lundi 6 décembre 2010

Loca Virosque Cano (7) Brixton, "Guns of Brixton", The Clash (1979)



De "The Clash" à "Combat rock" : la musique comme vecteur de révolte.


The Clash est un groupe anglais composé de Joe Strummer (guitare, chant), Paul Simonon (basse), Mick Jones (guitare et chant) Topper Headon (batterie, il rejoint le groupe à partir du 2ème album) formé en 1976. Deux de ses membres, Mick Jones et Paul Simmonon, sont natifs de Brixton, ce dernier est le compositeur de la chanson "Guns of Brixton" qu'il interprète également.

Les Clash se sont faits connaître en assurant la première partie des Sex Pistols sur une tournée baptisée "Anarchy Tour" ce qui leur a permis de signer chez CBS pour leur premier single "White Riot" en 1977 et premier album, intitulé "The Clash". Ils tournent avec des groupes majeurs de la fin des années 70 : The Jam de Paul Weller, groupe emblématique du revival mods (1) mais aussi the Buzzcocks, fer de lance de la scène punk mancunienne. En 1978, ils sortent leur deuxième album Give'em Enough Rope et s'egagent de plus en plus dans l'activisme politique participant, par exemple, au concert "Rock against the racism" à Victoria Park, en avril 78, à l'initiative de l'Anti-nazi League.

Puis, en décembre 1979, The Clash sort un double album destiné à marquer définitivement l'histoire du rock : London Calling. Toujours associé au mouvement punk, le groupe suit pourtant une route fort différente de celle empruntée par Johnny Rotten et Sid Vicious. En effet, les Clash sont davantage tournés vers le rock mais capables de l'enrichir de sonorité ska, reggae, dub, etc., ce qu'ils réalisent à merveille sur ce double album. La pochette, inspirée de celle du premier LP d'Elvis Presley, datant de 1956, fait aujourd'hui partie de l'imagier du rock. On y voit Paul Simonon détruire dans une geste rageur sa guitare, geste qui résume à la fois l'énergie du groupe mais aussi la révolte qui irrigua toute sa discographie.












Celle-ci se clot en 1982 (à la sortie de l'album Cut The crap édité 3 ans plus tard, le groupe ne comprend plus ni Topper Headon, ni Mick Jones). Au final, les Clash laissent 5 albums, dont un double (London Calling) et un triple (Sandinista dont nous avait parlé Blot), et une multitude de titres témoins de leur engagement, à l'image de celui de leur dernière production intitulée "Combat Rock".



"Guns of Brixton" : une chanson visionnaire.


Angleterre, 1978, la crise est installée depuis le début de la décennie. Choc pétrolier, désindustrialisation faisant plonger les pays noirs de la première révolution industrielle dans le marasme, 1 million de chômeurs et une inflation qui culmine à 18%. Les élections générales sont, comme souvent, placées sous la bannière du bipartisme et se résument à un face à face entre le Labour party et les Tories. A la tête de la formation des conservateurs, Margaret Thatcher, dont certains disent qu'elle pourrait être la première femme premier ministre du Royaume-Uni à l'issue du scrutin de mai 79 qui approche.

Lors de la campagne, la question de l'immigration fait irruption dans les débats. Pour M. Thatcher, récupérer les voix des partisans du National Front est une option à ne pas négliger. Le pays compte alors 54 millions d'habitants dont 1.9 million de personnes qualifiées de "coloured". La fer de lance (sans mauvais jeu de mot) du parti Tory, prononce une série de phrases dans la presse qui laissent planer peu de doutes sur son positionnement et ses vélléités de récupérer des voix sur sa droite; ainsi elle annonce vouloir mettre un terme à l'immigration ("clear end to immigration") ouverte alors au rapprochement familial, et ajoute "people are really rather afraid that this country might be swamped by people of a different culture".("Les gens sont plutôt inquiets de voir ce pays submergé par des gens d'une autre culture").

