dimanche 18 juin 2017

328. The Clash London's Burning (1977)

London's burning
Londres est en flammes
London's burning
Londres est en flammes

All across the town, all across the night
A travers la ville, à travers la nuit
Everybody's driving with full headlights
Tout le monde roule tous phares allumés
Black or white, you turn it on, you face the new religion
Blanc ou noir, tu l’allumes, tu regardes la nouvelle religion
Everybody's sitting 'round watching television
Tout le monde s’installe pour regarder la télévision


London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours
London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours


I'm up and down the Westway, in and out the lights
Je me déplace sur la Westway, de l’ombre à la lumière
What a great traffic system, it's so bright
Quel beau système de transport, c’est si brillant
I can't think of a better way to spend the night
Je ne peux rien trouver de mieux pour passer la nuit
Than speeding around underneath the yellow lights
Que d’accélérer sous les lumières jaunes

London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours
London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours

Now I'm in the subway and I'm looking for the flat
Je suis désormais dans le métro, je regarde le paysage
This one leads to this block, this one leads to that
Ici il me mène à ce bloc, là il me conduit à ça
The wind howls through the empty blocks looking for a home
Le vent hurle entre les blocs à la recherche d’une maison
I run through the empty stone because I'm all alone
Je cours entre les pierres vides car je suis tout seul


London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours
London's burning with boredom now
Londres se consume dans l'ennui maintenant
London's burning dial nine-nine-nine-nine-nine
Londres est en feu, appelez les secours





1977, la jeunesse londonienne s’ennuie. La société de consommation qui, sans qu’elle l’ait vraiment choisi,constitue son horizon, ne lui offre que deux échappatoires : l’abrutissante télévision et la vrombissante automobile. Alors, les jeunes punks de Ladbroke Grove prennent le volant pour dévaler un bout de la grande autoroute urbaine qui balafre le nord-ouest de la ville du cynodrome de White City à la gare de Paddington - la Westway ou A40 - pour s’étourdir et frissonner en faisant grimper le compteur de vitesse. Peu importe où l’on va d’un bloc à l’autre c’est le même No future qui donne envie de courir à toutes jambes et d’appeler au feu : London’s burning chantent Joe Strummer et les Clash. Londres, proie des flammes, une histoire qui se répète à travers les siècles.



Les enfants anglais connaissent une ritournelle qu’ils chantent à l’école en se tenant par la main pour former une ronde. London’s Burning. En tournant, on entonne : London’s burning London’s burning, Fetch The engine, Fetch the engine, Fire ! Fire ! Pour on Water, Pour on Water[1]
Londres est née d’un fleuve, la Tamise. Puis, elle est née une seconde fois, du feu. Enserrée dans son enceinte romaine, la ville médiévale s’est densifiée jusqu’au XVIIè siècle. Les maisons de bois y poussent comme des champignons. Il faut loger le demi million d’habitants qui s’y entasse. Alors, on construit, au delà du mur. Les faubourgs s’étendent à l’est (Wapping, Stepney) tandis qu’à l’intérieur, on gagne en hauteur. Les maisons s’élèvent sur plusieurs niveaux grâce aux encorbellements, elles se touchent presque les unes les autres parfois. Même le pont de Londres, selon une habitude courante, est recouvert de maisons. La ville s’étend alors essentiellement au nord de la Tamise. Le London Bridge est l’unique  liaison vers Southwark, au sud, nettement moins urbanisé. La croissance démographique de la ville en a fait oublier les règles élémentaires de sécurité : prévoir des zones de dégagement non construites pour faire office de coupe-feu.


