samedi 28 mai 2011

237. Lou Reed: "The day that John Kennedy died". (1982)



* une terrible onde de choc.
L'assassinat de John F. Kennedy le 22 novembre 1963 bouleverse une Amérique majoritairement attachée à son président. Une terrible onde de choc déferle sur le pays et le monde entier. Presque instantanément, les chaînes de télévision interrompent leurs programmes pour diffuser la nouvelle. Sur CBS, le journaliste vedette, Walter Cronkite, ému, retire ses lunettes et reste sans voix avant de se reprendre (voir ci-dessus vers 5 minutes 10 après le lancement de la video) . La Une du journal Le Monde résume la situation: "A l'est, comme à l'ouest, l'assassinat de John Kennedy soulève consternation et inquiétude."
La bourse de Wall Street connaît même un vent de panique puisque l'indice Dow Jones cède plus de vingt points.

Caroline et John Jr, les enfants du président s'ébattent joyeusement dans le bureau ovale de la Maison Blanche. [Cecil Soughton 1962]

Quatrième président américain en exercice assassiné, John F. Kennedy est à n'en pas douter le plus pleuré, à la fois en tant que chef d'état, mais aussi comme s'il s'agissait d'un membre de la famille. Dès ses débuts en politique, les grands médias en ont fait leur chouchou, multipliant les reportages complaisants sur la famille Kennedy. JFK se forge ainsi une image de play boy, père attentionné de deux adorables enfants. La première dame devient rapidement une icône de la mode, incarnant la quintessence du bon goût. Les journaux et magazines populaires, en particulier LIFE, qui diffuse à près de 8 millions d'exemplaires chaque semaine, consacrent de nombreuses couvertures à cette famille idéale... La maison du clan, sise à proximité du cap Cod, est investie en permanence par des journalistes amis. Pour beaucoup il s'agit donc presque d'un deuil personnel.

A l'heure des médias de masse, la nouvelle du drame sidère l'opinion américaine.


La forte exposition du couple présidentiel accroît encore un peu plus l'extraordinaire déflagration médiatique suscitée par ce drame.
L'assassinat du président se fait sous l’œil des médias. Dès les coups de feu de Dealey Plaza, le drame pénètre dans les foyers américains et ceux du monde entier par le biais de la télévision, de la radio et des journaux.

Les obsèques nationales, voulues et organisées par l'Etat fédéral, confèrent une grande solennité à ce deuil public. Les autorités rapatrient la dépouille présidentielle et organisent son exposition à la Maison-Blanche pour les proches, puis sa présentation au public au Capitole. Près de 300 000 personnes viennent rendre hommage au défunt les 24 et le 25 novembre, jour de deuil officiel décidé par le président Johnson. Earl Warren, le président de la Cour suprême, prononce l'éloge funèbre.

Jackie Kennedy entourée de ses enfants lors des funérailles officielles de JFK. John Kennedy Jr fait le salut militaire devant le cercueil de son père qui descend Pennsylvania Avenue. Cette image émouvante fait le tour du monde. Caroline se tient à droite de sa mère, devant son oncle Edward, sénateur du Massachussets. A droite de la veuve se tient Robert Kennedy, qui occupe alors le poste d'attorney general (ministre de la justice). A la mort de son aîné, Bobby endosse le costume de chef du clan Kennedy.

Un million de personnes assistent à la procession qui conduit d'abord le corps du président à la cathédrale St Matthew the Apostle avant de rejoindre le cimetière national d'Arlington. Lady Bird Johnson, qui succède à Jackie en tant que première dame, décrit la scène: "De chaque côté on voit une mer de visages allongés, des visages silencieux, attentifs [...]. J'avais l'impression oppressante d'avancer un pied devant l'autre dans une tragédie grecque."
Les trois réseaux nationaux CBS, NBC et ABC diffusent en direct la cérémonie. L'émotion atteint son comble à la sortie de la cathédrale lorsque John Jr, 3 ans, se met au garde-à-vous et salue le cercueil de son père. L'image fera le tour du monde.





