jeudi 21 décembre 2017

Les années Thatcher en chansons (1/4): l'avènement.

Les années Thatcher correspondent à une très forte mobilisation des musiciens contre la cheffe du gouvernement britannique au point qu'on peut considérer cette dernière comme une puissante source d'inspiration pour les artistes.
Dans un contexte économico-social très défavorable et alors que l'extrême droite britannique développe  son discours xénophobe, nous verrons ici comment "la dame de fer" parvient à exploiter la situation pour accéder au pouvoir en 1979.

Défilé du National Front 1970's (Wiki Commons)
* "une colonie dans dix ans."
Au début des années 1970, la situation économique du Royaume-Uni est morose. A la bourse de Londres, jour après jour, la livre sterling dévisse face au dollars. L'appareil industriel anglais est obsolète et vieillissant. La production de produits manufacturés est en baisse de 50% par rapport à la décennie précédente. En proie à des déficits records, les gouvernements successifs dévaluent la monnaie et imposent la rigueur budgétaire. Sur tout le territoire, la croissance est en berne, la productivité stagne et l'inflation grimpe de manière alarmante. Alors que le Royaume-Uni était au 5ème rang en terme de PNB/hab en 1951, il rétrograde au 18ème rang et fait figure d"'homme malade de l'Europe". Le chômage atteint des niveaux très inquiétants et la pauvreté progresse. Ce contexte économique et social sinistre constitue un terreau propice aux populismes. 

En 1968, le député franc-tireur Enoch Powell prononce un discours sur les « rivières de sang », une violente charge raciste qui lui vaut l'exclusion du parti conservateur. Dès lors et tout au long des années 1970, il jouit d'une forte popularité auprès de la presse conservatrice et d'une partie de l’opinion. Ses prises de parole alimentent une atmosphère d’hostilité à l’immigration qu'exploite bientôt le National Front (NF).
Fondé en 1967, le parti d'extrême-droite peine dans un premier temps à sortir de la marginalité. Aux élections législatives de 1974, les candidats du National Front obtiennent en moyenne 3% des suffrages. Aussi faible soit-il, ce score permet néanmoins au parti d'obtenir un relais médiatique et de se faire connaître de l'ensemble de l'opinion publique. Dans la seconde moitié des seventies, ses candidats remportent d'importants succès lors d'élections locales. Ces résultats traduisent une montée en puissance de la xénophobie et du racisme au sein de la société anglaise. Les militants affluent et n'hésitent plus à descendre dans la rue pour imposer leur loi. Au fil des discours, John Kingsley Read fait preuve d'un racisme décomplexé. Au lendemain de l'assassinat d'un jeune sikh, Gurdip Singh Chaggar, le chef du NF lance: "Un à terre - un million à mettre dehors.Plus confidentiel que le National Front, le British Movement n'en séduit pas moins de nombreux hooligans et skinheads, adeptes des violences urbaines. Le racisme se diffuse aussi par le biais de sitcoms ou de sketches d'humoristes très populaires. Les Afro-Britanniques y sont affublés de sobriquets racistes ("wog", "nig-nog"). Au delà des sphères médiatico-politiques, ce sont de larges franges de la société britannique qui semblent gangrénées. Le dub poète Linton Kwesi Johnson se souvient: "La race était partout où l'on se tournait - à l'école, dans la rue, partout où l'on allait, on avait déjà droit à des injures racistes... C'était une monnaie courante." [Dorian Lynskey p52] Le racisme surgit même parfois là où l'attendait le moins. 

Clapton en 1978. By Chris Hakkens (Wiki Commons)
 Eric Clapton, le guitariste britannique qui avait contribué plus que quiconque à diffuser le blues noir au Royaume-Uni et venait  de triompher avec sa reprise d'I shot the sheriff de Bob Marley, interrompt son concert à Birmingham le 5 août 1976, pour affirmer la nécessité de mettre un terme à l'immigration, pour empêcher que l'Angleterre "ne soit une colonie dans dix ans.
Quelques semaines plus tard, alors dans sa période cocaïne, David Bowie affirme dans un entretien accordé à Playboy qu'"Adolf Hitler était l'une des premières stars du rock. Regardez certains films, voyez la façon dont il bougeait. Je crois qu'il était aussi bon que Jagger." La même année, il enfonce un peu plus le clou en déclarant: "Il y aura une figure politique dans un avenir pas trop lointain qui balaiera cette partie du monde comme le rock'n'roll l'a fait. Il faut qu'il y ait une extrême droite qui arrive et qui emporte tout sur son passage et qui nettoie tout."


* Rock against the Racism.
C'est dans ce contexte qu'éclatent les émeutes du carnaval de Notting Hill au cours de la dernière semaine d'août 1976. L'omniprésence policière est d'autant plus mal ressentie que les "hommes en bleus" prennent l'habitude de ressusciter une très vieille loi sur le vagabondage appelée SUS law. Cette législation permet d'embarquer toute personne suspectée d'avoir "l'intention de commettre un délit répréhensible". Avec une définition aussi élastique, il devient possible pour les Special Patrol Groups d'appréhender n'importe qui... surtout si l'individu est jeune et Noir. 
A Notting Hill, ces contrôles au faciès mettent le feu aux poudres. La foule se met à "caillasser" les forces de l'ordre. Au total, les policiers déplorent une centaine de blessés.
Au même moment, les grands quotidiens britanniques publient une lettre collective d'indignation aux propos racistes tenus par Clapton. Le courrier est signé par un mystérieux collectif nommé Rock Against Racism (RAR). Derrière cette initiative se cache le photographe engagé Red Saunders. Le texte se conclut sur un objectif clair: "Nous voulons organiser un mouvement de masse contre le poison raciste dans la musique." Sitôt publiée, la lettre suscite de nombreux courriers de soutien.
De n'importe quel pays, de n'importe quel couleur, la musique est un cri qui vient de l'intérieur et le medium idéal pour fédérer les énergies et triompher des racistes. En juillet 1977, dans le magazine édité par RAR (Temporary Hoarding), David Widgery lance un appel: "Nous voulons de la musique rebelle, de la musique de rue, de la musique qui brise cette peur de l'autre. De la musique de crise. De la musique immédiate. De la musique qui sait quel est le véritable ennemi."

