samedi 1 février 2014

281. Chico Buarque: "Mulheres de Atenas"

Sur quels principes reposent l'exclusion des femmes de la vie politique et le partage sexué des fonctions sociales et économiques dans la Grèce antique?

* "ô Zeus! A quoi bon dire du mal des femmes? N'est-il pas suffisant de dire: 'C'est une femme.'?" Carcinos (poète tragique du Veme siècle av. J.-C.).
Avant de débuter, il convient de garder à l'esprit que, s'agissant des femmes, la parole grecque vient des hommes. (1) Or, à la différence des héroïnes de fiction connues de tous (2), les femmes grecques du quotidien sont absentes, anonymes et muettes. La domination masculine sans partage, étouffe leurs voix, les contraint au silence, mais ne se prive pas en revanche de développer un discours sur les femmes.

Ainsi, dans l'Athènes du Vè s. av. J.-C.,  la tradition misogyne s'observe partout, aussi bien dans les tragédies d'Euripide que dans la comédie d'Aristophane. A l'encontre des femmes, un fond commun de blâme s'élabore, ressassant ad nauseam  les défauts rebattus des Grecques.  D'aucuns dénoncent l'intempérance féminine, décrivant leurs épouses comme des ventres affamés de nourriture et de sexe, créatures incapables de vertu et de résolution, dont le sexe est assimilé à un animal. " Chez les femelles, ce qu'on nomme la matrice ou utérus est, en elles, comme un vivant [zôon]  possédé du désir de faire des enfants", constate Platon dans son Timée
Dans sa comédie Lysistrata, Aristophane ironise sur l'incapacité des femmes à résister à leur libido. Pour contraindre les hommes à cesser leurs guerres perpétuelles, Lysistratè ourdit un complot visant à faire la grève du sexe. Or, dès les premiers instants, elle se méfie de ses conjurées, incapables, selon elle, de réprimer leurs pulsions. "Ah! le joli  sexe que le nôtre, il ne pense toujours qu'à se faire boucher le petit coin!" (3) Cette libido excessive n'est doncpas de la même nature que celle, soi-disant maîtrisée, de l'homme.


Le long poème de Sémonide d'Amorgos, intitulé "ïambe des femmes", met en scène des animaux censés illustrer les caractères particuliers de cet "être abject" qu'est la femme. L'ouvrage fustige la malignité du caractère féminin,
développe un topos ressassé de génération en génération: la femme est un être inférieur à l'origine de tous les malheurs masculins.
Ainsi, l'époux doit se méfier de sa compagne car, une fois dans la place, il est à craindre qu'elle ne "mange" sa nouvelle "maison". [pour les mots soulignés, voir lexique] L'image de la femme-parasite, toujours à l'affût de la table, se trouve déjà chez Hésiode qui compare Pandora, la première femme,  à un faux bourdon engrangeant le travail d'autrui.

* Confinée dans le gynécée.
Pour les hommes, l'épouse idéale est une recluse. La femme honnête est celle qu'on ne voit pas, celle qui ne s'aventure sur l'Agora qu'exceptionnellement pour les funérailles, la quête de l'eau, les visites aux sanctuaires, les grandes fêtes civiques.
Les auteurs grecs justifient la place de la femme dans le couple, le foyer, la cité, par ses caractères biologiques. Dans son Économique (Ve s. av. J-C.), Xénophon note ainsi: " Les dieux, selon moi, ont adapté la nature de la femme aux travaux et aux soins de l'intérieur et celle de l'homme aux travaux du dehors." La dissemblance fondamentale entre l'homme et la femme se concrétise donc en termes spatiaux. Hiéroclès surenchérit: "A l'homme de s'occuper des champs, du marché, des courses à la ville; à la femme le travail de la laine, le pain, les travaux de la 'maison'."
Dans la sphère domestique, elle doit rester derrière son mari ou se retirer dans ses appartements privés (gynécée). Il lui est impossible d'accéder à l'andrôn, l'espace réservé aux hommes.  En revanche, la maîtresse de maison doit superviser les tâches ménagères au sein de sa maison (l'oikos). C'est à elle encore qu'échoit l'éducation des enfants en bas-âges, qu'il convient de nourrir, habiller, éduquer.
  
L’Économique de Xénophon, sorte de guide à l'usage de la jeune épouse, nous permet de bien connaître les tâches qui incombent aux maîtresses de maisons. Le citoyen athénien y fait ainsi l'éloge de sa femme: "Que pouvait-elle bien savoir quand je l'ai prise à la maison? Elle n'avait pas encore quinze ans. Jusque là, elle vivait sous une stricte surveillance;  elle devait voir le moins de choses possible, poser le moins de questions possible. Je fis en sorte qu'elle devienne la reine des abeilles. Maintenant, elle doit rester dans la ruche et ne pas permettre aux abeilles de demeurer oisives, mais elle envoie au travail celles qui doivent travailler dehors; elle vérifie et reçoit ce que chacune d'elles apporte et le conserve jusqu'au moment où l'on en a besoin."
 L'épouse modèle doit donc savoir distribuer les tâches au sein de sa maison, mettre au travail ses "abeilles", c'est-à-dire les esclaves. Elle ne doit pas dilapider l'argent et se montrer bonne gestionnaire; répertorier et stocker les productions.



Femmes lavant du linge. Pélikè attique, vers 470-460 av. J.-C., Musée du Louvre.


* Incapacité juridique.

Au sein de cette société guerrière traditionnelle, les hommes doivent protéger femmes et enfants. Par conséquent, face au monde extérieur, les Athéniennes restent des exclues, bannies de la vie politique et de la guerre. Elles n'ont pas accès aux assemblées et aux tribunaux et ne prennent jamais part aux décisions politiques.
Éternelles mineures - par "nature" et par incapacité juridique - elles restent toute leur vie soumises à un homme: le kyrios. Chronologiquement, ce dernier est généralement son père, puis son mari, et éventuellement son frère ou son fils. Si le premier vient à disparaître, il est remplacé par un des suivants. Ces épouses, mères ou filles des citoyens, sur lesquelles pèse une autorité masculine, ne sont jamais nommés.
L'étude du mariage en tant qu'institution, s'avère particulièrement éclairante. Une sorte de concours matrimonial met alors aux prises des citoyens dont le but consiste à obtenir l'assentiment, non de l'espérée, mais de son père ou de celui qui a autorité sur elle.  Comme le dit Pénélope dans l'Odyssée:" c'est le plus offrant... qui deviendra l'époux" (XVI, 392). 
Une fois le verdict prononcé, la fille quitte la maison de son père  pour celle de l'époux. Le mariage, alliance entre deux maisons, est donc d'abord un marché d'hommes.
La conclusion du contrat de mariage constitue un moment crucial. Il a pour objet la transmission, la dation, de l'épousée. Cette dation, contractée entre le père (ou le tuteur masculin) et l'époux, porte un nom évocateur puisqu'il s'agit de l'ekdosis: "la remise".
Comme le rappelle Pierre Brulé, "la célébration tangible du mariage est le gamos. Le tuteur (kyrios) remet sa femme à un autre homme. Quant à la fille, il est assez évident qu'elle n'a pas son mot à dire (...).
Cet acte, apparemment simple, opère le transfert de la lourde autorité qu'exerce un père sur sa fille. Elle passe de celle de son père à celle de son époux. Cette fille est remise et non donnée. Si le mari se conduit mal ou que la fille se plaint, le père peut la reprendre chez lui, faisant jouer son droit de préemption de la 'maison' ancienne sur la nouvelle, sauf si l'épouse s'est transformée en mère."
La jeune mariée est "remise" avec "sa" dot dont elle n'est toutefois pas titulaire. L'époux, quant à lui, en a la garde. En tant qu'usufruitier , il en tire tous les bénéfices possibles, mais doit la rendre intacte en cas de séparation ou la transmettre en héritage au(x) fils.

