mercredi 26 octobre 2011

249. Doctor Clayton: "Pearl Harbor blues"

Tour surplombant le camp d'internement de Poston (Arizona). 17 000 Américains d'origine japonaise y furent internés entre 1942 et 1945.


Profondément isolationnistes depuis leur participation à la grande guerre, les Etats-Unis se gardent bien de s'immiscer dans les affaires européennes durant l'entre-deux-guerre. Aux yeux de beaucoup, la Société des nations ne sert à rien. La terrible crise économique qui frappe de plein fouet le pays au cours des années 1930 convainc d'ailleurs les New Dealers de l'entourage de Franklin D. Roosevelt (FDR) de sortir en priorité le pays de l'ornière économique dans laquelle il se trouve, sans être détournés de cette priorité par la montée des périls en Europe. L'armée américaine est d'ailleurs presque inexistante!
La marge de manœuvre de FDR reste de toute façon très limitée puisque le Congrès adopte une série de lois de neutralité de 1935 à 1937, préconisant le recours à l'embargo sur les armes en cas de conflit.
En octobre 1937, alors que la Japon vient d'attaquer la Chine, le président se risque timidement à proposer la mise en quarantaine de tout agresseur. Cette modeste suggestion suscite pourtant un immense tollé qui le convainc de se détourner autant que possible des affaires du vieux continent. La diplomatie américaine brille ainsi par sa discrétion lors des accords de Munich conclus entre le Royaume-Uni, la France, l'Italie fasciste et l'Allemagne nazie. Or, cet isolationnisme fragilise avant tout les régimes démocratiques menacés par la poussée des dictatures d'extrême droite (la République espagnole). 
Avec la montée des périls, Roosevelt obtient difficilement quelques crédits supplémentaires pour les forces armées. 




Le pays conserve cette position avec le début de la guerre en Europe début septembre 1939. A la fin de l'année Roosevelt obtient la suppression de l'embargo total, mais les isolationnistes imposent au Congrès la clause cash and carry. (1) Rasséréné par la tournure que prennent les combats sur le front de l'ouest au cours des premiers mois du conflit ("drôle de guerre"), FDR et son administration sont en revanche traumatisés par les victoires éclairs allemandes et la déroute de l'armée française, considérée par beaucoup comme la plus forte au monde.
La guerre paraît désormais inéluctable au président qui réussit à vendre à un prix avantageux une cinquantaine de navires de guerre à l'Angleterre. L'opinion américaine reste toutefois très divisée. Le comité White, milite en faveur d'un soutien accru au Royaume uni, alors que le comité America First encourage le maintien de l'isolationnisme et ne cache pas ses sympathies pro-nazi. Pour ne pas hypothéquer ses chances de succès, Roosevelt, qui brigue alors un troisième mandat, biaise, se gardant bien de prendre clairement position pour ou contre l'intervention dans la guerre. Brillamment élu avec 55% des suffrages en décembre 1940, il renforce sa politique d'aide à l'Angleterre et affirme vouloir faire des Etats-Unis le "grand arsenal des démocraties". La loi prêt-bail (lend-lease) dont bénéficient le Royaume uni, puis l'URSS après le déclenchement de l"opération Barbarossa, est adoptée en mars 1941 en lieu et place de la loi Cash and Cary(2) La signature de la Charte de l'Atlantique en août confirme l'engagement clair de Roosevelt aux côté des Britanniques et constitue un pas important vers la participation du pays à la guerre 'sans toutefois que l'opinion n'en ait vraiment conscience)...

"The Big Push", caricature de Packer parue dans le Daily Mirror. Le fauve Hitler avec sur l'épaule Mussolini précipitent le tigre japonais dans le conflit mondial. Cette caricature anti-japonaise fut reproduite dans le magazine américain Life.


Reste que, si l'isolationnisme recule au sein de l'opinion publique, c'est bien l'attaque japonaise sur la base américaine de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941 qui entraîne l'entrée en guerre des Etats-Unis.
La violence de l'opération stupéfie nombre d'observateurs, mais ne surprend qu'à moitié, tant les relations américano-nippones s'étaient détériorées.