Bien qu'ayant vu naître des personnalités aussi éclectiques qu'Harold Macmillan (2), John Major (3) ou encore David Bowie, le quartier de Brixton, situé das l'arrondissement de Lambeth au sud-ouest de Londres, n'en est pas moins fortement marqué par son identité caribéenne et jamaïcaine (ou "West Indies" qui comprend aussi Trinidad et Tobago ou encore la Barbade). 1 habitant de Brixton sur 3 vient de cette région du monde (jusqu'à 70% dans certaines parties du secteur) tant et si bien que le quartier fut surnommé le Harlem londonien. Selon les études menées dans les années 80 (4) c'est un faubourg marqué par de lourds problèmes de logements (beaucoup de squatts, une longue liste d'attente pour obtenir un logement), une criminalité galopante liée à un trafic de drogue important, avec un tissu social en décomposition du fait de l'importante monoparentalité et du chômage. Même si les chiffes sont postérieurs aux années 70 (5) ils en disent long ; en 1985, 13% de la population active britannique est au chômage, le taux s'élève à 23% chez les minorités pouvant culminer chez les jeunes noirs à 55% voire à 67% pour ceux du quartier.


Les relations avec la police sont difficiles dans le quartier depuis plusieurs années lorque Paul Simonon écrit "Guns of Brixton". D'une part, la population reproche à la police métropolitaine son manque d'entrain à résoudre les affaires dont les populations immigrées du quartier sont victimes. Ainsi, la disparition de deux jeunes garçons de la communauté noire dans l'incendie d'un immeuble reste irrésolue. D'autre part, la population se plaint du harcèlement de la MPS (Metropolitan Police Service) qui a la possibilté d'effectuer des contrôles sur la simple suspicion. Ceux-ci sont vécus par la population comme des contrôles au faciès, souvent injustifiés et stigmatisants, ce qui rend l'atmosphère de plus en plus irrespirrable. C'est sur cette thématique que Paul Simonon construit son titre comme on peut le lire et l'écouter ci après :




When they kick out your front door
Quand ils vont défoncer ta porte
How you gonna come?
Comment vas tu réagir?
With your hands on your head
en mettant tes mains sur la tête
Or on the trigger of your gun
Ou ton doigt sur la gachette?

When the law break in
Quand la police débarquera
How you gonna go?
Comment finiras-tu?
Shot down on the pavement
Abattu sur le trottoir
Or waiting in death row
Ou à attendre dans le couloir de la mort

You can crush us
Vous pouvez nous écraser
You can bruise us
vous pouvez nous frapper
But you'll have to answer to
mais vous aurez à en répondre
Oh, Guns of Brixton
Oh, les flingues de Brixton

The money feels good
Tu as assez d'argent
And your life you like it well
et tu aimes bien ta vie
But surely your time will come
mais bientôt ton heure viendra
As in heaven, as in hell
Aussi bien au paradis, qu'en enfer


You see, he feels like Ivan
Tu vois, il a l'impression d'être Ivan
BORN under the Brixton sun
Né sous le soleil de Brixton
His game is called survivin'
Son jeu s'appelle survivre
At the end of the harder they come
A la fin plus dure sera la chute

You know, it means no mercy
Tu sais que cela veut dire pas de pitié
They caught him with a gun
Ils l'ont attrapé avec un flingue
No need for the Black Maria
Pas besoin de fourgon noir (6)
Goodbye to the Brixton sun
Adieu le soleil de Brixton

You can crush us
Vous pouvez nous écraser
You can bruise us
Vous pouvez nous frapper
But you'll have to answer to
Mais vous aurez à en répondre
Oh-the guns of Brixton
Oh- les flingues de Brixton.


When they kick out your front door
Quand ils défonceront ta porte
How you gonna come?
Comment réagiras tu?
With your hands on your head
En mettant les mains sur la tête
Or on the trigger of your gun
Ou ton doigt sur la gachette

You can crush us
Vous pouvez nous écraser
You can bruise us
Vous pouvez nous frapper
And even shoot us
Et même nous tuer
But oh- the guns of Brixton
Mais Oh- Les flingues de Brixton


Shot down on the pavement
Abattu sur le trottoir
Waiting in death row
Dans le couloir de la mort
His game was survivin'
Son jeu était de survivre
As in heaven as in hell
Aussi bien en enfer qu'au paradis.


You can crush us
Vous pouvez nous écraser
You can bruise us
Vous pouvez nous frapper
But you'll have to answer to
Mais vous devrez en répondre
Oh, the guns of Brixton
Oh, les flingues de Brixton
Oh, the guns of Brixton
Oh, les flingues de Brixton
Oh, the guns of Brixton
Oh, les flingues de Brixton
Oh, the guns of Brixton
Oh, les flingues de Brixton








"Guns of Brixton" : de l'art d'être clairvoyant en terrain propice à l'émeute.

