mardi 7 octobre 2008

103. De Georges Moustaki à Joey Starr et Rocé : "Le métèque"

Métèque : Histoire d'un mot

Dans l'Athènes de l'Antiquité, le métèque est un étranger libre qui réside dans la Cité. Il y est enregistré, doit se soumettre aux mêmes obligations que les citoyens (y compris certaines liturgies), mais il ne bénéficie pas de la citoyenneté, donc du droit de vote, sauf si celle-ci lui est accordée par un vote du demos. Il ne bénéficie pas de garanties judiciaires équivalentes et doit s'acquitter d'une taxe, le metoikon. Le mot grec est metoikos (c'est-à dire littéralement "à côté de la maison" donc celui qui change de maison). Les métèques sont surtout artisans et commerçants et représentent jusqu'à plus du tiers de la population de la Cité.

Le terme apparaît en français à partir du XVIIIème siècle chez les historiens de l'Antiquité.
C'est à la fin du XIXème siècle qu'il sort du champ historique pour prendre un sens nettement péjoratif. L'extrême droite utilise abondamment le terme dans ses textes et discours. Ainsi, l'Action Française (à la fois mouvement et journal), sous la plume de son fondateur Charles Maurras, use et abuse du mot toujours associé à des idées négatives, à la méfiance. Ce mouvement nationaliste, xénophobe, catholique et monarchiste, dont les membres ont forgé leurs armes pendant l'Affaire Dreyfus, dénonce en effet les "ennemis de la France" que sont, à ses yeux, les Francs-maçons, les protestants, les juifs et les "métèques", "ces étrangers plus ou moins naturalisés" (éditorial du premier numéro le 21 mars 1908) à partir de la loi qui instaure le droit du sol en France en 1889.

[image : Métèque vendant du thon, vase du IVème siècle av. J.-C.]

De Moustaki à Joey Starr : la fierté des "métèques"

Ce mot devenu insulte à la face des étrangers allait être retourné par les victimes de la xénophobie.
Georges Moustaki est né Yussef (ou Giuseppe) Mustacchi à Alexandrie en Égypte dans les années 1930. Depuis la fin du XIXème siècle, la ville est un foyer cosmopolite où se côtoient des Italiens, des Juifs, des Arabes, des Français et des Grecs. Ces parents sont originaires de l'île grecque de Corfou. Il débarque à Paris en 1951 où il exerce différentes professions dont journaliste et pianiste. C'est ce qui le fait rencontrer de nombreux artistes dont Edith Piaf avec qui il a une liaison. Il écrit pour elle la chanson Milord. Il adopte le prénom Georges par admiration pour Georges Brassens. Il connaît le succès à partir de 1969 avec la chanson "Le métèque" où il reprend à son compte pour mieux les ridiculiser les stéréotypes sur les étrangers. Il compose pour les plus grands artistes d'alors (Barbara, Reggiani, Montand,...). A plus de 70 ans, il continue de se produire en concert et a sorti cette année un album, Solitaire. [Voyez sa biographie détaillée sur RFI et son site officiel]

En 2006, le rappeur Didier Morville aka Joey Starr adapte la chanson "Le métèque" dans son titre "Métèque" sur l'album Gare au Jaguarr. Tout en gardant certaines paroles, il l'adapte en racontant son propre parcours dans une chanson très autobiographique où il évoque les rôles différents joués par son père et sa mère. On entend un sample de la chanson de Georges Moustaki.
Pionnier du rap français avec le groupe NTM, Joey Starr est remonté cette année sur scène avec Kool Shen après plusieurs années de rupture. Le groupe n'a cependant pas annoncé de nouvel album.
Précisons que le rappeur d'IAM, Akhenaton, a enregistré en 1995 un album qui s'intitule Métèque et Mat. Je vous parle d'une de ses chansons : "La Cosca".