Le mariage constitue une rupture terrible pour la mariée, généralement très jeune et vierge. Mais pour les auteurs grecs, dans chaque parthenos résiderait un animal sauvage pas encore soumis au processus de civilisation. D'aucuns décrivent les premières années de la vie conjugale comme le temps de la domestication. "Être épousée" peut d'ailleurs se dire en grec "être mise sous le joug".

 Alors que pour les hommes, l'âge au mariage s'avère tardif (trente ans en moyenne), la mariée n'est encore qu'une enfant qui vient d'offrir, à l'occasion du gamos, ses jouets (osselets, poupées) à Artémis. Pour elle, le mariage constitue donc  le choc de le plus brutal de son existence. Ignorante de tout, elle quitte un univers familier (la "maison" de son père) pour un monde totalement étranger. (4) Elle doit désormais se comporter en parfaite maîtresse de maison, se distinguant par l'assiduité au travail. A l'instar de Pénélope, la femme grecque passe une grande partie de sa journée à filer et tisser, tout en prenant bien soin de ne jamais sortir du rôle qu'on lui a attribué. 
Pénélope incarne cette épouse fidèle, qui attend patiemment Ulysse parti guerroyer. Or, cette interminable absence (20 ans) rend la position de son épouse très particulière. Elle tient désormais la "maison" seule et ne se trouve plus sous la loi d'un époux". Son fils Télémaque supporte mal cette situation. Au cours d'une crise d'autorité, il reproche ainsi à sa mère ses interventions publiques, lui rappelant sèchement qu'elle est "sa place". "Remonte donc chez toi, retourne à tes travaux, toile et quenouille, donne l'ordre à tes suivantes de se mettre à l'ouvrage: la parole est affaire d'hommes, et d'abord mon affaire, car la force ici m'appartient!"

Coupe attique attribuée au peintre Sotades, vers 470-460 av. J.C. Musées royaux d'Arts et d'Histoire, Bruxelles.



* La mère.
Les femmes sont exclues de la communauté politique (demos), corps exclusivement masculin, mais font partie de la communauté civique (astos), ne serait-ce que par leur rôle reproductif. L'épouse légitime a en effet pour mission première de donner des enfants légitimes, de futurs citoyens pour ce qui est des garçons. 
Au cours de la première moitié du Vème s. av. J.-C., il convient d'être le fruit de l'union d'un père citoyen marié légitimement à une femme libre pour devenir citoyen. Dans ce cas de figure, la mère enfante, mais c'est le père qui crée le citoyen. Or tout change avec la loi de - 451 visant à restreindre l'octroi de la citoyenneté aux seuls garçons nés de parents tous deux athéniens. Il suffisait en effet jusque là que le père seul le fût. De sorte que "les hommes ont fait en sorte que les Athéniennes transmettent un statut dont elles-mêmes ne jouissent pas!" (cf Maurice Sartre). Ainsi, dans la sphère politique, les femmes ne jouissent d'aucun droit. D'ailleurs quand Aristophane met en scène les Athéniennes réunies en Assemblée dans  3 de ses pièces (Lysistrata, Les Thesmophories, L'Assemblée des femmes), c'est pour mieux souligner le ridicule de la situation.

Le père de famille aspire avant tout à avoir un fils, futur citoyen et défenseur de la cité. Sa hantise suprême est que sa "maison" tombe en quenouille, c'est-à-dire qu'il ait une fille comme seule héritière. En conséquence, cette fille épiclère, c'est-à-dire sans frère, doit être mariée d'urgence au plus proche parent du père mort.

Les femmes ne pouvant détenir la terre, ni la diriger, comment faire pour que la maison perdure? Pour le géniteur se pose alors la question de la bouche supplémentaire à nourrir, celle la fille improductive qui coûte une fortune en dot et prend la place du garçon qu'on attend impatiemment. Dans ces conditions,  une lourde menace pèse sur les premières-nées, celle de l'exposition, phénomène démographique profond dans la Grèce antique. (5)
  


L'épouse sert son mari sur ce vase attique à figures rouges (vers -480).

* Les femmes du dehors.
Voilà pour ce qui est de l'idéal (masculin). Or, ce schéma d'une stricte répartition des rôles est largement contredit par la réalité. Certes, les épouses des riches athéniens restent cloîtrée chez elles. Mais tel n'est pas le cas dans les milieux populaires où, pour des raisons économiques évidentes, les femmes quittent quotidiennement leur foyer et s'adonnent à des activités considérées comme dégradantes.  Aussi, pour Ménandre - auteur comique grec du IVème av. J.-C. - , "une honnête femme doit rester chez elle; la rue est pour les femmes de rien."

Les épouses de paysans aident aux travaux des champs tandis que les femmes d'artisans tiennent l'étal pendant que leurs maris fabriquent les objets vendus. Ainsi, lorsqu'elles font le marché ou qu'elles cultivent la terre, servantes et esclaves sont en contact avec l'extérieur. De même, pour survivre, des veuves deviennent marchandes des quatre saisons à moins qu'elles ne se fassent nourrices.
De même le hétaïres, "compagnes"/prostituées d'un rang social élevé, n'hésitent pas à s'afficher en public. Certaines, à l'instar de Théodotè, mènent grand train. La plus illustre des courtisanes se nomme Aspasie. Orginaire de Milet, capitale de l'Ionie. Elle s'installe à Athènes où elle devient métèque. Elle y vend les services de son corps et dirige un bordel qui a tout du salon philosophique. La fine fleur des penseurs athéniens y  afflue. (6)
Car Aspasie joue un rôle crucial auprès du plus célèbre dirigeant athénien de son temps: Périclès. Or, si ce dernier impressionne par sa maîtrise de la rhétorique et ses talents oratoires exceptionnelles, il le doit avant tout à Aspasie, véritable professeur d'éloquence du stratège et auteur de ses illustres discours. Subjugué, Périclès assume même publiquement cette relation. Mais ce non-conformisme déplaît,  scandalise. Aux yeux de ses détracteurs et d'une partie de l'opinion,  Aspasie n'est qu'une vulgaire prostituée. Les femmes de son engeance ne suscitent que réprobation. Ces étrangères représentent des anomalies, incapables d'assurer la descendance légitime qu'on est en droit d'attendre d'une Athénienne. (7) Elles ne peuvent donc en rien faire figure de modèle pour l'ensemble des femmes de la cité. 
 D'après le Pseudo-Démosthène, la répartition des rôles est on ne peut plus clair. "Les courtisanes (hétaïros), nous les avons pour le plaisir; les concubines (pallakas) pour les soins de tous les jours; les épouses, pour avoir une descendance légitime et une gardienne fidèle du foyer.


Dans le gynécée, trois jeunes femmes s'apprêtent. Coupe à figures rouges.


* Le recours aux mythes pour justifier l'infériorité des femmes.
Pour légitimer l'infériorité des femmes et leur exclusion de la sphère publique, les Grecs ont recours à la mythologie. Les mythes féminins sont rappelés dans les tragédies, les comédies, par les orateurs, représentés sur les frises des temples, peints sur les murs des portiques... Bref, ils sont bien présents dans la vie de la cité. Ils sont, pour les Grecs, une façon de penser le monde, "une manière de façonner le passé tout en construisant l'identité politique du présent." Aussi les mythes consacrés aux femmes permettent de comprendre la construction du genre dans les cités grecques du Vème siècle avant J.-C.


