vendredi 21 juin 2013

271. Aristide Bruant: "A Biribi".

Après la suppression des galères sous Louis XV, les bagnes de Rochefort et Toulon sont voués à l'exécution de la peine des travaux forcés. A partir des années 1840, la peur s'insinue auprès des populations civiles qui  redoutent la présence de ces milliers de forçats regroupés dans les arsenaux. A l'instar des Anglais qui déportent des milliers de condamnés vers l'Australie, Napoléon III décide de l'exil définitif de ceux qui bafouent gravement la loi. Le choix se porte alors sur la Guyane, que l'on espère développer grâce à l'afflux de réprouvés dont le travail permet de surcroît le rachat de leurs fautes.
Au XIXè siècle, le début de la conquête coloniale fait de l'Afrique du nord une nouvelle zone de relégation. L'armée française y implante des bagnes militaires qui lui permettent de se débarrasser de ses "mauvais sujets".

 "Les fortes têtes, on les mâte mon gaillard." Illustration de Maurin dans Les Temps Nouveaux en 1910.


* Qu'est-ce que Biribi?
Biribi est le nom générique donné aux nombreuses structures disciplinaires et pénitentiaires de l'armée française installées en Afrique du Nord entre 1830 et la fin des années 1960 (1); "corps spéciaux" dans le langage militaire et "bagnes coloniaux" sous la plume des journalistes. Le terme recouvre en effet une grande diversité d'institutions et de corps punitifs de l'armée française: 
- Les compagnies disciplinaires accueillent les soldats "indisciplinés".
- Les condamnés par les conseils de guerre échouent dans les établissements pénitentiaires de l'armée. Ils se décomposent en prisons militaires, pénitenciers, "ateliers de travaux publics".
- A partir de 1889, les jeunes condamnés par les cours d'assises sont incorporés dans les "sections d'exclus".
- Enfin, les soldats délivrés des précédentes institutions, puis les jeunes conscrits ayant fait l'objet de condamnations correctionnelles avant leur incorporation, sont intégrés aux bataillons d'infanterie légère d'Afrique, ces fameux "Bat' d'Af'" qui participent dès l'origine aux opérations de conquête coloniale.

L'armée française refoule donc les mauvaises têtes dans ce vaste archipel pénitentiaire, éparpillé en chantiers ou camps itinérants intimement liés à l'avancée de la colonisation. 
Le terme Biribi vient de biribisso, du nom d'un jeu de hasard d'origine italienne. C'est Émile Gaboriau, un romancier judiciaire du XIX ème siècle, qui emploie le premier le terme pour désigner un bagne militaire. Les billes nécessaires au jeu évoquent peut-être les cailloux que les hommes cassent à longueur de journée, à moins que l'emploi du terme ne se réfère à la déveine qui conduit les guignards à Biribi.

Sur cette couverture d'une édition du Biribi de Georges Darien, le disciplinaire est soumis au supplice de la crapaudine.


 * L'impossible réforme des bagnes militaires.
Depuis l'Affaire Dreyfus et la découverte de l'île du Diable, les bagnes sont régulièrement dénoncés. Deux griefs principaux sont formulés contre ce système: l'arbitraire des décisions souvent motivées par des raisons politiques et surtout les mauvais traitements et les sévices subis par les disciplinaires.
Dès les années 1840, des journaux dénoncent la répression disciplinaire disproportionnée mise en œuvre par l'armée d'Afrique et décrivent par le menu le silo, la barre, la crapaudine, le supplice du clou.
Mais, c'est la publication en 1890 de "Biribi, discipline militaire", célèbre roman de Georges Darien, qui marque le début de la seconde grande offensive contre les bagnes d'Afrique. Avec une grande force, l'ouvrage lève le voile sur le régime de Biribi. On y découvre tout l'arsenal des peines atroces, les coups, la faim, la soif, les fers, le silo, la crapaudine, le "tombeau", la cruauté des sous-officiers, les terribles chaouchs (2) qui provoquent les hommes, les "cherchent" jusqu'à les faire "tourner" au conseil de guerre. L'antimilitarisme virulent de certains passages du texte inquiète l'éditeur de Darien. En pleine crise boulangiste et alors qu'une nouvelle loi militaire est en préparation, la question de l'armée s'avère en effet particulièrement sensible.