* Naissance du mythe.
Un véritable mythe se créé autour du président, dont Joseph, le père est à la fois l'inventeur et le principal artisan. Les positions isolationnistes de celui qui fut ambassadeur des Etats-Unis en Grande Bretagne au début de la seconde guerre mondiale, lui empêche d'accomplir son rêve d'accéder à la présidence. Il reporte alors ses espoirs sur sa progéniture. La mort du fils aîné pousse sur le devant de la scène le cadet, John, à disposition duquel il met son immense fortune.
Celui que tout le monde appelle Jack inaugure le temps de "la présidence médiatique". Mieux que quiconque avant lui, il comprend tout l'intérêt qu'il y a à mettre en scène son action. Sa jeunesse et son charisme font merveille devant les caméras. Il sait par ailleurs se concilier les sympathies de nombreux journalistes influents. Son assassinat achève de faire de lui un héros, le symbole de la jeunesse brisée.
Une semaine après sa mort, le président défunt a réuni toutes les caractéristiques d'un saint mort en martyr.
La sacralisation de Kennedy est encore renforcée par les déboires qui affectent sa famille et convainquent certains qu'elle est victime d'une malédiction (lobotomie ratée de sa sœur Rosemary en 1941, décès de son frère Joseph Jr dans l'explosion de son avion en 1944, mort de sa sœur dans le crash de son avion en 1948, mort de son fils Patrick deux jours après sa naissance en 1963, assassinat de Robert 5 ans après le sien, mort de son fils John Jr en 1999...). En outre, le drame qui se joue à Dallas est perçu par beaucoup comme une tragédie typiquement américaine.

Le jeune sénateur John F. Kennedy et sa fiancée Jacqueline Bouvier faisant de la voile au large du cap Cod en 1953. Une du magazine LIFE du 20 juillet 1953.

Arthur Schlesinger et Theodore Sorensen, ses proches collaborateurs, se font panégyristes et dressent un portrait hagiographique dans leurs ouvrages respectifs. A leur suite, la famille perpétue la mémoire du défunt et entretient le culte. Robert réunit ses partisans sur la tombe du cimetière d'Arlington et se réfère à longueur d'interviews à l'élan de son aîné pour définir son idéal politique. Le Kennedysme lui sert ainsi de point de départ pour une nouvelle mobilisation politique payante. Lors du congrès national du Parti démocrate de 1964, Bobby reçoit une ovation de plus de vingt minutes, l'empêchant de prononcer son discours.

La résistance du mythe de John F. Kennedy tient sans doute dans ce culte familial, amical et partisan, revivifié grâce à une multitude d’évènements politiques et médiatiques. Si des rumeurs, faisant état de l'infidélité chronique du président, sourdent ça et là, elle ne parviennent pas à ébranler le mythe. Or, au lendemain du Watergate, les parlementaires républicains aux abois déclenchent le scandale en dénonçant la relation de JFK avec Judith Campbell Exner, alors maîtresse d'un des principaux parrains de la mafia, Sam Giancana. D'aucuns imaginent la collusion entre le président et le malfrat. L'image de Jack en sort écornée et cadre de plus en plus mal avec le mythe entretenu par ses zélateurs. Un verrou saute et il devient de bon ton de vilipender Kennedy et sa famille.
Les critiques se focalisent sur la vie privée de Jack et non l'aspect politique, défendu avec acharnement par ses partisans. Les faces sombre et lumineuse de Kennedy finissent par composer deux légendes qui s'ignorent mais s'additionnent dans la propagation du mythe.


La une du magazine Life du 21 avril 1958: "Jacqueline, Caroline and Jack Kennedy".

* Une Amérique vacillante.