Steelyard le quartier des marchands hanséatiques
aujourd'hui vers Cannon Street station
L'ancienne cathédrale Saint Paul

En 1665, les londoniens ont déjà affronté la terrible épidémie de peste qui emporte un vingtième de la population et provoque l’exil de la famille royale jusqu’à l’hiver suivant. Pour tous, le répit est de courte durée. Le 2 septembre 1666, sur Pudding Lane, un incendie se déclare dans la boulangerie de Thomas Farynor peu après minuit. Le vent l’attise et il se répand à travers la ville en direction du fleuve. Le maire, dépêché sur place, se montre totalement incompétent. Les flammes s’approchent dangereusement des berges où se concentrent les entrepôts des marchands remplis de produits inflammables. C’est finalement un coupe-feu sur le London Bridge qui stoppe opportunément la progression du gigantesque incendie vers le quartier de Southwark. Sur la rive nord, il a emporté quelques 13 000 maisons, plus de 80 églises dont la vieille cathédrale Saint Paul et bien d’autres bâtiments qui font la renommée de la ville : le royal exchange, la prison de Newgate, le Christ’s Hospital[2]. London was but is no more écrit J. Evelyn dans son journal ; il est avec Samuel Pepys, une des principales sources pour connaitre la progression du feu qui s’arrête le 5 septembre 1666. 
Vue de Londres en flammes en 1666
Anonyme - London Fire Station
London’s Burning dans nos mémoires d’européen.ne.s fait surgir d’autres images que celles du Grand Incendie. La cathédrale Saint Paul y tient encore une place centrale des siècles plus tard. Cernée par les flammes, elle disparait sous une épaisse fumée qui ne laisse entrevoir que son gigantesque dôme. Nous sommes à l’automne 1940 quand Londres brûle à nouveau. 
La ville s’est transformée et agrandie depuis les temps modernes. Epargnée lors du premier conflit mondial, elle se prépare depuis  le déclenchement du second en septembre 1939 à l’éventualité d’une attaque allemande. Londres se protège et les sacs de sable s’entassent devant les monuments publics jusqu’à l’été 1940, date à laquelle la Luftwaffe de H. Goering décide d’en découdre avec la R.A.F. Le 7 septembre, soit à quelques jours près la date anniversaire de la fin du Grand Incendie de 1666, les bombardiers nazis déversent leurs projectiles sur les grandes villes britanniques. La capitale n’est pas épargnée, elle en est même une des cibles privilégiées. 
Au matin du 30 décembre 1940, après une nuit entière de bombardements la ville se réveille scarifiée. La City, autour de la cathédrale Saint Paul, est devastée au point qu’on compare souvent cette nuit de bombardements intensifs de la Luftwaffe au désastre de 1666. Ce second grand incendie de Londres a également ses chroniqueurs parmi lesquels le doyen de la cathédrale qui tient un journal durant le blitz. Voici ce qu’il dit de cette nuit infernale : 

In half an hour fires were raging on every side of the Cathedral, but we had no leisure to contemplate the magnificent though terrible spectacle for many bombs had fallen simultaneously on different parts of the Cathedral roofs. Watchers on the roof of the Daily Telegraph building in Fleet Street, who had a full view of St. Paul’s from the west thought that the Cathedral was doomed and told us later that a veritable cascade of bombs was seen to hit and glance off the Dome. Some of these bombs fell on the long stretches of the Nave and Choir roofs and some into what are known as pocket roofs, i.e. the lower roofs over the aisles; others landed in the Cathedral gardens producing a fairly like effect amongst the trees and shrubs on the north and south sides. Twenty eight incendiary bombs fell on St. Paul’s and its precincts that night. Some of the bombs penetrated the roofs and came to rest on the brick or hardwood floors over the vaulting, but some lodged in the roof timbers and started fires. It may be imagined that the volume of the attack and its dispersal over the wide area of the roofs presented a hard problem for the defence”.[3]

« En une demie heure de temps, les flammes ravageaient la cathédrale de tous côtés mais nous n’avions guère le loisir de contempler ce spectacle car de nombreuses bombes étaient tombées simultanément sur les toits de la cathédrale. Des observateurs juchés sur le toit de l’immeuble du Daily Telegrah sur Fleet Street et qui avaient une vue imprenable sur la cathédrale nous ont dit plus tard avoir pensé que celle-ci était condamnée et avoir vu une véritable cascade de bombes s’abattre et glisser sur son dôme. Certaines d’entre elles tombèrent dans le long des toits de la nef et du chœur que l’on appelle aussi les toits de poche ainsi que sur les toits des ailes de l’édifice situées en contrebas. D’autres atterrirent dans les jardins de la cathédrale (…). 28 bombes incendiaires s’abattirent sur Saint Paul et sa circonscription cette nuit là. (…) »


