samedi 17 mars 2012

De Rosa Luxembourg à Rosa la Rouge de Claire Diterzi

Voici une chanson qui illustrera bien le prochain programme de Terminale, chapitre qui s'intitulera Socialisme, communisme et syndicalisme en Allemagne depuis 1875.
 
Claire Diterzi, l'une des chanteuses du très bon label, Naïve est atypique dans ses choix artistiques, elle a, en effet, un univers personnel fort original  à l'instar de Thomas Fersen ou d' Emily Loizeau. 
La Tourangelle (née en 1971)  a accumulé les expériences : elle débute très tôt sa carrière de chanteuse dans un groupe punk-rock dans son lycée puis poursuit des études d'arts graphiques. Après avoir un temps enseigné, elle est recrutée par le chorégraphe  Philippe Découflé afin qu'elle compose la musique de ses spectacles.
De cette belle expérience internationale, Claire Diterzi en retire sans doute quelques certitudes : par exemple, de  ne pas succomber à la facilité, utiliser les qualités extraordinaires de sa voix et inventer un univers original et assez unique.
Après Boucle en 2006, elle sort Tableau de chasse en 2008 qui est sans aucun doute, l'album le plus abouti. En 2010, son nouvel album est un album concept dédié entièrement à Rosa Luxembourg, Rosa la Rouge qui a surtout vocation d'être joué sur scène pour un spectacle. La même année, elle obtient une résidence  à la Villa Médicis : il s'ensuit une polémique très déplacée.
 
 
La chanson évoque tout d'abord les origines polonaises de Rosa Luxembourg (1871-1919). Dès l'âge de 15 ans, Rosa devient une militante de gauche très active au sein de son lycée. Adhérente au Parti ouvrier polonais clandestin, elle doit après son bac (Abitur) fuir à Zurich en Suise où elle poursuit des études brillantes. Elle est réçue en 1897 docteur sur un sujet d'économie sur la Pologne, tout en menant de front, son action militante. Après son mariage avec l'Allemand Gustav Lübeck, elle prend la nationalité allemande et adhère au SPD en animant en particulier l'aile gauche de ce parti.
 
http://www.marxists.org/archive/luxemburg/index.gif
 
 
Cette juive polonaise n'abandonne pas pour autant  son pays d'origine, elle est, par exemple la cofondatrice de la Social-Démocratie de Pologne (SDKP) en 1900.
Au sein du SPD, ses positions se radicalisent face aux victoires du réformiste Bernstein. La 1ère GM marque une rupture au sein du parti socialiste allemand. Rosa Luxembourg refuse avec Karl Liebknecht de voter les crédits de guerre et rejette la dérive guerrière du parti. Entre 1915 et 1918, elle passe une grande partie de son temps en prison où elle précise ses positions qui consacrent sa rupture définitive avec le SPD. Elle applaudit la Révolution d'Octobre en Russie mais reste critique quant aux dérives du pouvoir mise en place par Lénine.
 
http://germanhistorydocs.ghi-dc.org/images/10001186-r%20copy.jpg
 
Libérée, le 8 novembre 1918, elle participe activement à la révolution Spartakiste de Berlin le 5 janvier 1919.  Arrêtée avec Karl Liebkencht dix jours après, ils sont tout deux assassinés. Brutalisés par les forces antirévolutionnaires de Pabst, elle reçoit une balle dans la tête et elle est ensuite jetée dans le canal de la Spree.
 
Rosa La Rouge
 
Mon Amérique commence en Pologne
Par une chanson
Ma République est neuve
Et se prénomme "la Révolution"

{Refrain:}
Je n'ai pas peur et je veux tout
C'est moi, Rosa la Rouge
Jamais je ne pleure et je prends tout
La prima donna rouge

C'est dans l'adversité que je prends forme
Sous la neige de l'est
Moi, j'y vois clair
Là où d'autres s'endorment
Je n' crains pas la peste

{au Refrain}

Rouge à lèvres
Poisson rouge
Globules rouges
Et poivron rouge
Rouge-gorge
Place Rouge
Viande rouge
Et du vin rouge
Feu rouge
Chœurs de l'Armée Rouge
Moulin Rouge
Et carton rouge
Liste rouge
La Croix Rouge
Rouge
Le petit Chaperon rouge

{au Refrain, x2}

Je n'ai pas peur {x2}
Non, non, non, je n'ai pas peur
C'est moi Rosa la Rouge {x2}

 
 
Une autre chanson, assez étrange évoque les nombreuses années de prison où Rosa Luxembourg entretint une correspondance riche. L'ambiance carcérale, des portes qui claquent rythme cette étrange chanson. 