La violence qui gangrène la vie politique américaine (assassinats de Martin Luther King, Bobby Kennedy en 1968), l'enlisement dans un conflit contesté et perdu en 1975, le discrédit de la classe politique à la suite du scandale du Watergate, font douter de nombreux Américains de la pertinence de leur modèle. C'est pourquoi, a posteriori, les années Kennedy sont associées par certains à un âge d'or perdu.
Or, la société d'abondance et le modèle triomphant du début des sixties ne doivent pas masquer les réalités moins glorieuses de la présidence Kennedy: ségrégation raciale persistante au Sud, interventionnisme américain et manœuvres de la CIA , prospérité du crime organisé, violence endémique du système...
Le personnage de JFK s'inscrit aussi dans cette dichotomie. La mort violente du président lui confère une aura qui rend toute critique inaudible dans les mois qui suivent le drame. On vante alors son volontarisme, l'élan de la "nouvelle frontière", sa recherche d'une plus grande justice sociale, sa lutte contre les discriminations raciales, enfin sa croisade pour la liberté. Rien ne filtre sur ses fréquentations douteuses. De même la minceur de son bilan lors de son décès passe inaperçue. Certes, sa mort précoce ne permet pas de savoir comment aurait évolué sa présidence, mais il n'est pas parvenu à convaincre le Congrès de la validité de son programme. A contrario, sa mort ouvre des perspectives que saura saisir Johnson. Excellent connaisseur des arcanes du Congrès, ce dernier fait adopter de nombreuses réformes essentielles (les deux grandes lois de 1964 et 1965 sur l'interdiction de la ségrégation dans les lieux publics et les droits civiques, Medicare et Medicaid). L'occultation relative du bilan de la présidence Johnson s'explique par sa concomitance avec l'enlisement au Vietnam. En outre, on attribue bien souvent les succès de Johnson à son prédécesseur, oubliant que JFK se trouvait dans l'impasse en 1963 et que la majeure partie de son programme ne trouve un début de réalisation qu'à sa mort.
Les deux hommes se détestent cordialement et le premier n'a jamais compris la fascination que suscite JFK chez de nombreux Américains."C'était quelque chose d'incroyable, ce jeune godelureau était atteint de la malaria et vachement malade. Il n'avait prononcé un mot important au Sénat et n'y avait rien fait. Mais, d'une certaine façon, avec ses livres et son prix Pulitzer, il est parvenu à se faire passer pour un brillant intellectuel et un jeune leader qui changerait l'image du pays. Je dois aussi admettre qu'il avait un réel sens de l'humour et qu'il passait super bien sur ce foutu écran de télévision, et grâce à cela c'était finalement un bon gars, mais son emprise grandissante sur le peuple américain est restée un mystère pour moi."

Lyndon B. Johnson, en position de vice-président sur le ticket présidentiel, tance un perturbateur lors de la campagne de 1960.

De nombreux artistes consacrèrent des chansons au drame de Dallas, juste après les faits ou bien plus tard. C'est le cas de cette chanson de Lou Reed, issue de l'album Blue Mask et sortie 19 ans après les faits. L'ex leader du Velvet Underground et songwriter hors-pair décrit le choc ressenti par une majorité d'Américains à l'annonce de l'attentat.
L'interprète semble plongé dans un cauchemar dont il ne peut s'extraire. Tout ce qui vient de se passer est-il bien réel?
Le chanteur narre à deux décennies de distance ce qu'il faisait lorsqu'il apprit la nouvelle par l'intermédiaire du petit écran. Ce faisant, il confirme ce qu'avait affirmé avec justesse le présentateur du journal télévisé de la NBC lors de l'attentat du 23 novembre 1963: "qui que vous soyez, vous vous souviendrez toujours du lieu où vous étiez et ce que vous faisiez lorsque vous avez appris la mort du président."




Lou Reed: "the day that Kennedy died"

I dreamed I was the president of these United States
I dreamed I replaced ignorance, stupidity and hate
I dreamed the perfect union and a perfect law, undenied
And most of all I dreamed I forgot the day John Kennedy died

I dreamed that I could do the job that others hadn't done
I dreamed that I was uncorrupt and fair to everyone
I dreamed I wasn't gross or base, a criminal on the take
And most of all I dreamed I forgot the day John Kennedy died

Oh, the day John Kennedy died
Oh, the day John Kennedy died

I remember where I was that day, I was upstate in a bar
The team from the university was playing football on TV
Then the screen went dead and the announcer said,
"There's been a tragedy
There's are unconfirmed reports the president's been shot
And he may be dead or dying."

