samedi 7 janvier 2012

253. Java: "Mots dits français"

L'immense Canada (10Millions de km²) est une confédération composée de 10 provinces. Celle du Québec compte 8 millions d'habitants (sur une population totale de 34 M) , dont 80% de francophones. (1) 
Cette province se distingue par la persistance de l'usage du français, alors que dès 1763 elle devient, comme le reste du Canada, une possession de la Grande Bretagne.  
Comment expliquer cette curiosité dans un continent nord-américain dominé par la culture anglo-saxonne?

Carte de la Nouvelle France vers 1750 (cliquez sur l'image pour l'agrandir). Elle s'étire alors sur un tiers de l'Amérique du Nord, du golfe du Saint-Laurent à celui du Mexique. Le peuplement se concentre autour de l'île royale (Acadie), de la vallée du saint-Laurent et de la Nouvelle-Orléans. A l'intérieur du continent, la colonisation s'avère très extensive et repose sur le commerce des fourrures.


* La Nouvelle France.
L'incursion au Labrador et à Terre Neuve du navigateur John Cabot pour le compte des Britanniques en 1497, ouvre le bal d'une série de voyages exploratoires. Dès lors, les marins européens fréquentent les bancs de Terre-Neuve et exploitent les eaux poissonneuses du Saint-Laurent.
Les explorations de Jacques Cartier de 1534, 1535/36 et 1541 permettent l'installation des premiers colons français en Acadie, puis dans la vallée du Saint-Laurent. Samuel de Champlain y fonde en 1608 la ville de Québec, avant que Montréal ne le soit en 1642. 
Acadie et rives du saint-Laurent composent ce que l'on nomme désormais la « Nouvelle France » (bientôt étendue aux territoires figurant sur la carte ci-dessus). Dans le sillage des explorateurs, des Jésuites se chargent d'évangéliser les peuples autochtones (Amérindiens et Inuits) venus d'Asie via le détroit de Béring 30 000 ans plus tôt. Les Français pratique avec les Amérindiens la traite des fourrures. En échange d'objets européens tels que des chaudrons de cuivre, des perles de verre, de l'alcool, ces derniers procurent peaux de castors, de martres et de loutres alors très prisées sur le vieux continent. Le commerce transatlantique des fourrures s'impose comme la principale activité économique et entraîne l'implantation d'un vaste réseau de comptoir de traite sur les rives du saint-Laurent.
Richelieu fonde et réserve le monopole du commerce de la fourrure à la Compagnie de la Nouvelle France, ou des Cent-Associés, avec pour charge d'attirer les migrants susceptibles de peupler ces vastes territoires. (2) Cependant, l'implantation française au Canada reste avant tout perçue par les volontaires comme une opération commerciale ou évangélisatrice, non une entreprise de peuplement durable. Cette première tentative de peuplement échoue et conduit Colbert à réintégrer la Nouvelle-France dans le domaine royal.

 Couple d'indiens algonquins. 
Compte tenu de l'immensité des territoires, les colons français doivent traiter avec les Indiens qui leurs livrent également les peaux. Un système d'alliance se met donc en place avec plusieurs groupes autochtones tels que les Micmacs, les Algonquins ou encore les Hurons. La survie de la colonie canadienne repose sur cette collaboration militaire et économique avec les Amérindiens.

Des rivalités se font alors jour avec l'Angleterre. Solidement implantée sur la côte atlantique (treize colonies) et dans la baie d’Hudson, elle fonde ses revendications territoriales sur l'antériorité de la découverte de John Cabot et entend bien tirer parti de son écrasante domination démographique. (3) Les affrontements opposant les deux puissances européennes se soldent par une série de revers de la France. 
A la suite du Traité d’Utrecht en 1713, cette dernière cède l’Acadie, les territoires de la baie d'Hudson et Terre Neuve à l’Angleterre. Le refus de nombreux Acadiens de prêter allégeance à la Couronne britannique entraîne l'embarquement de force de la moitié de la population, contrainte de s'installer dans les autres colonies du littoral. Ce "grand Dérangement" entraîne la reprise des hostilités. Les habitants de la vallée du saint-Laurent, galvanisées par les autorités françaises, prennent les armes.
Mais, la bataille décisive des plaines d’Abraham (1759) se solde par une défaite du général de Montcalm et par la perte de contrôle du Saint-Laurent. Le gouverneur François-Pierre Rigaud de Vaudreuil signe la capitulation de Montréal en 1760. Après trois années d'occupation militaire, le sort de la colonie est scellé par le traité de Paris de 1763. La France renonce à la totalité de ses possessions en Amérique du Nord (mis à part St-Pierre et Miquelon). En conséquence, les habitants de la Nouvelle-France, francophones et catholiques, principalement installés dans la vallée du Saint Laurent, passent sous souveraineté britannique. 

