mercredi 8 mai 2019

364. "Petit train, où t’en vas-tu ? Train de la mort, mais que fais-tu ?" Quand les Rita Mitsouko chantaient la déportation vers les camps de la mort.

La mise en place de la "Solution finale" par les nazis en 1942 vise à la destruction des Juifs d'Europe. A l'ouest, cette politique d'assassinat de masse, voulue et organisée par les nazis et leurs affidés, implique d'immenses transferts de populations depuis leurs régions d'origine jusqu'aux centres de mise à mort. Pour aborder ce sujet dramatique, nous utiliserons comme fil conducteur la chanson Le petit train des Rita Mitsouko, puis le journal et les lettres d'Etty Hillesum, jeune juive néerlandaise de 27 ans au moment de l'occupation.

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* "Le petit train s'en va dans la campagne/ (...) Serpentin de bois et de ferraille."

En 1988, les Rita Mitsouko sortent l'album Marc et Robert. C'est un succès. Un des titres que compte le disque s'impose d'emblée par sa loufoquerie apparente. La mélodie s'inspire ouvertement du Petit train (1952) d'André Claveau. Saccadé et répétitif,  le rythme rappelle le bruit des pistons des vieilles locomotives. Le titre a l'aspect d'une comptine, d'une chansonnette inoffensive. Les paroles, posées sur le mode de la candeur, sont celles d'une enfant qui parle d'un train 

 "Le petit train s’en va dans la campagne
Va et vient, poursuit son chemin
Serpentin, de bois et de ferraille
Rouille et vert de gris sous la pluie.
Qu’il est beau quand le soleil l’enflamme
Au couchant, à travers champs.
Les chapeaux des paysannes ondulent sous le vent
Elles rient parfois jusqu’aux larmes en rêvant à leurs amants.
L’avoine est déjà germée
As-tu rentré le blé,
Cette année les vaches ont fait des hectolitres de lait
"

De prime abord, le texte semble léger puisqu’il est question d’un «petit» train, "serpentin de bois et de ferraille" traversant les champs, sous le soleil ou la pluie ("Rouille et vert de gris sous la pluie. / Qu'il est beau quand le soleil enflamme"). L'atmosphère légère, festive s'accompagne de la description d'une scène champêtre et paisible ("Les chapeaux des paysannes ondulent sous le vent / Elles rient parfois jusqu'aux larmes en rêvant à leurs amants"). "Paysans et paysannes", vaquent à leurs taches habituelles, rythmées par le cycle saisonnier ("'avoine est déjà germée / As-tu rentré le blé / cette année les vaches ont fait des hectolitres de lait"). Le clip vidéo plonge le spectateur dans une chorégraphie bollywoodienne. Les danseurs arborent un sourire radieux et des costumes chamarrés.




* "Train de la mort, mais que fais-tu?"
Pourtant, l'atmosphère bucolique disparaît brutalement, lorsque la nature du convoi ferroviaire est révélé à l'auditeur. Après avoir été berné par la gaieté surjoué du morceau, ce dernier découvre le vrai sujet de la chanson, non sans éprouver un certain malaise. Le petit tortillard n'est autre qu'un "train de la mort" ce qui fait prendre une nouvelle signification aux paroles du premier couplet. Ainsi, le « vert et gris » du train évoque aussi la couleur des uniformes nazis. 
La tonalité du clip change également. Par incrustation, la chanteuse revêt un masque terrifiant et pleure. Les paysages champêtres sont désormais délimités par des cages et des fils de fer barbelés.
Le contraste entre la musique joyeuse, la légèreté du premier couplet, la voix suraigüe de la chanteuse et les atrocités évoquées ensuite, suscitent et renvoient aux errements des sociétés européennes de l'époque, incapables d'identifier la menace hitlérienne, puis d'empêcher l'extermination des populations juives. 