L'incendie du 29 au 30 décembre 1940
@alondoninheritance.com
Les quelques 24 000 bombes incendiaires déversées sur la zone nécessitent de mobiliser des centaines de canons à eau pour éteindre les flammes. Ils pompent tant et tant que la pression diminue et qu’il est alors extrêmement difficile de venir à bout de l’incendie. La marée montante de la Tamise leur octroie un regain de pression,  de quoi lutter. Le raid s’arrête le 30 décembre au matin, vers 9 heures, laissant le quartier exsangue mais le dôme de Wren[4], lui, est intact. Jamais les nazis ne viendront à bout de la résistance des civils britanniques, debouts dans l’adversité,  comme leur cathédrale.
Autour de Saint Paul le 30/12/1940
@alondoninheritance.com
London’s burning. Nouvelles saisons. Londres brûle encore et encore dans le second XXè siècle. Une partie de sa population s’enflamme sporadiquement. Les causes ? Les violences policières et le racisme dont elle est victime. Leurs cibles ? Les populations d’origine caribéennes regroupées dans quelques quartiers de la ville.
Meeting public  de la White Defense League
Notting Hill, été 1958 : Julia Roberts aurait bien du mal à déambuler dans les librairies du coin qui n’est alors qu’une succession de taudis surpeuplés et crasseux. C’est aussi un des territoires de la ville investis par les troupes d’Oswald Mosley, le leader d’extrême droite qui y tient régulièrement meeting et a sa permanence sur Kensington Park Road. Nous sommes à la fin août. Des bandes de jeunes anglais se décident promptement à entamer « une chasse au nègre » armés de barres de fer, de couteaux et bouts de bois. Leur première virée se solde par l’hospitalisation de 5 personnes noires du quartier, 3 d’entre elles sont dans un état critique. L’épisode se poursuit au prétexte d’une dispute domestique entre un mari d’origine jamaïcaine et sa femme anglaise. La publicité de leur désaccord déclenche les velléités vengeresses d’un groupe de jeunes blancs qui déverse sa violence raciste sur le quartier et ses habitants à la peau foncée. Trois jours d’émeutes et d’affrontements se soldent par le démantèlement d’une partie des gangs. 108 personnes sont arrêtées y compris le leader d’extrême droite. Pour la population caribéenne de Notting Hill c’est le début de la résistance. Deux autres séquences rendent compte des tensions dans certains quartiers de Londres entre la police et les populations venues des anciennes parties de l’empire. Les émeutes de Brixton en 1981 auxquelles les Clash ont aussi consacré un titre sur leur double album London Calling sont l’une des deux ; nous en avions parlé ici. Celles qui éclatent après la mort de Mark Duggan en 2011 à Tottenham pour gagner ensuite d’autres quartiers de la capitale puis les grandes aires urbaines britanniques en sont une autre illustration : nous y avions consacré aussi un billet.


Brixton riot 1981

Tottenham, immeuble en feu, 2011


Juin 2017. Londres est à nouveau en flammes. L’incendie dramatique a cette fois-ci dévasté une des tours HLM située au nord de Notting Hill connue sous le nom de Grenfell Tower à quelques encablures  de la Westway. L’incendie s’est déclaré dans la nuit du 14 au 15 juin vers une heure du matin au 4ème étage de la tour qui en compte plus de vingt et s’élève à presque 70 mètres de hauteur. C’est en tous cas aux alentours de cette heure que les pompiers sont alertés. Le feu s’étend rapidement et enveloppe l’immeuble. Dès le lendemain six personnes sont annoncées comme disparues et vraisemblablement décédées. Plus de 70 personnes sont déjà hospitalisées,, de nombreuses dans un état critique. Dans la journée du 15 juin, le bilan grimpe rapidement à 12 puis 17 morts. Le lendemain il s’alourdit encore à 24 puis 27 victimes. Ce 18 juin, le décompte morbide devient vertigineux approchant la soixantaine de victimes. 


