mardi 2 novembre 2021

Le temps où Kaboul chantait.

Le destin tragique du musicien afghan Ahmad Zahir incarne les meurtrissures de son pays.  

De 1933 à 1973, l'Afghanistan connaît quarante années de stabilité politique. sous le règne du roi Zaher Shah. Au fil des ans, le régime s'oriente timidement vers la création d'une monarchie constitutionnelle. En 1964, une nouvelle constitution transforme le régime. La monarchie devient parlementaire et des partis d'opposition, islamiste ou communiste, voient le jour. Pour une décennie, l’Afghanistan devient une démocratie. Le souverain encourage la scolarisation et l’émancipation des femmes, pour lesquelles le port du voile n'est plus obligatoire. En pleine guerre froide, le roi s'emploie à préserver la neutralité du pays et parvient à attirer les investissements des deux blocs. Les infrastructures construites grâce aux fonds soviétiques et américains contribuent alors à désenclaver le pays. 

Au cours des années 1960, Kaboul connaît de profondes mutations et sort de son isolement séculaire. Cinémas, théâtres, restaurants, clubs de jazz sortent de terre. Le pays est désormais accessible, aussi voit-on apparaître de nombreux hippies aux cheveux longs et tenues bariolées. Les touristes occidentaux sont attirés à la fois par le patrimoine (les bouddhas de Bamiyan, Herat) et les substances psychotropes locales. Kaboul est alors une ville cosmopolite de 400 000 habitants, dont la moitié environ sont d'origine pachtoune. On y parle le dari, une variante du persan. Le cœur de la vieille ville est constitué par le bazar s'étendant de part et d'autre du fleuve. Non loin de là se trouve Kharabat, le quartier du vice et de la spiritualité. Les prostituées y côtoient les mystiques soufis. Depuis le XIX° siècle, c'est aussi le quartier des musiciens traditionnels afghans, joueurs de rubâb, de tablas, d'harmonium, de saranda, tous très influencés par la musique indienne. Au nord du fleuve sortent également de terre de nouveaux quartiers abritant les classes moyennes et supérieures, dont les enfants fréquentent l'université, apprivoisent le mode de vie à l’occidental, mais aussi une plus grande liberté de parole. C'est dans ce milieu  que grandit Ahmad Zahir, dont le père fut tour à tour médecin, puis premier ministre du roi Zaher Shah, de 1971 à 1972. Le fils fréquente le lycée Habibia et  voue une véritable passion à la musique, en dépit du mépris dans lequel la société afghane tient les musiciens. Finalement, après avoir vaincu les réticences paternelles, le jeune homme fonde les Amateurs d'Habibia, une formation au sein de laquelle il chante et joue de l'accordéon. Le groupe, qui se produit bientôt sur les ondes de radio Kaboul, trouve son public. 

Ahmad Zahir et ses parents.
 

Zahir se lance en solo et connaît un grand succès. L'artiste pose sa splendide voix de ténor sur des enregistrements à la richesse foisonnante. A New Delhi, alors que son père était ambassadeur d'Afghanistan en Inde, le jeune homme avait découvert les splendeurs des musiques indiennes. De retour au pays, il reprend à son compte ces influences majeures pour mieux en moderniser les harmonies. Multiinstrumentiste, il mêle les tablas à l'harmonium, au piano, à l'accordéon ou à la guitare. Les paroles de ses chansons, où le thème amoureux est omniprésent, mettent en musique les grands poètes classiques persan à l'instar de Rûmi ou Hafez. Une forte charge érotique sature l'atmosphère de la plupart ses titres. Dans Khuda bowad yarat, un homme tente de convaincre son aimée de revenir après une séparation, Baz amadi ay Jan e man en célèbre le retour. "J'étancherai ta soif / En allant te chercher de l'eau / Je te nourrirai / Je me promènerai à tes côtés / Oh Jugi" susurre-t-il sur "Oba derta rawrom". Le chanteur devient l'idole de l'Afghanistan urbaine et des étudiantes de l'université de Kaboul. Lors des concerts donnés dans tout le pays ou dans l'Iran voisine, Zahir arbore mèches et rouflaquettes. Le jeu de scène et la voix de velours de l'artiste achèvent de subjuguer un auditoire sans cesse grandissant. Nous sommes en 1973, le chanteur a 26 ans et rien ne semble pouvoir l'arrêter. 


 C'est alors que le destin de l'Afghanistan bascule, avec le renversement, suivi de l'exil du roi Zaher Shah. Ce dernier n'a pas mesuré le décalage existant entre la capitale et le reste du pays. La haute société de Kaboul évoluait dans sa propre bulle, complètement déconnectée des provinces périphériques du pays, où vivait pourtant 80% de la population. Pauvres et illettrés, les Afghans des campagnes continuaient à observer les traditions ancestrales. La religion était la clef de voûte du système. Les femmes y vivaient séparées des hommes et pouvaient être vendues à leurs futurs maris. Les volontés réformatrices et les changements impulsés par la monarchie n'y suscitaient qu'icompréhension et rejet. Les ruraux n'avaient donc que mépris pour les élites lointaines de Kaboul, qui le leur rendaient bien. Le roi ne s'était rendu dans les zones affectées par une terrible famine qu'après la publication d'un reportage dans un magazine allemand. Profitant du mécontentement grandissant, le voisin soviétique s'immisce dans les affaires internes afghanes. Par le biais de la formation des officiers par l'Armée rouge ou par l'accueil des meilleurs étudiants afghans en URSS, l'idéologie communiste connaît une influence grandissante. Au début des années 1970, l'université de Kaboul se transforme en une véritable poudrière, opposant les factions rivales, islamistes et communistes. Pendant ce temps, dans l'entourage royal, les complots se fomentent dans l'ombre.