En écho à l'écrivain, anarchistes et socialistes révolutionnaires multiplient les attaques contre les "brutes galonnées" (jugées notamment responsables du récent massacre de Fourmies en 1891). Dans ce contexte, Biribi devient la cible principale du combat antimilitariste. (3)



Jacques Dhur est un des premiers à dénoncer les conditions de vie terrifiantes de Biribi.

Une nouvelle étape est franchie en 1902. A cette date, le magazine La Vie illustrée met en une la photo d'un disciplinaire à la crapaudine. L'épisode marque la rencontre entre Biribi et la presse moderne, qui donne à cette question un écho sans pareil.
Puis, à compter de novembre 1906, Jacques Dhur, un des journalistes les plus en vue de la presse française jette son dévolu sur Biribi dans une campagne retentissante publiée par Le Journal. L'agitation contre les bagnes suit désormais un mouvement crescendo dont l'affaire Aernoult-Rousset constitue assurément le paroxysme. Lancée par l'extrême gauche antimilitariste, elle fédère l'ensemble des milieux syndicalistes et socialistes, réussissant même à faire revivre un temps les grandes heures du dreyfusisme.

* L'affaire Aernoult/Rousset.
Un jeune ouvrier couvreur, Albert Aernoult,  est impliqué à l'automne 1905 dans une chasse aux "jaunes" lors de la grève des terrassiers de Romainville. On l'accuse en outre d'avoir commis des dégradations sur un chantier. Condamné à 10 mois de prison, il est incorporé à sa sortie de détention au 1er bataillon d'infanterie légère d'Afrique et se retrouve bientôt à la section de discipline de Djenan-El-Dar. Il y meurt le 2 juillet 1909, à 23 ans, des suites d'une "congestion cérébrale" selon les termes officiels. Or, quelques jours plus tard, Le Matin publie une lettre collective rédigée par un groupe de disciplinaires. Ces derniers y révèlent que Aernoult a en fait été la victime des sévices infligés par les chaouchs. Profitant de l'émotion soulevée, deux députés socialistes interpellent le ministre de la guerre à la Chambre qui leur oppose une fin de non recevoir.
L'affaire rebondit en 1910 à la suite de la condamnation par le conseil de guerre d'Oran à 5 ans de prison d'Emile Rousset, le disciplinaire qui a osé révélé l'assassinat d'Aernoult.
Dès lors, une vaste campagne antimilitariste le constitue en saint et martyr. Un comité de défense sociale se constitue pour "sauver Rousset" et hâter sa libération. Optant pour la provocation, il publie une affiche dans laquelle les 16 signataires  (anarchistes, syndicalistes et socialistes) fustigent l'armée. Le Parquet de la Seine porte aussitôt plainte pour "provocation au meurtre  et à la désobéissance". De nombreux dreyfusards et des députés socialistes (Jaurès, de Pressensé, Allemane) rallient le mouvement et acceptent de venir témoigner au procès. Des militants organisent conférences et débats, tandis que de nombreux articles reviennent sur l'enfer Biribi tout en réclamant la libération de Rousset et le rapatriement du corps d'Aernoult.


Dessin de Grandjouan pour le rapatriement du corps d'Aernoult: "Celle qui envoie crever en Afrique ses fils les plus pauvres et les plus déshérités n'est pas une mère, c'est une marâtre. A bas Biribi."


