samedi 21 janvier 2012

Loca Virosque Cano (10): "Cergy" par Anis

"Dans le coin, c’est l’Oise qui coule l’ami / Pas le Danube, ni le Mississipi / Ici c’est Cergy"
L'Axe majeur vu depuis l'Oise. (photo: Blot)


Dans le contexte de la crise du logement et de la reconstruction de l'après-guerre, l'Etat planifie dans les années cinquante une politique d'urbanisation de masse et systématise l'industrialisation du bâtiment. Les pouvoirs publics optent pour le développement de zones à urbaniser à proximité de Paris. Ce choix se confirme en 1960 avec l'approbation du plan d'aménagement et d'organisation de la région parisienne ayant  pour objectif de modérer la croissance de la région en canalisant l'accroissement de sa population. (1)
Il faut construire vite et à bon marché: le choix est fait de l'habitat collectif et du béton dans les Zones à Urbaniser en Priorité, généralement éloignées du centre-ville. C'est le cas de Sarcelles dont la cité créée en 1959 devient l'archétype de la politique des grands ensembles. Dans un premier temps, ces derniers incarnent la modernité et apportent un confort nouveau avec des logements propres bénéficiant de sanitaires et du chauffage central. 
Rapidement toutefois, ces quartiers connaissent de nombreux problèmes: insonorisation et isolation thermique défaillantes, isolement, manque d'équipements collectifs, concentration des familles les plus défavorisées dans ces quartiers après le départ précoce de nombreux "pionniers" des grands ensembles majoritairement issus de "la petite classe moyenne." Autant d'éléments qui contribuent à l'essor d'un sentiment de relégation sociale des résidents.


Le terme "sarcellite" désigne bientôt "la pathologie née des difficultés de la vie quotidienne dans ces cités-dortoirs." (cf: Zancarini-Fournel et Delacroix) L'expression "grands-ensembles" va "nourrir un imaginaire spatial, de plus en plus médiatisé, de critique et de rejet [...] et qui donnera naissance, à partir des années 1960 à une véritable mythologie sociale négative du "béton", des HLM, des "cités" et des "banlieues"." Cette situation oblige les pouvoirs publics à une redéfinition des politique d'urbanisation, dont le Schéma directeur d'aménagement et d'urbanisme de la Région parisienne (SDAURP) de 1965 constitue l'étape suivante. (2)  Persuadé que le développement des  zones à urbaniser (Sarcelles, Saint-Denis) sera rapidement insuffisant pour absorber la croissance de l'agglomération parisienne et constatant le sous-équipement dramatique de banlieues se réduisant trop souvent à une succession de cités-dortoirs; les initiateurs du schéma entendent aller au delà d'une politique focalisée sur le logement et les transports. Delouvrier reprend donc à son compte le projet de villes nouvelles qui retiennent ici notre attention, en particulier Cergy. 
Désormais, les villes nouvelles "apparaissaient à la fois comme les pôles d'organisation de l'expansion urbaine et les principaux leviers de la politique de desserrement et de décentralisation des activités. Elles constituaient ainsi la clef non seulement du rééquilibrage interne de la région, mais également du contrôle de son développement." (d'après la documentation du SDAURP)
Dans le même temps, la loi du 10 juillet 1964 rebaptise la région parisienne Ile de France. Les deux départements de Seine et Seine et Oise sont éclatés en 7 nouvelles circonscriptions pour rapprocher les habitants de l'administration. Le Val d'Oise voit donc le jour en 1964, au moment où la construction de Cergy-Pontoise est décidée.


 La région parisienne telle qu'imaginée à partir du SDAURP de 1965. Dessin paru dans Paris Match en 1967.



Le Schéma directeur propose donc en 1965 la création de "villes nouvelles" desservies par le RER: Evry et Cergy en 1969, Saint-Quentin en Yvelines (1970), Marne-la-Vallée (1972), Sénart (1973).Les villes nouvelles doivent offrir à la fois les équipements, les emplois et le logement, tout en étant bien reliées à la capitale. Par crainte de détruire des espaces agricoles et forestiers, mais aussi de concurrencer les cités de la grande couronne (Rouen, Amiens, Orléans), l'idée de créer les villes nouvelles dans un rayon de 50 km de la capitale pour la décongestionner, est repoussée. Toutes se situent aux franges de l'agglomération existante, à une vingtaine de km du centre de Paris, beaucoup moins loin que les villes nouvelles anglaises autour de Londres.  
Contrairement aux grands ensembles, elles sont conçues comme des villes complètes ,dotées notamment d'un nombre d'emplois suffisant pour éviter la dépendance à l'égard de l'agglomération centrale. Elles mêlent en outre plusieurs types d'habitat: immeubles collectifs, maisons de ville, lotissements semi-collectifs.   
A partir de 1969, chacune de ces villes se dote d'un Établissement Public d'Aménagement, structure animée par des fonctionnaires d’État ayant pour tâche de concevoir le plan des villes, d'acheter les sols et de construire des équipements publics.



Conçu en pleine période de croissance et géré initialement par l'Etat, le schéma directeur a fait l'objet de révisions compte tenu du retournement de la conjoncture économique.
De même, les populations et les emplois industriels créés dans les villes nouvelles n'atteindront pas les premières prévisions. Néanmoins, ces dernières (650 000 hab en 1990) ont capté plus des 2 tiers de la croissance démographique régionale depuis 1975 et ont souvent constitué des lieux privilégiés pour les implantations d'activités. (3) 
Des caractéristiques communes sont observables dans l'ensemble des villes nouvelles franciliennes: la jeunesse de leur population, un profil social marqué par une sous-représentation des cadres et des ouvriers,  alors que les employés et les professions intermédiaires y sont plus nombreux qu'ailleurs.
 Au bout du compte, et à l'exception de Sénart qui peine encore à attirer des emplois, on peut considérer l'opération comme un succès pour Evry, saint-Quentin-en-Yvelines, Marne-la-Vallée et Cergy, sur laquelle nous nous concentrons désormais.


* "Cergy, mon petit paradis / Ma sweet banlieue pourrie"
 A une trentaine de km au nord-ouest de Paris, Cergy-Pontoise (dont l'agglomération compte près de 200 000 habitants) bénéficie d'un site remarquable. Le plateau du Vexin y descend par marches successives  depuis la forêt de l'Hautil jusqu'à l'Oise qui forme ici un large méandre. C'est dans ce cadre qu'est décidée en 1966 une urbanisation en amphithéâtre au-dessus d'un vaste étang.

La construction de la ville nouvelle a commencé par celle de la préfecture, construite au milieu des champs comme l'atteste cette carte postale ancienne.
Le bâtiment construit en 1967 a la forme d'une pyramide inversée reposant sur une base carrée. Conçu par Henry Bernard, créateur de la Maison de la radio à Paris, le bâtiment est totalement intégré à la ville afin de rapprocher les usagers de leurs administrations. Le quartier de la préfecture construit hors-sol, sur une gigantesque dalle, à laquelle de nombreuses passerelles permettent d'accéder depuis les quartiers de la ville nouvelle, permit durant de nombreuses années de séparer piétons et automobiles.