Manifestants de RAR en avril 1978 (Sarah Wyld)
Bien que soutenu financièrement par le parti travailliste, RAR n'est en rien inféodé à un parti politique.  "C'était une coalition hétéroclite. les gens ont compris qu'il y avait urgence et qu'il fallait mettre de côté nos divergences", se souvient Saunders. Pendant des mois, RAR parvient à mobiliser les groupes et leurs fans à une vaste échelle. Sous la houlette de militants politiques et de musiciens, une série de concerts, locaux et nationaux, a lieu.
 Rock Against Racism contribue alors "au premier véritable âge d'or de la topical song dans la musique anglaise" (1) comme le prouvent les titres inspirés par la xénophobie ambiante et sa dénonciation. Reprenant à leur compte la terminologie reggae, les Ruts enregistrent par exemple "Babylon's burning", puis composent "S.U.S." avec un de leur amis victime du harcèlement policier. Les formations reggae britanniques telles que Steel Pulse, Aswad, Misty in Roots, Black Slate ne sont pas en restes. Les premiers composent d'ailleurs "Jah Pickney -RAR", l'hymne du mouvement musical antiraciste.

Rock Against Racism
Badge de RAR (Danny Birchall)
Dans les rues, la tension est palpable. Les affrontements entre militants d'extrême-droite, antifascistes et policiers se multiplient. Dès 1974, un militant antifasciste meurt des coups de matraques assénés alors qu'il tente avec d'autres d'empêcher la tenue d'une réunion du National Front. A Wood Green (Londres), en avril 1977, de nouveaux heurts éclatent. En août de la même année, un défilé "anti-agression" organisé par le National Front à Lewisham, dans le sud de Londres, se transforme en véritable bataille rangée entre les militants d'extrême-droite et 6 000 antifascistes dont de nombreux membres du Socialist Workers Party. Les échauffourées entraînent les blessures d'une cinquantaine de policiers et l'arrestation de plusieurs centaines de personnes. Aux lendemains de ces violences, les antifascistes fondent l'Anti-Nazi League dont l'objectif est de promouvoir la cause antiraciste et de contrer l'influence grandissante du National Front auprès des Britanniques, notamment les ouvriers. Dans le but d'empêcher la tenue de manifestations, meetings ou de marches du National Front, les membres de l'ANL privilégient la confrontation physique. Dans les grandes villes, ils se rassemblent en petites « équipes » (squads) chargées d'interrompre les réunions ou d'empêcher la vente de journaux d’extrême droite sur les lieux publics.

Le 23 avril 1978, jour de la fête nationale, l'extrême droite défile dans les rues de Southall, dans le sud londonien, accompagnée d'une escorte policière très bienveillante. Des affrontements très durs éclatent entre des membres de l'Anti-Nazi League et les Special Patrol Groups. Roué de coups par les agents du SPG, Blair Peach, un militant de l'ALN, meurt, tandis que Clarence Baker, manager des Misty in Roots, est laissé pour mort. 
Cette sauvagerie raciste inspire trois topical songs bien senties. Jah war des Ruts constitue le récit brûlant du défilé de Southall. Dans Justice, le Pop Group se demande "who killed Blair Peach?". Enfin Linton Kwesi Johnson rend hommage à ce dernier dans Reggae fi Peach.
Le 30 avril 1978, soit une semaine après les événements de Southall, un énorme concert de RAR rassemble 80 000 personnes à Victoria Park, dans l'est londonien. Steel Pulse, Tom Robinson Band, les Clash, X-Ray Spex, Sham 69 montent sur scènes, favorisant les rencontres fraternelles entre musiciens punk et reggae.
"J'étais d'abord un peu sceptique, mais je me suis rendu compte qu'ils faisaient un travail important. [RAR] a réuni beaucoup de gens qui ne se seraient pas nécessairement rassemblés sous la même bannière", reconnaît Linton Kwesi Johnson dont le parcours et les engagements font un chroniqueur musical avisé de la Grande Bretagne en crise.

["Dread beat an' blood" via Michael Brown]
 * Le dub poetry: quand les mots deviennent fleuret.
Né en Jamaïque en 1952, LKJ s'installe dans le sud de Londres en 1963. Il y est d'emblée victime du racisme ordinaire, attisé notamment par les incitations à la haine d'Enoch Powell. Au contact de militants du Black Panther Party britannique, Johnson découvre les grands poètes antillais et les mouvements de libération noirs américains. Il conçoit ses premiers poèmes comme des armes culturelles dans la lutte pour la libération des Noirs. A son tour, LKJ compose des poèmes dont deux recueils sont bientôt publiés. Sa rencontre avec Dennis Bovell et l'influence décisive des Last Poets l'incitent à déclamer ses vers en musique. Le 33 tours Dread Beat and Blood, attribué à Poet and the Roots, pose les bases de la dub poetry, "un hybride intriguant associant des rythmiques dub de Dennis Bovell à la versification en dialecte jamaïcain de Linton Kwesi Johnson, qui, en tant qu'activiste politique noir engagé, utilisait le texte comme un fleuret." Comme le note Lloyd Bradley, dans son précieux "Bass Culture", "cela ressemblait à du toasting mais l'approche venait de la direction complètement opposée, dans la mesure où la musique était écrite pour s'adapter aux mots. De cette manière, les histoires pouvaient être écrites et les idées développées avec beaucoup plus de clarté et de précision que si la principale préoccupation était de chevaucher un riddim. Linton tirait son inspiration de sa qualité de membre passé et présent d'organisations londoniennes telles que la Black Panther Youth League, le Black Parents Movement, le Black Students Mouvement et le collectif Race Today. Il possédait un œil de journaliste pour trouvait ce qui rendait une histoire intéressante, et démentait son apparence professorale un peu guindée par un sens de l'humour à froid franchement démoniaque." (cf: Lloyd Bradley: "Bass Culture", p 500-501) 
Dans ses poèmes chantés, LKJ fustige le racisme ambiant, le harcèlement policier et le quotidien difficile des jeunes Britanniques d'origine afro-caribéenne. Lui-même victime de nombreux contrôles au faciès, il compose Sonny's Lettah (Anti-Sus Poem), le récit poignant d'une interpellation qui tourne très mal. (2) Le titre est sublime. 


