mercredi 24 avril 2019

363. Sur un air de cumbia...

Dans un pays aussi fragmenté que la Colombie, la musique représente un des rares traits d'union. C'est pourtant bien dans ce pays ravagé par des décennies de violences qu'émerge une musique de danse (1), joyeuse et irrésistible: la cumbia.  


Je m’appelle cumbia, où que j’aille je suis la reine,
pas une hanche ne reste immobile quand je suis là

Les origines de ce courant musical restent obscures. Pour certains, la cumbia serait née d'un métissage culturel issu de la cohabitation forcée dans le creuset colombien des descendants d'esclaves africains, de colons espagnols et des populations amérindiennes autochtones. Aussi, une rapide plongée dans l'histoire colombienne s'impose-t-elle.



Dans le sillage du conquistador Pedro de Heredia, les Espagnols prennent possession des plaines littorales de la côte pacifique. Les terres sont exploitées dans le cadre d'encomiendas, de vastes plantations esclavagistes sur lesquelles triment les populations amérindiennes autochtones. Décimées par les épidémies ou jugées trop peu résistantes, ces populations serviles sont bientôt remplacées par des esclaves déportés d'Afrique centrale et du Golfe de Guinée. A partir du XVI°siècle, le principal port négrier de la grande Colombie est Cartagène. [2]
Arrachés à leur terre natale, les esclaves africains n'en conservent pas moins leurs langues maternelles (3), les rythmes et les chansons du continent perdu. (4) Le 2 février de chaque année, lors de la fête de la Vierge de la Candelaria, les maîtres autorisent leurs esclaves à jouer leur musique et faire la fête. A Cartagène, sur le cerro de la popa, ils se retrouvent, dansent, jouent de la musique, interprètent les chansons apprises sur leur terre natale, accompagnés de percussions et tambours. Ces chants se mélangent bientôt aux sonorités des musiques jouées par les populations amérindiennes du port.  
C'est dans ce cadre géographique et historique que la cumbia aurait lentement émergé. 


Logo des disques Fuentes.
Depuis la côte pacifique, la cumbia gagne bientôt l'ensemble du pays. Au gré des déplacements et des échanges commerciaux effectués le long du fleuve Magdalena, la musique se déploie dans toute la Colombie et se diffuse auprès de la population rurale. Les accents africains et indiens se mêlent désormais aux chants de labeur entonnés par les paysans. 
A partir du XVIII°s., Barranquilla devient un des principaux ports de Colombie, accueillant des migrants venant du monde entier. Dans cette ville d'entrepreneurs, la musique s'épanouit grâce à la création de studios d'enregistrement, de radios, de clubs. Fréquentés par une clientèle huppée (donc blanche), ces établissements accueillent de grands orchestres réputés dont le répertoire intègre à partir des années 1930 les danses costeñas populaires (le porro notamment). La cumbia, quant à elle, reste longtemps méprisée par les membres de la bonne société que rebutent ses origines africaines. Bon an mal an, elle parvient néanmoins progressivement à triompher de la barrière socio-raciale, à s'imposer comme le rythme quasi officiel de la région et du célèbre carnaval de Barranquilla. Quatre jours avant le début du carême, les habitants de la ville vibrent au son des rythmes les plus divers, mais une nuit entière est consacrée à la cumbia: la rueda de cumbia



Autre élément propice à l'essor de la cumbia, la création de puissants médias susceptibles d'en assurer la diffusion. A Cartagène, en 1934, le Colombien Antonio Fuentes fonde son label. Le fondateur des Discos Fuentes entend d'abord inventorier les musiques afro-colombiennes autour de Cartagène, Barranquilla et de la municipalité de Cienaga. Aussi enregistre-t-il d'abord des morceaux de cumbias acoustiques traditionnelles ou des vallenatos dans lesquels l'accordéon est à l'honneur. Fuentes écument les bars et les clubs de la côte afin de dégoter musiciens et chanteurs, avant d'enregistrer et produire, méticuleusement leurs titres. Fasciné par les arrangements de basse et de saxophones des orchestres de swing américains, "il en imprime la création musicale costeña et introduit la clarinette dans les sections de cuivres. " En 1948, Fuentes lance son propre big bandLos Corraleros de Majagual. L'orchestre devient au fil des années un vivier exceptionnel de musiciens talentueux.
Fort du succès prodigieux rencontré par son label, Fuentes installe un studio d'enregistrement dernier cri dans la capitale Medellin; il fonde en parallèle une radio et un service de transport permettant la distribution des disques dans tout le pays. Au cours des années 1950, l'onde de choc du mambo gagne la Colombie. Les deux grands orchestres costeños de Lucho Bermudez et Pacho Galan intègrent les rythmes cubains à leur répertoire et à leur cumbia. 
Lucho Bermudez et l'Orquesta del Caribe.