L'acquittement des 3 gradés accusés du meurtre d'Aernoult, la condamnation de Rousset pour un meurtre qui lui a été opportunément mis sur le dos par la hiérarchie militaire, relancent une dernière fois l'agitation. Finalement, en 1912, une ordonnance de non-lieu innocente définitivement Rousset. 
L'affaire aura duré 3 ans et mobilisé une part importante de l'opinion, outrée par le déni de justice. Les bagnes militaires sont, certes, brocardés par la presse antimilitariste, mais certainement pas supprimés. L'adoption d'une nouvelle "loi scélérate" qui alourdit la répression contre les antimilitaristes et le déclenchement de la Grande guerre contribuent même à remplir comme jamais Biribi.
Car, comme le note Vincent Duclert: "Le contexte de la remilitarisation et de la menace allemande rendait inadmissible toute réforme qui aurait pu être interprétée comme de l'antimilitarisme. [...] Le nationalisme justifiait le maintien d'un monde sans droit et sans morale dans la France civilisée, dissimulé de surcroît aux yeux des contemporains  par un refus de connaissance. "


Albert Londres dans un camp disciplinaire d'Afrique du Nord.


La dernière grande offensive contre les bagnes coloniaux est l’œuvre du plus célèbre des journalistes de l'entre-deux-guerres: Albert Londres. Dans un reportage dont il a le secret, Londres plonge une fois encore "la plume dans la plaie". La série, intitulée "A Biribi chez les pégriots", paraît dans Le Petit Parisien du 19 avril au 10 mai 1924, avant de sortir un peu plus tard en volume  sous un titre percutant, "Dante n'avait rien vu: Biribi". Son réquisitoire est sans appel, l'écho du reportage considérable. Relayés par la Ligue des droits de l'homme, les écrits de Londres contribuent à l'ouverture d'une commission d'inspection dans les établissements pénitentiaires d'Afrique du nord (1924). Le décret qui en découle ordonne la fermeture du pénitencier de Dar-Bel-Hamrit, mais il ne remet pas fondamentalement en cause ce système répressif. (4)



 
* "Biribi, c'est en Afrique".
Biribi est un non lieu, mais comme le chante Bruant: "Biribi, c'est en Afrique". Le système pénitentiaire mis en place se situe en effet en Afrique du nord et reste intimement lié à la politique coloniale de la France qui réclame une importante main d’œuvre. (5) 
Cette localisation lointaine est justifiée par "le désir d'exclusion, de relégation voire d'élimination." L'Algérie apparaît ainsi comme un moyen de se débarrasser des indésirables. L'éloignement constitue d'ailleurs en soi un châtiment.  D'aucuns considèrent que la relégation des condamnés permet de couper le fautif de son environnement traditionnel et escomptent la régénération des punis de l'armée par le travail, pensé comme un instrument d'amendement et de mise en valeur coloniale. En Algérie, les condamnés militaires, les hommes des bataillons sont astreints à des missions militaires telles que la construction de routes, de baraquements, l'extraction de pierres. Mais, un bon nombre de disciplinaires exécutent également des travaux agricoles pour le compte de colons, à moins qu'ils ne soient placés au service de petites entreprises ou de municipalités.
Les établissements pénitentiaires prescrivent 9 à 10 heures quotidiennes d'un travail collectif ingrat qui consiste bien souvent à casser des cailloux en plein soleil.
Dans un numéro de La Guerre sociale, on peut lire: "A Biribi c'est en Afrique... Ce premier vers de la lugubre et tragique chanson de Bruant résume tous nos griefs contre cet Enfer, comme il en résume toutes les horreurs et toutes les hontes. (...) [c'est] l'Afrique des chaouchs qui torturent pour se distraire, l'Afrique des territoires militaires où il n'y a pas d'opinion publique, pas de journaux, où le sabre est roi." L'isolement de certains camps permet en effet à quelques sous-officiers de perpétuer châtiments et supplices en dépit des interdictions officielles et de transformer ces lieux en zone de non-droit. L'éloignement et l'absence de tout contrôle extérieur leur permet d'agir en toute impunité comme en atteste un note du Bureau de la justice militaire datée de 1924:
"Livrés à eux-mêmes en des lieux inhospitaliers, (...) à l'abri des regards, (...) les sous-officiers surveillants se livrent malheureusement à des violences  et des abus de pouvoir regrettables vis-à-vis des détenus (privation de nourriture et de boisson, poucettes, crapaudine, tombeau, mise au silo, homme roué de coups). (...) Il faut dire que certains récit de M. Albert Londres ne sont point exagérés et que certains ateliers au fond du "bled" sont de véritables enfers."