 En parallèle à ces affrontements, le pays est alors marqué par une très forte conflictualité sociale dont l'acmé correspond à "l'hiver du mécontentement", d'octobre 1978 à mars 1979. Alors que le Royaume-Uni connaît une inflation galopante (+10% par an), le gouvernement travailliste de Callaghan décide d'un plafonnement des augmentations salariales (+5% maximum) pour la quatrième année consécutive. La contestation débute en octobre 1978 dans les usines Ford avant de gagner de proche en proche les autres secteurs industriels. En janvier 1979, ce sont les agents du secteur public qui débrayent, bientôt suivis par les routiers dont les actions paralysent le pays. 
 Si les travaillistes au pouvoir ne disposent que de faibles marges de manœuvre (3), ils n'en déçoivent pas moins leur électorat traditionnel en adoptant une politique sociale hostile aux salariés. L'opposition conservatrice exploite la situation. Le vote d'une motion de censure contre le gouvernement Callaghan, le 28 mars 1979, précipite la tenue d'élections nationales. A la tête des Tories, Margaret Thatcher rode sa rhétorique antisyndicale tout en agitant l'épouvantail du chaos social.
De son côté, Rock Against Racism cherche à mobiliser la jeunesse contre le National Front en lançant le Militant Entertainment Tour. Plusieurs formations musicales sillonnent alors les routes pour convaincre les gens d'aller voter. Au vu des résultats du scrutin, la stratégie semble payante puisque le National Front subit un terrible revers électoral. Nombre d'électeurs d'extrême droite ont reporté leurs suffrages sur les conservateurs, permettant aux Tories de disposer d'une large majorité. Ce siphonnage des voix d'extrême droite par les conservateurs n'augure rien rien de bon pour LKJ qui constate à chaud que si le National Front "a perdu du terrain [c'est] parce que les tories ont réussi à convaincre une bonne partie de leur électorat grâce à leur programme politique raciste." (Lynskey p 62)
Quelques mois plus tôt, Johnson fustigeait déjà l'attitude de la cheffe des conservateurs, dans le morceau It Dread inna Ingland:  "Margaret Thatcher en route avec son spectacle raciste". (4) Les paroles faisaient référence  aux propos tenus par la "dame de fer" à l'occasion d'un discours de janvier 1978. Elle y affirmait: "les gens sont plutôt inquiets de voir ce pays submergé par des gens d'une autre culture." (5)

A suivre

Notes:
1.Citons parmi beaucoup d'autres:
- "Sonny's lettah (Anti-SUS poem) de LKJ sur un contrôle au faciès qui tourne très mal,
- "Forces of oppression", une violente charge du Pop Group contre la police,
- Deux chansons consacrées à Liddle Towers, un boxeur décédé à la suite d'une garde à vue particulièrement musclée: Angelic Upstarts: "The murder of Liddle Towers" des Angelic Upstarts et "Blue murder" du Tom Robinson Band. [présentée sur Antiwarsongs.org]
2. Sonny tente de défendre son petit frère arrêté par 3 policiers en vertu des Sus law, en repoussant un policier celui percute une poubelle et décède...  
3. En 1976 par exemple, une délégation du FMI vient dicter une politique d'austérité en échange d'un prêt, prélude du tournant libéral des politiques publiques.
4. "Maggi Tatcha on di go wid a racist show". Le titre revient avant tout sur l'affaire John Lindo, un jeune britannique noir accusé à tort de vol.
5. "people are really rather afraid that this country might be swamped by people of a different culture."

Sources:
-  Dorian Lynskey: "33 Révolutions par minute. Une histoire de la contestation en 33 chansons", vol. 2, Payot et Rivages, 2012.
- Lloyd Bradley: "Bass Culture. Quand le reggae était roi", Allia, Paris, 2005.
- Jeremy Tranmer: La droite radicale vue par ses opposants: l’antifascisme en Grande-Bretagne et en France. In A droite de la droite. Droites radicales en France et en Grande-Bretagne au XXème siècle. Ed. Philippe Verwaecke. Lille : Presses Universitaires du Septentrion, 2012. 195-217."
- Cultures Monde: "This is England: Margaret on the guillotine"
- Slate: "Quand les mineurs sifflaient en travaillant"
- Samarra: "Retour sur “l'hiver du mécontentement” 1978-79: entretien avec Marc Lenormand."
- Les Inrocks: "LKJ: Poet and the roots"

jeudi 14 décembre 2017

336. Quand la bossa nova déferlait sur le Brésil.

En 1951, l'ex-dictateur Getùlio Vargas revient à la tête du Brésil, dûment élu cette fois-ci. (1) Il y mène une politique nationaliste et populiste, suscitant la vigoureuse hostilité d'une alliance regroupant à la fois les opposants à sa dictature passée, la bourgeoisie (mécontente de la mise en place d'un code du travail!), les militaires et enfin un parti d'opposition, l'Union démocratique sociale (UDP). Des accusations de corruption fusent de toute part contre Vargas dont la garde personnelle a tenté de tuer Carlos Lacerda, l'un des dirigeants de l'UDN. Acculé, le président se suicide en plein palais gouvernemental à Rio, le 24 août 1954, un an avant la fin de son mandat.

* Le président bossa-nova.
L'année suivante, les élections portent au pouvoir Juscelino Kubitschek, l'ancien maire de Belo Horizonte et gouverneur du Minas Gerais. Au cours du mandat, le Brésil connaît une période d'exceptionnel développement sur fond de démocratie éclairée. A peine élu, le président s'attelle à la tâche, suscitant un immense espoir à travers le pays. Kubitschek ne manque pas d'ambition lui qui prétend "rattraper 50 années en 5 ans". A défaut de promettre des terres aux paysans qui en manquent cruellement et dont beaucoup sont encore placés sous le joug esclavagiste des fazenderos, le nouveau président séduit les nouvelles classes moyennes et la jeunesse urbaine. Partisan d'une industrialisation accélérée, censée assurer le décollage économique du Brésil, Kubitschek soutient l'installation de chaînes de montage automobile autour de São Paulo. Au passage, il popularise la coccinelle de Volkswagen rebaptisée Fuska. Il encourage aussi la construction d'immenses barrages hydroélectriques, l'ouverture de nouvelles routes et voies ferrées. Mais le projet qui lui tient le plus à cœur reste la création d'une nouvelle capitale fédérale située dans l'intérieur des terres: le projet Brasilia. L'idée de ce déplacement doit permettre de rééquilibrer le pays vers l'intérieur quand toutes ses richesses se concentrent sur les côtes. Guidé par une idéologie égalitaire, Lúcio Costa imagine un plan d'urbanisme qui permettrait de gommer les différences sociales dans la ville. Deux axes principaux distribuent les quartiers d'habitation. Oscar Niemeyer se voit confier la confection des principaux bâtiments, en particulier la cathédrale. Pour l'heure, le défi est immense: faire sortir une cité moderne des sables