La bataille des plaines d'Abraham. Gravure d'après une peinture d'Hervey Smith, 1797.


* Quel sort les Britanniques réserveront-ils aux populations conquises?
La proclamation royale de 1763 créée la province du Québec englobant les deux rives du Saint-Laurent en aval de Montréal.  Les autorités britanniques incitent les immigrants britanniques et colons anglo-américains à s'implanter dans la province afin de rendre minoritaire la population francophone et catholique. Le premier gouverneur britannique Murray s'emploie en outre à imposer les institutions britanniques et à favoriser l'assimilation et la conversion des Canadiens. Cependant, derrière ce discours de fermeté, le gouverneur, pragmatique, fait preuve d'une certaine souplesse à l'égard du clergé et des seigneurs, considérés comme de possibles garants de la paix sociale.
Il est vrai également qu'à l'heure  où les 13 colonies américaines (4) entrent en rébellion, le contexte politique incite à ces compromis. Aussi, pour s'assurer leur loyauté, la Grande-Bretagne reconnaît aux francophones le droit de conserver leur langue et leur religion  (l'Acte du Québec de 1774).

Au Québec, l'immigration britannique tant attendue s'avère décevante, tandis que les francophones doublent leur nombre entre 1765 et 1790 en raison d'un fort dynamisme démographique. 
L'arrivée de réfugiés britanniques "loyalistes" au terme de la Révolution américaine incitent la métropole à réorganiser ses dernières colonies d'Amérique du Nord. Pour contrecarrer l'influence des francophones, l'Acte constitutionnel de 1791 institue un gouvernement représentatif et partage le Québec en deux provinces, le Haut-Canada (l'Ontario qui compte 95% d'anglophones) tandis qu'au Bas-Canada (Québec) les francophones constituent 90% de la population. Dans ce dernier, l'épineuse question linguistique se pose aussitôt à l'assemblée  législative élue. Si le bilinguisme est reconnu, l'anglais s'impose toutefois comme la langue officielle du Bas-Canada, alors que le français n'est admis que comme "langue de traduction."
Promptes à déceler des complots insurrectionnels partout, les autorités coloniales placent sous surveillance rapprochée les francophones aux lendemains de la Révolution française. Le "règne de la terreur" du gouverneur francophobe Craig (1807-1811) accentue encore la volonté d'angliciser en profondeur la société du Bas-Canada. La "mentalité de garnison" adoptée attise davantage encore les tensions ethniques, alors que l'assujettissement politique et économique contribue au malaise grandissant des francophones. 

 Le Patriote, dessin de Henri Julien

Dans ces conditions, une nouvelle formation politique, le Parti canadien, réformiste et très influencé par les idées libérales, connaît un succès croissant au cours des années 1830. Ses dirigeants, en particulier Louis-Joseph Papineau, réclament une meilleure représentation politique, une forme de souveraineté et envisagent même une amorce de laïcisation des fabriques et des écoles au grand dam du puissant clergé catholique. Mais les autorités  britanniques refusent toute concession. Cette fermeté entraîne le soulèvement de nombreux francophones du Bas-Canada. La « révolte des Patriotes » de l'automne 1837 est rapidement écrasée. 
Le clergé catholique, resté loyal à la couronne britannique, sort de cette crise renforcée, alors que l'élite laïque est décapitée (Papineau par exemple est contraint de s'exiler).
Dépêché sur place par Londres afin d'enquêter sur les origines de cet embrasement, Lord Durham souligne le caractère national de la rébellion dans le Bas-Canada: "Je trouvai deux nations en guerre au sein d'un même Etat; je trouvai une lute non des principes, mais des races." A ses yeux, les francophones, "peuple ignare, apathique et rétrograde [...] sans histoire et sans littérature" doivent être anglicisés d'urgence. Pour ce faire, l'envoyé recommande de placer les Canadiens français en minorité en réunissant Haut et Bas-Canada. Ainsi, en 1840, l'Acte d'union unifie sous un seul gouvernement le pays.
Pour autant, les Anglais, divisés entre conservateurs et libéraux, doivent s'appuyer sur les Canadiens francophones pour gouverner. La langue française est reconnue au Parlement et dans les Lois, tandis qu'un régime bicéphale, dirigé conjointement par un anglophone et un francophone, est mis en placé à partir de 1848 avec l'instauration d'un gouvernement responsable.