Une des manières de résister dans cet univers de contrainte absolue passe par la pratique -interdite-, mais très répandue, des tatouages.



* "A Biribi, c'est là qu'on crève."
Des sources disparates (cf: paragraphe suivant) permettent d'entrapercevoir l'univers de Biribi. 
Violences et soumission deviennent la règle quotidienne, permettant de punir et contraindre ceux que l'armée considère comme des fautifs. Les multiples vexations et contraintes visent à humilier et briser l'individu qui ne peut arborer moustache ou barbe ni détenir d'argent. L'absence de permission, le contrôle du courrier, les privations de toute sorte, l'omniprésence des violences physiques, le travail harassant, les privations sexuelles, la situation sanitaire effroyable constituent autant de griefs exprimés par les "Biribis". 
Dans les chambrées, d'autres formes d'oppression  sont instaurées, par les détenus eux-mêmes. Ce sont les caïds qui font régner leur loi, celle du plus fort, imposant un strict partage des rôles dans les gourbis. Or, Dominique Kalifa souligne qu'à l'instar des " autres société carcérales, l'homosexualité constitue un recours et une issue. Au delà de l'assouvissement des besoins sexuels, elle est surtout un des modes d'organisation et de régulation de la société des hommes", imposant un strict partage des rôles. (6)
Au sommet de la hiérarchie sociale de Biribi règne donc les caïds, "les durs, les costauds, les fortiches, les mecs à la redresse qui force l'admiration du groupe." (D. Kalifa) 
La seconde catégorie identifiable "est constitué[e] des 'femmes' - des minots, des gironds - sexuellement dominées mais socialement protégées."
Enfin Dominique Kalifa identifie  "le monde des gonzesses, des 'goyeaux', des 'nénesses', des 'djèges' (...) violés chaque jour, victimes de la loi du muscle." Ce "troisième groupe, le plus sordide, est formé des souffre-douleur, de ceux qui ne se marient pas et qui passent de mains en mains, des prostitués aussi."



* « l’expérience sensible de Biribi ». 
Plusieurs sources permettent d'approcher l'expérience vécue par les soldats. Les rapports des médecins décrivent un état des lieux sanitaire épouvantable. Les duretés du climat, de la tâche à accomplir, les sévices subis, le manque d'alimentation brisent les corps et les esprits, quand ils ne transforment pas certains lieux en véritables mouroirs. La manque de soins aggrave encore la mortalité des bagnes.
Officiers, sous-officiers dépeignent pour leur part un univers effroyable. Mais, alors que les disciplinaires accusent l'institution de les corrompre dans ce "lazaret moral" qu'est Biribi, les gradés considèrent au contraire que la responsabilité de cette atmosphère délétère incombe aux comportements de ce "résidu des hommes tarés."
 Parmi ce rebuts irrécupérable de l'armée, d'aucuns distinguent les condamnés militaires - moins coupables à leurs yeux - des membres des compagnies coloniales.
Les conditions d'enfermement et de casernement aggravent la situation des hommes punis et placent les plus influençables sous la coupe des caïds qui font régner "l'esprit spécial de la pègre", transformant par exemple les Bataillons d'Afrique en une école du vice et de l'immoralité. La Loi de 1889 qui dirige toute une classe d'âge vers les casernes conduit vers les bagnes de nouveaux individus. Le Dr Combe constate: "Hier, ils étaient des apaches, des anarchistes, des professionnels de l'antimilitarisme et du vol, des dévoyés haineux de la société bourgeoise, des contempteurs de toute morale, des insoumis, des souteneurs, manieurs de 'surins' et faiseurs de 'merlingues'... Aujourd'hui ils sont soldats." Car dans cet "enfer militaire", ce sont de nouvelles lois - celles de la pègre - qui s'imposent.
Cette lecture s'accompagne de l'approche déterministe chère à Lombroso, inventeur du concept de "criminel-né". Plusieurs officiers considèrent ainsi les hommes de Biribi comme des dégénérés, des vicieux incorrigibles.