Dans deux récits très populaires et repris partout - Les Travaux et les jours et la Théogonie - le poète Hésiode raconte la création de la première femme: Pandora. Après une querelle avec le mortel Prométhée, Zeus donne l'ordre de fabriquer une femme qu'il envoie aux hommes pour s'en venger. Les dieu des dieux s'en sert comme d'un leurre, "piège profond et sans issue destiné aux humains", créature dotée d'un "esprit impudent, un coeur artificieux."Façonnée par Héphaïstos avec de la terre et de l'eau, elle est parée de vêtements et bijoux par les divinités, ce qui lui confère toutes les apparences de la séduction. Mauvaise gestionnaire, Pandora dilapide les récoltes engrangées grâce au dur travail des hommes. Hésiode insiste sur les nombreux défauts de Pandora (duperie, avidité, concupiscence, oisiveté...). Or, par extension, ces défauts deviennent ceux de toutes les femmes dont elle est la représentante.
Ce mythe présente la femme comme un être distinct et étranger, appartenant à une race maudite et dépréciée. "C'est de celle là [Pandora], en effet, que provient la race des femmes, femelles de leur espèce; oui, c'est d'elle que proviennent, pernicieuse, la race et les tribus des femmes, grand fléau pour les mortels," affirme Hésiode dans la Théogonie.


Jean Cousin le Père: Eva Prima Pandora, vers 1550, Musée du Louvre.
"Pandore, tenant dans ses mains un grand vase, en souleva le couvercle, et les maux terribles qu'il renfermait se répandirent au loin. L'Espérance seule resta."
[d'après Hésiode: Les travaux et les jours, VIIIè s. av. J.-C."

Le recours aux mythes permet de justifier la réduction du rôle féminin. Ainsi, le premier Athénien, Erichtonios, n'est pas né d'une femme, mais du sperme du dieu Héphaïstos. Alors que ce dernier poursuit de ses ardeurs Athéna en fuite, son liquide séminal tombe au sol et féconde la Terre (Gè). Le seul sperme du dieu permet la conception, la Terre ne jouant qu'un rôle de couveuse. Le mythe doit sans doute aussi être interprété comme une "manière très subtile de se passer des femmes pour faire naître le premier Athénien et, penser la reproduction sans les femmes." [cf: P. Schmitt Pantel] (8)

Autre exemple: on persuade Zeus de se méfier de la descendance de son épouse Métis, parce que, après la naissance d'Athéna, un fils doit lui naître, qui menacera sa souveraineté. Pour ne pas courir de risque, Zeus avale sa femme; mais en digérant la mère, il se trouve enceint d'Athéna. A terme, celle-ci jaillit du cerveau de son divin père déjà adulte et toute armée. 
De même, lors du procès d'Oreste, assassin de sa mère Clytemnestre, les juges de l'Aéropage s'interrogent sur la qualification du crime. Les débats portent sur la question liée à la conception des rapports entre les parents et leur progéniture. Apollon plaide le premier:"Ce n'est pas la mère qui enfante celui qu'on appelle son enfant; elle n'est que la nourrice du germe en elle semé. Celui qui enfante, c'est l'homme qui la féconde." A l'appui de son propos le dieu rappelle justement que son père Zeus a engendré seul sa sœur Athéna. Cette dernière prend alors la parole et affirme, péremptoire: "Je n'ai point eu de mère pour me mettre au monde. Mon cœur toujours... est tout acquis à l'homme: sans réserve, je suis pour le père." En tuant Agamemnon, l'époux gardien du foyer, Clytemnestre commet l'irréparable. Elle vote donc avec Apollon la clémence pour Oreste le matricide. 

Un autre mythe aborde et propose une explication aux principes fondateurs de la démocratie athénienne, notamment l'éviction des femmes de la vie publique. Athéna et Poséidon se disputent pour savoir lequel d'entre eux donnera son nom à la cité de l'Attique. " C'était alors l'habitude en ce pays que les femmes aussi participent aux consultations publiques. On prit donc l'avis de la masse et les hommes votèrent pour Neptune [Neptune], les femmes pour Minerve [Athéna]. Et comme il se trouvait une voix de plus du côté des femmes, Minerve fut victorieuse. Alors Neptune ravagea de ses flots le pays athénien. Pour apaiser sa fureur les Athéniens [...] imposèrent aux femmes trois sortes de peine: elles n'auraient plus désormais le droit de vote, aucun des enfants à venir ne porterait le nom de sa mère, et on ne les appellerait pas Athéniennes." [Varron dans saint Augustin, la Cité de Dieu]
En privant les femmes de leurs droits de vote, le premier roi d'Athènes, Cécrops instaure une démocratie exclusivement masculine qui admet désormais la filiation paternelle, autorisée par le mariage. En creux, "la filiation maternelle et le droit de vote des femmes sont les signes d'un état de sauvagerie antérieur à la cité (...)."


Amazone au combat sur un vase grec ancien.

 * Les Amazones comme "contre modèle" grec.
Un autre mythe, celui du combat des Athéniens contre les Amazones, permet de faire de ces femmes un "contre modèle" grec. "Les mœurs des Amazones révèlent par un système d'inversion ce qu'est l'être civilisé." Farouches guerrières jusque là indomptables, les Amazones incarnent la démesure et la barbarie, par opposition à la constance et à la bravoure des Athéniens sur le champ de bataille. Alors que pour les auteurs grecs, les Athéniennes s'épanouissent dans la maternité, les Amazones, elles, la refusent. Ces femmes exaltent au contraire la virginité, refusent l'allaitement. Au lieu de s'occuper de leurs foyers, elles se consacrent exclusivement à la guerre et rejettent les enfants mâles qu'elles réduisent généralement en esclavage. Compte tenu du danger qu'elle représentent pour le modèle de vie grec, les héros fondateurs (Héraclès, Thésée) n'ont d'autre choix que de les chasser ou les détruire.

Athéna sortant du crâne de son père sur une céramique grecque.
Chaque divinité féminine du panthéon grec possède un champ d'action spécifique qui recoupe les fonctions attribuées aux Athéniennes. Athéna prend ainsi en charge la protection de l'enfance, Artémis la naissance et les femmes enceintes, Héra l'épouse et le mariage, Hestia le foyer (la "maison"), Aphrodite l'amour, Déméter la mère féconde.
Cette galerie de portraits de déesses permet de définir le féminin de plusieurs façons: par le biologique - la fille, la vierge, la mère -, par le social - l'épouse -, par le sexuel - la vierge, la nymphe, la mère. Autant de catégories où l'homme sert de référent au féminin.


De nombreux récits abordent les obligations faites aux femmes. Ainsi, le mythe de Koré évoque celle de se marier pour une jeune fille. Koré est la fille de Déméter, déesse de la fécondité, et de Zeus. Encore enfant, elle cueille des fleurs lorsque Hadès, son oncle paternel, l'enlève brutalement. Le seigneur des Enfers la cache sous terre et cherche à la posséder. Déméter entend les cris de sa fille et cherche par tous les moyens à la récupérer. De colère, elle rend la terre stérile et contraint Zeus à réclamer la fillette à son frère. Mais le pépin de grenade avalé par Koré continue de la lier à Hadès. Elle s'appellera désormais Perséphone, partageant son temps entre le monde infernal (l'hiver) et le monde terrestre aux côtés de sa mère.