La mutation constante de la cumbia permet à ce genre protéiforme de se renouveler sans cesse et d'essaimer au delà des frontières colombiennes. 

 La cumbia originelle associe les percussions d'origine africaines ou amérindiennes (congas, tambora, llamador, güiro), les flûtes (zamponas, gaïtas, flûtes de roseaux), à la guitare espagnole. 
Au fil des décennies, de nouveaux instruments apparaissent.  Les cuivres et l'accordéon, la guacharaca, petite percussion amérindienne en bois ou en métal, s'adjoignent à la cumbia. A partir des années 1960-1970, l'électrification renforce encore l'attrait du genre en l'enrichissant de nouveaux instruments (claviers, basse...). Les grands orchestres cèdent le pas à de petits combos électriques. 
Les picos (de l'anglais pick-up), pendants colombiens des sound-system jamaïcains, apparaissent alors et deviennent de puissants vecteurs de diffusion de la cumbia. Les DJ y enchaînent les disques en quête du titre susceptible d'emporter l'adhésion de tous sur la piste de danse. Ils contribuent en outre au renouvellement du genre, dans la mesure où les DJ, en diffusant des disques venus des quatre coins de la terre, procurent de nouvelles sources d'inspiration aux musiciens locaux.
Les "cumbieros" reprennent à leur sauce ces airs exotiques donnant lieu à un syncrétisme musical remarquable. La cumbia s'enrichit par exemple de l'interaction avec les musiques cubaines, la rumba congolaise, le highlife ghanéen, l'afro-beat nigérian, les tubes woka guadeloupéens, le compas haïtien, la salsa new-yorkaise de Fania Records, tous mixés façon cumbia. [5] Au fil des décennies, le label Discos Fuentes observe, suit et encourage toutes ces mutations.
Rappelons pour finir que derrière le terme générique cumbia se cache en fait une grande diversité de styles musicaux [6] qui ne cessent de se transformer au gré des régions, des influences extérieures ou des innovations technologiques: la cumbia organique et épurée défendue par les vieux musiciens diffère ainsi profondément de la musique luxuriante interprétée par les grandes formations orchestrales ou encore de la Nueva Cumbia digitale. [7]
Pico des années 1970.
Plusieurs éléments assurent le "décollage" de la cumbia et son développement hors des frontières colombiennes pour en faire un genre clef de la sono mondiale au même titre que le reggae ou la salsa. 
- Le rythme, lancinant, hypnotique et particulièrement entraînant de la cumbia, se danse beaucoup plus facilement que la salsa, la samba ou le tango. Il s'agit d'une musique lascive, fondamentalement festive dont les paroles légères se contentent, à de rares exceptions près, de commémorer les moments joyeux de l'existence. Elle constitue donc un formidable exutoire pour des populations soumises à un quotidien parfois rude et violent. De ce fait, la cumbia constitue un puissant échappatoire.
- Comme nous l'avons vu précédemment, le rythme se révèle aisément adaptable et transposable. La simplicité de l'ossature rythmique de la cumbia rend facile son amalgame avec d'autres musiques. La cumbia essaime désormais sur tout le continent américain. Elle s'y réinvente au contact des ingrédients musicaux qu'y distillent les musiciens du cru. Au Chili, elle est mâtinée de rock (cumbia chilombiana), tandis que la cumbia sonidera mexicaine et la Nueva Cumbia argentine y incorporent des rythmes électroniques (dub, beats dancehall, hip-hop, electro). Dans sa version péruvienne - la délicieuse chicha - les sons des synthétiseurs Moog, pédales wah-wah et orgues Farfisa créent une version saturée et psychédélique de la cumbia. 




- Des clubs très réputés tels que Sofrito en Angleterre ont vu le jour et donnent une visibilité maximale à la musique colombienne. Les soirées, animées par des DJ renommés (Hugo Mendez), attirent dans les hangars désaffectés - qui tiennent lieu de dancefloors - des clubbeurs toujours plus nombreux.
- Profitant de l'engouement certain pour les musiques tropicales, anciennes et modernes, des maisons de disques (Sofrito justement, Soundway...) sortent des rééditions ambitieuses. [voir sélection discographique]
- La soif de redécouverte de pépites musicales oubliées poussent les crate diggers à explorer les disques enfouis dans les couloirs du temps. Ce gigantesque travail d'exhumation participe à la redécouverte des musiques folkloriques, jusque là largement ignorés hors de leurs zones d'élaboration. Les collecteurs européens se ruent sur ces musiques. [8] L'essor d'internet a aussi permis de  diffuser les mixes des DJ locaux et d'assurer ainsi la diffusion de ces idiomes musicaux.
- Bien sûr, la diaspora colombienne (et latino en général) a beaucoup contribué à l'exportation de la cumbia. De même, l'organisation de fêtes communautaires, ouvertes sur l'extérieur ou de manifestations comme le carnaval de Barranquilla permettent de maintenir en vie les musiques "autochtones" (porro, vallenato, champeta...).