La ville nouvelle se développe sur un vaste territoire de 8000 ha, à partir d'un regroupement de onze communes préexistantes. Le centre-ville se constitue à partir de la préfecture, tandis que de multiples quartiers s'agrègent à ce noyau initial.
Dans l'idée de ses concepteurs, il convient de créer un milieu de vie idéal et de rompre avec la monotonie des grands ensembles. Cergy doit  proposer les équipements d'une ville traditionnelle susceptible d'attirer les populations des banlieues proches sous-équipées. Aussi, les différents quartiers qui composent bientôt la ville, disposent de leurs propres équipements (commerces, piscines, postes, écoles, équipements sportifs).
De vastes espaces verts sont par ailleurs aménagés dans toute la ville, elle-même ordonnée autour de la base de loisir de Cergy-Neuville.
A rebours des quartiers de grands ensembles enclavés, les concepteurs de la ville nouvelle se flattent de l'excellente desserte dont bénéficie la ville, accessible, entre autres, depuis le RER A et  l'autoroute A15. D'importantes limites demeurent cependant. Certes, les trois gares RER desservent les trois principaux centres  (Cergy-Préfecture, Cergy-le-Haut, Cergy-Saint-Christophe), mais la ligne A du RER s'avère largement saturée, occasionnant d'importants dysfonctionnements.



 "Quelle belle vue d’la Butte à Juju / D’ici tu domines la vallée comme Gargantua"
Sur la commune de Courdimanche, surplombant Cergy, Mirapolis, un parc à thème autour des grandes fables et romans de France, fut inauguré en 1987. Un gigantesque Gargantua de carton pâte dominait l'ensemble. Faute de rentabilité, le parc dut fermer ses portes dès la fin de sa cinquième année d'exploitation, en 1991.












Aux antipodes du discours convenu des urbanistes ou des brochures touristiques, la chanson Cergy, composée et interprétée par Anis, nous décrit sa ville telle qu'il la perçoit. (4)
Le chanteur y donne un aperçu de ses souvenirs d'enfance et d'adolescence. Loin de toute idéalisation, il dresse un portrait tout en contraste de la préfecture du Val d'Oise; reflet des sentiments très partagés qu'elle lui inspire.
Sans verser dans une vaine nostalgie, Anis évoque tour à tour les aberrations urbanistiques, les joies et peines d'une jeunesse banlieusarde.


Afficher Cergy sur une carte plus grande
  Au fil du texte, Anis égrène les références aux quartiers de la ville nouvelle.  
Aussi, pour plus de clarté et afin de se repérer, les figurés ajoutés sur la carte ci-dessus identifient les espaces de la ville nouvelle évoqués dans la chanson (ainsi que les lieux "remarquables").

D'emblée, le refrain joue sur le contraste entre des références musicales puisées outre-atlantique (un charleston) et un texte qui récuse toute référence à la mythologie américaine. ["J’suis pas né dans le Missouri/ J’suis pas d’Oklaoma City"]
En dépit des nombreux espaces verts présents à Cergy, le texte décrit un univers urbain, où le béton et l'asphalte règnent en maîtres. ["fleur de bitume / pas pissenlit", " J’ai troqué les champs, les poules et les vaches à lait / Pour la vie Auchan, les vigiles et les poulet"]
Derrière les opérations cosmétiques secondaires, Anis pointe les aberrations urbanistiques que connaissent également les villes nouvelles, conduisant des centaines de personnes à quitter des endroits qu’ils avaient chargés de leur histoire personnelle. ["Même s’ils ont repeint les murs de la gare en gris / Ils ont rasé le quartier de la Croix petit"] (5)
Après quelques éléments biographiques ["au 6 Grand Place j'ai déboulé"], Anis s'attarde sur son adolescence banlieusarde et décrit avec tendresse ses pairs, leurs rites et codes, en particulier vestimentaires [« défilés d’starter, de bombers ou d’teddy »]. L'évocation de la misère, des difficultés sociales ["Au PMU claque ton RMI", " les petites combines"] et de leurs corollaires ["l'ennui", "la routine", "pillave"], reste omniprésente . Au bout du compte, la violence latente embrouilles», « claque en guardav »] n'est contrebalancée que par une mise à distance salvatrice. [« Quelle belle vue d’la Butte à Juju / D’ici tu domines la vallée comme Gargantua / Une trêve de douceur dans un monde de brutes / Le calme en hauteur avant la grande chute »]




A la limite entre le plateau et la vallée, les 12 colonnes de l'Axe majeur. (photo: Blot)



Ce tableau sombre est toutefois aussitôt contrebalancé par l'évocation d'une adolescence pleine de joies et d'énergie dans la ville nouvelle. En truffant son texte d'expressions argotiques ou empruntées à tous les langages entendus dans Cergy/Babel ("ciudad", "moutahli") - qui finissent par former un idiome commun-, Anis témoigne de la mixité sociale et culturelle de sa "sweet banlieue pourrie" qu'il nous donne définitivement envie de mieux connaître. 





Notes:
1. Quelques années après la publication de Paris et le désert français de Jean-François Gravier, le débat sur l'équilibre à trouver entre la capitale et la province fait rage.
 2. Dirigé par Paul Delouvrier, haut fonctionnaire nommé par de Gaulle, l'organisme a pour mission d'endiguer et orienter la croissance de Paris, d'en fixer les grandes orientations et de prévoir les principaux investissements autour desquels s'organisera le développement (les infrastructures en particulier). Dans le contexte de forte croissance des Trente glorieuses, ce schéma s'impose comme l'acteur essentiel de l'aménagement du territoire francilien.
Trois tâches principales incombent au SDAURP: 1. définir les vocations des différents espaces régionaux. 2. Esquisser une politique générale des transports. 3. Créer des villes nouvelles.
3. Elles le doivent principalement aux mesures favorables dont elles ont bénéficiées tout au long de la période, en particulier un statut dérogatoire pour "l'agrément" et la redevance.  
Les villes nouvelles ont ainsi pu acquérir une image de "modernité", relayée par quelques firmes  prestigieuses comme 3M à Cergy, Bull à Marne-la-Vallée ou Apple à Saint-Quentin-en-Yvelines. 
4. D'après les géographes, "le territoire du quotidien d'un individu est l'espace familier qu'il se construit autour de son domicile: pour travailler, se former, se divertir... Cette pratique régulière de l'espace proche du logement crée un processus d'appropriation faisant de cet espace un territoire." [Manuel de géographie de 1res L/ES/S, Hachette éducation, 2011.]
5. "Ils ont rasé le quartier de la Croix petit "
Proche de la préfecture et construit dans les années 1970, le Quartier de la Croix-petit connaît d'importantes difficultés sociales et urbaines, comparables à celles de la plupart des Zones urbaines sensibles: sous-équipement, logements dégradés, enclavement. 
Le quartier s'est peu à peu transformé en espace de relégation. Après l'échec d'une opération de "requalification" en 1992, la municipalité décide de détruire la Croix-Petit, avec l'ambition de reconstruire un quartier mieux équipé et relié au reste de la ville, tout en y introduisant plus de mixité sociale.  







