dimanche 3 mai 2015

297. Thomas Fersen: "Ne pleure plus"

Comment les hommes font-ils face aux catastrophes naturelles? Comment tentent-ils de tirer les enseignements des catastrophes passées?
Nous tenterons de répondre à cette question en nous intéressant à l'exemple très connu de la grande crue de la Seine à Paris en 1910.

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Par son ampleur et les bouleversements considérables qu'elle engendre, la crue de 1910 demeure gravée dans les mémoires. La presse illustrée et la carte postale - alors à son apogée - les actualités cinématographiques, ont contribué à une prolifération d'images; elles font de l'événement une des catastrophes les plus médiatisées. .  

Carte postale: Crue de la Seine à Paris en 1910.

Des inondations majeures, Paris en a connu au cours de son histoire. La plus mémorable reste toutefois celle de 1910.  Après un été humide, les terres sont gorgées d'eau. La crue en tant que telle s'explique par à la mi-janvier à des cause les pluies diluviennes qui s'abattent sur les bassins d'alimentation de la Seine à compter de la mi-janvier. Du 21 au 28 janvier 1910, l'agglomération parisienne subit une crue d'une ampleur exceptionnelle. Très vite, le centre de la capitale est inondé. L'eau s'engouffre dans les bouches du nouveau métro. Le 28, la crue atteint son apogée: 8,62 m au pont d'Austerlitz. Le zouave du pont de l'Alma voit l'eau monter jusqu'à ses épaules. Des dizaines d'artères, une douzaine d'arrondissements (473 ha dans la capitale) et de nombreuses banlieues sont sous l'eau. Les conséquences immédiates de la crue sont considérables. Les transports en commun ne fonctionnent plus. Tramway et métro sont paralysés, les gares parisiennes bloquées. Seuls les omnibus hippomobiles (les fameux "moteurs à crottin") tentent, vaille que vaille, de circuler. La ville se paralyse progressivement. Gaz et électricité sont coupés, en raison de l'inondation des usines qui fournissent la capitale en énergie. Dans les rues, les becs de gaz rendent l'âme, tandis que les horloges publiques s'arrêtent. La capitale semble désormais comme hors du temps, replongeant dans les tréfonds de son histoire. Les usines d'incinération ne fonctionnent plus; les ordures sont jetées dans le Seine au  grand dam des communes en aval.
Emmanuelle Toulet, responsable de la bibliothèque historique de Paris rappelle: "Ses réseaux de transport, ses moyens de communication et de ravitaillement, son éclairage public... Tout ce qui sa fierté est désorganisé. L'eau se propage en surface, débordant sur les quais avant de gagner les rue. Elle circule également en sous-sol, empruntant les galeries souterraines, les tunnels du métro en construction (...) La ville est tout à la fois atteinte dans sa modernité... et victime de sa modernité."

Le préfet de police de Paris, Louis Lépine, le président Fallières, le chef du gouvernement, Aristide Briand, se rendent auprès des sinistrés.


Les activités économiques tournent au ralenti ou s'arrêtent temporairement. Envahies par les eaux, les usines se paralysent et les ouvriers doivent chômer (100 000 personnes sont privées d'emploi en raison de la crue).
 Pour se prémunir d'une crue majeure, les autorités se sont employées à multiplier les postes d'observations, à rehausser les quais et à procéder au curetage du fleuve. L'ampleur des débordements de la Seine en 1910 rend toutefois ces précautions bien vaines. Les élus, qui jouent leur avenir dans cette gestion de crise, se rendent auprès des sinistrés. L'armée est appelée en renfort, tandis que les matelots de la Royale assurent les déplacements des députés.
La décrue s'amorce enfin le 29 janvier, mais il faudra des semaines pour que la vie retrouve son cours normal. Le bilan matériel s'avère très lourd: 20 000 immeubles inondés, soit le quart des habitations que compte alors Paris, 200 000 Parisiens sinistrés. Au total, les dégâts seront estimés à 400 millions de francs-or, soit environ 1 milliard d'euros.

L'inondation de Paris. Le Monde magazine du 9 janvier 2010, p43
La montée des eaux fait la une des grands quotidiens. Les images du désastre franchissent les frontières et suscitent un grand élan de générosité.  En dépit des dégâts matériels considérables, Le bilan humain de la catastrophe reste mesuré. On ne compte qu'un mort dans Paris et une trentaine en banlieue. Si la mémoire de l'inondation ne s'est jamais éteinte, c'est aussi en raison de la médiatisation sans précédent dont elle a fait l'objet. Ainsi, d'innombrables photographies d'actualité sont prises pour faire la une de la presse illustrée alors en plein essor, mais aussi par des photographes mandatés par le service de l'identité judiciaire de la préfecture de police ou enfin par des photographes amateurs. Paris-Venise inspire aussi les peintres, les pionniers du cinématographe, les dessinateurs, les affichistes, les chansonniers. 
Comme le laissent deviner les cartes postales éditées pour l'occasion (5000 au total!), les Parisiens se pressent à l'inondation comme au théâtre. Pour certains, la catastrophe se transforme même en aubaine comme le suggère la lecture d'un article de Guillaume Apollinaire paru dans Paris-Journal du 28 janvier 1910:"Avenue Montaigne on a organisé des promenades de plaisance en barque. Pour deux sous, on passe aux pieds des hôtels les plus cossus et des photographes prennent de vous un portrait d'inondé pour la somme de 50 centimes."