En 1867, le Canada devient une confédération. Le Québec n'est alors plus qu'une des provinces qui composent le territoire, la seule à majorité francophone. Les provinces littorales progressivement intégrées au Canada, renforcent d'ailleurs fortement le poids des anglophones à l'échelle du Canada. Au niveau provincial toutefois, le parlement obtient des pouvoirs exclusifs, notamment dans les domaines touchant sa culture spécifique comme l'éducation et le droit civil.

* La mainmise de l’Église sur la société québécoise.
A partie des années 1840, l'Eglise catholique accroît sa mainmise sur l'ensemble de la société québécoise. Elle tend à instaurer une "théocratie". Le très antilibéral évêque de Montréal Mgr Bourget, dans la droite ligne de l'ultramontanisme pontifical, affirme ainsi la subordination de la politique à la religion. S'affranchissant de la tutelle de l'Etat, et profitant de la quasi-inexistence de la fonction publique, l’Église fait main basse sur l'éducation et les services sociaux, désormais gérés par les communautés religieuses. Réfractaire à l'égard de toute nouveauté, les évêques exaltent l'utopie d'une société catholique, française et rurale, isolée des menaces extérieures. Ils prônent la natalité pour contrecarrer l'afflux d'immigrants du monde britannique et incitent au repli identitaire de la société québécoise.
De fait, les populations francophones restent jusqu'au début du vingtième siècle majoritairement rurale, ce qui contribue à la faiblesse des contacts avec les anglophones. Cet isolement relatif contribue à la permanence de la langue française. L'Eglise ne peut cependant pas enrayer l'industrialisation naissante et l'exode vers les villes qu'elle implique.
L'essor de la culture urbaine et  la prolétarisation de la société québécoise entraîne la remise en question progressive de la tutelle sclérosante et conservatrice de l'Eglise catholique. (5) Le repli identitaire prôné est également voué à l'échec. Entre 1840 et 1940, des dizaines de milliers de francophones, main d’œuvre bon marché et peu qualifiée, trouvent à s'employer dans les firmes anglo-canadiennes, quand ils n'émigrent pas aux États-Unis. Ces migrations engendrent de profondes mutations, politique, économique, culturelle contribuant, entre autres, à l'anglicisation du français au Canada. 

 Jean Lesage célèbre la victoire du Parti libéral du Québec en juin 1960.

* De la "grande noirceur" à la "Révolution tranquille".
  A contretemps de ces mutations, le régime conservateur de Maurice Duplessis, au pouvoir de 1936 à 1939 et de 1944 à 1959, semble sourd aux transformations que connaît alors la société québécoise. Connu sous le nom de "grande noirceur", il se caractérise par l'absence de réformes et le triomphe d'une idéologie clérico-conservatrice qui assure le maintien du contrôle religieux sur l'éducation et les services de santé.
Cependant, les structures traditionnelles se lézardent.  La victoire du parti libéral de Jean Lesage (1960-1966) et son "équipe du tonnerre" débouchent sur une "Révolution tranquille" qui transforme et modernise le Québec. La province connaît alors de profonds changements avec la laïcisation de la société et l'instauration d'un véritable Etat-providence. Les autorités provinciales appuient l'accession aux postes de responsabilité économique des francophones et engagent la nationalisation du réseau d'électricité (la société Hydro Québec). Dans le même temps, elles prennent en main la défense de la langue et de la civilisation québécoise.
Cette période se caractérise d'ailleurs par une intense effervescence culturelle. Une nouvelle culture québécoise francophone s'affirme alors par l'intermédiaire d'artistes qui peuvent s'exprimer plus librement (Pauline Julien).
Les militants du Front de libération du Québec (FLQ, voir ci-dessous) se trouvent à la pointe sur ce front culturel en organisant notamment le spectacle "Poèmes et chansons de la résistance". 