Anis: "Cergy"

J’suis pas né dans le Missouri
J’suis pas d’Oklaoma City
J’ai grandi dans le 9-5 à Cergy …
Cergy, mon petit paradis
Ma sweet banlieue pourrie
Dans le coin, c’est l’Oise qui coule l’ami
Pas le Danube, ni le Mississipi
Ici c’est Cergy


Serre moi une mélodie
Façon nostalgie, nostalgie,
La ciudad où j’ai grandi
Je l’aime autant que je l’ai maudit
Même s’ils ont repeint les murs de la gare en gris
Ils ont rasé le quartier de la Croix petit
Garçon, resserre moi une mélodie
Fleur de bitume pas pissenlit
Les embrouilles un peu dombi
Les petites combines pour tuer l’ennui
Le teuteu en duty free
Malheureusement la shnouf aussi
Mais bon, faut plus que ça pour pourrir le tableau
Les années pento [gel que l'on mettait dans les cheveux]
Zoubis à mes potos
Winner, loser, taffeur, chômeur et tapeur,
Mes chers potos sont tous dans mon cœur
Au 6 Grand Place, j’ai déboulé
J’ai troqué les champs, les poules et les vaches à lait
Pour la vie Auchan, les vigiles et les poulets
Les pots d’échappement
Et c’est sans regret


Refrain
La maison d’arrêt d’Osny
Le centre psychatrique, si t’as d’autres soucis
Au PMU, claque ton RMI
Au Parc de la Préf, si t’as pas d’amis ; moutahli [je suis de tout coeur avec vous en arabe]
Surtout change pas de mélodies
Défilés d’starter, de bombers ou d’teddy
A la foire St Martin, ça fouère le hareng frit     [manifestation très ancienne]
Fais ta grande gueule et tu paieras le prix
Bien sûr, les filles peuvent donner le tournis
Mon premier amour du côté d’Eragny
Le grand béguin, la fille est jolie
Mais la roue tourne comme dans Dynastie
Quelle belle vue d’la Butte à Juju
D’ici tu domines la vallée comme Gargantua
Une trêve de douceur dans un monde de brutes
Le calme en hauteur avant la grande chute
Claque en guardav’, tec’ et quartiers pav’
Ma ville suinte la routine et la pillave
Pas de quoi en faire un roman
Juste un petit tour de temps en temps
Refrain

"A la foire St Martin, ça fouère le hareng frit"
Pontoise. La foire saint-Martin. Carte postale. Dès le XIIème siècle, les moines de l'abbaye de Saint-Martin obtiennent le privilège de tenir à Pontoise une foire à la Saint-Martin d'hiver. Ils y vendent le vin de leurs domaines ainsi qu'une partie des harengs qu'ils perçoivent chaque année au Tréport en vertu d'un legs. La foire se tient toujours durant une dizaine de jours à partir du 11 novembre et on peut encore y déguster des harengs frais grillés.





Sources:
- Institut d'Aménagement et d'Urbanisme d'Ile de France (IAU): "75 ans de planification".
- IAU: "Les villes nouvelles adoptées par leurs habitants" (PDF) 
- Historique de la Communauté d'agglomération de Cergy-Pontoise.
- Atlas statistique des villes nouvelles: Cergy. (PDF)
- Michelle Zancarini-Fournel et Christian Delacroix: "1945- 2005 - La France du temps présent." Éditions Belin 2010. 

Liens:
- Site HG de l'Académie de Créteil: "Une ville nouvelle, comment ça fonctionne?"
- Cergyrama propose de nombreuses ressources, en particulier des cartes postales anciennes de la ville.
- L'architecture contemporaine à Cergy-Pontoise. (PDF) 
- L'art public dans les villes nouvelles.
- "Mémoire et histoire, les villes nouvelles françaises. " (PDF)
- Wikipédia: "Urbanisme de Cergy-Préfecture"

samedi 7 janvier 2012

253. Java: "Mots dits français"

L'immense Canada (10Millions de km²) est une confédération composée de 10 provinces. Celle du Québec compte 8 millions d'habitants (sur une population totale de 34 M) , dont 80% de francophones. (1) 
Cette province se distingue par la persistance de l'usage du français, alors que dès 1763 elle devient, comme le reste du Canada, une possession de la Grande Bretagne.  
Comment expliquer cette curiosité dans un continent nord-américain dominé par la culture anglo-saxonne?

Carte de la Nouvelle France vers 1750 (cliquez sur l'image pour l'agrandir). Elle s'étire alors sur un tiers de l'Amérique du Nord, du golfe du Saint-Laurent à celui du Mexique. Le peuplement se concentre autour de l'île royale (Acadie), de la vallée du saint-Laurent et de la Nouvelle-Orléans. A l'intérieur du continent, la colonisation s'avère très extensive et repose sur le commerce des fourrures.


* La Nouvelle France.
L'incursion au Labrador et à Terre Neuve du navigateur John Cabot pour le compte des Britanniques en 1497, ouvre le bal d'une série de voyages exploratoires. Dès lors, les marins européens fréquentent les bancs de Terre-Neuve et exploitent les eaux poissonneuses du Saint-Laurent.
Les explorations de Jacques Cartier de 1534, 1535/36 et 1541 permettent l'installation des premiers colons français en Acadie, puis dans la vallée du Saint-Laurent. Samuel de Champlain y fonde en 1608 la ville de Québec, avant que Montréal ne le soit en 1642. 
Acadie et rives du saint-Laurent composent ce que l'on nomme désormais la « Nouvelle France » (bientôt étendue aux territoires figurant sur la carte ci-dessus). Dans le sillage des explorateurs, des Jésuites se chargent d'évangéliser les peuples autochtones (Amérindiens et Inuits) venus d'Asie via le détroit de Béring 30 000 ans plus tôt. Les Français pratique avec les Amérindiens la traite des fourrures. En échange d'objets européens tels que des chaudrons de cuivre, des perles de verre, de l'alcool, ces derniers procurent peaux de castors, de martres et de loutres alors très prisées sur le vieux continent. Le commerce transatlantique des fourrures s'impose comme la principale activité économique et entraîne l'implantation d'un vaste réseau de comptoir de traite sur les rives du saint-Laurent.
Richelieu fonde et réserve le monopole du commerce de la fourrure à la Compagnie de la Nouvelle France, ou des Cent-Associés, avec pour charge d'attirer les migrants susceptibles de peupler ces vastes territoires. (2) Cependant, l'implantation française au Canada reste avant tout perçue par les volontaires comme une opération commerciale ou évangélisatrice, non une entreprise de peuplement durable. Cette première tentative de peuplement échoue et conduit Colbert à réintégrer la Nouvelle-France dans le domaine royal.

 Couple d'indiens algonquins. 
Compte tenu de l'immensité des territoires, les colons français doivent traiter avec les Indiens qui leurs livrent également les peaux. Un système d'alliance se met donc en place avec plusieurs groupes autochtones tels que les Micmacs, les Algonquins ou encore les Hurons. La survie de la colonie canadienne repose sur cette collaboration militaire et économique avec les Amérindiens.

Des rivalités se font alors jour avec l'Angleterre. Solidement implantée sur la côte atlantique (treize colonies) et dans la baie d’Hudson, elle fonde ses revendications territoriales sur l'antériorité de la découverte de John Cabot et entend bien tirer parti de son écrasante domination démographique. (3) Les affrontements opposant les deux puissances européennes se soldent par une série de revers de la France. 
A la suite du Traité d’Utrecht en 1713, cette dernière cède l’Acadie, les territoires de la baie d'Hudson et Terre Neuve à l’Angleterre. Le refus de nombreux Acadiens de prêter allégeance à la Couronne britannique entraîne l'embarquement de force de la moitié de la population, contrainte de s'installer dans les autres colonies du littoral. Ce "grand Dérangement" entraîne la reprise des hostilités. Les habitants de la vallée du saint-Laurent, galvanisées par les autorités françaises, prennent les armes.
Mais, la bataille décisive des plaines d’Abraham (1759) se solde par une défaite du général de Montcalm et par la perte de contrôle du Saint-Laurent. Le gouverneur François-Pierre Rigaud de Vaudreuil signe la capitulation de Montréal en 1760. Après trois années d'occupation militaire, le sort de la colonie est scellé par le traité de Paris de 1763. La France renonce à la totalité de ses possessions en Amérique du Nord (mis à part St-Pierre et Miquelon). En conséquence, les habitants de la Nouvelle-France, francophones et catholiques, principalement installés dans la vallée du Saint Laurent, passent sous souveraineté britannique. 