 
 
 
Jean-Christophe  Diedrich

vendredi 9 mars 2012

257. "Die Partei hat immer recht" (1950) / "Le parti a toujours raison"

Au sortir de la seconde guerre mondiale, l'Allemagne est provisoirement découpée en 4 zones d'occupation par les vainqueurs qui entendent dénazifier le pays. Dans leur secteur, les Soviétiques imposent très vite leur modèle politique.
A l'issue du blocus de Berlin voulu par Staline, deux États allemands distincts naissent.
Dans ce contexte de guerre froide, la République démocratique allemande (RDA) devient donc dès sa création le 7 octobre 1949, une "démocratie populaire" qui s'enracine dans le bloc de l'Est. Satellisée par l'URSS, l'Allemagne de l'Est doit intégrer les alliances économique (CAEM ou COMECON en 1950) et militaire (le pacte de Varsovie en 1955) imposées par le grand frère soviétique.

 File d'attente devant un Intershop. Ces magasins, créés en 1962 pour les étrangers, proposent des produits occidentaux que l'on peut acheter avec des devises de l'ouest (moyens pour les autorités de se procurer les devises étrangères nécessaires aux importations). A partir de 1974, les Intershop sont ouverts aux citoyens est-allemands qui se ruent vers ce petit bout d'Occident au sein du bloc socialiste.


* Les SED parti-État et la Stasi.
Dès l'origine, l'emprise du SED sur la vie politique est-allemande est totale. Sous la pression de l'administration militaire soviétique, le parti social-démocrate allemand (SPD) et le parti communiste allemand (KPD) fusionnent en avril 1946 pour devenir le parti socialiste unifié (SED = le parti communiste est-allemand). Les différentes formations politiques rassemblées dans un "bloc anti-fasciste" doivent désormais constituer une liste commune de candidats qui les placent en fait sous le contrôle du SED, dont la prééminence est encore renforcée par le trucage des élections. "Instrument du prolétariat", le parti s'aligne sur l'idéologie marxiste-léniniste. Son comité central, organe de direction du SED, élit le bureau politique à l'origine des décisions importantes. Walter Ubricht, le premier secrétaire du parti, dirige le comité central jusqu'en 1971. Erich Honeker lui succède et prend le titre de Secrétaire général. 
Le pluralisme de façade ne remet nullement en cause le rôle de parti unique du SED qui étend ses ramifications dans toute la RDA et crée de nombreuses organisations de masse qui constituent autant de courroies de transmission du parti. Le SED et l'Etat ne font qu'un.
Les consultations électorales ne sont que des mascarades dans la mesure où les électeurs se voit présenter une liste unique. L'élection, purement formelle, se résume au pliage du bulletin de vote avant son introduction dans l'urne. Pour autant, s'abstenir de voter revient à voter contre la liste unique et donc le socialisme. L'abstention s'avère donc marginale.

Le SED, parti de masse, est en réalité un parti de cadres dans lequel les travailleurs sont sous-représentés. Le cumul des fonctions de dirigeants vieillissants devient une règle. Toute opposition  est muselée par le ministère de la Sécurité d’État, plus connu sous le nom de Stasi. Crée en 1950, il représente "le bouclier et l'épée du parti" (« Schild und Schwert der Partei »). Les milliers d'agents officiels ou officieux (1) recrutés par la Stasi épient et surveillent la population est-allemande afin de neutraliser toute opposition. Les personnes jugées suspectes font l'objet d'une surveillance étroite. Un gigantesque système de fichage de la société, en particulier des milieux sensibles tels que les Églises, les universités, mais aussi les cellules locales du parti, se met en place.

