche aussi sur ses écrits avant et surtout pendant le procès.
C'est vraiment un champ de recherche extrêmement actif et intéressant.

Blot a dit…

Merci. C'est vrai que la mise à jour de nombreuses fosses communes laisse penser que les chiffres sont minorés. Dans son récent article, Marie Moutier (cf: sources), qui travaille dans l'association du père Desbois, reprend en tout cas le chiffre de 1,4 M de victimes avancé par Hilberg dans ces derniers travaux.

A+
J.

NB: j'ai lu avec uin très grand intérêt ta mise au point sur l'exposition consacrée à Eichmann:
http://mondomix.com/blogs/samarra.php/2011/06/13/juger-eichmann

Anonyme a dit…

Un film à voir pour comprendre la barbarie de l'extermination par balles : Requiem pour un massacre (aka Idi i smotri). Beaucoup de gens croient les scènes exagérées et pourtant...

Blot a dit…

Merci du tuyau. Je vais tâcher de me le procurer.
Pour compléter, et tant qu'on y est, un conseil de lecture: le roman de Daniel Mendelsohn "les disparus", monumentale enquête sur le destin d’une famille juive de Pologne exterminée par les nazis.

Jerry OX a dit…

Merci pour ce billet Julien ! je suis certain que cette chanson à grand succès de Jean Jacques Goldman en dit davantage que de longs et pompeux discours sur le sujet ! Quelle que soit la barbarie et le peuple qui la subit, celà ne doit jamais nous laisser indifférent ! belle soirée !