Grenoble tower la nuit de l'incendie
Ce terrible remake grandeur nature de La tour infernale s’en distingue pourtant d’un point de vue sociologique. Tandis que la fiction cinématographique proposait un scénario dans lequel des multimillionnaires se retrouvent piégés dans une tour de verre en flammes, symbole de leur vanité, le drame de Grenfell s’inscrit dans le contexte d’une société clivée par les inégalités sociales, minée par les politiques d’austérité, en proie à de multiples atermoiements politiques très significatifs des tensions qui la traverse. Un des domaines les plus affectés par la fracture sociale est celui du logement : tandis que les spéculateurs immobiliers s’amusent à faire grimper le prix du mètre carré, chassant les pauvres et les classes moyennes de l’hyper centre londonien, quelques zones décrépies de public housing (logements sociaux) subsistent, verrues disgracieuses dans un paysage lissé pour satisfaire aux exigences d’une mondialisation heureuse. À force de faire subir des cures d’austérité à tous les services publics des bibliothèques aux hopitaux, du logement social aux pôles emplois locaux (souvenez-vous de D. Blake) les conservateurs aux affaires, en charge de gérer la sortie du pays de l’UE, se sont retrouvés en grande difficultés à l’issue des élections générales qui se sont tenues une semaine avant l’incendie de la tour Grenfell, le 7 juin 2017. La gestion piteuse de T. May des lendemains d'attentats est venue charger la barque des Tories déjà fortement employés à colmater les brèches ouvertes par les bourdes successives de leur leader. Dépourvue de majorité absolue au parlement, l’actuelle première ministre contestée jusque dans son propre parti patauge pour composer un gouvernement d’alliance avec les réactionnaires protestants nord-irlandais du DUP[5]

Les manifestations spontanées du 17 juin 2017
contre T. May
Empêtrée dans son agenda politique ingérable, et peu versée dans l’empathie envers ses concitoyens les plus démunis, T. May est depuis hier clouée au pilori par les habitants du quartier qui hagards, meurtris  et terrifiés ont encore l’énergie de dire que si Londres brûle en 2017, ce n’est pas un hasard. Plus de 50 morts dans une tour dont la sécurité incendie défectueuse a été maintes fois signalée par les occupant.e.s, dont le revêtement extérieur a été un accélérateur dans la propagation des flammes sont deux des motifs qui les ont poussés avant hier soir à investir spontanément les rues du quartier et de la ville. Profondément heurtés par la tardive réaction de T. May, pourtant seule en charge du dossier, les survivants de Grenfell Tower et la communauté avoisinante sont entrain de remuer ciel et terre pour obtenir justice et considération. Les messages sur leurs pancartes sont sans équivoque : May doit partir, elle nous méprise, elle se moque des pauvres, elle refuse même de les reloger dans le quartier, ce que certain.e.s interprètent comme le premier pas vers leur prochaine éviction d’une zone à forte rentabilité immobilière. 
L’incendie est éteint mais Londres brûle toujours. Les trombes d’eau et la boue de l’ouragan Katrina ont sali à jamais le mandature de G. Bush et anéantit sa popularité. L’incendie de Grenfell Tower oeuvre de la même façon pour T. May d’autant plus que résonne dans les têtes de tous les londoniens le slogan du Labour pour les récentes élections générales For the many Not The few, qui illustre parfaitement l’absence de morale dans cette tragédie évitable. Un Labour dont le maire  de Londres est issu et dont le leader, J. Corbyn s’est rendu sur les lieux du drame dans les heures qui ont suivi l’incendie fort de sa nouvelle légitimité post électorale.  
Il est des carrières politiques qui volent en fumée, nul ne sait si T. May va pouvoir s'extraire de l'incendie qu'elle a elle même attisé.