 Walter Ulbricht, secrétaire général du SED, converse avec des ouvriers sur une affiche de propagande en faveur du premier plan quinquennal (1952). "L'industrie lourde, base de l'indépendance et de la prospérité." La priorité est mise sur l'industrie lourde au détriment des biens de consommation.


* Collectivisation des moyens de production et pénuries.
L'URSS engage la collectivisation des moyens de production. Dès 1946, les forces d'occupation nationalisent les grandes industries, tout en tolérant pour près de 25 ans la persistance des petites et moyennes entreprises privées.  
Les usines deviennent non seulement des lieux de production, mais aussi de formation idéologique par l'entremise des "brigades de production".  (2) En outre, l'entreprise propose aux salariés de nombreux services (crèches, camps de vacances, bibliothèques, suivi médical). Elle joue donc un rôle primordial dans la vie des Allemands de l'Est. 
En 1948, le régime, qui place également le travail au cœur de ses préoccupations (3), prend comme modèle le mineur Adolf Hennecke, capable à l'instar de Stakhanov d'abattre un "travail herculéen". Son exemple donne naissance au mouvement des activistes censé contribuer à l'émulation socialiste. 
Les ouvriers ne disposent d'aucune autonomie dans l'entreprise. Ainsi, le syndicat FDGB, théoriquement indépendant des partis politiques se soumet progressivement au SED dont il devient une simple courroie de transmission. Sans être obligatoire, l'adhésion y est presque incontournable, compte tenu des avantages qu'il procure à ses membres (il regroupe ainsi 97% des salariés en 1982!).

Dans les campagnes, les grandes propriétés terriennes deviennent des coopératives agricoles et les paysans, théoriquement toujours propriétaires de leurs exploitations, des employés de l’État.
 Cette collectivisation brutale désorganise profondément un secteur agricole incapable de nourrir correctement la population. Aussi, jusqu'en 1958, un système de rationnement existe et les Allemands de l'est doivent composer avec la pénurie et la piètre qualité de produits peu variés (pommes de terre, choux). 
Ces difficultés d'approvisionnement ont de graves répercussion dans la vie quotidienne. De nombreux salariés doivent ainsi déserter leur travail pour prendre place dans les interminables files d'attente devant les magasins alimentaires. (4)
Le logement constitue un autre gros problème, d'autant que des millions de réfugiés affluent en 1945 dans le pays en ruine. La priorité accordée à l'industrie lourde empêche de mener la vaste politique de construction qui s'impose. Aussi, jusqu'aux années 1970, les conditions de logement individuel des Ossis s'avèrent précaires (insalubrité et surpeuplement). Plutôt que de pallier à la pénurie, les autorités se contentent de geler les loyers afin d'atténuer les mécontentements.

 Document de propagande vantant les mérites de la politique familiale en RDA. Les autorités favorisent l'activité professionnelles des mères de famille et la socialisation des enfants par la société. Concrètement, l’État favorise le travail des femmes par la mise en place d'un système de jardins d'enfants. Ainsi en 1988, 91,3% des femmes travaillent.



* Embrigadement de la jeunesse et politique culturelle.
Comme dans toute dictature digne de ce nom, la RDA accorde une très grande attention à la jeunesse, encadrée par l'école et les organisations de jeunesse (Pionniers de 6 à 14 ans, Jeunesse allemande libre de 15 à 25)
La tâche assignée à l'école s'avère essentielle puisqu'elle s'impose comme le lieu de formation de "l'homme socialiste nouveau", un lieu d'intense politisation. Le régime compte ainsi sur les instituteurs affiliés à la Stasi pour identifier les "émigrants de 8 heures du soir" dont les parents regardent la télévision occidentale. (5)

Le premier secrétaire du SED, Walter Ulbricht lors d'une cérémonie de Jugendweihe en 1957. Ce rite socialiste introduit en 1955 se voulait une alternative à la confirmation protestante ou à la communion catholique. L'événement symbolisait l'entrée des enfants de 14 ans dans le monde des adultes. A l'occasion d'une cérémonie organisée en juin, les jeunes prêtent serment de fidélité au socialisme, à la RDA. Près de 95% des enfants se prêtent à cette consécration politico-religieuse qui participe à l'endoctrinement de la jeunesse.