La bataille des plaines d'Abraham. Gravure d'après une peinture d'Hervey Smith, 1797.


* Quel sort les Britanniques réserveront-ils aux populations conquises?
La proclamation royale de 1763 créée la province du Québec englobant les deux rives du Saint-Laurent en aval de Montréal.  Les autorités britanniques incitent les immigrants britanniques et colons anglo-américains à s'implanter dans la province afin de rendre minoritaire la population francophone et catholique. Le premier gouverneur britannique Murray s'emploie en outre à imposer les institutions britanniques et à favoriser l'assimilation et la conversion des Canadiens. Cependant, derrière ce discours de fermeté, le gouverneur, pragmatique, fait preuve d'une certaine souplesse à l'égard du clergé et des seigneurs, considérés comme de possibles garants de la paix sociale.
Il est vrai également qu'à l'heure  où les 13 colonies américaines (4) entrent en rébellion, le contexte politique incite à ces compromis. Aussi, pour s'assurer leur loyauté, la Grande-Bretagne reconnaît aux francophones le droit de conserver leur langue et leur religion  (l'Acte du Québec de 1774).

Au Québec, l'immigration britannique tant attendue s'avère décevante, tandis que les francophones doublent leur nombre entre 1765 et 1790 en raison d'un fort dynamisme démographique. 
L'arrivée de réfugiés britanniques "loyalistes" au terme de la Révolution américaine incitent la métropole à réorganiser ses dernières colonies d'Amérique du Nord. Pour contrecarrer l'influence des francophones, l'Acte constitutionnel de 1791 institue un gouvernement représentatif et partage le Québec en deux provinces, le Haut-Canada (l'Ontario qui compte 95% d'anglophones) tandis qu'au Bas-Canada (Québec) les francophones constituent 90% de la population. Dans ce dernier, l'épineuse question linguistique se pose aussitôt à l'assemblée  législative élue. Si le bilinguisme est reconnu, l'anglais s'impose toutefois comme la langue officielle du Bas-Canada, alors que le français n'est admis que comme "langue de traduction."
Promptes à déceler des complots insurrectionnels partout, les autorités coloniales placent sous surveillance rapprochée les francophones aux lendemains de la Révolution française. Le "règne de la terreur" du gouverneur francophobe Craig (1807-1811) accentue encore la volonté d'angliciser en profondeur la société du Bas-Canada. La "mentalité de garnison" adoptée attise davantage encore les tensions ethniques, alors que l'assujettissement politique et économique contribue au malaise grandissant des francophones. 

 Le Patriote, dessin de Henri Julien

Dans ces conditions, une nouvelle formation politique, le Parti canadien, réformiste et très influencé par les idées libérales, connaît un succès croissant au cours des années 1830. Ses dirigeants, en particulier Louis-Joseph Papineau, réclament une meilleure représentation politique, une forme de souveraineté et envisagent même une amorce de laïcisation des fabriques et des écoles au grand dam du puissant clergé catholique. Mais les autorités  britanniques refusent toute concession. Cette fermeté entraîne le soulèvement de nombreux francophones du Bas-Canada. La « révolte des Patriotes » de l'automne 1837 est rapidement écrasée. 
Le clergé catholique, resté loyal à la couronne britannique, sort de cette crise renforcée, alors que l'élite laïque est décapitée (Papineau par exemple est contraint de s'exiler).
Dépêché sur place par Londres afin d'enquêter sur les origines de cet embrasement, Lord Durham souligne le caractère national de la rébellion dans le Bas-Canada: "Je trouvai deux nations en guerre au sein d'un même Etat; je trouvai une lute non des principes, mais des races." A ses yeux, les francophones, "peuple ignare, apathique et rétrograde [...] sans histoire et sans littérature" doivent être anglicisés d'urgence. Pour ce faire, l'envoyé recommande de placer les Canadiens français en minorité en réunissant Haut et Bas-Canada. Ainsi, en 1840, l'Acte d'union unifie sous un seul gouvernement le pays.
Pour autant, les Anglais, divisés entre conservateurs et libéraux, doivent s'appuyer sur les Canadiens francophones pour gouverner. La langue française est reconnue au Parlement et dans les Lois, tandis qu'un régime bicéphale, dirigé conjointement par un anglophone et un francophone, est mis en placé à partir de 1848 avec l'instauration d'un gouvernement responsable.


En 1867, le Canada devient une confédération. Le Québec n'est alors plus qu'une des provinces qui composent le territoire, la seule à majorité francophone. Les provinces littorales progressivement intégrées au Canada, renforcent d'ailleurs fortement le poids des anglophones à l'échelle du Canada. Au niveau provincial toutefois, le parlement obtient des pouvoirs exclusifs, notamment dans les domaines touchant sa culture spécifique comme l'éducation et le droit civil.

* La mainmise de l’Église sur la société québécoise.
A partie des années 1840, l'Eglise catholique accroît sa mainmise sur l'ensemble de la société québécoise. Elle tend à instaurer une "théocratie". Le très antilibéral évêque de Montréal Mgr Bourget, dans la droite ligne de l'ultramontanisme pontifical, affirme ainsi la subordination de la politique à la religion. S'affranchissant de la tutelle de l'Etat, et profitant de la quasi-inexistence de la fonction publique, l’Église fait main basse sur l'éducation et les services sociaux, désormais gérés par les communautés religieuses. Réfractaire à l'égard de toute nouveauté, les évêques exaltent l'utopie d'une société catholique, française et rurale, isolée des menaces extérieures. Ils prônent la natalité pour contrecarrer l'afflux d'immigrants du monde britannique et incitent au repli identitaire de la société québécoise.
De fait, les populations francophones restent jusqu'au début du vingtième siècle majoritairement rurale, ce qui contribue à la faiblesse des contacts avec les anglophones. Cet isolement relatif contribue à la permanence de la langue française. L'Eglise ne peut cependant pas enrayer l'industrialisation naissante et l'exode vers les villes qu'elle implique.
L'essor de la culture urbaine et  la prolétarisation de la société québécoise entraîne la remise en question progressive de la tutelle sclérosante et conservatrice de l'Eglise catholique. (5) Le repli identitaire prôné est également voué à l'échec. Entre 1840 et 1940, des dizaines de milliers de francophones, main d’œuvre bon marché et peu qualifiée, trouvent à s'employer dans les firmes anglo-canadiennes, quand ils n'émigrent pas aux États-Unis. Ces migrations engendrent de profondes mutations, politique, économique, culturelle contribuant, entre autres, à l'anglicisation du français au Canada. 

 Jean Lesage célèbre la victoire du Parti libéral du Québec en juin 1960.

* De la "grande noirceur" à la "Révolution tranquille".
  A contretemps de ces mutations, le régime conservateur de Maurice Duplessis, au pouvoir de 1936 à 1939 et de 1944 à 1959, semble sourd aux transformations que connaît alors la société québécoise. Connu sous le nom de "grande noirceur", il se caractérise par l'absence de réformes et le triomphe d'une idéologie clérico-conservatrice qui assure le maintien du contrôle religieux sur l'éducation et les services de santé.
Cependant, les structures traditionnelles se lézardent.  La victoire du parti libéral de Jean Lesage (1960-1966) et son "équipe du tonnerre" débouchent sur une "Révolution tranquille" qui transforme et modernise le Québec. La province connaît alors de profonds changements avec la laïcisation de la société et l'instauration d'un véritable Etat-providence. Les autorités provinciales appuient l'accession aux postes de responsabilité économique des francophones et engagent la nationalisation du réseau d'électricité (la société Hydro Québec). Dans le même temps, elles prennent en main la défense de la langue et de la civilisation québécoise.
Cette période se caractérise d'ailleurs par une intense effervescence culturelle. Une nouvelle culture québécoise francophone s'affirme alors par l'intermédiaire d'artistes qui peuvent s'exprimer plus librement (Pauline Julien).
Les militants du Front de libération du Québec (FLQ, voir ci-dessous) se trouvent à la pointe sur ce front culturel en organisant notamment le spectacle "Poèmes et chansons de la résistance". 