[1] Londres est en flammes, Londres est en flammes, amenez les machines, amenez les machines, au feu, au feu, mettez de l’eau, mettez de l’eau.
[2] M. Green, Lost in the great fire : which London buildings disappeared in the 1666 blaze ?, The Guardian, 30 aout 2016, https://www.theguardian.com/cities/2016/aug/30/great-fire-of-london-1666-350th-anniversary-which-buildings-disappeared
[3] La transcription complète de l’épisode est disponible ici en ligne à cette adresse qui offre des archives intéressantes sur la nuit en question : http://alondoninheritance.com/thebombedcity/the-second-great-fire-of-london-29th-december-1940/
[4] Christopher Wren, architecte, a joué un rôle déterminant dans la renaissance de Londres après 1666.
[5] Outre ses accointances avec les milices orangistes d’Irlande du Nord, cette bucolique et sympathique formation politique se distingue aussi par ses positions anti LGBT et anti-avortement.

lundi 5 juin 2017

327. Jean Ferrat: "La montagne" (1964)

La France est sortie exsangue de la seconde guerre mondiale et doit importer des denrées agricoles pour nourrir la population. Le rationnement est d'ailleurs prolongé jusqu'en 1949. Le défi qui attend les agriculteurs est immense: nourrir une population en constante augmentation. (1) Aussi, afin de fournir les denrées indispensables aux estomacs français, les autorités incitent les agriculteurs à produire en abandonnant les pratiques agricoles immémoriales et archaïques.
Dans le contexte de la guerre froide naissante, l'agriculture française reçoit un aide à la modernisation dans le cadre du plan Marshall. De nouvelles machines font leur apparition sur les exploitations, en particulier le tracteur. (2) Au nom de la modernisation et de la rationalité économique, la priorité est désormais donnée à la sélection des espèces (grâce notamment au concours de l'INA, Institut de Recherches agronomiques, nouvellement créé), à l'emploi de produits phytosanitaires (engrais chimiques, pesticides, fongicides). En retour, les rendements se révèlent impressionnants. Alors que dix ans plus tôt, les Français subissaient la pénurie, voici venu le temps de l'abondance. (3)

En 1947, Georges Rouquier réalise Farrebique. Mi-documentaire, mi-fonction, le film met en scène le quotidien d'une famille dans une  ferme de l'Aveyron, Farrebique. Ce faisant, il dresse un état des lieux du monde rural au sortir de la guerre. Trois générations vivent sous le même toit avec une stricte répartition des rôles: aux hommes les travaux des champs, aux femmes les tâches  domestiques, la volaille... Dans cet univers en apparence immobile, plusieurs événements semblent sur le point d'interrompre le cours des choses: l'arrivée possible de l'électricité, le casse-tête du partage des terres entre les enfants, l'arrivée d'un tracteur flambant neuf... Cellule familiale refermée sur elle-même, dure au labeur, enracinée dans sa glèbe, et qui semble directement descendue de "l'Angélus" de Millet. Des milliers de saisons que ça se passe comme ça. 

Les gains de productivité et la hausse des rendements font qu'un agriculteur nourrit plus de 300 personnes quand il peinait parfois trente ans plus tôt à dégager des surplus. Mais désormais, la petite paysannerie, incapable de s'adapter à la modernisation à marche forcée, s'étiole. Au cours des années 1950, ce sont plus de 400 000 petites et moyennes exploitations qui disparaissent. De très nombreux exploitants n'ont pas de repreneurs. Leurs enfants tournent le dos à l'agriculture pour tenter leur chance en ville. A partir des années 1950, chaque année, la population active agricole perd 150 000 actifs, le secteur primaire passant de 27% des actifs en 1954 à 10% en 1975. L'effacement des paysans dans la société française s'accompagne d'un exode rural massif. La population rurale ne cesse de baisser, passant de 40% de la population totale en 1954 à 30% en 1962.
Village d'Antraigues. [Veronimot,domaine public]

 

* La montagne de Ferrat entérine la fin d'un monde.