Talking stopped, someone shouted, "What!?"
I ran out to the street
People were gathered everywhere saying,
Did you hear what they said on TV
And then a guy in a Porsche with his radio hit his horn
And told us the news
He said, "The president's dead, he was shot twice in the head
In Dallas, and they don't know by whom."

I dreamed I was the president of these United States
I dreamed I was young and smart and it was not a waste
I dreamed that there was a point to life and to the human race
I dreamed that I could somehow comprehend that someone
Shot him in the face

Oh, the day John Kennedy died (4X)

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J'ai rêvé que j'étais le président des Etats-Unis
J'ai rêvé que j'arrêtais l'ignorance, la stupidité et la haine
J'ai rêvé d'une union parfaite, d'une loi juste et incontestée
et la plupart des choses auxquelles j'ai rêvé je les ai oubliées le jour où John Kennedy est mort

J'ai rêvé que je pourrais faire le boulot que les autres n'ont pas accompli
j'ai rêvé que j'étais honnête et juste avec chacun
j'ai rêvé que je n'étais pas grossier et ignoble, un criminel qui touche des pots de vin
et la plupart des choses auxquelles j'ai rêvé je les ai oubliées le jour où John Kennedy est mort

oh, le jour de la mort de John Kennedy (2X)

je me souviens où je me trouvais ce jour là, j'étais au fin fond de l'état, installé dans un bar
l'équipe de l'université jouait au foot à la télé
soudain, l'écran s'est obscurci et un présentateur déclara,
"une tragédie vient d'avoir lieu
des informations à vérifier indiquent que l'on a tiré sur le président et il pourrait être mort ou agonisant."

Tout le monde s'est tu, quelqu'un a crié, "Quoi?"
j'ai couru dehors dans la rue
les gens recueillis discutant partout,
avez-vous entendu ce qu'ils ont dit à la télé
et un type dans une Porsche équipée de la radio appuya sur son klaxon
et nous annonça la nouvelle
il dit, "le président est mort, il a été atteint par deux balles dans la tête
à Dallas, et ils ne savent pas par qui."

J'ai rêvé que j'étais le président des Etats-Unis
j'ai rêvé que j'étais jeune et intelligent et que rien n'était gâché
j'ai rêvé que la vie et l'espèce humaine signifiait quelque chose
j'ai rêvé que je pouvais comprendre d'une façon ou d'une autre que quelqu'un
lui ait tiré une balle en pleine tête

Oh, le jour de la mort de John Kennedy (4X)


Merci Marie pour l'aide à la traduction.


Sources:
- Jacques Portes: "Lyndon Johnson. Le paradoxe américain", Biographie Payot, 2007.
- Thierry Lentz: "L'assassinat de John F. Kennedy, histoire d'un secret d'Etat", Nouveau Monde, 2010.
- Claude Quétel (dir.): "Dictionnaire de la guerre froide", 2008.
- Lindsay Porter: "Assassinat. Une histoire du meurtre politique", Actes Sud, 2010.
- Peter Collier et David Horowitz: Les Kennedy, une dynastie américaine, Petite Bibliothèque Payot, 2001.


Liens:
- American Experience.
- Medarus.org

2 commentaires:

David Tredler a dit…

Je crois que j'ai découvert JFK par le biais de la chanson de Lou Reed. J'étais enfant dans les années 80, et mes parents écoutaient souvent cette chanson. Je l'entendais sans savoir qui était ce Kennedy. J'ai grandi, j'ai appris qui était Kennedy, j'ai lu, vu, entendu. Et la chanson de Lou Reed est restée en moi, comme ce point d'ancrage. Aujourd'hui encore, je l'écoute de temps en temps.

véronique servat a dit…

Merci Julien pour cet article. Le culte de Kennedy a essaimé au delà des Etats-Unis, un musée entier lui est consacré à Berlin,dans une muséographie d'un blanc immaculé. Il est très intéressant de le visiter car il est vraiment construit sur le mythe Kennedy. La mémoire recompose l'histoire, le discours de Kennedy à Berlin que tout le monde imagine au pied du mur et qui se fait dans une quartier excentré de la ville en est une autre illustration.
A contrario quand on commence à mettre les pieds dans la légende noire, quelle désillusion : les mythes sont faits pour être brisés.