"Japonais, passez votre chemin. Ici, c'est un quartier d'hommes blancs." Photo prise en 1920. 
C'est au cours du dernier tiers du XIXème siècle qu'arrivent les premiers immigrés japonais. La plupart s'installe sur l'archipel d'Hawaï (1) et en Californie. Les Américains accueillent avec méfiance cette population accusée d'accepter des salaires de misère et de tirer ainsi les salaires vers le bas. La victoire du Japon sur la Chine accroît encore les tensions et entraîne l'adoption de mesures discriminatoires à l'encontre de ces immigrés. Néanmoins, le regroupement familial et la forte natalité de cette communauté expliquent la forte augmentation de leur nombre aux Etats-Unis (ils passent de 10 000 en 1900 à 41 000 en 1910 et 75 000 en 1920, dont 60 000 à Hawaï). Les Issei, immigrés de la première génération nés au Japon, et leurs enfants, Nissei ("deuxième génération" nés aux États-Unis), s'installent principalement en Californie, en Oregon et dans l'Etat de Washington. Une loi de 1924  interdit l'entrée des Japonais sur le territoire américain et rend très difficile leur naturalisation (dans le cadre d'une politique restrictive en matière d'immigration). Les tourments dont sont victimes les 126 947 Japonais (4) installés aux Etats-Unis aux lendemains des attaques de Pearl Harbor s'insèrent donc dans une longue histoire tourmentée.


Depuis le début des années 1930, le Japon entend se doter d'une "sphère de coprospérité" en Asie qui lui permettrait de se procurer les ressources qui lui font cruellement défauts ( fer, pétrole). Ces volontés d'expansions (conquête de la Mandchourie en 1931 et de vastes territoires en Chine à partir de 1937), la signature du pacte tripartite avec l'Allemagne et l'Italie en septembre 1940, l'immixtion japonaise en Indochine inquiètent de plus en plus à Washington qui décrète un embargo sur de nombreuses matières premières fournies jusque là aux entreprises nippones. L'occupation totale de l'Indochine en juillet 1941 décide Roosevelt à geler les fonds japonais aux Etats-Unis et à instaurer un embargo pétrolier total. D'interminables négociations s'ouvrent alors entre les deux capitales et se poursuivent encore au moment même où l'aviation japonaise déclenche l'attaque de Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, à l'aube. Le bombardement de la base navale américaine des îles Hawaï, met hors de combats 8 cuirassés, 3 croiseurs, de nombreux autres bâtiments et anéantit au sol 247 avions. Les pertes humaines s'élèvent à plus de 2400 morts. L’effet de surprise est total.  
La flotte américaine du Pacifique est paralysée ce qui permet aux Japonais de poursuivre librement leur politique d'expansion dans le Pacifique. Simultanément, l'aviation nippone attaque les autres possessions américaines de Guam et des Philippines, mais aussi l'empire britannique (à Hong-Kong et en Malaisie) et les Indes néerlandaises. Les Japonais enclenchent ici une prodigieuse série de victoires, jusqu'au coup d'arrêt de Midway en juin 1942.

 Fin décembre 1941, Life propose un article permettant de distinguer les amis Chinois des ennemis japonais. La Chine, alliée des États-Unis, est alors en guerre contre le Japon.

Dès le début de l'année 1941, l'état-major japonais envisage une offensive éclair contre la flotte américaine du Pacifique pour empêcher les États-Unis de contrer l'invasion planifiée de l'Asie du Sud-est. L'attaque surprise est aussi motivée par les sanctions économiques imposées par les Américains.
 Le 7 décembre 1941 devient un "jour d'infamie" et, dès le lendemain, les États-Unis entrent en guerre contre le Japon. Le 11 décembre, L'Allemagne et Italie, qui ont promis leur soutien indéfectible au Japon en tant que membre de l'Axe, déclarent à leur tour la guerre aux États-Unis. Dès lors, le conflit devient réellement mondial.
L'état major à Washington ne s'attendait pas à une attaque aussi rapide. L'offensive témoigne en tout cas de l'impréparation des Etats-Unis et précipite le retournement de l'opinion américaine. Grâce à ce véritable électrochoc, Roosevelt bénéficie désormais  d'une union sacrée contre l'ennemi japonais. (5)

 
La bannière  étoilée flotte sur le camp de Manzanar en Californie.