 Une bombe du FLQ explose à Westmount.
Créée en 1962, le Front de libération du Québec vise à accélérer l'accession du Québec à l'indépendance. Largement inspiré par le FLN, les guérillas guévaristes, le mouvement propose d'ailleurs une analyse anticolonialiste de la situation du Québec. Dans cette optique, les Canadiens français sont des "nègres blancs", méprisés, exploités et privés de leur autonomie politique, économique et culturelle au profit du Canada et des États-Unis.
Adeptes de la lutte armée, les militants du FLQ, posent des centaines de bombes visant les symboles du pouvoir canadien anglais et des usines d'armements (destinées aux troupes américaines au Vietnam) entre 1963 et octobre 1970 . A cette date, des cellules de l'organisation prennent en otage un ministre du gouvernement du Québec ainsi qu'un attaché commercial du consulat britannique à Montréal, réclamant en échange la libération des prisonniers politiques. Les autorités montent le ton, arrêtent des centaines de personnes plus ou moins associées à l'extrême gauche, suspendent les libertés fondamentales. Le corps du ministre est retrouvé dans le coffre d'une voiture. Cette issue dramatique précipite l'effondrement du FLQ par ailleurs largement infiltré par les forces de police.


 "La Révolution tranquille" sonne aussi le glas du nationalisme canadien-français traditionnel, fondé sur les valeurs religieuses et replié sur lui-même. Léquipe libérale s'emploie dès la victoire acquise à redonner le contrôle de la province aux francophones. Se considérant comme injustement marginalisés, ils adoptent pour slogan en 1962: « Maîtres chez nous ».   

L'affirmation du nationalisme québécois se fonde donc sur la question de la langue. Toutefois, au nationalisme conservateur favorable au statu quo succède un nouveau nationalisme résolument moderne qui vise à faire du Québec l’État national des Canadiens français. 
Le Parti québécois fondé en 1968 par René Levesque attire ceux qui luttent pour la souveraineté de la province. La formation, qui accède au pouvoir en 1976, revendique une francisation accrue du Québec. Cette exigence se concrétise avec l'adoption de lois linguistiques, en particulier la charte de la langue française de 1977 (loi 101) qui assure au français son statut de langue officielle. Une lutte s'engage en outre au sujet des immigrants. Un amendement les oblige finalement à scolariser leurs enfants dans le réseau francophone. 

Si cette consécration de la prééminence et de la pérennité du français au Québec satisfait bon nombre d'habitants, mais demeure insuffisante pour d'autres. Quand certains revendiquent désormais une décentralisation et une plus grande autonomie au profit des provinces dans le cadre du fédéralisme, les autres réclament l'indépendance.
 Deux référendums organisés en 1980 et 1995 se soldent par l'échec des souverainistes.
Aujourd’hui, la consécration de la domination du français et l'absence d'écarts de niveaux de vie significatifs entre anglophones et francophones expliquent que la question de la langue soit devenue moins prégnante. En ce début de XXIème siècle, la société québécoise, bien que farouchement attachée à ses spécificités culturelles, a su s'ouvrir à la diversité et au multiculturalisme.


Bien que n'étant pas un État indépendant, le Québec dispose de bureaux de représentations dans différents pays ainsi que d'un siège dans plusieurs organisations internationales telles que l'Organisation Internationale de la Francophonie ou l’UNESCO.



* "Quand tu jases, moi je cause"


« Mots dits français » relate avec humour l’arrivée d’un Français au Québec et la difficile communication avec les autochtones. La multiplication de contresens ouvre la voie à une multitude de quiproquos savoureux. Pour le visiteur, le dépaysement s'avère total. La chanson met en évidence, qu'au delà d'un fond linguistique commun, le français parlé au Québec et dans l'ancienne métropole, divergent profondément.
Plusieurs facteurs expliquent cette situation:
- En émigrant, la langue a été plus ou moins coupée du pays d'origine, ce qui explique la conservation au Québec de mots et de tournures syntaxiques disparus ou peu usités de ce côté de l'Atlantique. (6)
- D'autre part, le français du Québec a évolué, s'est enrichi au contact des populations autochtones, puis britanniques qui lui ont légué de nombreux mots. De même, les toponymes québécois illustrent cette richesse avec la coexistence de noms de lieux autochtones (Québec:"rétrécissement des eaux", Chicoutimi: "Jusqu'ici, c'est profond"), français (Montréal en hommage au monarque), anglais (New Liverpool, Buckingham). 
L'assimilation de nombreux anglicismes (ci-dessous "joke", smoke" ...) à la syntaxe française donne d'ailleurs naissance à un langage truculent: le joual.


R.Wan, chanteur de Java prend ici un malin plaisir à imiter l’accent et enchaîne les expressions typiquement québécoises. Le morceau se clôt par un hommage appuyé à la "belle province" et emprunte le« quand j’aime une fois, j’aime pour toujours » au chanteur Richard Desjardins.




Notes:
1. Partout ailleurs, les francophones restent très minoritaires même si il constitue le tiers de la population du Nouveau-Brunswick.
2. Ce monopole n'empêche d'ailleurs pas un certain nombre d'individus (les "coureurs de bois") d'aller traiter directement avec les Amérindiens, sans la permission des autorités.
3. Selon les périodes, les colons britanniques sont de 20 à 50 fois plus nombreux que les Français en Amérique du nord!  Ainsi, en 1760, on ne dénombre que 90 000 colons français contre 1,6 millions de Britanniques.
4. la guerre d’indépendance qui éclate en 1775 dans ses 13 colonies, aboutit à la naissance des États-Unis d’Amérique. 
5. L'institution était restée fidèle aux autorités britanniques lors de la révolte des Patriotes pour maintenir son influence.
 6. Jusqu'à l'adoption de la loi 101 qui fixe les normes d'affichage assurant la francisation du travail, c'est l'anglais qui domine dans l'industrie, le commerce et l'administration. Après la conquête britannique, le français ne demeure la langue véhiculaire qu'au sein de la famille et de l’Église.
7.  Le poids de la tradition catholique explique d'ailleurs que de nombreux jurons employés au Québec aient une connotation religieuse et se réfèrent aux objets liturgiques ("calice", "tabernacle", "hostie" dans la chanson).








Java:"Mots dits français".
Les ajouts en rose expliquent ou précisent des termes québécois.