Les aliénistes pour leur part, décrivent  les névroses et maladies qui affectent les disciplinaires ("saharite", "névrose du sud"). Le Dr Graulle note par exemple; "Il [l'affaissement du sens moral] est dû à l'existence monotone menée dans ces bleds désertiques, où le lendemain n'est que l'éternel recommencement de la veille. Cette monotonie, augmentée d'un climat torride et débilitant, amène chez l'individu un fléchissement du tonus volontaire, un laisser-aller, aboutissant à la mélancolie et à l'aboulie."

La parole des détenus est plus rare car, comme l'explique Dominique Kalifa, "toute l'organisation de Biribi vise à ce que l'oubli recouvre à jamais l'expérience. [...]  En dépit des crâneries de quelques fiers-à-bras, c'est la soumission et la sujétion qui bornent d'emblée l'horizon quotidien à Biribi.





* Les représentations de Biribi.
Les différents discours évoqués précédemment nourrissent l'imaginaire de Biribi, puissamment relayés par les romans-feuilletons, reportages populaires et bien sûr par les chansons. 
En écho à la propagande antimilitariste et aux principaux scandales (affaire Aernoult/ Rousset), des chansons militantes voient le jour. Ainsi Gaston Couté crée Gloire à Rousset et dénonce les sévices endurés par les disciplinaires dans La chanson des silos. Montéhus, très populaire depuis la création de Gloire au 17è, compose plusieurs chansons hommages: Rêve de Rousset, La vengeance d'un camisard (7) , La tombe d'un camisard.
Dans une autre veine, les chansons "réalistes" ou "sociales", contribuent à forger une représentation très sombre de ces "bas-fonds" de l'armée. (8)
Aristide Bruant consacre ainsi plusieurs morceaux de son monumental répertoire aux hommes de Biribi (Les Joyeux, A Biribi, Aux Bat' d'Af'). Ces chansons sont caractéristiques des représentations de l'Afrique des bagnes du début du XXème siècle qui s'articulent autour de trois motifs principaux identifiés par Dominique Kalifa:  

- le chansonnier insiste d'abord sur le déchirement lié à l'exil, à l'origine d'un redoutable cafard.  Contraints de quitter leurs familles, ces hommes se languissent de leurs quartiers, des faubourgs des grandes villes françaises dont une majorité d'entre eux est originaire.

- Sous la plume de Bruant, l'Afrique de Biribi, c'est 'la terre maudite, la terre du bagne, de l'exil et des tortures' [...]. L'Afrique n'existe que par ses maux." Brisés par l'autoritarisme de sous-officiers sadiques, la morne existence des soldats ne se résume la plupart du temps qu'"à marner sans fin". 
Entre disciplinaires s'impose la loi des plus forts. Aussi, « La nuit, on entend hurler le mâle »,
Bref, le Biribi de Bruant est un lieu de perdition, dont on revient "sauvage, lâche et féroce". (9) 

- Enfin, en dépit des souffrances endurées, c'est bien le fatalisme qui domine. A Biribi, la forte tête "est obligé d'poser sa chique" et pour celui  qui "veut faire ses épates, c'est peau d'zébi".

* Conclusion.
Laissons le dernier mot à Dominique Kalifa, dont nous ne recommanderons jamais assez l'ouvrage (voir sources):  "Toutes ces figures se mêlent sans doute dans des destins obscurs et sinueux, où les responsabilités ne sont jamais univoques. Mais beaucoup de ces hommes n'ont eu d'autre issue que de s'enfoncer, de punition en punition, dans les cercles de la répression militaire, de 'tomber' de conseil de discipline en conseil de guerre. Condamnés à des peines disproportionnées et sans appel [...], ces hommes ont vécu l'arbitraire d'un travail éreintant, la suspicion permanente, la faim, les brimades, les coups et parfois les sévices infligés par des sous-officiers indignes. Beaucoup d'entre eux sont revenus de Biribi. D'autres ont été broyés par une machinerie sans merci, qui ne leur fit jamais de cadeaux."