A de rares exceptions près, l'attaque japonaise atténue les divisions du peuple américain, convaincu désormais de mener une guerre juste contre un adversaire cruel et fourbe.
Partout dans le pays le sentiment anti-japonais est exacerbé. (6)
A cet égard, Pearl Harbor blues, enregistré par le Docteur Clayton au lendemain de l'attaque, s'avère tout à fait représentatif d'une opinion publique américaine désormais prompte à accuser les Nippo-américains de former une "cinquième colonne", prête à se retourner contre son pays d'accueil.
Aussi, sous la pression des élus locaux, Roosevelt signe en février 1942 le décret 9066, instituant des zones militaires où doivent être neutralisés les citoyens présentant un danger pour la sécurité nationale. (7) Concrètement, il permet à l'armée d'arrêter séance tenante les Américains d'origine japonaise de la côte Ouest et de les transférer vers des camps spécialement construits pour l'occasion (relocation centers). Plus de 110 000 personnes sont ainsi acheminés en train dans 10 camps isolés, situés dans des zones désertiques disséminées sur tout le territoire. Parqués dans des baraques de fortune, les détenus y mènent une détention rude. 

 Carte des 10 camps d'internement (figurés par des triangles noirs): Tule Lake, Manzanar en Californie, Gila River, Poston (Arizona), Topaz (Utah), Granada (Colorado), Heart Moutain (Wyoming), Minidoka (Idaho), Rohwer et Jerome (Arkansas). Cliquez sur la carte pour l'agrandir.

Tous les Américains d'origine japonaise ne sont pas internés. Certains parviennent à quitter d'eux-mêmes les zones militarisées pour se réfugier dans l'est du pays. Progressivement, les autorités distribuent des questionnaires à l'intérieur des camps avec la possibilité pour les détenus jugés loyaux de les quitter pour l'armée, en particulier le 442ème régiment de combat composé d'anciens internés.
Pour les autres, il faudra attendre la fin de l'année 1944 pour être libérés. La réinsertion s'avère souvent délicate dans la mesure où la plupart des détenus ont perdu tous leurs biens lors de l'internement.   De retour des camps, et de manière somme toute assez comparable à ce que vécurent nombre de déportés européens, les Américains d'origine japonaise, avant tout soucieux de se faire une place dans la société américaine, se murent dans le silence et renâclent à évoquer la sombre période de l'internement. Leurs descendants, les Sansei (la "troisième génération"), aspirent au contraire à mieux connaître cette page sombre de leur histoire. 
Pour leur part, les autorités américaines ne s'y confrontent qu'à la fin des années 1970, lorsque la Cour suprême reconnaît la violation flagrante des droits des citoyens d'origine japonaise (après avoir donné son aval à l'opération en 1942). Il faut attendre 1988 pour que des excuses officielles soient formulées. A cette occasion, chaque ancien interné encore en vie se voit attribuer 20 000 dollars en compensation du préjudice subi. Cinq ans plus tard, Bill Clinton inaugure un mémorial en hommage aux prisonniers des camps et aux 33 000 Américains d'origine japonaise ayant combattu dans l'armée américaine. A cette occasion, il annonce la préservation de plusieurs relocations centers. 


Doctor Clayton. Formé au contact des chanteurs-pianistes de Saint-Louis, le bluesman enregistre à partir de 1935 une série de blues aux textes corrosifs, souvent à double sens. Il connaît une brève gloire grâce à plusieurs compositions consacrées second conflit mondial. Très affecté par le décès de sa femme et de ses enfants dans un incendie, le "doctor" sombre dans l'alcoolisme. Il meurt d'une pneumonie en 1947, quelques jours après s'être endormi dehors par une nuit glaciale.