Ce récit, et bien d'autres, mettent en lumière la fréquences des violences exercées sur les femmes, en particulier le rapt et le viol dont sont victimes les jeunes filles. (9) Ces enlèvements  sont le prélude à des unions sexuelles violentes et non consenties. La place du corps féminin dans cette relation se réduit à la femme-objet, simple part d'honneur (timé) à répartir entre les dieux ou les héros.
"Tout homme bon et sensé aime son alochos et s'en occupe, comme moi j'aimais la mienne de tout coeur, bien qu'elle ait été acquise par la lance." (IX, 336). Par cette formule, Achille témoigne que ce n'est pas seulement à la suite d'une transaction matrimoniale que l'homme "entre en possession" de la femme, mais aussi par la violence. Au début de l'Iliade, Achille s'oppose à Agamemnon au sujet d'un butin. Au cœur du conflit se trouvent Briséis et Chryséis, épouses de princes de Troade vaincus par les chefs achéens. Ces derniers entendent dès lors disposer des deux femmes à leur guise. Or, Agamemnon est contraint de rendre Chriséys à son père et se rabat donc sur Briséis, "part de butin" initialement confiée à Achille. Furieux ce dernier cesse de combattre, précipitant les défaites achéennes en cascade. Au bout de cinq ans, Agamemnon "entend faire amende honorable et offrir [à Achille] une immense rançon" comprenant chevaux, trépieds, bassins resplendissants, mais aussi "7 femmes habiles aux travaux impeccables et, pour 8ème, la jolie Briséis." (XIX, 242 s.)

Après la cérémonie du mariage, la jeune épouse quitte la maison de son père pour rejoindre celle de son mari. Amphore col attique à figures noires, vers -550.

* Mulheres de Atenas.
Chantée par Chico Buarque, Mulheres de Atenas est une chanson parfois incomprise. Cette glaçante description d’une société phallocrate suscite un vif débat lors de sa sortie en 1976. D'aucuns y voient un odieux hymne machiste. Chico Buarque, l'interprète, et Auguste Boal, l'auteur, n'ont rien de sombres crétins misogynes et leur morceau ne doit pas être compris au premier degré. Une toute autre interprétation semble possible si l'on se souvient que, lors de sa création, le Brésil subit une terrible dictature militaire. Ce véritable "dribbleur de censure" qu'est Buarque doit donc composer avec l'absence de liberté d'expression. Par conséquent, les critiques du régime qu'il distille dans ses chansons restent feutrées et subtiles pour éviter arrestation et censure.  Plusieurs niveaux de lecture et d'interprétation en sont toujours possibles.
C'est le cas ici, car comme nous le rappelle Dror, auteur du blog "Entre les Oreilles" (voir commentaire): "Un premier pied de nez à la dictature consiste, pour Chico Buarque, à mettre en musique Mulheres de Atenas que son ami Augusto Boal a écrit en exil au Portugal, texte féministe et antimilitariste mais inattaquable puisqu'il se déroule pendant l'antiquité grecque. Le deuxième pied de nez consiste à écrire la très belle chanson Meu Caro Amigo, sans dire que cette chanson est un hommage à son copain banni par la dictature..."

Aussi, cette description accablante - mais conforme à ce que nous en savons aujourd'hui - de l'existence des "femmes d'Athènes" peut être considérée comme une métaphore de l'oppression subie par la société civile brésilienne de son temps. Les femmes placées sous le joug des hommes rappellent le sort des opposants à la dictature, réduits au silence et opprimés.
La chanson doit aussi être comprise comme un appel, sinon à la révolution, tout du moins au changement, une incitation à briser les chaînes qui emprisonnent Brésiliens et Athéniennes.


Vase du IVème s. av. J.-C. Deux gardes conduisent Antigone devant Créon.
Si certaines héroïnes s'affranchissent des règles contraignantes, leur sort est toujours dramatique. 
- Pour avoir osé se révolter contre la raison d'Etat, Antigone est emmurée vivante. 
- Cassandre la prophétesse repousse Apollon. Pour se venger le dieu la condamne a ne jamais être crue. Aussi, elle voit le malheur arriver, mais ne peut l'empêcher. 
- Avec l'aide de son amant, Clytemnestre tue Agamemnon son mari. Ses enfants, Electre et Oreste appliquent la loi de la Vengeance en l'assassinant.



Notes:
1.  C'est pourquoi les écrits de Sappho sont si exceptionnelles.
2. Citons, parmi d'autres, Ariane, Iphigénie, Phèdre, Helène, Nausikaa, Andromaque, Electre, Antigone, Pénélope.
3. Une des déléguées se lamente: "Renoncer au zob, [non] Lisette chérie... Il n'y a rien qui vaille ça!
4. Veuves et femmes répudiées, disposant parfois  d'une importante dot, sont du même coup bien moins dépendante que la tendre nymphe. "Exit la virginité, l'éducation par le mari, l'innocence, la grande différence d'âge." (cf: Pierre Brulé)
5. Tout puissant, l'homme peut se défaire d'un enfant déjà né, une petite fille dans la grande majorité des cas.
6. Dans sa Vie de Périclès (IIème s. ap. J.-C.), Plutarque en dit ceci: "Aspasie était native de Milet, en Ionie. Elle s'en prit aux hommes les plus influents, suivant l'exemple d'une ancienne courtisane d'Ionie. Si Périclès devint amoureux d'Aspasie, c'était, selon certains, pour son intelligence et son sens politique: cette femme recevait parfois la visite de Socrate et de ses disciples, et ceux qui la fréquentaient lui amenaient leurs épouses pour leur faire entendre sa conversation, alors que pourtant le métier qu'elle exerçait n'était ni honnête ni respectueux: c'était une courtisane."
7.  Périclès se piège lui-même lorsqu'il propose en -451 au peuple athénien un décret visant à restreindre l'octroi de la citoyenneté aux seuls garçons nés de parents tous deux athéniens. Il suffisait en effet jusque là que le père seul le fût. 
8. Le mythe permet d'abord aux Athéniens de développer un discours d'autochtonie en démontrant l'attachement du citoyen au territoire civique. Pour d'autres, ce mythe d'autochtonie athénien serait une manière de construire une relation plus étroite et personnelle avec le territoire habité. 
9. Poséidon kidnappe la jeune Aithra alors qu'elle se rend dans un sanctuaire. De cette union non consentie naîtra le roi d'Athènes: Thésée.

Lexique:
Maison = l'oikos, c'est l'entité au sein de laquelle vit la femme libre, l'épouse et la fille du citoyen.
Hétaïre
La concubine se distingue de l'hétaïre par la régularité de sa relation avec le concubin.
parthenos = vierge, jeune fille à marier.
Kyrios = le tuteur masculin d'une femme dans la Grèce antique.  


Un immense merci à Boebis, animateur de sites passionnants consacrés aux musiques brésiliennes. 





Mulheres de Atenas


Mirem-se no exemplo
Daquelas mulheres de Atenas
Vivem pros seus maridos
Orgulho e raça de Atenas


Quando amadas se perfumam
Se banham com leite, se arrumam
Suas melenas
Quando fustigadas não choram
Se ajoelham, pedem imploram
Mais duras penas, cadenas


Mirem-se no exemplo
Daquelas mulheres de Atenas
Sofrem pros seus maridos
Poder e força de Atenas


Quando eles embarcam soldados
Elas tecem longos bordados
Mil quarentenas
E quando eles voltam, sedentos
Querem arrancar, violentos
Carícias plenas, obcenas


Mirem-se no exemplo
Daquelas mulheres de Atenas
Despem-se pros maridos
Bravos guerreiros de Atenas


Quando eles se entopem de vinho
Costumam buscar um carinho
De outras falenas
Mas no fim da noite, aos pedaços
Quase sempre voltam pros braços
De suas pequenas, Helenas


Mirem-se no exemplo
Daquelas mulheres de Atenas
Geram pros seus maridos
Os novos filhos de Atenas


Elas não tem gosto ou vontade
Nem defeito, nem qualidade
Têm medo apenas
Não tem sonhos, só tem presságios
O seu homem, mares, naufrágios
Lindas sirenas, morenas


Mirem-se no exemplo
Daquelas mulheres de Atenas
Temem por seus maridos
Heróis e amantes de Atenas


As jovens viúvas marcadas
E as gestantes abandonadas não fazem cenas
Vestem-se de negro, se encolhem
Se conformam e se recolhem
As suas novenas
Serenas


Mirem-se no exemplo
Daquelas mulheres de Atenas
Secam por seus maridos
Orgulho e raça de Atenas


************
Femmes d'Athènes.

« Reconnaissez-vous dans l’exemple de ces femmes d’Athènes
Qui vivent pour leurs maris, fierté et race d’Athènes.
Quand aimées, elles se parfument
Se baignent dans le lait, ajustent
Leurs boucles.
Quand molestées jamais elles ne pleurent
Tombent à genou, mais demandent, implorent
De plus dures peines :
Des chaînes.