Jean Ferrat compose et publie la Montagne en 1964. Depuis le succès de Nuit et Brouillard l'année précédente, le jeune chanteur engagé a quitté la région parisienne pour s'installer à Antraigues sur Volane, un village de l'Ardèche. A l'heure où des milliers de ruraux quittent la campagne pour la ville, le chanteur fait son exode urbain. Séduit par le mode de vie montagnard, Ferrat compose un hymne à sa nouvelle contrée, décrivant sur un mode nostalgique les transformations des campagnes françaises dans les années 1960. 
En ouverture, le chanteur décrit l’émigration et l’exode rural qui bat son plein. Les enfants «quittent un à un le pays pour s'en aller gagner leur vie", mais aussi pour profiter des services et des loisirs que seule la ville peut alors offrir (le "ciné"). 
Dans ce même couplet, Ferrat s'intéresse aux "vieux", c'est-à-dire ceux qui restent. Attachés à leurs montagnes, ils incarnent le mode de vie traditionnel, rural, frugal, autosuffisant ("ils savaient tous à propos / Tuer la caille ou le perdreau / Et manger la tomme de chèvre") et sain ("il faisait des centenaires"). Habitués aux besognes les plus pénibles ("les murettes"), ils acceptent, résignés, la rude loi de dame nature qui fait alterner "une année bonne et l'autre non" "Qu'importent les jours et les années", "sans vacances, sans sorties", ils ont façonné un paysage original, ces terrasses patiemment entretenues au cœur de la montagne sur lesquelles poussait la vigne. Désormais, les "vignes courent dans la forêt". Avec la déprise agricole et les friches, ce sont des cultures et un paysage pluriséculaires qui disparaissent.  "Le vin ne sera plus tiré" déplore Ferrat, même si il concède aussitôt qu'il s'agissait "d'une horrible piquette".

Le chanteur insiste sur le contraste générationnel. De fait, le lien intergénérationnel s'effiloche, un nouveau rapport s'établit alors entre générations. La cohabitation avec les parents s'accepte de moins en moins pour les enfants devenus majeurs. Beaucoup s'installent bientôt en ville en quête d'un emploi dans les services ou l'industrie. "Ils seront flics ou fonctionnaires". Il faut dire que "depuis longtemps ils en rêvaient de la ville et de ses secrets". Ainsi, "ils quittent un à un le pays, pour s’en aller gagner leur vie, loin de la terre où ils sont nés". 
Dans le cadre de l’État-providence, au sein d'une société plus protectrice, les jeunes générations aspirent à consacrer leur temps libre aux loisirs. "Les filles veulent aller au bal", profiter du "ciné" et du nouveau confort moderne offert par l'habitat urbain ("du formica").
Ferrat déplore ici l'émergence de la nouvelle société de consommation, d'une agriculture productiviste encouragée par la PAC. (4)




 La Montagne dresse le portrait d'un monde paysan en perte de repères et dont le travail dépend moins des sols et du climat que des produits phytosanitaires ou du cours des denrées agricoles. D'aucuns y voient la première chanson écologiste et une dénonciation avant-gardiste de la malbouffe. Le chanteur perçoit déjà les limites (5) du modèle agricole productiviste lorsqu'il s'inquiète de la standardisation des produits en mentionnant ce "poulet aux hormones" désormais élevé en batterie.
D'autres regrettent le contraste caricatural établi par Ferrat entre un environnement rural dépeint comme authentique et l'univers frelaté et artificiel des villes. Celui qui part abandonne une vie rude mais saine pour une existence étriquée à manger du poulet aux hormones dans un HLM... en  attendant peinard "que l'heure de la retraite sonne". Pas glop.
Le monde rural y est envisagé comme un ordre éternel. Ce tableau de l'agriculture de montagne mêle nostalgie et idéalisation plus ou moins irénique d'une vie paysanne statique et hors du temps. Cette conception s'inscrit dans "un renversement des valeurs attachées au monde paysan. A la dévalorisation du début des années 1950, succède l'engouement des citadins pour le rural et le triomphe du paysannisme. La plupart des thèmes qui ont resurgi à la fin des années 1960 faisaient déjà partie du discours agrarien au début du siècle. S'y ajoute l'idée que les agriculteurs sont des privilégiés parce qu'ils bénéficient de la qualité de la vie: la campagne est assimilée à la nature. Maints citadins recomposent ainsi leurs racines sur le mode de la nostalgie. Ils transcendent le passé, se recréant une mémoire familiale idéalisée." [Annie Moulin: "les paysans dans la société française", p 244]
 Ce mythe sécurisant se substitue au monde agricole traditionnel  en voie de disparition. Empreint de nostalgie, il vante le bon sens, la simplicité paysanne et s'épanouit dans des ouvrages à succès ou les spots publicitaires. (6)