 Une bombe du FLQ explose à Westmount.
Créée en 1962, le Front de libération du Québec vise à accélérer l'accession du Québec à l'indépendance. Largement inspiré par le FLN, les guérillas guévaristes, le mouvement propose d'ailleurs une analyse anticolonialiste de la situation du Québec. Dans cette optique, les Canadiens français sont des "nègres blancs", méprisés, exploités et privés de leur autonomie politique, économique et culturelle au profit du Canada et des États-Unis.
Adeptes de la lutte armée, les militants du FLQ, posent des centaines de bombes visant les symboles du pouvoir canadien anglais et des usines d'armements (destinées aux troupes américaines au Vietnam) entre 1963 et octobre 1970 . A cette date, des cellules de l'organisation prennent en otage un ministre du gouvernement du Québec ainsi qu'un attaché commercial du consulat britannique à Montréal, réclamant en échange la libération des prisonniers politiques. Les autorités montent le ton, arrêtent des centaines de personnes plus ou moins associées à l'extrême gauche, suspendent les libertés fondamentales. Le corps du ministre est retrouvé dans le coffre d'une voiture. Cette issue dramatique précipite l'effondrement du FLQ par ailleurs largement infiltré par les forces de police.


 "La Révolution tranquille" sonne aussi le glas du nationalisme canadien-français traditionnel, fondé sur les valeurs religieuses et replié sur lui-même. Léquipe libérale s'emploie dès la victoire acquise à redonner le contrôle de la province aux francophones. Se considérant comme injustement marginalisés, ils adoptent pour slogan en 1962: « Maîtres chez nous ».   

L'affirmation du nationalisme québécois se fonde donc sur la question de la langue. Toutefois, au nationalisme conservateur favorable au statu quo succède un nouveau nationalisme résolument moderne qui vise à faire du Québec l’État national des Canadiens français. 
Le Parti québécois fondé en 1968 par René Levesque attire ceux qui luttent pour la souveraineté de la province. La formation, qui accède au pouvoir en 1976, revendique une francisation accrue du Québec. Cette exigence se concrétise avec l'adoption de lois linguistiques, en particulier la charte de la langue française de 1977 (loi 101) qui assure au français son statut de langue officielle. Une lutte s'engage en outre au sujet des immigrants. Un amendement les oblige finalement à scolariser leurs enfants dans le réseau francophone. 

Si cette consécration de la prééminence et de la pérennité du français au Québec satisfait bon nombre d'habitants, mais demeure insuffisante pour d'autres. Quand certains revendiquent désormais une décentralisation et une plus grande autonomie au profit des provinces dans le cadre du fédéralisme, les autres réclament l'indépendance.
 Deux référendums organisés en 1980 et 1995 se soldent par l'échec des souverainistes.
Aujourd’hui, la consécration de la domination du français et l'absence d'écarts de niveaux de vie significatifs entre anglophones et francophones expliquent que la question de la langue soit devenue moins prégnante. En ce début de XXIème siècle, la société québécoise, bien que farouchement attachée à ses spécificités culturelles, a su s'ouvrir à la diversité et au multiculturalisme.


Bien que n'étant pas un État indépendant, le Québec dispose de bureaux de représentations dans différents pays ainsi que d'un siège dans plusieurs organisations internationales telles que l'Organisation Internationale de la Francophonie ou l’UNESCO.



* "Quand tu jases, moi je cause"


« Mots dits français » relate avec humour l’arrivée d’un Français au Québec et la difficile communication avec les autochtones. La multiplication de contresens ouvre la voie à une multitude de quiproquos savoureux. Pour le visiteur, le dépaysement s'avère total. La chanson met en évidence, qu'au delà d'un fond linguistique commun, le français parlé au Québec et dans l'ancienne métropole, divergent profondément.
Plusieurs facteurs expliquent cette situation:
- En émigrant, la langue a été plus ou moins coupée du pays d'origine, ce qui explique la conservation au Québec de mots et de tournures syntaxiques disparus ou peu usités de ce côté de l'Atlantique. (6)
- D'autre part, le français du Québec a évolué, s'est enrichi au contact des populations autochtones, puis britanniques qui lui ont légué de nombreux mots. De même, les toponymes québécois illustrent cette richesse avec la coexistence de noms de lieux autochtones (Québec:"rétrécissement des eaux", Chicoutimi: "Jusqu'ici, c'est profond"), français (Montréal en hommage au monarque), anglais (New Liverpool, Buckingham). 
L'assimilation de nombreux anglicismes (ci-dessous "joke", smoke" ...) à la syntaxe française donne d'ailleurs naissance à un langage truculent: le joual.