Par Casa da Moeda do Brasil (Museu de Valores do Banco Central do Brasil) [CC0], via Wikimedia Commons


Dans le domaine musical également, la présidence Kubitschek connaît d'importantes mutations. Depuis le début des années 1950, le public plébiscite les arrangements ampoulés des boleros. Le Brésil dodeline également aux pulsations du baião nordestin. Ce courant musical inventé par Luiz Gonzaga et Humberto Teixeira témoigne du rôle clef joué par les travailleurs nordestin du bâtiment dans l'édification des grandes villes du pays. Nostalgiques des sonorités de leur lointaine région natale, ces derniers contribuent à sa diffusion dans tout le pays. Le Brésil reste enfin marqué par  les vocalises puissantes et les cadences frénétiques de la samba, qui depuis 30 ans se décline sur tous les modes, l'influence américaine lui insufflant par exemple une pointe de jazz.
Or, au cours de la seconde moitié des années 1950, une nouvelle ère musicale s'apprête à s'ouvrir au Brésil. Tom Jobim revient sur le contexte historique, favorable selon lui à l'émergence d'un nouveau style musical: "A cette époque, nous vivions dans un climat d'ouverture politique au Brésil. [...] Un grand mouvement d'espérance naissait; on commençait à fabriquer nos propres voitures; la construction de Brasilia, la nouvelle capitale, progressait [...]. Le Brésil se modernisait dans l'espérance de se transformer en un pays de futur. La bossa est née à ce moment-là; elle porte en elle cette ouverture vers le devenir, la certitude de s'améliorer avec le progrès." [Delfino p 88]

Plage d'Ipanema (Wikimedia Commons)


* La rapaziada.
En ces années d'euphorie, les fils et filles de bonnes familles cariocas prennent pour habitude de se réunir pour échanger leurs idées, jouer de la guitare, s'amuser dans la Zona Sul de Rio, là où se concentrent les quartiers riches tels que Copacabana et Ipanema... Ils sont jeunes, passionnés de musique, suivent des études supérieures et revendiquent leur appartenance à la rapaziada (bande de gamins turbulents en portugais). Un de leurs lieux de rassemblement favori est l'immense appartement des parents de la jeune Nara Leão, dans l'immeuble Louvre de la résidence des Champs-Elysées, 2856 avenida Atlantica à Rio. Cette dernière se souvient:"A quinze ans [en 1957], j'ai fait la connaissance de Roberto Menescal, Carlos Lyra, Ronaldo Boscoli, Tom Jobim, Vinicius de Moraes et d'autres. Comme ma maison était très agréable (sur la plage, un grand appartement, mes parents étaient très gentils), tous ceux-là venaient pour faire de la musique et ils restaient jusqu'à six ou sept heures du matin." [Delfino p 104] 
Vinicius de Moraes et Tom Jobim, que mentionne Leão, se sont rencontrés trois ans plus tôt.
Diplomate depuis une dizaine d'années, le premier est aussi un homme de lettres, un poète qui rêve d'écrire pour le plus grand nombre. Le second joue du piano dans les clubs quand il ne travaille pas pour des maisons de disques. Subjugué par le jeu de Jobim, Moraes le charge de mettre en musique la pièce qu'il vient d'écrire: Orfeu da Conceiçao, une adaptation carioca du mythe grec d'Orphée et d’Eurydice dont l'idylle était transposée dans les rues de Rio, en plein carnaval. (2) La pièce est donnée en octobre 1956 dans le prestigieux théâtre municipal de Rio. Malgré de somptueux décors signés Oscar Niemeyer, l'accueil est mitigé. L'interprète d’Eurydice est jugée trop sensuelle. Surtout, une partie de la critique et du public déplorent que tous les acteurs de la pièce soient noirs! Elle ne marche pas, mais sa bande originale en revanche remporte un franc succès.

Le réalisateur français Marcel Camus décide d'adapter Orfeu da Conceiçao au cinéma en 1958. Le casting fait l'objet d'un appel à candidature dans la presse. Camus jette son dévolu sur un jeune footballeur pour le rôle principal. Orfeu Negro suscite l'enthousiasme quasi-unanime de la critique européenne, remportant l'Oscar du meilleur film étranger et la palme d'or à Cannes, bien que le film y soit projeté en portugais sans aucun sous-titre! Pourtant au Brésil, il reçoit un accueil mitigé, on y comprend mal que tous les rôles soient interprétés par des Noirs. Dans la bande son, outre des compositions du duo Jobim /de Moraes (O nosso amor), on peut entendre Manhã de Carnaval et Samba do Orfeu, deux nouveaux morceaux écrits par Luis Bonfa et Antônio Maria.

Aussi, Vinicius de Moraes et Tom Jobim continuent-ils de collaborer ensemble. En 1957, le duo  compose les chansons du disque Canção do amor demais ("Chanson d'amour et de plus encore"). Enregistré par Elizeth Cardoso, chanteuse raffinée et très appréciée, ce disque accueille sur deux morceaux le guitariste bahianais João Gilberto. Né dans l’État de Bahia, ce dernier est un guitariste autodidacte surdoué dont le caractère ombrageux a longtemps freiné l'éclosion artistique. Perfectionniste, il cherche pendant des années sa batida, une nouvelle manière de jouer de son instrument, de façon décalée, tout en retenue et en pudeur. (3) En vain, tout du moins jusqu'à ce jour de 1957 au cours duquel il compose Bim bom. La chanson arrive aux oreilles de la banda rapaziada et séduit aussitôt Jobim qui invite Gilberto à la session d'enregistrement de Canção do amor demais.  
Le 10 juillet 1958, le guitariste peut enregistrer sa propre musique sur un 78 tours classique comprenant Bim Bom et Chega de Saudade ("la nostalgie, ça suffit" signée Tom Jobim /  Vinicius de Moraes). (4) Le résultat est prodigieux et l'enregistrement signe l'acte de naissance de la bossa nova ("la nouvelle vague"), " rencontre de la samba brésilienne et du jazz nord-américain où la samba apporte une pulsation rythmique et un fond mélodique nouveaux, et curieusement dessine, au creux de la fusion, une ombre de tristesse. " (cf: Catherine Peillon)
 A sa sortie, le disque divise. Beaucoup dénigrent le chant parlé de Gilberto, ce canto falado aux antipodes des voix de stentor des chanteurs de radio. Or pour l'artiste, "les paroles doivent être prononcées de la manière la plus naturelle possible, comme si on était en train de discuter..." [Delfino p 89] Le jeu du guitariste, toujours à contretemps par rapport aux temps forts, déconcerte et suscite les railleries des critiques musicaux qui parlent d'une "guitare bègue". 
Un second disque paraît en mars 1959 sur lequel figure la chanson-manifeste Desafinado ("désaccordé" de Tom Jobim et Newton Mendonça), sublime réponse de Gilberto à tous ses détracteurs. 
Si tu dis que je chante faux, mon amour
Sache que cela me fait une immense peine
Seuls les privilégiés ont une oreille comme la tienne
Je possède seulement ce que Dieu m'a donné
Si tu insistes pour considérer
mon comportement comme anti-musical
Même si je mens, je dois soutenir
que cela est la bossa-nova, ce qui est très naturel