Reconnaissez -vous dans l’exemple de ces femmes d’Athènes
Qui souffrent pour leurs maris, pouvoir et force d’Athènes.
Quand ils embarquent, soldats
Elles tissent de longs draps,
Mille quarantaines.
Et quand ils reviennent assoiffées
Violents, ils veulent leur arracher
Des caresses pleines,
Obscènes.


Reconnaissez -vous dans l’exemple de ces femmes d’Athènes
Qui se dénudent pour leurs maris, braves guerriers d’Athènes.
Quand ils s’enivrent de vin
Ils vont généralement chercher le sein
D’autres mondaines.
Mais au petit matin, fourbus
Ils retournent souvent dans les bras
De leurs petites
Hélènes.


Reconnaissez -vous dans l’exemple de ces femmes d’Athènes
Qui portent pour leurs maris les nouveaux fils d’Athènes.
Elles n’ont ni goût ou volonté
Ni défaut, ni qualité ;
Elles ont tout juste peur.
Elles n’ont pas de rêves, seulement des présages :
Leur homme, mers, naufrages…
Belles sirènes
Brunes.


Reconnaissez -vous dans l’exemple de ces femmes d’Athènes
Qui tremblent pour leurs maris, héros et amants d’Athènes.
Les jeunes veuves marquées
Et celles enceintes abandonnées
Ne font pas de scènes.
Elles s’habillent de noir, se tassent
Se conforment et se recueillent
Tout à leurs neuvaines,
Sereines.


Reconnaissez -vous dans l’exemple de ces femmes d’Athènes
Qui se fanent pour leurs maris, fierté et race d’Athènes.


Sources:
- Pierre Brulé: "Les femmes grecques à l'époque classique", Hachette littératures, 2001. Ouvrage passionnant d'une très grande érudition et qui se lit avec un immense plaisir.
- Pierre Brulé: "Des osselets et des tambourins pour Artémis.", sur clio.revues.org
- Nicole Loraux: "Aspasie, l'étrangère, l'intellectuelle".
- Lydie Bodiou, Pierre Brulé, Laurence Pierini: "En Grèce antique, la douloureuse obligation de la maternité."
- Pauline Schmitt Pantel: "La part des femmes.", in L'Histoire n°389, juillet-août 2013.
- Brigitte Manoukian: "Femmes, citoyenneté et démocratie à Athènes (Ve et IVe siècles av. J.-C.)."
- Maurice Sartre: "Qui a peur des Athéniennes?", in Les collections de l'histoire n°34.
- Nadine Bernard: "Femmes et société dans la Grèce classique", Armand Colin, Cursus.
 


Liens: 
- Discussions autour de la chanson sur bossa-nova forumactif (toujours passionnant).
- Place des femmes en Grèce antique. (Wiki) 
- Scènes de gynécée dans la céramique grecque antique.
- Compte rendu de l'ouvrage "Aithra et Pandora. Femmes, genre et cité dans la Grèce dans la Grèce classique" de Pauline Schmitt Pantel.
- Condition de la femme en Grèce
- La légende des Amazones. (pdf)

dimanche 19 janvier 2014

280. Michel Sardou : Etre une femme. (1981)

Dans un voyage en absurdie
Que je fais lorsque je m'ennuie,
J'ai imaginé sans complexe
Qu'un matin je changeais de sexe,
Que je vivais l'étrange drame
D'être une femme.

Femme des années 80,
Mais femme jusqu'au bout des seins,
Ayant réussi l'amalgame
De l'autorité et du charme.

Femme des années 80,
Moins Colombine qu'Arlequin,
Sachant pianoter sur la gamme
Qui va du grand sourire aux larmes.

Être un P.D.G. en bas noirs,
Sexy comm'autrefois les stars,
Être un général d'infanterie
Rouler des patins aux conscrits.

Enceinte jusqu'au fond des yeux,
Qu'on a envie d'app'ler monsieur,
Être un flic ou pompier d'service
Et donner le sein à mon fils.

Femme , être une femme

Femme cinéaste, écrivain,
A la fois poète et mannequin,
Femme panthère sous sa pelisse
Et femme banquière planquée en Suisse.

Femme dévoreuse de minets,
Femme directeur de cabinet,
A la fois sensuelle et pudique
Et femme chirurgien-esthétique.

Une maîtresse Messaline
Et contremaîtresse à l'usine,
Faire le matin les abattoirs
Et dans la soirée le trottoir.

Femme et gardien de la paix,
Chauffeur de car, agent-secret,
Femme général d'aviation,
Rouler des gamelles aux plantons.

Femme, être une femme

Être un major de promotion,
Parler six langues, ceinture marron,
Championne du monde des culturistes,
Aimer Sissi impératrice.
Enceinte jusqu'au fond des yeux,
Qu'on a envie d'app'ler monsieur,
En robe du soir, à talons plats,
Qu'on voudrait bien app'ler papa.

Femme pilote de long-courriers
Mais femme à la tour contrôlée,
Galonnée jusqu'au porte-jarretelles
Et au steward rouler des pelles.

Maîtriser à fond le système,
Accéder au pouvoir suprême :
S'installer à la Présidence
Et de là faire bander la France.

Femme, être une femme

Femme et gardienne de prison,
Chanteuse d'orchestre et franc-maçon,
Une strip-teaseuse à corps perdu,
Emmerdeuse comme on en fait plus.

Femme conducteur d'autobus,
Porte des halles, vendeuse aux puces,
Qu'on a envie d'appeler Georges
Mais qu'on aime bien sans soutien-gorge.

Femme, être une femme X2

Femme des années 80,
Mais femme jusqu'au bout des seins,
Ayant réussi l'amalgame
De l'autorité et du charme.

Femme des années 80,
Moins Colombine qu'Arlequin,
Sachant pianoter sur la gamme
Qui va du grand sourire aux larmes.

Femme, être une femme

Être un P.D.G. en bas noirs,
Sexy comm'autrefois les stars,
Être un général d'infanterie,
Rouler des patins aux conscrits.

Femme cinéaste, écrivain,
A la fois poète et mannequin,
Femme panthère sous sa pelisse
Et femme banquière planquée en Suisse.

Femme dévoreuse de minets,
Femme directeur de cabinet,
A la fois sensuelle et pudique
Et femme chirurgien-esthétique.
Être un major de promotion,
Parler six langues, ceinture marron,
Championne du monde des culturistes,
Aimer Sissi impératrice.

Femme et gardien de la paix,
Chauffeur de car, agent-secret,
Femme général d'aviation,
Rouler des gamelles aux plantons.

Femme pilote de long-courriers
Mais femme à la tour contrôlée,
Galonnée jusqu'au porte-jarretelles
Et au steward rouler des pelles.

Maîtriser à fond le système,
Accéder au pouvoir suprême :
S'installer à la Présidence
Et de là faire bander la France.

Femme des années 80,
Moins Colombine qu'Arlequin,
Sachant pianoter sur la gamme
Qui va du grand sourire aux larmes.





