vendredi 19 septembre 2008

92. Pierre Perret:"Lily".

La France est une vieille terre d'immigration. La proportion d'étrangers par rapport à la population totale y a d'ailleurs assez peu varié entre 1900 et aujourd'hui: 3,5% à la Belle Epoque, 6,5% au milieu des années 1930, 4,2% en 1955 et 6,5% en 1975. Jusqu'aux années 1950, les immigrés sont très largement d'origine européenne (Italiens, Belges, Polonais, Espagnols). L'origine des immigrés se diversifie au lendemain de la guerre: Maghrébins, Africains, Portugais, Espagnols, Italiens contribuent à la reconstruction de la France.


Ces immigrés ont souvent fui leur pays pour des raisons économiques. Ils tentent leur chance dans un pays qui manque de main d'œuvre. Or, ils restent souvent cantonnés dans les emplois les plus difficiles ("dans un bateau plein d'émigrés / qui venaient tous de leur plein gré / vider les poubelles à Paris") et lorsque les trente glorieuses (1949-1975) s'achèvent et que la crise pointe le bout de son nez, avec l'apparition d'un chômage de masse, ces populations immigrées sont souvent rejetées et accusées de tous les maux.

Le Front national utilise jusqu'à la nausée les vieilles rengaines stupides et scandaleuses affirmant que les étrangers viennent voler le pain des Français, oubliant au passage à quel point cette main d'œuvre immigrée était vitale pour le pays dans un contexte de croissance.

Cette chanson très célèbre de Pierre Perret sort en 1977, alors que les "vingt piteuses", les deux décennies de crise économique, qui succèdent aux trente glorieuses, pointent le bout de leur nez. La désindustrialisation massive entraîne le licenciement de nombreux ouvriers. Le chômage devient bientôt un phénomène de masse. Le chanteur nous livre ici une chronique du racisme ordinaire. Lily, originaire des Somalies, subit la bêtise des racistes ("quand on l'appelait Blache-Neige"), le rejet de sa "future ex" belle famille ("
Mais la belle-famille lui dit nous / ne sommes pas racistes pour deux sous / mais on veut pas de ça chez nous"). Bref, loin de l'accueil attendu dans un pays qui se prétend celui des Droits de l'Homme ("Elle croyait qu'on était égaux Lily / au pays de Voltaire et d'Hugo Lily").

Lily, dépitée, tente sa chance aux Etat-Unis où elle est confrontée, là encore au racisme. En effet, l'auteur fait référence à la ségrégation qui continue de sévir dans le sud du pays ("au milieu de tous ces gugus / qui foutent le feu aux autobus / interdits aux gens de couleur". Sur ce thème, voir le titre "Freedom riders" de Phil Ochs).


Angela Davis

Elle trouve du réconfort auprès de ceux qui se battent pour faire rendre gorge aux racistes. Il fait ainsi référence à Angela Davis. Dans les années 1970, cette Afro-américaine symbolise la rébellion face à un système raciste et injuste. Communiste, cette féministe, assume avec fierté sa "négritude" dans le cadre plus large du Black power. Cette sympathisante du Black Panther Party brandit ainsi souvent le poing en signe de ralliement la cause des Afro-américains.
Perret termine tout de même sur une note d'espoir: "Mais dans ton combat quotidien Lily / tu connaîtras un type bien Lily / et l'enfant qui naîtra un jour / aura la couleur de l'amour / contre laquelle on ne peut rien".




"Lily" Pierre Perret (1977).


On la trouvait plutôt jolie, Lily
Elle arrivait des Somalies Lily
Dans un bateau plein d'émigrés
Qui venaient tous de leur plein gré
Vider les poubelles à Paris
Elle croyait qu'on était égaux Lily
Au pays de Voltaire et d'Hugo Lily
Mais pour Debussy en revanche
Il faut deux noires pour une blanche
Ça fait un sacré distinguo
Elle aimait tant la liberté Lily
Elle rêvait de fraternité Lily
Un hôtelier rue Secrétan
Lui a précisé en arrivant
Qu'on ne recevait que des Blancs

Elle a déchargé des cageots Lily
Elle s'est tapé les sales boulots Lily
Elle crie pour vendre des choux-fleurs
Dans la rue ses frères de couleur
L'accompagnent au marteau-piqueur
Et quand on l'appelait Blanche-Neige Lily
Elle se laissait plus prendre au piège Lily
Elle trouvait ça très amusant
Même s'il fallait serrer les dents
Ils auraient été trop contents
Elle aima un beau blond frisé Lily
Qui était tout prêt à l'épouser Lily
Mais la belle-famille lui dit nous
Ne sommes pas racistes pour deux sous
Mais on veut pas de ça chez nous

Elle a essayé l'Amérique Lily
Ce grand pays démocratique Lily
Elle aurait pas cru sans le voir
Que la couleur du désespoir
Là-bas aussi ce fût le noir
Mais dans un meeting à Memphis Lily
Elle a vu Angela Davis Lily
Qui lui dit viens ma petite sœur
En s'unissant on a moins peur
Des loups qui guettent le trappeur
Et c'est pour conjurer sa peur Lily
Qu'elle lève aussi un poing rageur Lily
Au milieu de tous ces gugus
Qui foutent le feu aux autobus
Interdits aux gens de couleur

Mais dans ton combat quotidien Lily
Tu connaîtras un type bien Lily
Et l'enfant qui naîtra un jour
Aura la couleur de l'amour
Contre laquelle on ne peut rien
On la trouvait plutôt jolie, Lily
Elle arrivait des Somalies Lily
Dans un bateau plein d'émigrés
Qui venaient tous de leur plein gré
Vider les poubelles à Paris.

Liens:
- Sur le même thème: "Mamadou m'a dit" de François Béranger.
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