Nara Leão.(wikimedia commons)
* "Nouvelle vague".
La "nouvelle vague" s'impose aussitôt comme la bande son de la présidence Kubitschek. Le président jouit d'ailleurs d'une grande popularité au sein de la bande rapaziada. Des synergies opèrent entre les artistes et le nouveau président, grand amateur de musique. Baden Powell se souvient que lorsqu'il habitait chez Vinicius de Moraes, "de temps à autre, le président Kubitschek venait nous rendre visite. La maison de Vinicius se situait tout près du palais et Juscelino venait nous trouver. Il arrivait toujours en chaussettes, ayant enlevé ses chaussures pour ne pas faire de bruit en quittant le palais. Là il venait écouter les choses qu'on était en train de faire ou bien les vieilles compositions de Vinicius et Jobim comme celles effectuées pour le Orfeu de Conceição."
Grâce à des spectacles et des festivals organisés dans les universités, la bossa nova jouit d'une très grande popularité auprès des milieux étudiants et peut être considérée comme une manifestation générationnelle.
La bossa se métamorphose, mute en une multiplicité de sous-courants. 
Le mouvement "instrumental" de la bossa s'inspire du jazz et s'incarne dans d'innombrables trios piano-basse-batterie. En réaction, une tendance dissidente dite "participante", emmenée par Carlos Lyra, critique l'influence du jazz et souhaite politiser, nationaliser les thèmes de la bossa-nova.
En collaboration avec le guitariste compositeur Baden Powell, Vinicius de Moraes écrit des afro-sambas (Berimbau, Consolaçao, Canto de Xangô) ou des bossas mâtinées de percussions africaines.  
La rénovation culturelle du Brésil  souffle aussi sur d'autres arts comme en attestent la réinvention du roman rural par Joao Guimaraes Rosa ou encore l'émergence du cinema novo... (5)

Tout semble sourire au "président bossa nova". En 1958, lors du mondial de football en Suède, le duo Garrincha-Pelé permet à la Seleçao de survoler la compétition. 
Le 19 avril 1960, quelques mois avant de remettre en jeu son mandat, Kubitschek inaugure en grande pompe Brasilia, la nouvelle capitale fédérale. Cependant, derrière cette apparente baraka, les difficultés subsistent et le vent du changement tourne vite. D'une manière générale, malgré ses métamorphoses et la disparition des archaïsmes hérités du colonialisme portugais, le pays est encore loin de s'être réformé en profondeur et d'avoir oublié ses préjugés raciaux, sociaux ou sexistes. 
Le chantier pharaonique de Brasilia s'éternise et coûte une fortune. Les déficits se creusent. Dans ces conditions, le président sortant subit un revers électoral en octobre 1960. Il cède sa place à Jânio Quadros, un populiste de droite qui prône une maîtrise des dépenses et un ordre social plus juste. Mais six mois à peine après son arrivée au pouvoir, ce dernier doit renoncer à ses fonctions.  En vertu de la constitution, c'est le vice-président de tendance politique opposée, João Goulart, qui lui succède. Son entrée en fonction  est marquée par une agitation croissante. Pris entre l'opposition des conservateurs et sa volonté de réforme - il entend nationaliser les raffineries de pétrole et exproprier les exploitations agricoles de plus de 100 hectares - le nouveau chef d’État dispose d'une faible marge de manœuvre. Certains redoutent déjà une contamination cubaine au Brésil. Aussi, les États-Unis s'emploient à renverser le président en appuyant le coup d'état militaire du 31 mars 1964. Ce putsch entraîne aussitôt une chasse aux sorcières et l'arrestation de plusieurs milliers de personnes.

* Une déferlante.
L'instauration de la dictature provoque de profondes turbulences au sein de la bossa-nova. De nombreux musiciens choisissent l'exil. Tom Jobim part entamer une carrière de soliste aux Etats-Unis. Baden Powell se réfugie en France où sa virtuosité subjugue des musiciens tels que Sacha Distel, Pierre Barouh, Moustaki

Une nouvelle génération de musiciens de bossa-nova tels que Jorge Ben (Bom mesmo é amar), les frères Marcos et Paulo Sergio Valle (Terra de ninguém), Edu Lobo ("Canção da Terra", "Reza", "Aleluia") émergent au moment où les militaires accèdent au pouvoir. Leurs textes sont parfois clairement engagés; ces nouveaux interprètes n'hésitent plus à reprendre un répertoire traditionnel de samba puisé chez Cavaquinho, Cartola ou Zé Keti. Nara Leão participe d'ailleurs avec ce dernier au spectacle Opiniaõ, violente charge contre la dictature militaire. 
Bientôt, en réaction aux agissements de la junte au pouvoir s'affirmeront les préoccupations de la nouvelle Musique Populaire Brésilienne (MPB) avec l'émergence de nouveaux styles  musicaux tels que le tropicalisme ou la Jovem Guarda dont les protagonistes troquent les guitares acoustiques pour des instruments amplifiés. Pourtant au moment même où la bossa-nova semble décliner au Brésil, elle connaît un essor prodigieux à l'échelle internationale. Le public américain s'entiche de la "nouvelle vague" lorsque les jazzmen américains l'incorporent à leur répertoire. En 1962, le saxophoniste Stan Getz et le guitariste  Charlie Byrd ont publié Desafinado, un disque exclusivement instrumental. Deux ans plus tard, en association avec Tom Jobim, João et Astrud Gilberto, le même Getz enregistre "Getz Gilberto". La version anglaise du Garota de Ipanema susurrée par Astrud Gilberto propulse le disque aux premières places du hit parade.
La bossa  nova influencera durablement le reste de la planète musicale, qu'il s'agisse du jazz (Diana Krall, Pat Metheny), du beige sound britannique (Everything but the girl, Style Council, Sade) ou dans en version électronique (Bebel Gilberto)...