Etre une femme  appartient indéniablement à la catégorie des chansons que l’on classe dans les « succès populaires ». Ecrite à 4 mains par le duo Delanoé-Sardou, le titre est devenu un classique de la variété française. Daté de 1981 il rend compte des bouleversements attendus ou supposés de la décennie[1] qui commence. Il a été réactualisé en 2010 suivant ce procédé commercial juteux qui consiste à faire du neuf avec du vieux dont l’industrie du disque est si friande. On chantonne volontiers Etre une femme par bouts, tant le morceau transcende les générations auxquelles il propose ce voyage en absurdie qui leur permet de toucher du doigt cet étrange drame d’être une femme.

Il n’est pas superflu de rappeler que ce titre fut gravé sur un microsillon de 33 cm de diamètre[2] intitulé Les Lacs du Connemara disponible à la vente en septembre 1981. Là encore, c’est un énorme succès populaire. Les deux titres utilisent une même recette qui relève de la martingale : aligner des stéréotypes éculés (l’irlandais(e) se prénomme Maureen ou Sean et boit comme un trou, une femme s’identifie à son porte-jarretelles et à ses bas noirs), en les mettant « en valeur » avec des rimes riches (minet/cabinet, porte-jaretelles/rouler des pelles, Flaherty/ring of Kerry).












Mais revenons-en à notre objet d’étude qui trace un portrait assez ambigu de ce qu'est être une femme à l’aube des années 80. Il s'agit là presque d'une étude de genre à la façon dont la définit J. Butler [3]. C’est aussi un regard sur une époque confuse qui, après les luttes féministes des années 70, aurait pu ouvrir le champ des possibles pour le 2ème sexe[4], mais qui  fut un assez  décevant entre-deux. En dépit du tableau qu’en donne la chanson, quelques arbres cachent mal la forêt et la condition féminine reste globalement marquée par la permanence des stéréotypes.  La marche vers l’égalité marquerait-elle le pas ?  Epoque complexe et contradictoire que celle des années 80 …


Femmes jusqu’au bout des seins : bousculer l’ordre masculin ?

Quand on écoute Etre une femme, on est tenté de croire que les années 80 ont vraiment été celles de la conquête des territoires professionnels traditionnellement masculins par les femmes. En égrainant comme les perles d’un chapelet les professions citées, on serait tentés de croire que tous les  « métiers d’hommes » auraient enfin accueilli des femmes dans leurs rangs. Celles-ci auraient donc enfin la possibilité de récolter les fruits mûrs des luttes issues de la décennie précédente. Intellectuelles, artistes, scientifiques, techniciennes, métier de la force publique ou de la force physique, les femmes des années 80 (qui le sont jusqu’au bout seins)  auraient abattu les derniers murs et traversé  le Rubicon.

Il est vrai qu’à l’aube de la décennie, Marguerite Yourcenar rejoint les bancs de l’académie française. L’auteure des Mémoires d’Hadrien  et de L’oeuvre au noir est la première femme  à porter l’épée d’académicienne. Elue au fauteuil de R. Caillois, elle est toutefois accueillie dans le Saint des Saints par Jean d’Ormesson à l’issue d’une élection disputée.
Un an plus tard c’est la haute fonction publique qui ouvre ses portes aux femmes. En effet, en juillet 1981, le ministre de l’Intérieur de l’époque, Gaston Deferre, procède à la nomination de la première femme préfète en la personne d’Yvette Chassagne. Cette dernière, auréolée de son passé de résistante à Bordeaux (ce qui lui vaudra ultérieurement de témoigner lors du procès Papon),  avait déjà été, au sortir de la guerre, une des trois premières femmes à intégrer l’ENA.


Il y a donc matière à penser que les choses bougent par l’intermédiaire de ces percées symboliques.  Or, la vie politique du début des années 80 est marquée par l’alternance. Quand François Mitterrand est élu le 10 mai 1981, c’est la 1ère fois qu’un socialiste accède à la magistrature suprême. On peut alors légitimement s’attendre à quelques changements dans la représentation politique nationale, même si l’état de grâce est bref.

Le gouvernement dont il entérine la nomination sur proposition de P. Mauroy comporte 6 femmes. Parmi elles, on remarque particulièrement Yvette Roudy, Ministre déléguée aux Droits de la femme car le portefeuille est inédit. Une seule femme accède à un poste ministériel d’ordinaire réservé aux hommes : Edith Cresson est ministre de l’agriculture (elle deviendra ensuite la première femme 1er ministre en 1991). Nicole Questiaux est, elle, ministre de la Solidarité Nationale. Parmi les autres femmes qui intègrent le gouvernement, on note que les frontières traditionnelles restent en place : les promues conservent des missions proches de celles qui relèvent de la vision sociale habituelle des femmes et restent cantonnées aux secrétariat d’état (Georgina Dufoix, Edwige Avice ou Catherine Lalumière complètent les nominations). Toutes ces dames seront reconduites à des postes sensiblement identiques jusqu’à la première cohabitation. Il n'y a pas là vraiment matière à faire bander la France.

Journée de la femme 1983, F. Mitterrand déjeune avec
Simone de Beauvoir (à sa droite)  et Yvette Roudy (à sa gauche)
(photo gamma)
En effet, il est des bastions qui dont la conquête s'avère laborieuse. Si le Ministère des Droits de la femme est une première, la place des femmes à l’Assemblée Nationale issue des élections législatives qui suivent la présidentielle reste tout à fait marginale. En 1981, il y a moins de femmes députées (5,3%) qu’en 1946 (6,8%) dans l’hémicycle.  C’est ce constat d’échec qui conduit le gouvernement à élaborer une proposition de loi imposant aux villes d’au moins 3500 habitants un quota de 75% maximum de candidats du même sexe. Votée en 1982, la loi est retoquée par le Conseil Constitutionnel qui la juge incompatible avec le principe d’égalité devant le suffrage. Puis, le retour de la droite au pouvoir lors de la 1ère cohabitation en 1986 sonne la fin de cette modeste ouverture ; le Ministère des droits de la femme disparaît remplacé par les plus traditionnelles problématiques familiales. Sous le 2ème septennat de François Mitterrand qui débute en 1988, Lionel Jospin amorce par l’intermédiaire de circulaires la féminisation des noms de métiers, grades et titres. Mesure symbolique qui a néanmoins permis de conjuguer davantage la politique au féminin sans remettre drastiquement en cause les équilibres de la représentation nationale qui reste une chasse gardée masculine.


Vivre l’étrange drame d’être une femme.

La chanson de Sardou est très typique de l’esprit des années 80 qui vouent un culte à la réussite professionnelle. Ni apparaissent ni le mot droit ni le mot crise et pourtant c’est bien dans ces deux domaines que la condition féminine devient un étrange et surtout terrible drame.

26 août 1970, "il y a plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme"
Le MLF entre en scène.

Est-il nécessaire de rappeler que la décennie 70 fut marquée par les luttes féministes  porteuses d’avancées dans le domaine du droit à disposer de son corps ? Au cœur de celles-ci, le MLF mais aussi d’autres associations telles le MLAC (Mouvement pour la Liberté de l’Avortement et de la Contraception), ou encore Choisir (fondé par l’avocate G. Halimi qui milite ici pour l’abrogation de la loi de 1920 qui criminalise l’avortement), qui investissent l’espace public pour y plaider la cause des femmes. Ainsi, le MLF fleurit le 26 août 1970 la tombe imaginaire de la femme du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe propulsant sous les projecteurs ces oubliées de l’histoire (voir photo ci-dessus).
On se souvient également du manifeste des femmes qui avouent avoir recouru à l’avortement de façon illégale en avril 71 relayé par Le Nouvel Observateur.  Le procès de Bobigny qui se déroule en novembre de l’année suivante statue lui sur le cas d’une jeune fille violée, aidée par sa mère pour avorter de l’enfant issu de ce rapport sexuel forcé et violent. C’est une nouvelle fois l’occasion de placer dans le débat public la question de l’avortement ou du droit pour les femmes à choisir le moment de l’enfantement. Nul doute que les mobilisations féministes, la médiatisation de la question et la nomination de Simone Veil en 1974 au poste de ministre de la santé sont autant de motifs convergents qui aboutissent au vote de la  loi autorisant l’IVG sur simple demande auprès d’un médecin dans un délai de 10 semaines de grossesse en janvier 1975.[5] A cela il faut notamment ajouter que depuis 1970, les femmes partagent l’autorité parentale avec les hommes.