Notes:
1. Durant cette période, ils "accueillent" 600 à 800 000 soldats.
2.  Ce terme turc signifie "fonctionnaire", mis devient bientôt synonyme de "bourreau".
3. L'affaire Dreyfus élargit encore le cadre de la contestation car ce crime judiciaire met en cause tout le dispositif de la justice militaire, en particulier les conseils de guerre.
4. Les témoignages, les reportages indignés et les campagnes de dénonciation de peines iniques (menées notamment par la ligue des droits de l'homme) pousse les autorités à quelques réformes. Ainsi, la loi sur la transportation disparait du Code pénal par décret-loi du Front populaire en 1938.
5. Citons Dominique Kalifa: "[...] l'Afrique (...) a donné aux corps spéciaux de l'armée française toute leur identité. Elle leur a donné un sens, celui de la réhabilitation par la conquête et la mise en valeur coloniale."
6. Bruant chant: "A Biribi c'est là qu'on râle qu'on râle en rut  / La nuit on entend hurler l'mâle qu'aurait pas cru / Qu'un jour y s'rait forcé d'connaître Mamzelle Bibi [avoir des relations homosexuelles] / Car tôt ou tard il faut en être à Biribi à Biribi"
7. Le "camisard" est un disciplinaire. 
8. Dominique Kalifa écrit:"Le registre le plus prolixe est cependant celui des chansons de rue et de barrières, où des voix cassées, tailladées ou brûlées entendent rendre compte de la grande déchirure du peuple. Maître du populisme montmartrois de la fin du XIXè siècle, Aristide Bruant s'empare très tôt de cette thématique qui s'accorde parfaitement avec le dolorisme à la fois pathétique et drolatique des chansons de bas-fonds.
9. La mise en place de l' ordre intérieur informel qui s'installe dans les gourbis s'alimente, sous la plume de Bruant, aux représentations des barrières et des bas-fonds.


Aristide Bruant: "A Biribi".
Y'en a qui font la mauvaise tête au régiment
Les tires-au- cul ils font la bête inutilement
Quand ils veulent plus faire l'exercice et tout l'fourbi
On les envoie faire leur service à Biribi à Biribi

A Biribi c'est en Afrique où qu'l'plus fort
L'est obligé d'poser sa chique [se tenir tranquille]
Et de faire le mort
Où que l'plus malin désespère de faire chibi [s'évader]
Car on peut jamais s'faire la paire à Biribi à Biribi

A Biribi c'est là qu'on marche faut pas flancher
Quand l'chaouch [le sous off'] crie "en avant marche" il faut marcher
Et quand on veut faire ses épates c'est peau d'zébi [quand on veut faire le malin, c'est en vain]
On vous met les fers aux quat' pattes à Biribi à Biribi

A Biribi c'est là qu'on crève de soif et d'faim
C'est là qu'il faut marner [travailler] sans trêve jusqu'à la fin
Le soir on pense à la famille sous le gourbi
On pleure encore quand on roupille à Biribi à Biribi

A Biribi c'est là qu'on râle qu'on râle en rut
La nuit on entend hurler l'mâle qu'aurait pas cru
Qu'un jour y s'rait forcé d'connaître Mamzelle Bibi [avoir des relations homosexuelles]
Car tôt ou tard il faut en être à Biribi à Biribi

On est sauvage, lâche et féroce quand on r'vient
Si par hasard on fait un gosse on se souvient
On aimerait mieux quand on s'rappelle c'qu'on subit
Voir son enfant à la Nouvelle qu'à Biribi qu'à Biribi


 

Sources: 
* Dominique Kalifa, "Biribi. Les bagnes coloniaux de l'armée française." Compilation de critiques de l'ouvrage ici.
 * Vincent Duclert: "La République imaginée (1870-1914)", Belin, 2012.
* Criminocorpus: 
- "La vie au bagne.
- "Adieu Cayenne ou l'imaginaire du bagne."
- "Le siècle des bagnes coloniaux."
* "1910: Meure Biribi! Sauvons Rousset.