Le Métèque (1969)

Avec ma gueule de métèque
De Juif errant, de pâtre grec
Et mes cheveux aux quatre vents
Avec mes yeux tout délavés
Qui me donnent l'air de rêver
Moi qui ne rêve plus souvent
Avec mes mains de maraudeur
De musicien et de rôdeur
Qui ont pillé tant de jardins
Avec ma bouche qui a bu
Qui a embrassé et mordu
Sans jamais assouvir sa faim

Avec ma gueule de métèque
De Juif errant, de pâtre grec
De voleur et de vagabond
Avec ma peau qui s'est frottée
Au soleil de tous les étés
Et tout ce qui portait jupon
Avec mon cœur qui a su faire
Souffrir autant qu'il a souffert
Sans pour cela faire d'histoires
Avec mon âme qui n'a plus
La moindre chance de salut
Pour éviter le purgatoire

Avec ma gueule de métèque
De Juif errant, de pâtre grec
Et mes cheveux aux quatre vents
Je viendrai, ma douce captive
Mon âme sœur, ma source vive
Je viendrai boire tes vingt ans
Et je serai prince de sang
Rêveur ou bien adolescent
Comme il te plaira de choisir
Et nous ferons de chaque jour
Toute une éternité d'amour
Que nous vivrons à en mourir

Et nous ferons de chaque jour
Toute une éternité d'amour
Que nous vivrons à en mourir




Métèque (2006)

Avec ma gueule de métèque
Ma ganache de nègre errant
Toujours aussi réfractaire à vouloir rentrer dans le rang
Avec vous je serai franc, franc au possible
Dans l’rang impossible votre morale au crible
Qu'on me déleste de mon ego
Ça me rend psycho, j'sors les crocs

Ça me rend psycho dans mon flow et là il y a plus d'idéaux
Et donc je deviens accro à la suffisance, la violence
Et
là vous brave gens, ah c'en est trop
Avec ma gueule de métèque mon œil de prédateur
En phase avec son temps, j’ai poussé sans tuteur
Poussé comme une mauvaise herbe
Comme un môme croate ou serbe
Qu’on me dit que mon attitude fout la gerbe
C
’est la merde, c’est la merde

Avec
ma gueule de métèque rafistolée qui s'est bastonné
A qui on a tout pris tout volé si peu donné
J’ai pris des branlées par un père déserteur
Au point d’espérer qu'en enfer il y ait du bonheur
La perception atrophiée
Et c’est pas votre moralité qui m'a habillé
Parce qu’anormal est l’isolement dans lequel j'ai pu nager
Dans lequel on m'a plongé
Auquel personne n'a jamais voulu rien changer
Avec ma gueule de métèque abreuvé par la passion
Mon
sacerdoce est ma mission et si récompense il y a
Mon cœur me guide au trépas
Rien est acquis j’ai toujours appris
Ca m'inquiète pas

Avec mon air aigri amer, galbé comme un fil de fer
Affûté pour la guerre j’roule pour la maison mère
Avec ma gueule j’fais belek
J'ai pas une ganache de dieu grec
Il est possible qu'on m'arrête ou par erreur qu'on m'affrète
Avec ma bouche qui a trop bu mon air obtus qui pue la rue
Cette
façon d’être à raffut et en même temps d'être à la rue
Avec
mes yeux tout délavés qui me donnent l'air de rêver
Avec mes rêves de délinquant
Mes coups d’sang incessants
Avec ma gueule de métèque
Héritière dune souffrance lointaine
J’veux pas finir en victime ni même finir à Fresnes
Avec son visage ses yeux verts
Tout me rapproche de ma mère
Tout m'éloigne de mon père grâce à qui j'ai ce goût amer


P.S. : Grâce à la perspicacité de Cee Kay (un grand merci !), signalons le "Métèque" de Rocé dont voici les paroles.A écouter ici.


Avec ma tête de métèque, de juif errant, de musulman
Ma carte d'identité suspecte, d'étudiant noir, de rappeur blanc
Je commets l'délit de faciès, en tous lieux et de tout temps
J'sais pas ce que j'suis aux yeux des êtres, mais je sais c'que je suis sans

Avec ma tête de métèque, de juif errant, de musulman
Ma carte d'identité suspecte, d'étudiant noir, de rappeur blanc
Je commets l'délit de faciès, en tous lieux et de tout temps
J'sais pas ce que j'suis aux yeux des êtres, mais je sais c'que je suis sans

On dit que les humains s'organisent en tribu
Je titube en passant de l'une à l'autre et je me situe
Au beau milieu du vide, dans mon être qui de visu
N'aurait que le besoin de se sentir individu

Mais les patries se soudent et je glisse entre elles comme un savon
Que les préjugés mouillent, mais l'isolement forme les bulles qui me lèveront
Et dans ma tête, ma propre histoire, mon propre jargon
Me rendent seul, indépendant et grand garçon