R.Wan, chanteur de Java prend ici un malin plaisir à imiter l’accent et enchaîne les expressions typiquement québécoises. Le morceau se clôt par un hommage appuyé à la "belle province" et emprunte le« quand j’aime une fois, j’aime pour toujours » au chanteur Richard Desjardins.




Notes:
1. Partout ailleurs, les francophones restent très minoritaires même si il constitue le tiers de la population du Nouveau-Brunswick.
2. Ce monopole n'empêche d'ailleurs pas un certain nombre d'individus (les "coureurs de bois") d'aller traiter directement avec les Amérindiens, sans la permission des autorités.
3. Selon les périodes, les colons britanniques sont de 20 à 50 fois plus nombreux que les Français en Amérique du nord!  Ainsi, en 1760, on ne dénombre que 90 000 colons français contre 1,6 millions de Britanniques.
4. la guerre d’indépendance qui éclate en 1775 dans ses 13 colonies, aboutit à la naissance des États-Unis d’Amérique. 
5. L'institution était restée fidèle aux autorités britanniques lors de la révolte des Patriotes pour maintenir son influence.
 6. Jusqu'à l'adoption de la loi 101 qui fixe les normes d'affichage assurant la francisation du travail, c'est l'anglais qui domine dans l'industrie, le commerce et l'administration. Après la conquête britannique, le français ne demeure la langue véhiculaire qu'au sein de la famille et de l’Église.
7.  Le poids de la tradition catholique explique d'ailleurs que de nombreux jurons employés au Québec aient une connotation religieuse et se réfèrent aux objets liturgiques ("calice", "tabernacle", "hostie" dans la chanson).








Java:"Mots dits français".
Les ajouts en rose expliquent ou précisent des termes québécois.

Quand j’ai pris mes quartiers sous Jack dans l’nouveau monde
Il faisait déjà moins six, on était au mois d’novembre.
Mon pote Daniel m’attendait sur l’tarmac
J’lui dis «J’suis gelé» [désigne une personne sous l'effet de la drogue] y’m’fait «T’as fumé, tabernacle?» (7)
«On va prendre mon char [voiture] pour rejoindre Montréal»
J’me suis vu en compagnie d’Ben Hur derrière un cheval.
Puis y m’dit «Faudra qu’on s’arrête au dépanneur» [petite épicerie]
J’fais «Ah bon ? T’entends un bruit bizarre dans l’moteur ?»
J’lui dis qu’j’ai la dalle, il m’dit «dalle de ciment ?»
Il finit par comprendre, on s’arrête au restaurant.
Y’m’fait «Ici ils font des bons burger et des guédilles michigan.» [un pain de hot dog garni]
«Ah ? Bah on va faire simple, j’vais prendre c’que tu prends.»
En r’gardant mes frites en sauce j’ai fait grise mine
Y’m’fait «Bin quoi, y a un tchètchène dans ta poutine?» [un mets typique fait de frites, de sauce et de fromage]
«Non c’est très bon, mais c’est un peu écoeurant» [= super]
Y’m’réponds «j’étais sur qu’t’allais trouver ça trippant» [prendre beaucoup de plaisir]


(Maudits français) Disent pas tous la même chose
(Maudits français) ça dépend d’quel côté on s’pose
(Maudits français) C’est pas toujours la même prose
(Maudits français) Quand tu jases [parler], moi je cause


Puis y’m’présente un pote, il était vert fluo.
J’ai vu des ours blancs et des orignaux. [une espèce de cervidé]
On rentre dans un bar, y’m’fait «qu’est-ce tu veux, y a waiter ?» [cet anglicisme désigne le serveur et non les WC]
«J’ai pas envie d’pisser, appelles plutôt l’serveur»
On m’sert deux bière avec Charlebois sur l’étiquette
J’aurais rêvé d’avoir Gainsbourg sur mon anisette.
Puis j’croise le regard d’une fille à côté
Y’m’dit «va cruiser [draguer] la blonde, sois pas gêné» 
J’finis par l’accoster elle me dit «Qu’est-ce tu veux hostie ?» [un juron. Au Québec, le mot "sacre" désigne d'ailleurs un juron]
J’réponds «J’suis pas baptisé, non merci»
J’propose de sortir fumer elle me dit «T’as une smoke?» [cigarette et non smoking]
«J’suis plutôt jean basket» elle me dit «C’est quoi, c’est une joke ?» [blague]
«C’est bizarre comme tu jases, fais un break !» [une pause]
«Oh tu sais moi j’suis plutôt dans l’rap-musette»