Ferrat déplore les profondes transformations affectant les campagnes françaises des années 1950 et 1960, quitte à exagérer leur portée en gommant les évolutions antérieures. Ainsi, l'exode rural qu'évoque la chanson n'a pas attendu les Trente glorieuses pour affecter de nombreuses régions de l'hexagone. Dès le milieu du XIXème siècle, les régions pauvres de moyenne montagne ont vu leurs habitants partir. Or, il faut garder à l'esprit que le chanteur décrit ici les agriculteurs du Vivarais pratiquant une polyculture de subsistance en voie d'extinction. En faire l'archétype du monde agricole des années soixante serait une erreur.
En 1967, Henri Mendras intitule un de ses ouvrages "la Fin des paysans". Selon le sociologue, on assiste alors à "la disparition de la civilisation paysanne traditionnelle, élément constitutif fondamental de la civilisation occidentale et du christianisme, et à [...] son remplacement par la civilisation technicienne". Les paysans ont disparu, remplacés par des agriculteurs. " Le producteur de l'avenir n'aura plus rien de commun avec son grand-père qui était lié à sa glèbe comme à une vieille épouse tyrannique, et qui avait appris de ses anciens un système de cultures et de savoir-faire délicats et raffinés. Il fallait y être né pour connaître sa terre et bien la traiter; demain il faudra être passé par l'école et disposer de capitaux pour embrasser le métier d'agriculteur."

Depuis 1975, les recensements témoignent d'un retournement des courants migratoires. Désormais, la population des communes rurales  augmente plus vite que celle des communes urbaines. Il ne s'agit pourtant pas d'un retour à la terre, mais plutôt le fruit du processus de rurbanisation à l’œuvre à la périphérie des grandes agglomérations françaises.
Dans les régions touristiques du sud de la France, les fermes sont rachetées pour être transformées en résidences secondaires. C'est le cas d'Antraigues et d'une bonne partie de l'Ardèche. (7) 


La voix chaude de Ferrat, la mélodie accrocheuse, des paroles empreintes d'une nostalgie fédératrice permirent à La Montagne de s'imposer comme un classique de la chanson populaire. En quelques mois, il s'en écoule près d'un million d'exemplaires.

Jean Ferrat: "La montagne" (1964)
Ils quittent un à un le pays /  Pour s’en aller gagner leur vie / Loin de la terre où ils sont nés /Depuis longtemps ils en rêvaient / De la ville et de ses secrets / Du formica et du ciné /
Les vieux ça n’était pas original / Quand ils s’essuyaient machinal / D’un revers de manche les lèvres / Mais ils savaient tous à propos / Tuer la caille ou le perdreau / Et manger la tomme de chèvre
Refrain: 
Pourtant que la montagne est belle Comment peut-on s’imaginer En voyant un vol d’hirondelles Que l’automne vient d’arriver?
Avec leurs mains dessus leurs têtes / Ils avaient monté des murettes / Jusqu’au sommet de la colline / Qu’importent les jours les années / Ils avaient tous l’âme bien née / Noueuse comme un pied de vigne / Les vignes elles courent dans la forêt / Le vin ne sera plus tiré / C’était une horrible piquette / Mais il faisait des centenaires / A ne plus que savoir en faire / S’il ne vous tournait pas la tête
R.
Deux chèvres et puis quelques moutons / Une année bonne et l’autre non / Et sans vacances et sans sorties / Les filles veulent aller au bal / Il n’y a rien de plus normal / Que de vouloir vivre sa vie / Leur vie ils seront flics ou fonctionnaires / De quoi attendre sans s’en faire/  Que l’heure de la retraite sonne / Il faut savoir ce que l’on aime / Et rentrer dans son H.L.M. / Manger du poulet aux hormones 
 