"Petit train, où t’en vas-tu ?
Train de la mort, mais que fais-tu ?
"

Implacable, le petit train poursuit son chemin vers une destination inconnue ("où t'en vas-tu?") et inquiétante. Rien ne semble pouvoir détourner le train fou de son terminus qui n'est autre qu'un centre de mise à mort. A partir du printemps 1942, avec le déclenchement de la "Solution finale", les convois ferroviaires constituent en effet le principal moyen pour procéder aux différentes déportations opérées par le IIIe Reich. (1)  

Le 20 janvier 1942, les représentants des ministères, du parti nazi et de la SS se réunissent à Wannsee, dans la banlieue de Berlin. La conférence porte sur la coordination de la déportation des Juifs d'Europe de l'Ouest vers les centres de mise à mort situés en Pologne occupée (Chelmno déjà en activité, Auschwitz et  Belzec en construction). La réunion entérine le rôle central de la SS, et répartit les rôles des différentes agences gouvernementales allemandes: Office central de sécurité du Reich (RSHA), Office principal de la Police d'ordre, Office du ministère des Transports et Office du ministère des Affaires étrangères.  
Depuis Berlin, une étroite collaboration lie le département IV B 4 du RSHA commandé par le lieutenant colonel SS Adolf Eichmann au ministère des Transports afin de mettre à disposition les trains nécessaires aux déportations et d'en coordonner les horaires.
Sur le terrain, la Police de l'ordre, parfois secondée par des auxiliaires locaux, rafle et emprisonne les Juifs; puis, les dirigeants locaux de la SS et de la police coordonnent et dirigent les déportations, sous l’œil vigilant de la RSHA.

Rudolf Breslauer [Public domain]
 
* " (...) ce train qui vient chercher sa cargaison avec une régularité presque mathématique."
Les passagers sont des personnes arrachées aux ghettos ou raflées par les nazis ou leurs subordonnés dans les pays d'Europe de l'Ouest placés sous le joug. Avant de monter à bord des trains, les détenus sont rassemblés et enfermés dans des centres de transit (Westerbork aux Pays-Bas, Drancy en France, Malines en Belgique). Dans ses bouleversantes "Lettres de Westerbork", Etty Hillesum (2) présente ce lieu comme "un camp conçu pour un peuple en transit et agité de forts remous à chaque déferlement de vagues humaines venues des grandes villes ou de province, de maisons de repos, de prisons ou de camps disciplinaires, de tous les coins, et les recoins les plus perdus de Hollande, pour être déportées de nouveau quelques jours plus tard, cette fois vers une destination inconnue. "

Le petit train dans la campagne
Et les enfants ?
Les petits trains dans la montagne
Les grands parents
Petit train, conduis-les aux flammes, à travers champs

En fonction des arrestations et des sélections, les déportations envoient à la mort des familles entières, à moins que celles-ci ne soient séparées (Et les enfants? / (...) Les grands parents). Mais pour tous, le convoi entame un voyage sans retour, car son terminus devient aussi la destination finale des passagers. Entassés dans des wagons de marchandises, privés d'eau, de nourritures, de sanitaires, les déportés voyagent dans des conditions effroyables, ce qui provoque la mort de beaucoup d'entre eux au cours du trajet.
Etty Hillesum note: "(...) le quota doit être rempli et le train aussi, ce train qui vient chercher sa cargaison avec une régularité presque mathématique (...). On se dit certains jours qu'il serait plus simple de partir soi-même une fois pour toute "en convoi", plutôt que de devoir être témoin, semaine après semaine, des angoisses et du désespoir des milliers et des milliers d'hommes, de femmes, d'enfants, d'infirmes, de débiles mentaux, de nourrissons, de malades et de vieillards qui glissent entre nos mains secourables en un cortège presque ininterrompu.
Mon stylo ne dispose pas d'accents assez graves pour vous donner une image tant soit peu fidèle de ces convois. Vus du dehors, ils semblaient pouvoir sécréter à la longue une noire monotonie, et pourtant chacun d'entre eux était à part et possédait pour ainsi dire son atmosphère propre. 
Lorsque le premier convoi est passé entre nos mains, nous avons cru un moment ne plus pouvoir jamais rire ou être gai, nous nous sommes sentis changés en d'autres êtres, soudain vieillis, étrangers à toutes nos anciennes amitiés." [B p 259-260]