Notes:
1. De 1938 à 1945, Getùlio Vargas impose la dictature de de l'Estado Novo (1937-1945).
2. "Orphée de Conceiçao", du nom d'une des collines où s'était installée une des premières favelas. 
 3. João Gilberto propose ainsi une nouvelle façon de jouer de la samba, suscitant aussitôt une véritable querelle des anciens et des modernes. Il faut dire que les accords altérés à la guitare acoustique sonnent "faux" aux oreilles profanes. L'interprétation novatrice de Gilberto associe un chant intime et expressif au batida, le rythme de base de la bossa-nova, caractérisé par un décalage systématique  entre les temps forts et faibles de la ligne mélodique et son accompagnement. 
4. Le morceau se trouve sur un disque également intitulé Chega de Saudade (1959) sur lequel figure la chanson-manifeste Desafinado ("désaccordé"), de Tom Jobim et Newton Mendonça, mais aussi de vieilles sambas revisitées (Rosa morena...).   
5. Ce cinéma est sous l'influence du courant néo-réaliste italien. Le cinéma brésilien tente alors de se remettre en question devant le poids montant de l'industrie hollywoodienne qui réduit bien souvent le Brésil à des clichés et des caricatures faciles. De jeunes réalisateurs ambitieux émergent. Ils s'appellent Alex Vianni ou Nelson Pereira dos Santos. Leurs films à petits budgets explorent des thèmes populaires au plus près de la réalité brésilienne. La censure de l'un de ces films provoque même une campagne de protestation massive des étudiants et des intellectuels en faveur de sa diffusion. En 1963. Carlos Dieyes sort le premier film à aborder frontalement les racines africaines du Brésil, au grand dam des conservateurs de tous bords. On parle désormais de cinéma novo, de cinéma neuf.

Sources:
- "MPB. Musique populaire brésilienne", Réunion des musées nationaux- Cité de la Musique, Paris, 2005. 
- Jean-Paul Delfino: "Brasil a música", éditions Parenthèses, Marseille, 1998.
- Métronomique: "Brésil 1957-1964: la vague moderniste", 24/6/2017.
- A l'autre bout du casque: "Aux origines de la Bossa nova".
- Catherine Peillon: "Musiques actuelles", in La Pensée de Midi, 3/2000, Actes sud. 
- "Neli Aparecida, François-Michel Le Tourneau; Hervé Théry, Laurent Vidal: "Brasilia, 40 ans après", éditions de l'Institut des Hautes Etudes de l'Amérique Latine, 2004.

vendredi 1 décembre 2017

335. "El Mundial" (1978)

En 1966, l'Argentine est désignée par la FIFA comme pays organisateur de la 11ème coupe du monde de football qui doit se dérouler du 1er au 25 juin 1978. Ce choix a tout d'une aubaine pour cette jeune nation dans laquelle le foot constitue un vecteur d'unité nationale. Or, le 24 mars 1976, une junte militaire renverse le gouvernement d'Isabel Peron. Le général en chef des armées, Rafael Jorge Videla, s'empare alors du pouvoir et instaure une dictature. Après le Paraguay en 1954, le Brésil en 1964, la Bolivie en 1971, le Chili et l'Uruguay deux ans plus tard, c'est au tour de l'Argentine de subir un régime de terreur qui se donne pour objectif premier "de défendre la civilisation occidentale et chrétienne contre la subversion communiste et ses guérilleros". Pour parvenir à leurs fins, les militaires ne reculent devant aucun moyen: élimination des opposants, enlèvements, séquestrations, tortures, vols d'enfants..Au printemps 1978, Amnesty international comptabilise déjà 6000 personnes exécutées, 8000 prisonniers, 15000 disparus (le bilan total de 7 années de dictature atteindra finalement les 30 000 disparus). (1)

Buenos Aires 1978. [Wikimedia C]
 * Le Mundial, une opportunité pour la junte militaire argentine. 
L'opinion internationale, déjà sensibilisée au problème des violations des droits de l'Homme dans le sous-continent, dénonce les exactions des militaires. (2) Pourtant, à l'annonce du coup d'état, la FIFA ne bronche pas. Pire, elle paraît rassurée. Pour une institution aussi conservatrice (alors dirigée par le brésilien João Havelange), avoir comme interlocuteur un pouvoir fort signifie une compétition sans accrocs (manifestations, critiques...). Dans ces conditions, la junte considère l'organisation du Mundial - dont elle hérite - comme un atout formidable pour restaurer son image et légitimer le régime sur un plan international. Sur le plan intérieur, la dictature entend utiliser à son profit la ferveur suscitée par le football pour créer un consensus national autour du gouvernement dont les politiques économique et sociale font alors l'objet de contestations grandissantes (vague de grèves à l'automne 1977). 
Le comité d’organisation du Mundial, pris en main par les militaires, développe aussitôt une intense propagande à destination de l’opinion internationale et argentine. Pour arriver à ses fins, le régime passe un contrat de plus d'un1million de dollars avec la Burston-Marsteller, une agence de publicité américaine. (3) Le budget mis en place pour la compétition est astronomique. Contre un versement de 8 millions de dollars, Coca Cola devient le sponsor officiel de l'événement. Assurément, la coupe du monde argentine marque une nouvelle étape dans la professionnalisation et la  marchandisation du ballon rond.