Le mardi 17 juillet 1973, alors que le monarque se trouvait en Italie, un coup d'état militaire, ourdi par un groupe d'officiers formés en Union soviétique, confie le pouvoir à Mohammad Daoud Khan, cousin et ancien premier ministre de Zaher Shah. Après 54 ans de royauté, l’Afghanistan devient République. Le coup d'état resserre encore le carcan d'une société déjà très contrôlée. Pour être bien en cour avec le nouveau pouvoir, Ahmad Zahir, dont le père avait servi le roi déchu, se fend de quelques chansons à la gloire du régime. Favorable à un rapprochement avec l'URSS, Daoud nomme dans son gouvernement des membres du parti communiste. Sous leur influence, le mouvement pour les droits des femmes se poursuit, au grand dam des conservateurs. Des révoltes éclatent bientôt dans le nord-est du pays. De son côté, Zahir se met à décocher ses premières flèches en chansons, suscitant l'ire de la présidence.

Le 27 avril 1978, des coups de feu éclatent près du palais présidentiel. Daoud et sa famille sont assassinés. Une dictature communiste, camouflée sous l’appellation de République démocratique, voit alors le jour. Nour Mohammad Taraki, le nouvel homme fort du pays, signe très vite un traité d'amitié avec l'URSS, avant d'imposer une vaste réforme agraire, la nationalisation des grandes entreprises et l'athéisme d’État. En tant qu'idéologie professant l'athéisme, le communisme est inacceptable aux yeux des islamistes. Les mesures nouvelles, appliquées avec brutalité, suscitent de vives révoltes dans les provinces du pays. En réponse, le pouvoir réprime, arrête, purge. Zahir proteste contre ces massacres dans ses chansons. Dans l'une d'entre elle, il joue d'une sonorité de la langue persane pour assimiler Taraki aux ténèbres. Avec Zindagi Akhir Sarayat, le message est encore plus clair: "La liberté, c'est la vie de l'humanité / ça ne vaut pas la peine de vivre comme un esclave. / Combattez pour votre liberté." Le crooner se métamorphose en chanteur contestataire, s'attirant les foudres de la censure. Il incarne désormais la résistance à l'arbitraire. A n'en pas douter, ces prises de position ont dû irriter le nouveau pouvoir. Le 14 juin 1979, le jour de ses trente-trois ans, son corps est retrouvé sans vie au volant de sa voiture. La version officielle évoque un accident, mais très vite des rumeurs avancent que le pouvoir communiste l'aurait fait taire en raison de sa liberté de ton. Sa mort suscite une émotion immense. Le jour des funérailles, les écoles ferment et des milliers de personnes se retrouvent dans les rues à suivre le cercueil.

Le 14 septembre 1979, Taraki est renversé par Hafizullah Amin, son premier ministre. Ce dernier cherche à prendre ses distances avec le grand frère soviétique; option impossible aux yeux de Moscou dans le contexte de la "guerre fraîche". Alors que l'Iran voisin vient de passer sous la coupe des islamistes, l'URSS décide d'intervenir militairement. La guerre, qui met aux prises les soldats de l'Armée rouge aux moudjahidines, plonge le pays dans la violence et le chaos. Le temps où Radio Kaboul diffusait les chansons d'amour d'Ahmad Zahir est bel et bien révolu. Son souvenir est pourtant resté vif dans les mémoires. Sa voix splendide, la sensualité de l'interprétation fascinent les mélomanes, mais horrifient les intégristes. Aussi, lors de leur accession au pouvoir en 1996, les islamistes s'empressent de dynamiter son mausolée à Kaboul. 

Dans son roman "Mille soleils splendides", Khaled Hosseini décrit en ces termes la prise de possession de la capitale afghane par les Talibans en 1996. «Kharabat, le vieux quartier des musiciens, se trouva réduit au silence. Les artistes furent battus et emprisonnés, leurs rubabs, leurs tambouras et leurs harmoniums détruits. Les talibans se rendirent même sur la tombe du chanteur préféré de Tariq, Ahmad Zahir, afin de la cribler de balles. 

- Cela fait près de vingt ans qu'il a disparu, soupira Laila. Mourir une fois n'est donc pas assez pour eux ? » (source C p 277-278) 

Les censeurs intégristes cherchaient ainsi à offenser la mémoire d'un artiste dont la voix risquait selon eux de détourner les musulmans d'Allah. C'était prendre les croyants pour des imbéciles et les mélomanes pour des amnésiques. Lorsque les talibans furent chassés du pouvoir en 2001, la musique reprit ses droits. Le tombeau du chanteur fut remis sur pied par ses admirateurs. Le retour au pouvoir des talibans en 2021 n'y change rien. Les enregistrements de l'artiste jouissent toujours d'une popularité exceptionnelle sur internet. Les Afghans aiment et aimeront Ahmad Zahir.   


Sources:

A. "Ahmad Zahir, quand l'Afghanistan dansait" [Jukebox sur France Culture] 

B.  "Afghanistan, pays meurtri par la guerre" (1/4) Documentaire diffusé sur Arte.

C. Khaled Hosseini: "Mille soleils splendides", 10/18, nouvelle édition 2013.

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