Début avril 81, ce que décrit Paul Simonon se transforme en une terrible réalité. La température s'élève dangereusement dans le quartier jamaïcain de Londres. La police est plus que jamais présente ; elle se livre à un contrôle systématique et très agressif des populations du faubourg dans le cadre de l'opération baptisée "Swamp 1981". 50% des personnes contrôlées sont issues de la communauté des West Indies, et les 2/3 d'entre elles ont moins de 21 ans. (6)


Dans la nuit du 10 avril, un jeune homme est blessé à coup de couteaux. Deux policiers s'approchant de lui, la foule alentour, à tort ou à raison, y voit un nouveau signe d'agression envers un habitant du quartier. Elle s'amasse rapidement et la situation dégénère. Les cocktails molotovs pleuvent, les scènes d'émeutes et d'affrontement avec la police se multiplient. Le quartier est en flamme, en particulier la zone dite de la "frontline" sur Raintail road. De nombreuses constructions sont incendiées dont une école, des magasins, des pubs dont certains sont connus pour réserver le plus mauvais accueil à la population de couleur.
Le bilan est accablant : 360 blessés, 83 locaux sont détruits par le feu, une centaine de véhicules, dont la moitié appartenant à la police, sont endommagés ou brulés. 82 personnes sont arrêtées. Les dégâts se chiffrent à 7.5 millions de livres.




Margaret Thatcher n'en conclue pas moins que ces émeutes sont injustifiables. Toutefois, Lord Scarman est nommé pour faire un rapport qui portera son nom et sera publié en 1985. Ses conclusions ne vont pas tout fait dans le même sens. Il reconnait de façon claire qu'il y a une véritable discrimination non légale, mais réelle et ressentie par la population de couleur du quartier qui se retrouve désavantagée. Il préconise alors une politique de discrimination positive, passant notamment par l'embauche de personnes issues des communautés caribéennes dans les forces de police. A l'issue du rapport Scarman, il faut aussi noter que le Vagrancy Act qui rendait possible les arrestations et contrôles abusifs de la police sur simple suspicion devient caduc.


Cette même année, de nouvelles émeutes éclatent en Angleterre à Brixton, à Toxteth (Liverpool) ou Peckham mais les Clash ne sont plus là pour les anticiper ou les chanter.


Et aujourd'hui ?


Brixton est, comme Harlem, un quartier en voie de revivification. Il a gardé son caractère coloré et cosmopolite et est devenu célèbre aussi bien pour son marché quotidien que pour sa scène culturelle animée autour de la Brixton Academy. Comme souvent, la rénovation du quartier s'accompagne d'une gentrification de sa population.


[Brixton, Electric avenue, Le marché en 2011.
photo V. Servat]
[Brixton, le marché, entre boutiques et petits restos bios,
le maintien d'une identité afro carabéenne dans le quartier.
Photo V. servat]
























Notes :
(1) Le groupe s'ancre à la fois dans le mouvement punk rock et celui des mods qui était incarné par les Who.
(2)-(3) Premiers ministres conservateurs britanniques respectivement de 1957 à 1953, et de 1990 à 1997.
(4) Les chiffres sont tirés du rapport de Lord Scarman publié en 1985.
(5) Les chiffres sont également tirés du rapport de Lord Scarman publié en 1985.
(6) Les fourgons noirs de la police, équivalent de nos "paniers à salade", sont surnommés les Black Maria dans le langage familier.
(7) Jean-Claude Monet "Polices et violences urbaines : la loi et le désordre dans les villes anglo-saxonnes".


Pistes bibliographiques :

Dans la presse :
Articles de Time magazine :

Articles de la BBC :
  • http://news.bbc.co.uk/onthisday/hi/dates/stories/april/11/newsid_2523000/2523907.stm
  • http://news.bbc.co.uk/onthisday/hi/dates/stories/november/25/newsid_2546000/2546233.stm

Dans des revues :

Sur le web :
  • http://www.nickelinthemachine.com/2008/08/brixton-and-the-riots-in-1981/
  • http://www.urban75.org/brixton/history/riot.html

2 commentaires:

M.AUGRIS a dit…

Merci pour ce bel article. Brixton faisait partie des noms qu'on entendait de temps en temps. Grâce à toi, on sait le situer dans le temps et dans l'espace, et en musique !

Anonyme a dit…

Merci beaucoup pour cet article!

Au passage, il me semble que tu t'es trompé dans la traduction: selon moi, "the harder they come" ne doit pas être traduit puisqu'il s'agit du titre d'un film (ayant pour héros un certain Ivan, originaire de Brixton).