Comme dans le cas de Saintes en 1982, il s'agit de ce que les experts nomment une "crue centennale". Un événement exceptionnel, qui a une chance sur cent de se produire chaque année. La question n'est pas de savoir si une nouvelle crue peut revenir à Paris, mais quand? Les risques restent énormes puisque cinq cents communes sont directement menacées. Si une crue d'une ampleur comparable survient, ce sont 1,5 M de Franciliens qui auraient les pieds dans l'eau, sans lumière, sans chauffage, sans eau potable et bien sûr sans transport.  
Or, compte tenu de la forte urbanisation de la banlieue, le risque s'est accru depuis 1910. En raison de la forte artificialisation et imperméabilisation des sols, la Seine ne pourrait plus aujourd'hui se répandre dans les champs.
Il convient toutefois de ne pas noircir le tableau à l'excès. Nous l'avons vu précédemment, les moyens de prévision se sont considérablement perfectionnés; des mesures ont été prises, dont les plans de prévention du risque inondation ou le plan de de secours spécialisé inondation (PSSI). En outre, l'urbanisation tient compte, la plupart du temps, des risques d'inondation. (1) Les digues le long du fleuve sont rehaussées, mais pas suffisamment pour contenir une crue de 8 mètres.
 Afin d'amortir les conséquences d'une nouvelle crue centennale dans la capitale, 4 gros lacs réservoir ont été installés en amont de Paris. Aujourd'hui, 2 millions de foyers seraient dans le noir. De multiples difficultés se posent pour lutter efficacement contre de telles crues: une sélection des artères permettant de ravitailler la capitale, évacuation de la population ou des trésors de musées. L'enjeu est de taille car, de nos jours, la facture probable d'une crue comparable à celle de 1910 serait vertigineuse (10 milliards d'euros selon les estimations). Une chose est sûre, il est impossible aujourd'hui d'empêcher de telles inondations... 
  

Thomas Fersen:"Ne pleure plus"
La Seine est en crue,
La Seine est dans la rue.
Les berges sont noyées
Et les arbres ont rouillé.
La Seine est dans la rue,
L'océan ne boit plus,
Les oiseaux se sont tus.

On t'a jeté du sable,
Un voyou t'a voulu
Une peine inconsolable
Dont tes yeux sont l'issue
Et ta première larme,
Le caniveau l'a bue.
Ça n'était qu'une larme,
Ça n'était qu'un début
Car la Seine est en crue.
La Seine est dans la rue,
L'océan ne boit plus
Et le Zouave éternue.

Pont Alexandre III,
Les lions sont aux abois,
Les chats sont sur les toits
Et les poissons chez moi.
Des pigeons, confondus,
Croient que l'heure a sonné.
Sur une branche de salut,
Ils attendent Noé.
Ne pleure plus, ne pleure plus.
La Seine est dans la rue,
On n'avait jamais vu
Autant d'eau épandue.

Un blanc sec sur le zinc
Vaut mille wassingues
Pour, toute peine bue,
En essuyer la crue.
Mais toi, tu n'as pas soif.
Tu remplis les carafes
Et, les carafes pleines,
Tu remplis les fontaines.
Les miroirs ont ce charme:
Ils multiplient les choses.
Se reflétant, tes larmes
Redoublent et arrosent.

Ne pleure plus!

Un saule au bord de l'eau
Pleure de tristes rameaux.
Les rameaux c'est discret,
Toi tu pleures des forêts
Où revivent ces brocarts
Qui t'invitent à tuer

Le zouave du pont de l'Alma. Initialement, 4 sculptures représentant des troupes engagées lors de la guerre de Crimée, ornaient l'édifice. Lors de sa reconstruction, entre 1969 et 1973, seul le zouave fut conservé. La statue sert d'indicateur des hautes eaux de la Seine.

Notes:
1. A Alfortville pourtant, on continue à bâtir en zone inondable, mais à conditions que les rez-de-chaussée soient des duplex avec un étage refuge. 

Sources:
- "Paris sous les eaux", in Le Monde magazine, 9 janvier 2010.
- "Paris inondé 1910" (PDF), dossier de presse de l'exposition organisée par la bibliothèque historique de la ville de Paris.
- Archives de France:" L'inondation de Paris, janvier 1910."

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