Qui espère ne jamais, ah ! Si ils savaient ! Faire tant de manières
Avoir tant de fragilité, rendant si limité
Quand ils se blottissent dans la chaleur de leur communauté
Que j'aime les regarder, dans la froideur d'une objectivité

Le courage en groupe est facile, on partage les craintes
Les opportunistes ouvrent leur piste, je ne réponds pas à l'appel
Je ne mange pas dans cette gamelle, mes pieds ne vont pas dans l'empreinte
Arabe loin d'SOS Racisme, et juif très loin d'Israël

Ô combien ce serait facile de suivre le groupe
N'importe lequel, tant que j'ai un bouclier de communauté et de soupe
Mais je redoute qu'on veuille me modeler coûte que coûte
Rien à foutre, je resterai seul sur la route, médisant les troupes

Avec ma tête de métèque, de juif errant, de musulman
Ma carte d'identité suspecte, d'étudiant noir, de rappeur blanc
Je commets l'délit de faciès, en tous lieux et de tout temps
J'sais pas ce que j'suis aux yeux des êtres, mais je sais c'que je suis sans

Avec ma tête de métèque, de juif errant, de musulman
Ma carte d'identité suspecte, d'étudiant noir, de rappeur blanc
Je commets l'délit de faciès, en tous lieux et de tout temps
J'sais pas ce que j'suis aux yeux des êtres, mais je sais c'que je suis sans

Je fais partie des nations les plus haïes du monde
Mais avec l'âge je zappe le monde, tout le monde, j'ai une planète dans la tête
Qui a des piques nauséabondes loin d'un pays qui tolère
Car l'identité j'me crée un monde qui l'accepte

Près de la terre et loin des cieux, «Athée ô ! Grâce à dieu !»
Aucun ne m'aurait toléré, et lequel je tolérerai ?
Chat botté qui fait tant de lieues, pour voir de ses yeux
Près de la terre et loin des cieux, je préfère le bas côté

Je m'affirme seul, loin de l'entonnoir intégration
Qui m'amputerait de mes ancêtres pour que je glisse sans frottement
Détacher ma culture et mon nom pour rentrer dans l'rang
C'est l'assimilation et c'est de la mutilation

Et devoir s'intégrer a un pays qui est déjà le sien
C'est flairer, se mordre la queue, donc garder un statut de chien
Quand je ne peux séparer les cultures qui m'ont faites un
M'en retirer une partie c'est ôter tout l'être humain

Faudra compter dans ce présent à ce que je ne sois un néant
Mais plutôt un exemple vivant avec ce double tranchant
Qui ouvre les plaies encore fraîches d'un pays intolérant
Je ne séparerai pas mon être, que chacun y voie ses démons

Ô combien ce serait facile de suivre le groupe
N'importe lequel, tant que j'ai un bouclier de communauté et de soupe
Mais je redoute qu'on veuille me modeler coûte que coûte
Rien à foutre, je resterai seul sur la route, médisant les troupes

Avec ma tête de métèque, de juif errant, de musulman
Ma carte d'identité suspecte, d'étudiant noir, de rappeur blanc
Je commets l'délit de faciès, en tous lieux et de tout temps
J'sais pas ce que j'suis aux yeux des êtres, mais je sais c'que je suis sans

Avec ma tête de métèque, de juif errant, de musulman
Ma carte d'identité suspecte, d'étudiant noir, de rappeur blanc
Je commets l'délit de faciès, en tous lieux et de tout temps
J'sais pas ce que j'suis aux yeux des êtres, mais je sais c'que je suis sans



Une réflexion sur la portée de cette chanson que j'ai écrite pour un site consacré aux 40 ans du "Métèque (le texte se trouve plutôt vers le bas de la page qui rassemble de nombreuses contributions) : "A chaque génération son métèque".

2 commentaires:

cee kay a dit…

Pas mal cette petite etymologie sur le terme métèque. J'ai bcp de respect pour notre ami Joey mais le titre de Rocé, qui porte le même nom et qui est sorti la même année, est je trouve bien meilleur :
http://www.zshare.net/audio/5255270631635a41/

@+

J. Blottiere a dit…

Au sujet de Rocé, nous préparons un article sur son morceau coup de poing: "un problème de mémoire".