* Boycotter...
Au même moment en Europe (Suède, Pays-Bas, RFA, Espagne), différents groupes s'organisent afin de contrecarrer la stratégie des militaires en se plaçant à leur tour sur le terrain de la politisation du football.  
En France, par exemple, des militants en faveur des droits de l'homme en Argentine se rassemblent dès 1975 (avant même le putsch) au sein du Comité de Soutiens aux Luttes du Peuple Argentin pour réclamer le boycott du Mundial. Le 19 octobre 1977, Marek Halter lance un appel dans ce sens dans Le Monde. C'est au nom de sa cousine Anna-Maria Isola, exécutée par la junte, qu'il prend la plume: "En 1936, nos parents n’ont pu empêcher les sportifs de se rendre aux Jeux Olympiques de Berlin et de faire le salut nazi devant un Hitler ébahi. Deux ans après, ils assistaient impuissants à la nuit de Cristal. Lançons ensemble un appel à tous les sportifs et leurs supporters qui doivent se rendre en Argentine. « Refusez de cautionner par votre présence le régime aussi longtemps qu’il n’aura pas libéré les prisonniers politiques et arrêté les massacres »" clame l'écrivain. Le 17 décembre 1977, un Comité pour le boycott de l’organisation par l’Argentine de la Coupe du Monde de football (COBA) voit le jour.
Pour faire entendre sa voix, le COBA  utilise différents moyens d'actions tels que la diffusion et distribution de tracts lors des matchs de football, l'organisation de conférences de presse, de réunions publiques, de manifestations, la création de comités (lycéens, étudiants) en province, la réalisation d'un journal.
Le 23 mai 1978, à la veille du départ des Bleus pour l'Argentine, des partisans du boycott vont jusqu’à tenter de kidnapper Michel Hidalgo, le sélectionneur des Bleus. Le Comité se désolidarise aussitôt de cette action. Si l'épisode relève de la mascarade, il permet en tout cas de médiatiser la cause. 


Affiche éditée par le COBA.
Le Comité compte dans ses rangs des membres de la revue de critique du sport Quel corps?, animée entre autre par Jean-Marie Brohm. Son slogan: "on ne joue pas au football à côté des centres de torture". Pour ses membres, le sport est considéré comme le nouvel opium du peuple, tandis que le spectacle sportif réduit le champ de la conscience sociale et abrutit les masses.
On y trouve également des enseignants d'éducation physique proches du courant "Ecole émancipée" de la Fédération de l’Éducation Nationale ou du SGEN-CFDT, hostiles à la "sportivation de l'éducation physique scolaire". [cf: Jean-Gabriel Contamin, Olivier Le Noé]


De proche en proche l'idée du boycott séduit de plus en plus de monde: intellectuels et artistes (Sartre, Aragon, J.F. Revel, Jean-Marie Domenach, Simone Signoret), réfugiés politiques latino-américains, membres d'organisations humanitaires, syndicalistes, militants d'extrême-gauche. Le succès du mouvement est incontestable. Au total, l'appel au boycott rassemble près de 150 000 signatures dont celles d'Aragon, Roland Barthes, Bertrand Tavernier, Jean Lacouture, Marguerite Duras ou Yves Montand... Les n°3 et 4 de L'Epique, journal du COBA, se vendent à plus de 120 000 exemplaires! Le 31 mai 1978, 8000 personnes manifestent en faveur du boycott à Paris. 

* ... ou participer?
Les arguments de leurs adversaires, tenants de la participation de l'équipe de France de football à la compétition, puisent à différents registres. Certains dénoncent la politisation des valeurs sportives induite par le boycott. S'abritant derrière l'apolitisme du sport, la fédération française de football, les joueurs, quelques journalistes sportifs et la plupart des supporters refusent de se voir priver de compétition (la dernière participation française à la phase finale remonte à 1966) et se rendent en Argentine sans barguigner. Au nom de ce même argument, le RPR, le FN et le Parti républicain prônent une participation sans condition du onze tricolore. 

D'autres, soucieux de dénoncer les violences du régime argentin, rejettent le mode d'action retenu, préférant d'autres types d'intervention politique. Le PS et le PC militent pour une participation "sous condition" (libération des prisonniers politiques argentins), estimant préférable de se rendre à Buenos Aires pour témoigner des exactions commises par la dictature et pour "manifester sa solidarité avec le peuple argentin". (4) Dans un même registre, les organisations syndicales entendent plutôt se servir de la compétition comme d'une caisse de résonance pour dénoncer les exactions de la junte militaire.
Au bout du compte et dans leur ensemble, les partis politiques optent donc pour le maintien de l'évènement. 
 D'autres éléments, moins avouables expliquent sans doute ce choix. A quelques mois des élections législatives, il s'agit aussi d'éviter de se mettre à dos les Français qui souhaitent voir les "bleus" participer (majoritaires selon plusieurs sondages).
Des considérations économiques - sonnantes et trébuchantes - expliquent aussi la position des autorités françaises. Le refus de participer au mondial impliquait en effet une dénonciation du régime et donc la renonciation aux accords économiques passés (prêts bancaires, vente d'armes...).

* "la folie du ballon a pratiquement tout submergé."
Au bout du compte, l’absence de relais dans le monde politique et sportif expliquent l'échec du boycott. Partout dans le monde, les campagnes de boycott échouent et toutes les équipes qualifiées pour le Mundial se rendent finalement en Argentine. Dans L’équipe, Christian Montaignac conclut, lapidaire: "Le football [...] par un phénomène sociologique exceptionnel, est parvenu à unir. [...] Il n’est guère que les intellectuels, dont le rayonnement et l’influence, ici, sont réduits, pour avoir réussi à se diviser."
 Chez les footballeurs, seules quelques personnalités isolées s’interrogèrent sur l’attitude à adopter. (5) Ce fut le cas de Dominique Rocheteau qui tenta en vain de convaincre ses coéquipiers d'arborer un brassard noir pendant les rencontres. Finalement, sous la pression de l'événement et de la logique sportive, les quelques joueurs "concernés" abandonnèrent leurs velléités d'actions. La compétition approchant rendit de plus en plus inaudible toute voix dissonante. "Dès le 1er juin, la folie du ballon a pratiquement tout submergé" note le COBA après coup. [Libération, 5 juillet 1978]  