Liens: 
- Le Blog de l'atelier de création libertaire évoque Biribi dans de nombreux posts.
- Autre morceau d'anthologie consacré aux bagnes: "les enfants de Cayenne".
- "Dans la rue". Recueil de chansons de Bruant. (PDF) [Du temps des cerises aux feuilles mortes]
- Un dictionnaire d'argot familier
- Il y a un siècle: "12 novembre 1909: L'enfer des bagnes militaires."
- Genepi Rennes: "Biribi, les bagnes coloniaux de l'armée française" de Dominique Kalifa.

5 commentaires:

Jean-Paul Launois a dit…

Bonjour,
Tout d'abord, félicitations pour la qualité de ce blog.
Pourriez-vous m'expliquer ce qu'est "la Nouvelle" dans le dernier vers?
Merci

raoul blottiere a dit…

Merci.
J'avoue ne pas trop savoir. S'agit-il de la Nouvelle-Calédonie, autre lieu de relégation? C'est peu probable, car qui souhaiterait à son enfant d'être exilé?

Si quelqu'un possède la réponse, qu'il n'hésite pas à nous la fournir.

JB

Seb a dit…

Bonjour,

Il semble que ce soit bien la Nouvelle-Calédonie, Bruant reprenant l'expression dans "Le Récidiviste":


Mais j’ai mon plan, ej’ suis mariolle :
Quand les jug’ auront assez d’ moi
Et qu’i's auront soupé d’ ma fiole,
Faura ben qu’i's m’appliqu’nt la loi ;
Vous savez ben, la loi nouvelle
Qui condamne l' gouvernement
A m’envoyer à la Nouvelle.....
V’là porquoi que j’ cherche un log’ment.


Si l'on en croit l'exemplaire publié sur Gallica, "Dans la rue", le recueil qui le contient, est à dater de 1889. Ce qui coïncide avec une loi sur la récidive adoptée en 1885, qui a fait parler d'elle, si l'on en croit l'exposition numérique consacrée au bagne de la Nouvelle-Calédonie sur le site du CNRS:

En 1885, une nouvelle catégorie vient compléter le dispositif : les relégués. Il s'agit en fait de la mise en place d'une loi particulièrement controversée qui traite de la récidive. De tout temps le récidiviste a correspondu à un casse-tête pour les pénalistes. Que faire d'un individu qui ne peut, ou ne veut, s'amender et rentrer dans le rang ? A l'époque des bagnes portuaires, la récidive était punie par la perpétuité. La IIIe République réinvente alors le bannissement : quiconque a commis un certain nombre de délits, même mineurs, dans un temps donné, est condamné à la peine de prison correspondant au dernier délit et à l'exil loin de la France.

Ici, il faut donc peut-être comprendre qu'il est justement préférable d'être envoyé à jamais très loin que d'avoir à subir les traitements en vigueur à Biribi.

raoul blottiere a dit…

+++ Merci beaucoup Seb de nous faire profiter de votre érudition.

Elys85 a dit…

Il s'agit bien de la Nouvelle-Calédonie où le bagne, qui y existait depuis 1863, était en fait exactement de la même trempe sous un climat un peu différent et en remplaçant les gardes nord-africains par des kanaks. Mêmes punitions, mêmes mutilations pour tenter d'échapper à l'enfer...Ce n'était pas un bagne militaire, c'est la seule nuance.
Je me souviens très bien avoir entendu mon arrière-grand-mère, il y a près d'un demi-siècle, me dire d'un lointain cousin "il a fini à La Nouvelle". Plus tard j'ai su que c'était un communard et que s'il avait bien connu "La Nouvelle", il n'avait, heureusement pour lui, pas eu à supporter le bagne proprement dit.