Quand j’ai pris mes quartiers sous Jack dans l’nouveau monde
Il faisait déjà moins six, on était au mois d’novembre.
Mon pote Daniel m’attendait sur l’tarmac
J’lui dis «J’suis gelé» [désigne une personne sous l'effet de la drogue] y’m’fait «T’as fumé, tabernacle?» (7)
«On va prendre mon char [voiture] pour rejoindre Montréal»
J’me suis vu en compagnie d’Ben Hur derrière un cheval.
Puis y m’dit «Faudra qu’on s’arrête au dépanneur» [petite épicerie]
J’fais «Ah bon ? T’entends un bruit bizarre dans l’moteur ?»
J’lui dis qu’j’ai la dalle, il m’dit «dalle de ciment ?»
Il finit par comprendre, on s’arrête au restaurant.
Y’m’fait «Ici ils font des bons burger et des guédilles michigan.» [un pain de hot dog garni]
«Ah ? Bah on va faire simple, j’vais prendre c’que tu prends.»
En r’gardant mes frites en sauce j’ai fait grise mine
Y’m’fait «Bin quoi, y a un tchètchène dans ta poutine?» [un mets typique fait de frites, de sauce et de fromage]
«Non c’est très bon, mais c’est un peu écoeurant» [= super]
Y’m’réponds «j’étais sur qu’t’allais trouver ça trippant» [prendre beaucoup de plaisir]


(Maudits français) Disent pas tous la même chose
(Maudits français) ça dépend d’quel côté on s’pose
(Maudits français) C’est pas toujours la même prose
(Maudits français) Quand tu jases [parler], moi je cause


Puis y’m’présente un pote, il était vert fluo.
J’ai vu des ours blancs et des orignaux. [une espèce de cervidé]
On rentre dans un bar, y’m’fait «qu’est-ce tu veux, y a waiter ?» [cet anglicisme désigne le serveur et non les WC]
«J’ai pas envie d’pisser, appelles plutôt l’serveur»
On m’sert deux bière avec Charlebois sur l’étiquette
J’aurais rêvé d’avoir Gainsbourg sur mon anisette.
Puis j’croise le regard d’une fille à côté
Y’m’dit «va cruiser [draguer] la blonde, sois pas gêné» 
J’finis par l’accoster elle me dit «Qu’est-ce tu veux hostie ?» [un juron. Au Québec, le mot "sacre" désigne d'ailleurs un juron]
J’réponds «J’suis pas baptisé, non merci»
J’propose de sortir fumer elle me dit «T’as une smoke?» [cigarette et non smoking]
«J’suis plutôt jean basket» elle me dit «C’est quoi, c’est une joke ?» [blague]
«C’est bizarre comme tu jases, fais un break !» [une pause]
«Oh tu sais moi j’suis plutôt dans l’rap-musette»


(Maudits français) Disent pas tous la même chose
(Maudits français) ça dépend d’quel côté on s’pose
(Maudits français) C’est pas toujours la même prose
(Maudits français) Quand tu jases, moi je cause


Dans la rue, j’ai eu des élans romantiques
Mais y avait pas d’fleuristes alors j’ai improvisé
J’lui ramasse deux jolies feuilles d’érable, elle dit:
«J’m’en calisse [s'en foutre], J’aurais préféré un joli bouquet d’fleurs de lys» [référence au drapeau québécois tandis que l'érable renvoie à celui du Canada]
Viens chez moi mais j’te préviens, j’ai un chum» [un mec, prononcé «atchoum»]
«Bah c’est normal avec ce froid, d’attraper un rhume»
Arrivé chez elle, elle m’dit «Tires toi une bûche [s'asseoir], tu capotes ?» [tu vas bien ?]
J’sors un préservatif. «Espèce de quétaine [ringard], ranges ton bébelle [objet inutile], salaud»
«J’comprends pas, c’est pas moi qu’aie demandé !»
«C’est donc comme ça qu’tu m’aimes-tu ?»
«C’est plutôt sans capote !» Elle m’a jeté à la rue.


(Maudits français) Disent pas tous la même chose
(Maudits français) ça dépend d’quel côté on s’pose
(Maudits français) C’est pas toujours la même prose
(Maudits français) Quand tu jases, moi je cause


Malgré ces quiproquos, j’ai trippé comme un dingue
De Québec-Ville jusqu’à l’Abitibi-Témiscamingue [région administrative de l'ouest du Québec]
J’ai rencontré dans c’pays des résistants
Qui pratiquent avec finesse le langage-ment
La belle province [une périphrase utilisée pour désigner le Québec], j’suis en amour,
Et comme dit Richard [Desjardins]
«Quand j’aime une fois, j’aime pour toujours !»




Sources:
- "Pourquoi le français a résisté?", John Diclinson dans Les Collections de l'Histoire n°40, 07/2008.
- Articles consacrés au Canada et au Québec dans le "petit Mourre, dictionnaire d'histoire universelle, Bordas.
- Le dessous des cartes consacré au Québec.
- Gilles Havard: "L'aventure oubliée de la Nouvelle France, dans les Collections de l'Histoire n°54, janvier 2012.
- "Québec", collection Guides Gallimard, 1995.
- Francis Dupuis-Déri: "Le Front de libération du Québec: la révolte des "nègres blancs" , in "68. Une histoire collective", La Découverte, 2008.
- Un dictionnaire québécois en ligne.



Liens: 
- Banque d'images sur l'histoire du Québec
- Histoire du français au Québec.
- "La révolution tranquille" dans les riches archives de Radio-Canada.

jeudi 15 décembre 2011

253. Chico Buarque, Gilberto Gil: "Cálice"

Rio 1968. Charge de cavalerie afin de mater les manifestations de protestation contre le régime des militaires.


Le leader travailliste João Goulart, héritier politique de Getulio Vargas, devient président de la République du Brésil en 1961. Ses détracteurs l'accusent aussitôt de vouloir instaurer un régime rouge. En pleine guerre froide, l'argument anticommuniste est une carte redoutable que ne se privent pas de jouer la droite et les militaires.
Pourtant, il n'existe alors aucun mouvement de lutte armée au Brésil. Quant à Goulart, si il s'appuie comme son mentor sur la mobilisation des masses populaires et engage quelques réformes sociales, il n'a pourtant rien d'un bolchevique comme l'atteste son discours nationaliste, fort peu révolutionnaire.
Aussi, après plusieurs mois de conspiration, un coup d'État militaire renverse le président le 31 mars 1964. (1) La bourgeoisie et les classes moyennes applaudissent et soutiennent le nouveau gouvernement militaire. Les généraux déclarent vouloir éradiquer la "subversion communiste" en adoptant des mesures d'exceptions au nom de la "sécurité nationale".

Répression dans les rues de Rio. (1968).
Le pouvoir mène une « guerre révolutionnaire » théorisée et transmise aux officiers brésiliens par les militaires nord-américains (via l'école des Amériques), et français. Pour triompher, tous les coups sont permis:
- fichage systématique grâce au zèle du Service national d'informations, un gigantesque appareil d'espionnage.
- torture pratiquée par la police politique (« DOPS ») et les célèbres cellules d'enquêtes et de torture (DOI-CODI ).
La dictature serait responsable d'au moins 400 morts et disparus parmi les opposants emprisonnés.