(Maudits français) Disent pas tous la même chose
(Maudits français) ça dépend d’quel côté on s’pose
(Maudits français) C’est pas toujours la même prose
(Maudits français) Quand tu jases, moi je cause


Dans la rue, j’ai eu des élans romantiques
Mais y avait pas d’fleuristes alors j’ai improvisé
J’lui ramasse deux jolies feuilles d’érable, elle dit:
«J’m’en calisse [s'en foutre], J’aurais préféré un joli bouquet d’fleurs de lys» [référence au drapeau québécois tandis que l'érable renvoie à celui du Canada]
Viens chez moi mais j’te préviens, j’ai un chum» [un mec, prononcé «atchoum»]
«Bah c’est normal avec ce froid, d’attraper un rhume»
Arrivé chez elle, elle m’dit «Tires toi une bûche [s'asseoir], tu capotes ?» [tu vas bien ?]
J’sors un préservatif. «Espèce de quétaine [ringard], ranges ton bébelle [objet inutile], salaud»
«J’comprends pas, c’est pas moi qu’aie demandé !»
«C’est donc comme ça qu’tu m’aimes-tu ?»
«C’est plutôt sans capote !» Elle m’a jeté à la rue.


(Maudits français) Disent pas tous la même chose
(Maudits français) ça dépend d’quel côté on s’pose
(Maudits français) C’est pas toujours la même prose
(Maudits français) Quand tu jases, moi je cause


Malgré ces quiproquos, j’ai trippé comme un dingue
De Québec-Ville jusqu’à l’Abitibi-Témiscamingue [région administrative de l'ouest du Québec]
J’ai rencontré dans c’pays des résistants
Qui pratiquent avec finesse le langage-ment
La belle province [une périphrase utilisée pour désigner le Québec], j’suis en amour,
Et comme dit Richard [Desjardins]
«Quand j’aime une fois, j’aime pour toujours !»




Sources:
- "Pourquoi le français a résisté?", John Diclinson dans Les Collections de l'Histoire n°40, 07/2008.
- Articles consacrés au Canada et au Québec dans le "petit Mourre, dictionnaire d'histoire universelle, Bordas.
- Le dessous des cartes consacré au Québec.
- Gilles Havard: "L'aventure oubliée de la Nouvelle France, dans les Collections de l'Histoire n°54, janvier 2012.
- "Québec", collection Guides Gallimard, 1995.
- Francis Dupuis-Déri: "Le Front de libération du Québec: la révolte des "nègres blancs" , in "68. Une histoire collective", La Découverte, 2008.
- Un dictionnaire québécois en ligne.



Liens: 
- Banque d'images sur l'histoire du Québec
- Histoire du français au Québec.
- "La révolution tranquille" dans les riches archives de Radio-Canada.

4 commentaires:

Le prof en histoire a dit…

Je corrige. Nous sommes 8 millions de Québécois depuis cette année. Source: http://www.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/338365/8-millions-de-quebecois

Blot a dit…

Merci au Prof en histoire pour cette précision. Je corrige.

Le prof en histoire a dit…

J'en profite pour vous complimenter: très belle chronique qu'on écoute avec attention outre-atlantique. ( ;

C'est dans les chansons sur la colonisation-décolonisation et celles sur l'industrialisation que nos programmes trouvent des aires d'interaction.

Florian a dit…

Je continue ma promenade et ma petite chasse aux liens morts :
https://www.youtube.com/watch?v=g_NgpNhoXIs
(Je signale aussi un doublon dans la numérotation même s'il est plus difficile d'y remédier - à part peut-être en utilisant 253b pour celui-ci et 253a pour le précédent : http://lhistgeobox.blogspot.rs/2011/12/chico-buarque-gilberto-gil-calice.html)


Peut-être est-il utile de préciser l'autre référence à Richard Desjardins et à sa chanson "tu m'aimes-tu" (parue sur le même album que "Quand j'aime une fois, j'aime pour toujours". (Même si la particule interrogative en "tu" est elle-même typique au Québec).
https://www.youtube.com/watch?v=XILnL_zezQg