Victoire de l'Argentine en finale. (wikimedia)
En Argentine, la fièvre nationaliste emporte la population. Partout, le drapeau céleste et blanc flotte, triomphant.
Une extraordinaire ferveur gagne le public lorsque l'équipe nationale entre sur le terrain. Les supporters envoient sur la pelouse des milliers de petits papiers (papelitos).  
Les soirs de matchs, la population argentine unanime célèbre les victoires de la sélection au cours de fêtes grandioses. Cette ambiance a pourtant tout du trompe l’œil... Si les gens sont heureux c'est avant tout car il s'agit des seules soirées au cours desquelles le régime lâche la bride, où l'on peut s'amuser, danser, sortir dans la rue sans être surveillé comme à l'accoutumée.
L'omniprésence policière, le régime d'accréditation de la FIFA font peser une lourde pression sur les épaules des journalistes étrangers qui se sentent surveillés. De même les joueurs qui affrontent l'équipe d'Argentine subissent une énorme pression du public. Au cours d'un entretien accordé à France culture en 2014, Dominique Rocheteau se souvient: "J'ai le sentiment que tout a été fait pour que l'Argentine gagne. Il fallait que l'Argentine gagne, ça c'est sûr!"
Le déroulement de la compétition est émaillé de plusieurs "dysfonctionnements. Alors que les places pour les demi-finales se jouent lors d'un mini championnat, le pays hôte semble mal engagé. Il doit remporter son dernier match par au moins quatre buts d'écart pour se qualifier. Or, l'Argentine l'emporte opportunément 6-1 contre le Pérou. Ce score digne d'un match de tennis laisse deviner des tractations financières en sous-main. Lima aurait accepter de "perdre" en échange de 35 000 tonnes de céréales, d'une annulation de la dette, d'une livraison d'armes et de l'accueil de 13 opposants politiques. En finale, les Blancs et Ciel battent les Pays-Bas, privés de leur superstar Johan Cruyff. La rencontre se déroule dans une ambiance délétère devant un public très hostile et chauffé à blanc. Après prolongations et grâce à un arbitrage complaisant, l'Argentine l'emporte 3 à 1.
 
* Un échec relatif:
A l'issue de la compétition, le COBA constate, amer:" Qu'est-ce que les joueurs et les dirigeants de la délégation française ont pu obtenir en Argentine? Une liste de prisonniers ou disparus, déjà connue, est fournie par l'ambassadeur de France à Buenos-Aires. Rien [...]. Qu'ont vu les visiteurs étrangers, de quoi ont-ils pu témoigner, sur quoi l'information du Mundial a-t-elle porté? [...] L'information s'est concentrée sur la perfection technique de l'organisation et le confort de l'accueil".  
En effet, le régime militaire peut célébrer son triomphe. Videla exulte et fait jouer à fond la fibre nationaliste afin d’occulter les violences: "Ce qui est important au premier chef pour nous, (...) c'est d'avoir pu accueillir un si grand nombre de gens du monde entier, venus visiter notre pays et assister au triomphe du football. Mais, ce que l'Argentine aura gagné par dessus tout, c'est d'avoir pu montrer à la face du monde que nous sommes un pays organisé, uni, qui a un destin sûr (...)."
Le Mundial s'est déroulé sans incidents.
Pourtant à y regarder de plus près, la compétition sportive ne paraît avoir offert qu'un moment de distraction éphémère aux Argentins, sans renforcer véritablement le régime.  
De même si sur la scène internationale le pays semble avoir gagné en respectabilité, l’appel du COBA n'a pas été vain. (6) Les critiques formulées à l'encontre de la dictature ont été relayées par les médias en France et à l'étranger, mettant en lumière la répression épouvantable des opposants au régime.

[Wikimedia Commons]
Finalement quels souvenirs garder de cette coupe du monde de football 1978? Son hymne? Au pays du tango, on pouvait l'espérer... d'autant que le compositeur finalement retenu était Ennio Morriconne. A défaut d'être Argentin, il avait au moins du talent. Or, contre toute attente - sauf à suspecter des motivations avant tout alimentaires - le musicien proposa une "marche officielle" tout à fait indigne de son talent, achevant de rendre ce Mundial nul et non avenu. Décidément tout avait été fait pour étouffer les cris des opposants politiques dont les tortures se poursuivirent pendant la compétition, à 800 mètres seulement du stade de River Plate, au sein de l'école mécanique de la Marine! Sur les 5000 suppliciés qui y seraient passés, seuls 200 auraient survécu. Pieds et poings liés, les prisonniers y attendaient les séances de tortures dans un vaste dortoir appelé la Capucha (la "cagoule"). Parfois les suppliciés étaient extraits de leurs geôles pour être jetés dans l'estuaire du rio de la Plata depuis des hélicoptères (les sinistres "vols de la mort"). C'était aussi ça l'Argentine de 1978!

Notes: 
1. Dans les mois qui précèdent le Mundial, on apprend par exemple la disparition de membres du mouvement des "mères de la place de Mai" et de deux religieuses françaises des missions étrangères (Alice Domon et Renée Duquet). 
2. Pour échapper aux tortures et aux enlèvements, des milliers d’exilés chiliens se réfugient en Europe aux lendemains du 11 septembre 1973. Deux ans plus tard, l’Assemblée générale de l’ONU reconnaît d'ailleurs l’existence d’une torture institutionnalisée dans le Chili de Pinochet.
3. Il s'agit dès de faire taire tous les opposants exilés tout en incitant les journalistes étrangers venus en amont du Mundial  à ne s’intéresser qu’aux événements sportifs.
4. Les communistes redoutent également le boycott des jeux olympiques que Moscou doit accueillir en 1980. Aussi préfèrent-ils mettre en sourdine leurs critiques.
5. Les footballeurs suédois décidèrent de rencontrer collectivement les "folles de la place de mai", ces mères d'enfants disparus qui se rassemblaient chaque jeudi en guise de protestation. 
Les Néerlandais refusèrent quant à eux d'aller chercher la médaille du finaliste et de participer au banquet de clôture.
6. Le mot d'ordre du boycott sera reconduit à l'approche des Jeux Olympiques de Moscou en 1980, certains se proposant même d'organiser des "Jeux de la répression et de la dissidence" sur le plateau du Larzac.

Sources:
- Olivier Compagnon: "Un boycott avorté: le Mundial argentin de 1978", in "68, une histoire collective", La découverte, 2008.
- "A l'ombre des stades argentins. La coupe du monde du dictateur Videla". (Affaires sensibles avec l'historien Paul Dietschy).
- Jean-Gabriel Contamin, Olivier Le Noé: "La coupe est pleine Videla, le Mundial 1978 entre politisation et dépolitisation", Le Mouvement social 2010/1 (n° 230), p27-46.
- Xavier Breuil: "Les mouvements de boycott du mondial 1978"

Liens:
- En 1982, quatre ans seulement après le Mundial, la guerre des Malouines entraîne la chute de la junte militaire. Nous en avons parlé ici.