Départ d'un train de la mort depuis Westerbork à destination d'Auschwitz. Rudolf Breslauer [Public domain]

* "Les wagons de marchandises étaient entièrement clos, (...) par interstices, dépassaient des mains qui s'agitaient comme celles des noyés."
Rapportés à l'activité ferroviaire, les convois de la "solution finale" sont peu nombreux. La destination des 430 000 Juifs de Hongrie à destination d'Auschwitz a été réalisée en environ 140 convois  sur une période de deux mois. La taille de ces convois est d'ailleurs très variable: 1000 personnes en général pour les convois partis de France, jusqu'à 7 000 pour les Juifs déportés du ghetto de Varsovie vers Treblinka, quelques dizaines d'individus pour les transports  depuis l'Allemagne.
Dans ses lettres, Etty Hillesum décrit avec minutie les préparatifs de ces voyages sans retour: "En tournant la tête à gauche, je vois s'élever une colonne de fumée blanche et j'entends le halètement d'une locomotive. Les gens sont déjà entassés dans les wagons de marchandises, les portes se ferment. Grand déploiement de "police en vert" - qui défilait en chantant ce matin le long du train - et de gendarmes hollandais. Le quota des partants n'est pas encore atteint." [B p 276]
"La locomotive jette un cri affreux, tout le camp retient son souffle, trois mille juifs de plus nous quittent. Là-bas, dans les wagons de marchandises, il y a plusieurs bébés atteints de pneumonie. On a parfois l'impression de rêver. (...)
Je viens à l'instant de monter sur une caisse oubliée parmi les buissons pour compter les wagons de marchandises: il y en avait trente-cinq, avec plusieurs wagons de deuxième classe en tête pour l'escorte. Les wagons de marchandises étaient entièrement clos, on avait seulement ôté ça et là quelques lattes, et par interstices, dépassaient des mains qui s'agitaient comme celles des noyés." [B p277]

A partir du printemps 1942, le centre de mise à mort d'Auschwitz devient l'instrument de la "Solution finale". Dédié à l'assassinat des Juifs extérieurs au Reich, il est la principale et ultime destination de tous les Juifs arrêtés dans l'Europe allemande. (3) Aux yeux des responsables nazis, ce nouveau lieu possède de solides atouts. Au centre des territoires conquis par le IIIème Reich, Auschwitz dispose d'une position géographique idéale. L'excellente desserte ferroviaire du lieu, connectée à toute l'Europe, permet d'acheminer des Juifs depuis n'importe quel point du continent sans guère de difficultés. Pour les populations juives d'Europe de l'ouest, la Shoah implique en effet d'immenses transferts de populations, sur des distances variables, de quelques dizaines de kilomètres (Varsovie-Treblinka), à plusieurs milliers (depuis la Grèce).

Dans son ouvrage consacré au centre de mise à mort (source C), Tal Brutmann rappelle qu'"à environ 500 mètres du camp de Birkenau se trouve un important faisceau de voies, à plus de 1 kilomètre en amont de la gare d'Auschwitz. C'est sur la voie extérieure de ce faisceau que sont débarqués les déportés juifs qui commencent à affluer. Le lieu prend dès lors le nom de Judenrampe, soit littéralement la rampe (ou le quai) aux Juifs - les détenus acheminés à destination du camp de concentration (...) sont, eux, débarqués soit à la gare, soit (...) au niveau du Stammlager. La Judenrampe devient le point central à partir duquel s'articule la politique antijuive à l’œuvre à Auschwitz: il s'agit non seulement du point d'arrivée pour les juifs dans le "système"Auschwitz, mais également le lieu où se décide le sort de ceux-ci, avec la "sélection"." (T. Brutmann p 47)

"Petit train, conduis-les aux flammes, à travers champs"

Tout juste descendus des wagons, les enfants et personnes âgées sont emmenés vers les chambres à gaz car ce sont les plus faibles. Soucieux de faire disparaître les traces de leurs forfaits, les nazis se débarrassent des corps en les brûlant dans des fours crématoires. Les « flammes » mentionnées dans la chanson s'y réfèrent. 


