mardi 29 septembre 2009

184. Mavis Staple: "I should not be moved".

1960 : en février, une vague de sit-ins pour protester contre la ségrégation dans les cafétérias commence après que 4 étudiants noirs ont demandé à être servis dans la cafétéria de Woolworth, réservée aux Blancs, à Greensboro (Caroline du nord). 


Les quatre de Greensboro: Ezell Blair, Franklin McCain, Joseph McNeil et David Richmond quittent le Woolworth après leur première journée de Sit-in (1er février 1960).

Le 1er février 1960, quatre étudiants noirs entament une manifestation non violente contre la ségrégation régnant dans la cafétéria du magasin Woolworth de Greensboro, en Caroline du Nord. Dans ces magasins, archétypes des grands bazars à l'américaine, on trouve à peu près de tout. Or, le système ségrégationniste est ainsi fait que, les Noirs étaient admis et encouragés à faire leurs achats courants dans le magasin, mais se voyaient interdits en revanche les comptoirs des cafétérias. A ce propos, dans son autobiographie, le comédien Dick Gregory rapporte l'anecdote: "la dernière fois que je suis allé dans le vieux Sud, je suis entré dans un restaurant, et la serveuse banche est venue me dire:"nous ne servons pas de gens de couleur ici." J'ai répondu:"ça ne fait rien, je ne mange pas de gens de couleur.""

Vers 16 h 30, Ezell Blair, Franklin McCain, Joseph McNeil et David Leinail Richmond prennent place au comptoir du restaurant, exclusivement réservé aux blancs. On refuse de les servir. Pourtant, stoïques, ils restent assis jusqu'à la fermeture du magasin.


Le lendemain, 20 étudiants noirs, calmes et déterminés, occupent les chaises du comptoir. Le journal local (Greensboro record) constate qu'"on n'enregistra aucun trouble. Certains étudiants sortirent leurs livres et se mirent ostensiblement à travailler."
Bien vite, la nouvelle se répand.Ceux que l'on désignera bientôt comme les "quatre de Greensboro" se mettent en rapport avec des organisations telles que le CORE ou la SLCL de Luther King, qui dépêchent sur place des militants. Bref le mouvement fait tâche d'huile. Le 5 février, par exemple, environ 400 étudiants participent aux sit-in et bloquent les comptoirs du Woolworth et de S.H. Kress, un magasin du même type. A la fin du mois de février, plus de trente villes du Sud sont touchées, tandis que des activistes noirs et blancs du Nord soutiennent le boycott national de Woolworth.


Le 2 février 1960, Joseph McNeil, Franklin McCain, William Smith et Clarence Henderson occupent les tabourets du comptoir de la cafétéria du magasin Woolworth de Greenwood.



A Nashville, ces actions sont coordonnées par James Lawson, un ancien missionnaire en Inde où il étudia la satyagraha (la stratégie de résistance non violente menée par Gandhi). Depuis quelques mois, ce proche de Martin Luther King, avait formé de nombreux militants aux exigences de la résistance passive. Un petit groupe déterminé se crée autour de lui avec quelques personnalités remarquables qui deviendront des figures importantes du mouvement pour les droits civiques comme John Lewis (étudiant en théologie), Diane Nash (une jeune étudiante de Chicago), James Bewel. Au cours de stage à la Highlander Folk School, ces jeunes gens rencontrent Septima Clark, une vieille militante qui les impressionne fortement. Ils s'entraînent alors aux techniques non-violentes en développant leurs capacités à rester calmes sous les injures et les coups. Répartis en groupes, les étudiants organisent des simulations mettant aux prises manifestants, public blanc hostile et police. Ils apprennent à argumenter pour convaincre l'adversaire, mais aussi à encaisser les coups, roulés en boule, sans répliquer et sans se laisser envahir la haine. 









  Deux étudiants s'affrontent devant le Woolworth de Greensboro. On peut lire "rentre à la maison négro" sur la pancarte de l'étudiant blanc, tandis que celle de l'étudiant noire réclame ses "droits de citoyens américains".

 

De la méthode, il passent à la pratique à l'automne 1959. Ils essaient alors de se faire servir dans des restaurants ou magasins réservés aux blancs, sans susciter le désordre escompté. Leur objectif reste en effet de provoquer la tension avec le pouvoir blanc, rentrer dans un rapport de force susceptible d'avoir un écho médiatique.

Leurs tentatives échouent, mais c'est alors qu'éclate l'opération sit-in de Greensboro. Et cette fois-ci, la mayonnaise médiatique semble prendre. A l'issue de la première journée, seule la presse locale fait état de l'événement, mais dans les jours qui suivent, les medias nationaux (notamment la TV) relaient l'information et couvrent l'événement.
Cet épisode est une aubaine pour les acteurs du mouvement des droits civiques qui peinent à se faire entendre depuis les événments liés à la déségrégation (Litlle Rock 1957). C'est pourquoi, très vite, Martin Luther King et son organisation, la SCLC, apportent leur soutien et participent au mouvement des sit-in.