Au lendemain du coup d'état, les généraux annoncent qu'ils ne conserveront le pouvoir qu'une seule année, le temps de "réorganiser le pays." Dans l'immédiat, Humberto Castelo Branco dirige le Brésil. Premier d'une série de 5 généraux-présidents qui se succèdent à la tête de l’État de 1964 à 1985, il se garde bien de respecter l'engagement pris. (2)
Si dans l'année qui suit le coup d'Etat, une résistance pacifique demeure possible, les droits fondamentaux n'en sont pas moins bafoués. En dépit de l'autoritarisme manifeste du régime, les militaires maintiennent une démocratie de façade. Deux partis officiels, l'ARENA et le MDB, censés incarner la majorité et l'opposition, se substituent aux formations politiques existantes. Dans les faits, les élections sont truquées, quant au Congrès, il est vidé de ses attributions.
Rapidement le régime se durcit. Dès 1967, une nouvelle constitution renforce le poids de l'exécutif.
Contre cette chape de plomb, une grande manifestation rassemble à Rio, le 26 juin 1968, plus de 100 000 personnes, dont de nombreux étudiants qui réclament de meilleures conditions d'enseignement et le rétablissement de la démocratie. Les militaires répriment violemment et occupent les universités. Des groupes d'extrême droite tels que le Commandement des chasseurs de communistes ou le Mouvement anti-communiste, font leur apparition, semant la terreur sur les campus.
Les timides velléités de résistance au Congrès servent de prétexte à la junte pour organiser un deuxième coup d'état, plus dur. L'adoption le 13 décembre 1968 de l'acte institutionnel n° V, marque l'entrée du régime dans une phase particulièrement répressive. Le Congrès est dissous, les droits civils invalidés (légalisant l'emprisonnement sans jugement).
Cette répression s'accompagne d'une intense propagande destinée à convaincre l'opinion des bienfaits du régime. En parallèle, une commission de censure est établie, dont son victime tous les artistes, en particuliers les chanteurs et musiciens populaires. Beaucoup quittent alors le pays et s'exilent où ils le peuvent (3), précipitant "l'hibernation culturelle" du pays.


Dans les rues de Rio, une importante manifestation rassemble 100 000 personnes contre le régime militaire, le 26 juin 1968. On y voit ici Chico Buarque, ainsi que Vinicius de Moraes à l'arrière plan. D'autres clichés sur ce site brésilien.


Dans un premier temps pourtant, la musique populaire semble échapper aux foudres du régime. Elle s'impose même comme le principal vecteur d'une dissidence politique exprimée en musique, dans le cadre des festivals de chansons organisés par les chaînes de télévision (Record, Excelsior, Globo).
Ces manifestations rassemblent des candidats, préalablement sélectionnés par un jury. Les chanteurs retenus interprètent alors leurs morceaux en direct devant les caméras. Le public, nombreux, participe et manifeste son enthousiasme ou son rejet, en fonction des talents musicaux ou des prises de position politiques des interprètes. A l'issue de l'ensemble des prestations, le jury désigne les vainqueurs qui reçoivent un trophée et bénéficient d'une couverture médiatique susceptible de lancer leurs carrières.
L'ère des festivals débutent en 1965 et se clôt avec l'adoption de l'acte n°V fin 1968. Cette période, brève, permet néanmoins de révéler quelques très grands talents, promis parfois à un bel avenir musical. Ainsi, en 1967, Edu Lobo remporte le 1er prix du festival TV record grâce à sa chanson Ponteio, une critique subtile et déguisée de la répression politique ("Courant le monde / je ne quitte jamais ma guitare / je verrai un jour nouveau / et un nouvel endroit pour chanter").




En 1966, Porta-Estandarte (Porte-étendard) de Geraldo Vandré remporte le premier prix du festival TV Excelsior. Elève de João Giberto, co-fondateur de la bossa nova, Vandré y incorpore de nombreux éléments de musique folklorique. Ses textes, contestataires, prennent rapidement pour cible le système en place et fustigent l'exploitation économique de millions de Brésilien.
Son morceau Para não dizer que nao falei das flores ("Pour ne pas dire que je n'ai pas parlé des fleurs") aussi connu sous le titre Caminhando (chemin faisant), se termine par une charge frontale contre les militaires sur un ton de résistance pacifique: "Il y a des soldats armés, / armés ou pas / presque tous perdus les armes à la main / dans les casernes on leur apprend une vieille leçon / Mourir pour la patrie et vivre sans raison (...) L'amour en tête, les fleurs au sol / La certitude au front, l'histoire dans la main / marchant et chantant et suivant la chanson / Apprenant et enseignant une nouvelle leçon"
Caminhando remporte la troisième place du festival international de chanson de Rio en 1968. Aussitôt interdit pour "paroles subversives, (...) offense aux forces armées", le morceau s'impose néanmoins comme l'hymne du mouvement de contestation étudiant.

La police politique brésilienne réprime férocement les manifestations étudiantes en 1968.



Lors du festival TV records MPB Festival de 1966, Disparada, une autre chanson de Vandré - l'histoire d'un vaqueiro nordestin traité comme le bétail qu'il garde pour le compte de riches fermiers - est en compétition pour la première place avec A banda (l'Orchestre), une marcha interprétée par Nara Leão et une jeune chanteur compositeur: Chico Buarque de Hollanda.
Les deux titres l'emportent finalement ex-æquo.
A banda lance véritablement la carrière de Buarque. Pour de nombreux Brésiliens, ce mélodiste exceptionnel et parolier hors pair, incarne désormais le défenseur de la musique traditionnelle brésilienne, mise à mal selon eux par les assauts de la chanson protestataire (Lobo, Vandré) et par le mouvement tropicaliste. (4) Le chanteur fait alors l'objet d'une véritable idolâtrie, qu'il supporte mal.
Mais, tout change en 1968.
Sa pièce Roda Viva (une expression qui signifie "commotion") raconte l'histoire d'une jeune pop star littéralement dévorée par son public. Les représentations suscitent aussitôt le scandale, en particulier lorsque les acteurs proposent au public de partager les restes de la star. A São Paulo, un groupe d'extrême droite tabasse les acteurs, menacés de mort quelques jours plus tard à Porto Alegre. Pas en reste, les censeurs du gouvernement interdisent séance tenante toute nouvelle représentation de la pièce. Lassé un temps d'être utilisé ou récupéré, Chico Buarque ne fait désormais plus du tout l'unanimité...


Face au durcissement du régime fin 1968 et l'application de l'Acte V, les chanteurs doivent adopter de nouvelles stratégies de résistance très élaborées. Plutôt que de prendre ouvertement position contre la dictature, certains usent de méthodes plus subtiles, mais, en définitive, tout à fait redoutables. Ils pratiquent alors l'art du double-sens et usent de métaphores bien senties. La signification des morceaux n'échappe d'ailleurs pas à un auditoire habitué aux expressions codées.
Ainsi, en 1973, de retour d'exil, et alors que la censure redouble de plus belle, Chico Buarque et Gilberto Gil composent Cálice. (5) Le titre, ironique, repose sur une homophonie presque parfaite entre le "calice" et l'impératif "Cale-se", qui signifie "ferme là". Le recours à une image religieuse forte permet en outre de dénoncer la complicité et le mutisme d'une grande partie de l’Église catholique avec un pouvoir brutal, qui viole les droits fondamentaux.
Lors de leur première interprétation de Cálice sur scène, Chico et Gil en sont empêchés par la police qui coupe leurs micros; témoignant, s'il en était besoin, de la pertinence d'un morceau fustigeant l'absence de liberté d'expression.
Au bout du compte, l'implacable dictature et la vigueur de sa censure, ne parvinrent pas à tarir l'exceptionnelle créativité musicale du Brésil.





Superbe version de Cálice interprétée par Chico Buarque et Milton Nascimento.