***
Issue de la côte pacifique colombienne, la cumbia n'a cessé d'essaimer, de s'adapter, de muter, pour devenir au cours des années 1950 la danse nationale. Depuis lors, la cumbia franchit les frontières et s'impose comme un des genres les plus appréciés de la sono mondiale. 



Notes: 
1. Sur la piste, au milieu des musiciens, un couple danse de manière suggestive.
2. La grande Colombie englobe alors le Panama et le Venezuela. 
3. ce qui donnera au contact de l'espagnol un créole afro-hispanique: le palenquero)
4. Des groupes d'esclaves parviennent à s'enfuir pour se réfugier dans des villages de fugitifs, les Palenque, qui constituent dès lors autant de conservatoires des pratiques culturelles ancestrales. 
5. Comme en Jamaïque, les DJ prennent l'habitude d'arracher les étiquettes des disques diffusés pour conserver le secret de leur provenance et pour s'en assurer l'exclusivité. Ce mystère savamment entretenu contribue à attiser l'intérêt de nombreux collectionneurs de disques, prêts à acheter à prix d'or des vinyles africains ou de salsa (chasseurs sonores comme Fuentes ou Terrogosa).  
6. Entre les plaines littorales et les régions montagneuses, les différences musicales sont très importantes. Cependant, les déplacements incessants des narcotrafiquants, les fêtes organisées par leurs soins, contribuèrent à leur diffusion à l'échelle nationale.
 7. La musique colombienne ne se résume pas à la cumbia, loin s'en faut. "Cumbia est un terme que choisirent les compagnies de disques dans les années 1960 pour regrouper la musique colombienne des Caraïbes, un terme qui englobe notre musique dansante et qui contribue à son exportation", note Federico Ochoa Escobar.
L'introduction de disques africains et antillais dans le port de Cartagène au cours des années 1970 donne ainsi naissance à la champeta ("musique des machettes"), fusion des rythmes issus de l'Atlantique noire.
Le rythme bullerengue fait dialoguer tambours, danses et chants antiphonaux interprétés par les "cantadoras".
8. A tel point que DJ, producteurs ou musiciens anglo-saxons s'installent en Colombie à l'instar de Quantic qui s'est installé à Cali.

Sélection discographique:






* Cumbia 1 et 2 (World Circuit). Réédition d'une prodigieuse compilation regroupant de vieilles cumbia issues des catalogues Fuentes. Absolument rien à jeter. Notre coup de cœur. Soundway livre à intervalle régulier des compilations de haute tenue consacrée aux musiques colombiennes, citons entre autre: 

- Colombia: the golden age of discos Fuentes. Comme son titre l'indique, cette compilation parcourt l'âge d'or du label Fuentes entre 1960 et 1976. Les titres sélectionnés ne se cantonnent d'ailleurs pas à la seule cumbia, mais propose aussi un peu de salsa colombienne.
- Cartagena: Curro Fuentes & the big band cumbia and descarga sound of Colombia 1962-1972. Dans la famille Fuentes, je voudrais le benjamin. Prénommé Curro, ce dernier décide de s'affranchir de la tutelle familiale pour produire ses propres disques.
 - The original sound of cumbia. Cette compilation propose une plongée dans les racines de la cumbia et de son prolongement cuivré, le porro. Elle est le résultat du travail passionné du producteur Quantic qui a sillonné les marchés colombiens pour dénicher ces pépites. Les 55 morceaux proposés ont été enregistrés sur vinyles entre 1948 et 1979. 

* "Diablos del ritmo. The columbian melting pot"
* The roots of chicha volume 1  et 2 / "Ayahuasca: Cumbias Psicodelicas Vol.1 : 70's Peru Psych Soul Rock Latin Folk Funk Music" / "Cumbian chicadelicas: peruvian psycedelic chicha" / Antologia de la cumbia peruana.





 Sources et liens:

- Continent musique sur France culture: le fabuleux destin de la cumbia mondiale.
- De La Hoz O'Byrne Julio. "La cumbia à Carthagène : entre légende et commerce" in "Villes en parallèle", n°47-48, décembre 2013, pp. 302-306.
- Magazine World Sound n°8: "Cartagena: entre Colombie et Afrique."
- Sur un air de Nueva Cumbia, Télérama n°3244, 14 mars 2012. 
- Portrait de Hijo de la Cumbia tiré du magazine Vibration n°137, septembre 2011.
- RFI: "Comme un air de Cumbia"
- Arte: "La Cumbia, le son métissé de Colombie".