Le calme et la sérénité apparente des protestataires déconcertent les autorités. En l'absence de troubles ou de violences, il paraît tout de même difficile de réprimer. Donc, les tenants de la ségrégation tentent de faire craquer les étudiants. Ils multiplient les vexations, provocations, insultes, dans le but d'entraîner une riposte violente, permettant de justifier une arrestation. Par exemple, le 27 février à Nashville, les policiers présents laissent une bande d'individus attaquer les étudiants assis à coups de poings, de pierres et de cigarettes allumées. Au bout du compte, les forces de "l'ordre" arrêtèrent 77 noirs et 5 blancs sous les hourras des agresseurs racistes!

Bientôt, de jeunes Blancs hostiles à la déségrégation se mettent à occuper à leur tour les comptoirs de nombreux magasins pour empêcher les sit-in!


Trois manifestants subissent, stoïques, les foudres des tenants de la ségrégation au comptoir d'une cafétéria Woolworth à Jackson (Mississippi), en mai 1963.

Dans ces conditions, on comprend mieux l'importance de la stricte discipline que s'imposaient les militants. L'objectif primordial était de ne pas s'écarter de la non-violence (ce qui était une véritable gageure face aux provocations).


Voici par exemple, un extrait des instructions écrites transmises aux manifestants pacifiques: "Ne répondez pas à la violence par la violence, ni aux injures par les injures. [...] Ne bloquez pas les entrées des magasins ni les voies d'accès.
Comportez-vous amicalement et courtoisement en toutes circonstances. Restez assis bien droit et toujours face au comptoir. [...] Rappelez-vous les enseignements de Jésus-Christ, de Mohandas Gandi et de Martin Luther King. Restez fidèles à l'amour et à la non-violence, et que Dieu bénisse chacun d'entre vous.
"
Manifestants prostestant contre la ségrégation dans les restaurants (devant un magasin Woolworth de New York, le 14 avril 1960).

La méthode utilisée, celle des sit-in, c'est-à-dire l'occupation pacifique d'un espace public, fut inspirée directement des campagnes de protestation que menait Gandhi en Inde dans les années 1930 (alors colonie britannique). Le Congress of Racial Equality (fondé en 1942 par des étudiants de Chicago) introduisit, ponctuellement, ce moyen aux Etats-Unis. Très vite, cette stratégie se révèle efficace et de nouvelles organisations l'adoptent. C'est le cas de la SNCC ( Student Nonviolent Coordinating Committee) ou "Snick", une organisation étudiante de plus en plus radicale, qui émerge à la suite du mouvement des sit-in (le 16 avril 1960). Un des fondateurs de l'association, Stokeley Carmichael, sera le futur héraut du black power et un adversaire résolu des options non-violentes privilégiées, entre autres, par Martin Luther King. Ainsi beaucoup d'étudiants conservent leur indépendance et n'intègrent pas les organisations non-violentes existantes.

La démarche et les motivations des quatre de Greensboro n'a cependant rien de révolutionnaire dans la mesure où ces quatre étudiants, issus de la bourgeoisie noire, aspirent simplement à une vie confortable et un statut social convenable. Or, le système ségrégationniste contrecarre tous ces espoirs. Il faut donc le faire tomber. Aussi comme le rappelle M.A. Combesque (voir sources):"ce nouveau moyen de lutter contre la ségrégation est perçu par ceux qui le pratiquent comme une méthode d'inclusion afin d'accéder aux mêmes privilèges que la classe moyenne blanche [...]. L'action des étudiants se situe dans le droit fil du conservatisme politique observé dans les années 1950." Et c'est sans doute ce qui fait la force de ce mouvement de protestations dans la mesure où le calme et la retenue des étudiants donnent une image de modération, rassurante presque.
Militants du SNCC en formation (1962).

Une fois la surprise passée, les autorités de Greensboro réagissent. Alors que le mouvement a pris une grande ampleur, elles décident le 6 février 1960 de fermer tous les comptoirs de restauration de la ville, tandis que le maire en appelle au calme et invite commerçants et manifestants à la retenue. Ces derniers s'organisent et se dotent d'un comité exécutif étudiant pour la justice qui décide d'une trêve de deux semaines afin de laisser la possibilité aux autorités de régler la question.


Pourtant, malgré les très nombreuses arrestations (2000 étudiants arrêtés dans 66 villes du sud), les mouvement des sit-in porte ses fruits. Les commerçants constatent une baisse de leurs chiffres d'affaires; beaucoup de Noirs boycottant les magasins par solidarité, tandis que les Blancs évitent ces lieux devenus parfois dangereux.