* "
Vers des contrées et des destinations inconnues, d'où seuls des échos très rares et très vagues sont parvenus (...)"
 Les Allemands s'emploient à dissimuler leurs forfaits à grand renfort de formules euphémisantes. Les déportations sont présentées comme une "réinstallation" de la population juive dans des camps de travail à "l'est".
Un des couplets de la chanson témoigne du mystère qui entoure ces voyages et l'incapacité ou la grande difficulté à concevoir ce qui se trame à l'intérieur de ces convois.  

"Petit train, où t’en vas-tu ?
Train de la mort, mais que fais-tu ?
(...)
Personne ne sait ce qui s’y fait, personne ne croit
Il faut qu’ils voient (...)
."

Au fil des mois les atrocités commises à l'est filtrent et arrivent à la connaissance des Alliés. "A partir de 1942, des informations parcellaires mais convergentes sur le 'plan systématique d'extermination' des juifs, étayé par les 'menaces atroces' publiquement proférées par Hitler, commencent à circuler", constate Laurent Joly dans "L'Etat et les Juifs". (Source D p151) "En 1943, le doute est de moins en moins permis comme le prouve la diffusion par la BBC le 8 juillet du rapport Karski. "C'est la première fois dans l'histoire moderne, qu'un peuple entier, et non pas 20 ou 30% de ses membres, a été condamné à disparaître complètement de la surface de la Terre", peut-on y lire. (source D p151)
Il n'en reste pas moins vrai que "jusqu'en 1945, la réalité (les modalités précises et l'ampleur de l'extermination) demeure pourtant incroyable. Si la finalité criminelle de la politique nazie fait peu de doute, on ne peut que conjecturer sur le sort des juifs déportés en Allemagne (...). Même les plus impitoyables des policiers antijuifs sont loin d'imaginer l'assassinat industriel et se représentent plutôt des travaux forcés conduisant à la mort, des mines de sel, un long anéantissement dans des camps de concentration..." (Source D p153)
 
Une incertitude que vient corroborer le témoignage Etty Hillesum dans une lettre datée du 24 août 1943: " On préfère rester, même dans cette province perdue, la plus déshéritée de Hollande, et passer l'hiver derrière les barbelés plutôt que de se laisser entraîner au fin fond de l'Europe, vers des contrées et des destinations inconnues, d'où seuls des échos très rares et très vagues sont parvenus jusqu'à présent à ceux qui sont demeurés ici."
"On voit beaucoup de visages épuisés, blêmes et tourmentés. Notre camp vient d'être amputé d'un nouveau membre, un autre suivra la semaine prochaine, cela dure depuis un an, semaine après semaine. Nous sommes quelques milliers à rester ici. Cent mille de nos frères de race ont déjà quitté la Hollande et s'épuisent sous des cieux inconnus ou reposent en terre inconnue. Nous ignorons tout de leur sort. Peut-être en saurons-nous bientôt plus, chacun à son tour, car c'est aussi le sort qui nous attend, je n'en doute pas un instant." ("Lettres de Westerbork" p338)
Dans son journal, à la date du 3 juillet 1942, la jeune femme ne se fait cependant  guère d'illusions. "Ce qui est en jeu, c'est notre perte et notre extermination, aucune illusion à se faire là-dessus. 'On' veut notre extermination totale, il faut accepter cette vérité."