1. Les Américains pourront vendre des armes aux belligérants, à condition que ceux-ci paient comptant (cash) et se chargent du transport (carry). 
2. la loi permet aux Anglais de payer les armements achetés après la guerre ou de les restituer.
3.une véritable république bananière alors sous protectorat américain. Hawaï est annexé au territoire américain en 1898.
4. dont 62% possèdent la citoyenneté américaine.
5. Des historiens révisionnistes accuseront même à tort FDR d'avoir volontairement négligé la défense de Pearl Harbor afin de provoquer le choc psychologique permettant de vaincre les réticences isolationnistes.
6. Les liste d'"étrangers ennemis" dressées lors de l'entrée en guerre, comprennent des ressortissants de toutes les puissances de l'Axe. Tous doivent être évacués des côtes occidentales du pays. Dans les faits, seuls les populations d'origine japonaise sont visées. 
7. La décision d'interner la population a aussi pour motif de protéger les Nippo-américains de la violence populaire et des lynchages.


 Doctor Clayton: "Pearl Harbor blues"

December the seventh, nineteen hundred and forty one
On December the seventh, nineteen hundred and forty one
The Japanese flew over Pearl Harbor, dropping bombs by the ton

This Japanese is so ungrateful, just like a stray dog on the street
Yes the Japanese is ungrateful, just like a stray dog on the street
Well he bite the hand that feeds 'm, soon as he get enough to feed

Some say the Japanese is hard fighters, but any dummy ought to know
Some say the Japanese is hard fighters, but any dummy ought to know
Even a rattlesnake won't bite you in your back, he will warn you before he strikes his blow

I turned on my radio and I heard mister Roosevelt say
I turned on my radio and I heard mister Roosevelt say
We wanted to stay out of Europe and Asia, but now we all got a debt to pay

We even sold the Japanese brass and scrap iron, and it makes my blood boil in the vein
We sold the Japanese brass and scrap iron, and it makes my blood boil in the vein
Cause they made boms and shells out of it, and they dropped it on Pearl Harbor just like rain.

******
Le 7 décembre1941, (2X)
Les Japonais ont survolé Pearl Harbor et ont lâché des tonnes de bombes.

Le Japonais est si ingrat, tout comme un chien perdu dans la rue, (2X)
Oui, il mord la main qui l'an nourri dès qu'il a mangé à sa faim.

Certains disent que les Japonais savent se battre, mais n'importe quel imbécile devrait savoir (2X)
que même un serpent à sonnette ne mordra pas par-derrière,
il avertira avant de frapper.

J'ai mis la radio et j'ai entendu M. Roosevelt dire: (2X)
"Nous avons voulu rester à l'écart de l'Asie et de l'Europe, 
mais maintenant nous avons une dette à payer.

nous avons vendu aux Japonais du laiton et de la ferraille, cela me fait tourner les sangs (2X)
car ils en ont fait des bombes et des obus qui se sont abattus sur Pearl Harbor comme une averse.


 
1942. Derrière les barbelés de l'"assembly center" de Santa Anita en Californie, des Nippo-américains rassemblée  attendent d'être transférés vers un camp d'internement.        [Julian F. Fowlkes. © CORBIS]



Sources:
- Paul Oliver: "Le monde du blues", 10/18, 1962.
- Howard Zinn: "Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours", Agone, 2003.
- Christian Kessler: Quand l'Amérique emprisonnait ses Japonais, L'histoire n°288, juin 2004.
- André Kaspi: "Les Américains. 1. Naissance et essor des Etats-Unis 1607-1945", Point, Seuil. 
- Gérard Herzhaft: "La grande encyclopédie du blues", Fayard, 1997.

Liens:
- Life: "Comment reconnaître un Japonais d'un Chinois?"
- Un site très complet consacré au camp de Manzanar (Californie).
- L'encyclopédie canadienne: L'histoire des canadiens d'origine japonaise.
- ateliers.revue.org: Mémoire des camps américains. L'exemple japonais.
- Pearl Harbor: popular songs.

3 commentaires:

véronique servat a dit…

toujours aussi intéressant et sur des sujets pointus. Si je me souviens bien le documentaire "The War" de Ken Burns évoque assez longuement cet épisode guère glorieux de l'histoire des Etats-Unis.
Merci en tous cas pour cette superbe contribution.
V.

Blot a dit…

Je n'ai toujours pas vu "The War" alors que je n'en ai entendu que du bien...
Merci Vero pour tes encouragements.

véronique servat a dit…

C'est un excellent documentaire qui explore la guerre, sa réputation n'est pas usurpée. Et de rien pour les encouragements !