- Dans un premier temps de nombreux étudiants et des professeurs sont renvoyés par les administrations des universités, mais ils obtiennent finalement satisfaction, puisque la ségrégation est abolie dans le magasin Woolworth de Greensboro à l'été 1960.

Poignée de main entre Diane Nash et le maire de Nashville, Ben West.


- A Nashville, le 19 avril 1960, à Nashville, une bombe explose au domicile d'un conseiller municipal noir, républicain conservateur et avocat respecté. La communauté noire de la ville se soude derrière les étudiants. 2500 manifestants rencontrent alors le maire de la ville. Au cours de cette entrevue, une joute verbale oppose ce dernier avec Diane Nash. Cette dernière demande à l'édile: "Monsieur le maire, pensez-vous qu'il soit condamnable d'exclure quelqu'un seulement à cause de la couleur de sa peau?" Ce à quoi le maire ne peut qu'aquiescer. Une fois connue cette passe d'arme, les commerçants de Nashville entamèrent la déségrégation des comptoirs.

Au bout du compte, les sit-in étudiants constituent une étape cruciale dans le mouvement des droits civiques. D'une part, ils démontrent l'efficacité des méthodes non-violentes, d'autre part, ces manifestations permettent aux jeunes étudiants de prendre conscience de leurs forces et de s'affranchir de la tutelle inhibante des leaders traditionnels de la communauté.





L'auteur de cette vieille chanson est inconnu. En tout cas, à l'instar d'un titre comme We shall overcome, cette chanson fut de tous les mouvements contestataires aux Etats-Unis, depuis les luttes syndicales des années 1930 jusqu'au mouvement pour les droits civiques après-guerre. Le morceau fut enregistré à de très nombreuses reprises, par des interprètes très différents (Pete Seeger, Joan Baez, Mississippi John Hurt...). Nous avons ici choisi la version de Mavis Staple, l'extraordinaire chanteuse des Staples Singers, qui a récemment sorti un album dans lequel elle reprend certains des hymnes pour les droits civiques.

Les paroles simples et incantatoires renforcent la solidarité et galvanisent lors des manifestations. Et du courage, il en faut lorsqu'il s'agit d'affronter des foules déchaînées. Aussi, toutes les grandes étapes du mouvement des droits civiques sont ponctuées de ces chants de liberté, les Freedom Songs, (gospel, blues ou spirituals). Une citation de Phyllis Martin, secrétaire du SNCC, souligne parfaitement l'importance de ces chants de la liberté: "La peur était immense, je ne savais jamais si je serais abattue ou lapidée ou quoi que ce soit d'autre. Mais quand nous commençions à chanter, j'oubliais tout cela."


"We shall not be moved" . Traditionnel, Etats-Unis.

We shall not, we shall not be moved (2X)
Just like a tree that's standing by the water
We shall not be moved

We shall not, we shall not be moved (2X)
The union is behind us
We shall not be moved

We shall not, we shall not be moved (2X)
We're fighting for our freedom,
We shall not be moved

We shall not, we shall not be moved (2X)
We're fighting for our children,
We shall not be moved

We shall not, we shall not be moved (2X)
We'll building a mighty union,
We shall not be moved

We shall not, we shall not be moved (2X)
Black and white together,
We shall not be moved

We shall not, we shall not be moved (2X)
Young and old together,
We shall not be moved

_____________

Nous ne bougerons pas. (2X)
Comme l'arbre se tient au bord de l'eau,
nous ne bougerons pas...

Nous ne bougerons pas. (2X)
L'union fait la force,
nous ne bougerons pas...

Nous ne bougerons pas. (2X)
Nous combattons pour notre liberté,
nous ne bougerons pas...

Nous ne bougerons pas. (2X)
Nous combattons pour nos enfants,
nous ne bougerons pas...

Nous ne bougerons pas. (2X)
nous construirons une union solide,
nous ne bougerons pas...

Nous ne bougerons pas. (2X)
Noirs et Blancs réunis,
nous ne bougerons pas...

Nous ne bougerons pas. (2X)
Jeunes et vieux réunis,
nous ne bougerons pas...

Sources:
- Pap NDiaye: "les Noirs américains en marche pour l'égalité", découvertes Gallimard, 2009, p85-87.
- Marie-Agnès Combesque: "Martin Luther King Jr. Un homme, un rêve", le félin, 2008, p197-203.
- Nicole Bacharan: "Les Noirs américains. Des champs de coton à la maison Blanche", 2008, p184-189.
- Y. Delmas et CH. Gancel: "Protest song", Textuel, 2005.

Liens:
- The story of Greensboro four.
- Franklin McCain, héros américain de la cause noire.
- Superbe site consacré aux mouvements pour les droits civique.
- "Sitting for justice: Woolworth's lunch counter".

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