Notes:
1. A la Libération, les paysans font l'objet de vives critiques de la part de l'opinion publique citadine qui les accuse d'avoir profité des années noires pour s'enrichir, en spéculant et en vendant au marché noir. En réponse à leurs détracteurs, les agriculteurs rappellent qu'ils durent alors endurer les strictes réquisitions de l'occupant. Quoi qu'il en soit, la page doit être tournée.
2. Le travail agricole est facilitée et accéléré. Cette agriculture mécanisée implique le recours aux emprunts. Le Crédit Agricole Mutuel s'efforce alors de convaincre les récalcitrants grâce à des prêts taillés sur mesure, à moins que les machines ne soient achetées par des coopératives: les CUMA.
3. La mécanisation entraîne la disparition des animaux de traits et de nombreux petits métiers désormais inutiles (maquignons, ferronniers et maréchaux-ferrants). Pour faciliter le passage des engins agricoles, les terroirs lentement modelés connaissent d'importantes transformations. C'est le temps du remembrement plébiscité par François Tanguy-Prigent, le ministre socialiste de l'Agriculture depuis que de Gaulle l'a nommé à la Libération. Sous l’œil approbateur du géomètre, les haies sont arrachées, les fossés détruits, les parcelles aplanies et réunies en une seule. Les Les jeunes génération d'agriculteurs se taillent de grandes exploitations abandonnent le système traditionnel.
4. La PAC voit le jour en janvier 1962 après de longues négociations. Cette politique agricole commune entraîne la mise en place d'un ensemble de mesures de garantie des prix et de subventions. La production des paysans français sera désormais conditionnée par des décisions prises à Bruxelles.
5. effondrement des prix, imposition de quotas pour écouler les excédents, la mise en jachère de terres fertiles pour répondre au problème des surplus, dépendance progressive de l'agriculture industrielle à l'égard des circuits de distribution... 
6. Citons par exemple:
- La biographie du vieux "Grenadou, paysan français" entretient par exemple les souvenirs ruraux de milliers de lecteurs.
- L'écrivain breton Pierre-Jakez Hélias raconte le quotidien de sa famille bigoudene dans son "cheval d'orgueil".  
- Bien qu'ingénieur et journaliste, Henri Vincenot, auteur de la Billebaude, n'hésite pas à poser en conteur rural sur les plateaux de télévision.  
- Avec "Jacquou le croquant", une mini-série, la télévision met en scène une famille de métayers qui se bat pour conserver sa terre. 
De son côté, la publicité renforce une vision idyllique et irréelle de la campagne. Pour vendre saucisses industrielles, raviolis en boîte  ("Reviens Léon j'ai les mêmes à la maison") ou lave-linge (la mère Denis), les publicitaires diffusent l'image d'une ruralité  chargée de simplicité et d'authenticité dont les habitants sont représentés en vieillards chenus, détenteurs d'un savoir ancestral.
7. Sous l'impulsion du peintre Jean Saussac, Antraigues se transforme bientôt en St-Tropez des Cévennes, attirant les vedettes: Ferrat, Isabelle Aubret, Francesca Solleville, Lino Ventura, Pierre Brasseur, Jacques Brel, Claude Nougaro... 

Sources et liens:
- Le documentaire: "Adieu paysans" (2014).
- Annie Moulin:"Les paysans dans la société française.", Le Seuil.
- S. Zancarini-Fournel, C. Delacroix: "Histoire de France 1945-2005", éditions Belin, 2010.
- "La fin des paysans" in la Documentation photographique n°8107, septembre-octobre 2015. Ludivine Bantigny, Jean Vigreux, Jenny Raflik: "La société française de 1945 à nos jours".
- Raoul Bellaïche: "Ferrat, le charme rebelle", éditions l'Archipel, 2011.
- "Le formica, c'était formidable". 
- "Antraigues et Jean Ferrat". INA
- la montagne de Jean Ferrat.
- TDC n°1040: L'idéologie de la terre.
- Jean-Serge Eloi: "La fin des paysans" (pdf).