Simone Veil en 1974 devant l'hémicycle pour présenter son
projet de loi légalisant l'avortement.

Les années 80, laissent place à un féminisme institutionnel quelque peu balbutiant qui s’accompagne de percées symboliques dans les hautes sphères et de l’instauration de la journée du 8 mars dédiée aux femmes à partir de 1982. Certes, le remboursement de l’IVG est acté à partir de 1983 et ce n’est pas négligeable, mais la crise économique vient douloureusement rappeler le long chemin qu’il reste à faire en matière d’égalité professionnelle.

Quelque part Sardou a raison car les femmes sont bien parties avant les années 80 à la conquête du marché de l’emploi. Leur taux d’activité[6] est  de 72% au milieu de la décennie. Il dépasse les 80% en 2005. Désormais, les femmes mènent de front activités professionnelles et tâches domestiques, autrement dit, elles peuvent Être un flic ou pompier d'service, et donner le sein à mon fils. Toutefois, le tableau ne saurait se réduire à cette image trompeuse de l’investissement massif du marché de l’emploi par les femmes. En effet dès les années 60, elles occupent avant tout des emplois peu qualifiés : ainsi en 1982, 7 employés sur 10 sont des femmes, alors que pour les cadres et professions supérieures elles ne sont que 2 sur 10. Avec l’entrée dans la phase de croissance économique molle des années 80 et la flexibilité qui est alors introduite sur le marché du travail, les femmes vont constituer avec les travailleurs immigrés, la population la plus affectée par ces nouvelles formes de sous-emploi : temps partiels, mission d’intérim, CDD, postes à horaires atypiques sont davantage féminisés et cela s'intensifie avec le développement du secteur tertiaire.

De même les femmes sont bien plus affectées par le chômage que les hommes ainsi au terme de la décennie 10,1% des femmes contre 6,2% des hommes sont au chômage.[7] Evidemment ces spécificités de l’emploi féminin, peu évoquées dans notre tube de la variété française, pèsent lourdement sur les écarts de salaires entre les deux sexes, à qualifications égales et qui se font systématiquement au détriment du 2ème sexe. On mettra ces malencontreux oublis sur le dos de l’époque qui ne se prêtait pas vraiment aux lamentations, du moins vu de la sphère artistico-médiatique.




On aurait pu t’appeler Georges, mais on te préfère sans soutien-gorge.

La décennie 80 est celle des fils de pub prisme intéressant, qui consacre le triomphe des médias, de l’image, de la communication.   L’image  des femmes n’échappera pas à l’emprise de ce 4ème pouvoir polymorphe.  

Le moins que l’on puisse dire c’est que Sardou, a parfois vu juste, la tendance est à préférer les femmes sans soutien-gorge. En effet, dès 1981, l’agence RSCG tient la France en haleine grâce aux promesses aguicheuses de la jeune Myriam inscrites en 3x4 mètres sur les murs de France : elle certifie qu’elle enlèvera d’abord le haut, et s’engage ensuite très vite à ôter le bas. 

Le triptyque de Myriam pour RSCG
L’épisode donne le ton, tout se vend mieux en exposant le corps des femmes : du fromage (Belle des champs, façon mutine rurale, ou Caprice des dieux façon réchauffement du téléphérique) aux boissons en passant par les bonbons (pacific et les cachous promus par d’étonnantes chorégraphies mammaires) ainsi que les voitures. Dans la publicité, la femme est tour à tour sculpturale (la Grace Jones de J-P Goude et la pêcheuse en maillot de la boisson anisée) ou garce, mais son corps booste les ventes



La télé épuise tout autant le filon de l’érotisation du corps des femmes exposé à des fins commerciales. Comparativement aux années 70, la décennie qui suit emprunte clairement d’autres routes. Souvenez-vous de quelques succès emblématiques des années 80 télévisuelles : les coco girls du subtil Colaro Show, les indispensables déboitements de hanche d’Annie Pujol sommée de tourner pour nous la roue de la Fortune, les créatures de la TV Berlusconi, la Cinq (chaine privée française créée en février 86 moins de deux ans après la chaine privée cryptée Canal Plus) emmenées entre deux séries américaines par Amanda Lear. On peut ajouter à ce tableau le porno du samedi sur Canal Plus, les Sexy Folies de France Roche ou les soirées érotiques de M6. Ainsi, la femme et son corps envahissent l’espace médiatique qui exploite ce filon sous un autre angle consacré au culte du corps et de la réussite : ce sont les deux reines de l’aérobic, Véronique et Davina, qui invitent madame, bien davantage que monsieur,  à transpirer en musique pour un « Gym Tonic » dominical. Quand elles invitent B. Tapie, on touche au sublime : le portrait des vainqueurs de la décennie qui ont réussi leur vie se déploie c’est d’ailleurs ce que chantera ce même B. Tapie, l'homme qui marche à la Wonder en 1985.  













Mal foutues, adeptes du sport en canapé, chômeuses, précaires, vous êtes priées de rester au vestiaire, la télé des années 80 vous certifie que cette décennie n’est pas la vôtre mais bien davantage celle des Femme panthère sous sa pelisse Et femme banquière planquée en Suisse que Michel Sardou met en avant dans être une femme. Le titre est finalement un bon résumé de la disjonction qui s’opère à l’époque entre le monde du spectacle qui ouvre déjà dangereusement  ses portes à la politique et le quotidien des françaises ménagères de moins de 50 ans ici réduites au statut de consommatrice ou de produit de consommation.


Les années 80 sont des années sandwiches, si l'on veut reprendre le joli titre du livre de Serge Lentz sorti en 1981. Coincées entre les luttes féministes des années 70 et l’ère de la parité qui s'ouvre dans les années 90, elles affichent le vernis et les paillettes de la réussite pour mieux dissimuler le peu de progrès de la marche vers l'égalité pourtant bien amorcée. Elles furent porteuses d'espoir vite déçus, rattrapés par la montée en puissance du libéralisme légitimé par certains "penseurs" recyclés de 1968 et une crise économique de plus en plus installée. Les femmes ne sont pas épargnées par cette tendance générale. On peut nous les vendre, au XXI siècle, nappées de sauce nostalgie,  chorégraphies avec mauvais goût, et équipées en cadeau bonus d'un minitel et d'une veste à épaulettesles années 80 n'en sont pas moins l'ère des désillusions et des inégalités : une sorte de grand cauchemar comme l'a si justement dit F. Cusset.


PS : Kasded pour les deux fans absolus de Sardou, Guillaume et Marie.


Bibliographie indicative :
La France du temps présent 1945-2005, de M. Zancarini-Fournel & C. Delacroix, Histoire de France, Belin.  
La place des femmes dans l'histoire, G. Dermenjian, I.Jami, A. Rouquier & F. Thébaud (coord), Belin 2011.
La décennie, le grand cauchemar des années 80, F. Cusset, La Découverte 2006
Les femmes, 5000 ans pour l'égalité, L'Histoire Spécial, juillet-août 200.

A lire en complément : La vie sans mode d'emploi, D.& A Frappier, Mauconduit 2014.