Journal d'Etty Hillesum. Creator:Etty Hillesum [Public domain]
 
"Train de la mort, mais que fais-tu?
Le referas-tu  encore?
Personne ne sait ce qui s'y fait, personne ne croit
Il faut qu'ils voient, mais moi je suis quand même là."

* "reverra-ton une autre fois passer des trains comme celui là?"
Au total, plus d'un million de personnes périssent à Auschwitz. Au lendemain de la guerre, le traumatisme provoqué par l'ouverture peut laisser croire que de tels crimes ne pourront plus avoir lieu. Et pourtant, "le referas-tu encore?"
lance la narratrice en une interrogation cauchemardesque sur les possibles répétitions de l'histoire. 
Il faut dire que tout a été fait par les nazis pour dissimuler la déportation ("personne ne sait ce qui s'y fait"), puis l'extermination dans les centres de mise à mort. Une fois la partie perdue, avant de fuir devant l'avancée des troupes soviétiques, les Allemands s'emploient encore à faire disparaître les traces de leurs crimes. Aussi, face à l'impensable, les témoignages des survivants peineront-ils à trouver un écho au sortir de la guerre. La manipulation des sources permet en outre quelques décennies plus tard aux négationnistes de diffuser mensonges et contrevérités. Si l'on ajoute à ces éléments, la résurgence en Europe d'une extrême-droite volontiers antisémite, les interrogations de la chanteuse semblent fondées: "Le referas-tu encore ? / Reverra-t-on une autre fois passer des trains comme celui-là ?" Laconique et impuissante, la narratrice constate: "C'est pas moi qui répondra". Toujours dans l'esprit de la comptine, la faute de conjugaison finale assure la rime.

Pour contrer la "nazi nostalgie", il est plus que jamais indispensable d'entretenir la mémoire de l'histoire.
"Mais moi je suis quand même là" fait sans doute référence à  la propre histoire de Catherine Ringer dans la mesure où son père, juif polonais, est un rescapé des camps de concentration. (4) En effet, en dépit de la volonté des nazis d'exterminer l'ensemble de la population juive européenne, des survivants reviennent et leurs descendants entretiennent la mémoire du génocide. En 2000, sur l'album "Cool frénésie", la chanteuse rend d'ailleurs un vibrant hommage à son père sur le titre C'était un homme (en référence à "Si c'est un homme" de Primo Levi). « Oh c'est pour vous dire / Oh se souvenir / Et pour vous raconter / D'où je suis née  
Près d’Auschwitz mon père grandissait/C’était un Juif polonais/Aux beaux-arts de Cracovie, il rêve de Paris/
Et puis la guerre l’a surpris / Ils l'ont pris à 19 ans / Il fit pendant ces cinq ans / Neufs camps différents
(...)  Miracle, il en est sorti / Il a réussi à tenir, à venir à Paris/Peindre et donner la vie  / Oh c'est pour vous dire / Se souvenir / Et pour vous raconter» 

Le petit train
« Le petit train s’en va dans la campagne
Va et vient, poursuit son chemin
Serpentin, de bois et de ferraille
Rouille et vert de gris sous la pluie.
Qu’il est beau quand le soleil l’enflamme
Au couchant, à travers champs.
Les chapeaux des paysannes ondulent sous le vent
Elles rient parfois jusqu’aux larmes en rêvant à leurs amants.
L’avoine est déjà germée
As-tu rentré le blé,
Cette année les vaches ont fait des hectolitres de lait.

Petit train, où t’en vas-tu ?
Train de la mort, mais que fais-tu ?
Le referas-tu encore ?
Personne ne sait ce qui s’y fait, personne ne croit
Il faut qu’ils voient, mais moi je suis quand même là.

Le petit train dans la campagne
Et les enfants ?
Les petits trains dans la montagne
Les grands parents
Petit train, conduis-les aux flammes, à travers champs.

Le petit train s’en va dans la campagne
Va et vient, poursuit son chemin
Serpentin de bois, de ferraille
Marron et gris sous la pluie.