Notes:
1. Ce putsch ouvre le bal d'une série de coup d'état qui conduisent au pouvoir des régimes autoritaires dans tout le sous-continent: l'Uruguay (1973-1985), le Chili (1973-1990) et l'Argentine (1976-1982)... Mieux, la dictature brésilienne devient un modèle. L'armée dans son ensemble, et plus un chef unique, s'installe au pouvoir. Les juntes militaires phagocytent les classes politiques civiles. Officiers et technocrates occupent désormais les postes de responsabilité.
Au Brésil comme ailleurs, l'armée impose ses valeurs fondées sur l'antiparlementarisme, l'anticommunisme, l'obéissance aveugle aux ordres...
2. Castelo Branco (1964-1967), Costa e Silva (1967-1969), Medici (1969-1974), Geisel (1974-1979) et Figueiredo (1979-1985).
Si la décennie 1970 correspond au "miracle économique brésilien." Cette période faste ne dure guère. Le choc pétrolier provoque notamment une envolée de la dette publique dès la fin de la décennie.
Dans ce contexte défavorable, la conjoncture politique s'inverse. Alors, que d'importantes fractions de la population brésilienne s'étaient accomodées jusque là des militaires, l'inflation galopante précipite leur discrédit. L'assouplissement de la dictature permet en outre l'apparition du PMDB, un parti éclectique parvient en quelques mois à fédérer une grande partie de l'opposition. Le processus d'ouverture échappe bientôt aux militaires avec une recrudescence des manifestations (étudiantes et ouvrières) et mouvements sociaux (le parti des travailleurs dirigé par Lula, président du syndicat des métallurgistes, supervise d'importantes grèves en 1980). Ils ne peuvent empêcher l'élection d'un civil à la présidence, en 1985.
Le bilan économique et social de 21 ans de dictature s'avère déplorable. Le "miracle économique" n'a profité qu'à une infime minorité, alors que la misère continuait de sévir dans les campagnes. Pour preuve, sur une population de 140 millions d'individus en 1985, on dénombre 60 millions de sous-alimentés et 30 millions d'analphabètes. Quant aux inégalités sociales, elles sont abyssales: 1% de la population détient alors la moitié des terres disponibles.
3. Emprisonnés en 1969, Gilberto Gil et Caetano Veloso s'exilent à Londres. Chico Buarque quitte le Brésil pour l'Italie en 1969. La même année, Edu Lobo part pour les EU en 1969. Quant à Vandré, il erre au Chili, en Algérie, en Grèce, en France entre 1969 et 1973.
4. Gilberto Gil et Caetano Veloso inventent en 1967 une musique psychédélique qui associe rock et thèmes afro-bahianais. Cette révolution esthétique suscite très vite l'ire des militaires pour lesquels l'usage de la guitare démontre la complicité du tropicalisme avec l'impérialisme nord-américain!
De leur côté, Gilberto Gil et Caetano Veloso reprochent alors à Buarque son "conservatisme" musical. La brouille ne dure guère et, une fois revenus d'exils, tous trois collaborent artistiquement.
5. Depuis 1965, toutes les chansons doivent passer devant la Divisão de Censura de Diversões Publicas qui interdit de très nombreuses œuvres. Par exemple, entre 1974 et 1975, presque aucun titre de Chico Buarque n'obtient l'approbation de cette commission. Pour dribler ses censeurs, il en vient à adopter un pseudo, Julinho de Adelaide.

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"Cálice" (Chico Buarque et Gibeto Gil) 1973

(Version de Chico Buarque et Milton Nascimento)
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
De vinho tinto de sangue De vin rouge de sang
Como beber dessa bebida amarga Comment boire de cette boisson amère
Tragar a dor, engolir a labuta Avaler la douleur, avaler le labeur
Mesmo calada a boca, resta o peito Si la bouche est muette, il reste le coeur
Silêncio na cidade não se escuta Silence en ville on n’écoute pas
De que me vale ser filho da santa A quoi me sert d’être fils de sainte
Melhor seria ser filho da outra Être fils d’une autre serait mieux
Outra realidade menos morta Une autre réalité moins morte
Tanta mentira, tanta força bruta Tant de mensonges, tant de force brute
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
De vinho tinto de sangue De vin rouge de sang
Como é difícil acordar calado Comme il est dur de se réveiller muet
Se na calada da noite eu me dano Si dans la nuit muette je me damne
Quero lançar um grito desumano Je veux lancer un cri inhumain
Que é uma maneira de ser escutado Une manière d’être entendu
Esse silêncio todo me atordoa Tout ce silence m’étourdit
Atordoado eu permaneço atento Etourdi je demeure attentif
Na arquibancada pra a qualquer momento Dans la tribune pour à tout instant
Ver emergir o monstro da lagoa Voir émerger le monstre du lac
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
De vinho tinto de sangue De vin rouge de sang
De muito gorda a porca já não anda Trop grosse, la truie n’avance déjà plus
De muito usada a faca já não corta Trop usé, le couteau ne coupe déjà plus
Como é difícil, pai, abrir a porta Comme il est dur, père, d’ouvrir la porte
Essa palavra presa na garganta Ce mot emprisonné dans la gorge
Esse pileque homérico no mundo Cette griserie homérique dans le monde
De que adianta ter boa vontade A quoi sert la bonne volonté
Mesmo calado o peito, resta a cuca Si le coeur est muet, il reste la tête
Dos bêbados do centro da cidade Des ivrognes du centre-ville
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
Pai, afasta de mim esse cálice Père, éloigne de moi ce calice
De vinho tinto de sangue De vin rouge de sang
Talvez o mundo não seja pequeno Le monde n’est peut-être pas petit
Nem seja a vida um fato consumado Ni la vie un fait consommé
Quero inventar o meu próprio pecado Je veux inventer mon propre péché
Quero morrer do meu próprio veneno Je veux mourir de mon propre venin
Quero perder de vez tua cabeça Je veux pour toujours perdre ta tête
Minha cabeça perder teu juízo Ma tête perdre ton esprit
Quero cheirar fumaça de óleo diesel Je veux sentir la fumée du diesel
Me embreagar até que alguem me esqueça M’enivrer jusqu’à ce que quelqu’un m’oublie
(Traduction de Georges da Costa)


Sources:
- Maud Chirio: "20 ans de dictature militaire", in L'Histoire n°366, 07/2011.
- Chris Mac Gowan et Ricardo Pessanha: "Le son du Brésil. Samba, bossa nova et musiques populaires", éditions Lusophone, 2000.
- Pierre Vayssière: "L'Amérique latine de 1890 à nos jours", coll° Carré histoire, Hachette, 1999.


Liens:
* D'autres titres consacrés au Brésil et son histoire sur l'histgeobox:
- Chico Buarque: "Funeral de um labrador": Funérailles d'un laboureur, une mélopée lente, tragique. Le poète y décrit l'enterrement d'un pauvre hère qui n’a pour tout bien que la fosse dans laquelle il repose sur les terres du grand propriétaire terrien.
- Chico Buarque: "Construçao". Zoom sur les candangos, les ouvriers qui construisirent Brasilia, promue capitale du pays en 1960.
- Luis Gonzagua: "Asa Branca". Le roi du baião décrit une de ces terribles sécheresses qui s'abattent à intervalle irrégulier sur le sertão, le "polygone des sécheresses", à l'intérieur du Nordeste.

* L'indispensable Blogothèque propose un post consacré à Calabar, autre grand disque censuré de Chico Buarque: "Brésil 73"
* Très bonne mise au point sur les musiques du Brésil: "La Musique brésilienne derrière les clichés." (merci Boebis)
* Un autre blog formidable, l'Elixir du dr Funkathus qui s'intéresse tout spécialement aux musiques brésiliennes: "Le "Cálice" de Chico Buarque et Gilberto Gil, des images exceptionnelles de 1973."
* Un dossier intéressant sur la MPB, en particulier le tropicalisme sur le site de la Médiathèque de Vincennes. (format PDF ici)
* Médiathèque de la cité de la musique: "MPB et dictature. "