Notes :

[1] F. Cusset,  La décénnie, La découverte, 2006.
[2] le CD débute sa commercialisation en aout 1982
[3] "Les études de genre ne décrivent pas la réalité de ce que nous vivons, mais les normes hétérosexuelles qui pèsent sur nous. Nous les avons reçues par les médias, par les films ou par nos parents, nous les perpétuons à travers nos fantasmes et nos choix de vie. Elles nous disent ce qu'il faut faire pour être un homme ou une femme. Nous devons sans cesse négocier avec elles. Certains d'entre nous les adorent et les incarnent avec passion. D'autres les rejettent. Certains les détestent mais s'y conforment. D'autres jouent de l'ambivalenceinterview donnée au Nouvel Observateur le 15-12-2013.
[4]Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, 1949/
[5] La loi adoptée après des débats houleux est votée en janvier 75 pour un délai de 5 ans. Elle ne devient définitive que le 31 décembre 1979.
[6] Le taux d'activité est le rapport entre le nombre d'actifs (actifs occupés et chômeurs) et l'ensemble de la population correspondante (définition de l'InSEE)
[7] Source : observatoire des inégalités.

mercredi 1 janvier 2014

Brassens La Guerre de 14-18


Quand Brassens égratigne la Grande Guerre dans une de ses chansons, c’est la France qui s’en émeut. La Guerre de 14-18 est l’une des grandes chansons pacifistes qui fit couler beaucoup d’encre et paradoxalement bien plus que les chants militaires qui donnaient du courage pour partir au combat.
La Guerre de 14-18 est une chanson assez représentative du répertoire de Brassens car il y dénonce  la guerre et les violences faites aux civils comme d’ailleurs dans les Deux Oncles, La Guerre ou la Tondue. Son dégoût de la guerre et de tout ce qu’elle draine s’accompagne d’un pacifisme presque militant et donc du refus de toutes les formes de violence, quitte à s’écarter du statut un peu conformiste  « d’artiste engagé »: Mourir pour des idées, d’accord mais de mort lente nous dit-il. Cette réticence éclaire un des aspects de sa conception anarchiste du monde. Brassens se méfie de l’Armée, des Gouvernements, des Eglises et de tout ce qui peut limiter la liberté individuelle. Les guerres ne sont que la manifestation de la violence légitime des gouvernements animés par le nationalisme.
La Guerre de 14-18 est une chanson pleine d’ironie, à la lecture des paroles on pourrait croire que Brassens fait un classement des grandes guerres qui ponctuent notre glorieuse histoire de France. Mais son discours sans nuance, naïf et va-t-en guerre renforce le caractère ironique des paroles. Comme un enfant, il compare les guerres et en fait un classement qui résonne étrangement à notre époque si friande en classement en tout genre. Ainsi, il évoque successivement les guerres contre Sparte, l’épopée napoléonienne, la guerre de 1870 puis celle de 1940. C’est cette dernière qu’il a vécu de plus ou moins prêt. Trop jeune pour participer à la campagne de France, il est obligé en 1943 de partir en Allemagne pour le STO. De retour de permission en 1944, il déserte et se cache jusqu’à la Libération chez Jeanne Planche dont il rendra souvent hommage à travers ses chansons. A la Libération, il fréquente les milieux anarchistes, il écrit même quelques chroniques dans un journal, le libertaire. Sa carrière de chanteur débute véritablement en 1952 et le succès est alors très rapide.



Les thèmes de prédilection de Brassens ne changent pas avec le succès, il écrit la Guerre de 14-18 à la fin du conflit algérien et son album intitulé Trompette de la renommée sort en décembre 62 quelques mois à peine, après les accords d’Evian. Brassens en fait d’ailleurs allusion dans les vers suivants Guerres saintes, guerres sournoises Qui n’osent pas dire leur nom. En effet, les « événements » d’Algérie ne portaient pas le nom de guerre alors que les soldats du contingent étaient envoyés pour y combattre par tous les moyens le FLN.

L’actualité de la guerre d’Algérie est donc le contexte de la sortie de cette chanson, le sujet est encore brûlant, les patriotes sont atteints par cette ultime défaite qui marque presque la fin de l’histoire coloniale française. La chanson de Brassens se moque donc de ce patriotisme aveugle qui a été la ligne politique des différents gouvernements français dans les nombreuses aventures militaires aux succès mitigés. En 1962, les Poilus de la 1ère GM sont encore très nombreux, les plus jeunes ont un peu plus de soixante ans. La victoire de Verdun enseignée comme une victoire patriotique et héroïque renforce l’unanimité autour de la figure du Poilu qui est alors sans faille. Les historiens n’ont pas encore interrogé toutes les sources de cette guerre totale : rien n’est dit sur les actes d’automutilations, rien sur la censure des courriers, rien sur les actes de fraternisations et si peu sur les mutineries.

Dans ce contexte, il est normal que la chanson de Brassens ne soit pas unanimement bien reçue. La polémique va durer et Brassens quelques années plus tard (en 1978) tiendra plutôt un discours d’apaisement sans vouloir pour autant renier sa chanson. Il explique dans cette courte interview à Elkabbach qu’il ne voulait pas choquer, ni froisser les Poilus qu’il considère plutôt comme des victimes.
Terminons sur les mots de Brassens qui traduit avec son regard débonnaire et avec beaucoup de simplicité pour l’idiot qui n’a pas compris que sa chanson « suggère vive la paix ! »  plutôt que les haines patriotiques ou nationalistes.

L'interview de Brassens en 1978 


Aujourd’hui, alors que l’historiographie de la 1ère GM a beaucoup changé les perspectives et la façon d’enseigner la Grande guerre, il semble que Brassens soit plus écouté. Les écoles, les collèges et autres centres culturels se baptisent davantage du nom de ce petit chanteur moustachu et un peu anarchiste que des grands généraux de la guerre de 14-18 ou d’autres « colons » héroïques.







Depuis que l'homme écrit l'Histoire,
Depuis qu'il bataille à cœur joie
Entre mille et une guerr's notoires,
Si j'étais t'nu de faire un choix,
A l'encontre du vieil Homère,
Je déclarerais tout de suit' :
"Moi, mon colon, cell' que j'préfère,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit !"
Est-ce à dire que je méprise
Les nobles guerres de jadis,
Que je m' souci’ comm' d'un' cerise
De celle de soixante-dix ?
Au contrair', je la révère
Et lui donne un satisfecit,
Mais, mon colon, cell' que j'préfère,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit !

Je sais que les guerriers de Sparte
Plantaient pas leurs epé’s dans l'eau,
Que les grognards de Bonaparte
Tiraient pas leur poudre aux moineaux...
Leurs faits d'armes sont légendaires,
Au garde-à-vous, j'les félicit',

Mais, mon colon, cell' que j'préfère,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit !
Bien sûr, celle de l'an quarante
Ne m'a pas tout à fait déçu,
Elle fut longue et massacrante
Et je ne crache pas dessus,
Mais à mon sens, ell' ne vaut guère,
Guèr' plus qu'un premier accessit,

Moi, mon colon, cell' que j'préfère,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit !
Mon but n'est pas de chercher noise
Aux guerrillas, non, fichtre ! non,
Guerres saintes, guerres sournoises
Qui n'osent pas dire leur nom,
Chacune a quelque chos' pour plaire,
Chacune a son petit mérit',

Mais, mon colon, cell' que j'préfère,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit !
Du fond de son sac à malices,
Mars va sans doute, à l'occasion,
En sortir une - un vrai délice ! -
Qui me fera grosse impression...
En attendant, je persévère
A dir' que ma guerr' favorit'
Cell', mon colon, que j'voudrais faire,
C'est la guerr' de quatorz'-dix-huit !