Reverra-t-on une autre fois passer les trains comme autrefois ?
C’est pas moi qui répondra.
Personne ne sait ce qui s’y fait
Personne ne croit, il faut qu’ils voient
Mais moi je suis quand même là.

Petit train, ou t’en vas-tu?
Train de la mort, mais que fais-tu ?
Le referas-tu encore ?
Reverra-t-on une autre fois passer des trains comme celui-là ?
C’est pas moi qui répondra ».

Notes:

1. Les wagons sont devenus l'un des symboles de la Shoah. Il ne faut pourtant pas oublier que près de la moitié des victimes du génocide meurent dans les ghettos à moins qu'elles ne soient exécutées sur place, en particulier à l'est. 
2. Etty Hillesum a 27 ans au moment de l'occupation. Elle vit de leçons particulières et rêve de devenir écrivain. La jeune femme se rend d'elle-même au camp de transit de Westerbork, d'abord comme employée, ensuite comme détenue. Elle y envoie des lettres à ses amis
Depuis 1941, Etty tient également un journal. Le credo de la jeune femme est le suivant:"Je ne crois pas que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur que nous n'ayons d'abord corrigé en nous." Son programme consiste à "s'interdire la haine de l'ennemi et à combattre le mal en soi plutôt qu'en autrui, donc par une attitude purement morale." (source F p 233)
Le 7 septembre 1943, elle est embarquée dans un train pour Auschwitz où elle meurt le 30 novembre.
3. Sur environ 75 000 des Juifs déportés de France, plus de 65 000 le sont à Auschwitz depuis Drancy. Aux Pays-Bas, les Allemands déportent environ 100 000 Juifs depuis le camp de Westerbork. 60 000 environ sont conduits à Auschwitz et plus de 34 000 à Sobibor. 25 000 juifs sont déportés de Belgique à Auschwitz-Birkenau via Malines. 
4. Passionné de dessin, Sam Ringer grandit à Oswiecim en Pologne (devenu Auschwitz sous l'occupation allemande). La guerre l'empêche de poursuivre ses études aux Beaux-Arts de Cracovie. En 1940, il est forcé de participer à la construction du camp d'Auschwitz avant sa déportation puis son transfert dans plusieurs camps  de concentration (Fünfteichen, Gross Rosen, Buchenwald...). Alors qu'il est détenu à Theresienstadt, il est enfin libéré par les Russes en 1945. Après avoir repris ses études, il s'installe à Paris en 1947. Il y épouse Jeanine Etlinger en 1957. De cette union naîtront deux enfants, dont Catherine, future chanteuse des Rita Mitsouko.

 Sources:

A. Tal Bruttmann, Christophe Tarricone: "Les 100 mots de la Shoah", Que sais-je?, Puf, 2016.  
B. Etty Hillesum: "Une vie bouleversée - suivi de Lettres de Westerbork", Points, 1995. (merci Sève pour cette découverte majeure. ♥)
C. Tal Brutmann: "Auschwitz", La découverte.  
D. Laurent Joly:"L'Etat contre les Juifs", Grasset, 2018.
E. Notice biographique de Sam Ringer
F. Tzvetan Todorov:"Face à l'extrême", Seuil, Essais, 1994. 



Portrait d'Etty Hillesum en 1939 [domaine public]
Des liens pour compléter:
* D'autres titres consacrés au génocide des Juifs d'Europe sur le blog:
- Jean-Jacques Goldman: "Comme toi
- Dimitri Klebanov: "Symphonie n°1".
- Louis Chedid: "Anne, ma soeur Anne"
- Léo Ferré: "Monsieur tout blanc"
- Alexandre Galitch:"Kaddish"
- Trust:"Darquier"
* Zebrock au bahut: "Analyse du clip".  
* Les déportations vers les camps de mise à mort.
- http://www.oliviergreif.com/catalogue/lettres_de_westerbork/

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