En parallèle à la scolarisation, les autorités mettent sur pied des organisations de jeunesse qui se décomposent en plusieurs entités fondées sur l'âge des enfants. 
Créée en 1948, l'organisation des Pionniers regroupe les élèves des classes 1 à 7 (âgés de 6 à 13 ans). A 14 ans, les jeunes entrant en 8ème classe intègrent la Freie Deutsche Jugend (FDJ = Jeunesse allemande libre) et revêtent la chemise bleue. Les membres de l'organisation se voient assigner des missions politiques qui consistent par exemple à  contrer l'écoute clandestine des radios et télévisions de l'Ouest en modifiant l'orientation des antennes.  
Les pratiques sportives sont valorisées au sein d'une organisation dont l'objectif paramilitaire est  sans cesse rappelé par les parades qui émaillent les innombrables commémorations voulues par le régime. Au bout du compte, la FDJ est le vivier des cadres du parti, de l'Etat et de l'économie.
 L'adhésion aux mouvements de jeunesse, théoriquement volontaire et reposant sur la liberté individuelle, se révèle en fait presque incontournable. Ceux qui restent en dehors du mouvement subissent en effet de nombreux obstacles dans leur vie professionnelle future. Par conséquent, environ 75% des jeunes est-allemands s'y engagent au cours des années 1950. 

 Erich Honecker au milieu de Jeunes Pionniers lors d'un rassemblement à Dresde en 1982. Les enfants arborent chemise blanche et pantalon ou jupe bleu marine, et un foulard bleu autour du cou.

La culture est elle aussi strictement contrôlée et instrumentalisée. Dès juillet 1945, la création du Kulturbund  permet de placer sous surveillance de nombreux écrivains et d'en stipendier d'autres... 
Par la suite, les conférences organisées par le régime en 1959 et 1964 à Bitterfeld assignent des missions bien spécifiques aux intellectuels censés se rapprocher des travailleurs ou évoquer la construction du socialisme. Tous ceux qui récusent ce carcan sont mis à l'index et exclus à l'instar du chanteur Wolf Biermann qui se voit retirer la nationalité est-allemande en 1976 alors qu'il se produit à l'Ouest.

* Que refuser à un parti qui vous délègue le vent et le soleil?
La chanson s'impose comme le principal vecteur d'embrigadement des jeunes Pionniers, trop petits pour ingurgiter les œuvres de Marx ou Lénine. Le site de l'exposition "Der Sozialismus siegt - la RDA dos au mur" propose les paroles de quelques uns de ces chants en particulier l’hymne du SED au titre évocateur : Die Partei hat immer recht ("le Parti a toujours raison"). 
Les paroles du morceau écrites en 1950, sonnent cruellement aux oreilles après l'érection du mur en 1961 ("II nous a tout donné /La brique pour construire et le grand plan"). Quant à l'affirmation selon laquelle "Là où il [le parti] se trouvait, se trouvait la vie", elle est ruinée par le sort réservé à Peter Fechter et 136 autres individus, abattus par les VoPos (diminutif de Volkspolizei = police du peuple) alors qu'ils tentaient de franchir le mur.


* Rejets et arrangements.
Cette société sous surveillance, embrigadée dès le plus jeune âge, constamment contrôlée par les indicateurs de la Stasi, ne cesse de s'éloigner du régime. La marche forcée vers le socialisme suscite très tôt de vives résistances.
Ainsi, le 16 juin 1953, les ouvriers des grands chantiers de construction de l'avenue Stalinallee de Berlin se mettent en grève pour protester contre l'augmentation des cadences de travail et la diminution des salaires. La grève gagne les autres grandes villes et se transforme en révolte populaire avec la revendication d'élections libres. La répression est immédiate. L'armée soviétique et la police est-allemande écrasent les manifestants, provoquant une centaine de morts et un millier de blessés.


Char soviétique dans les rues de Berlin-Est en juin 1953. La mort de Staline trois mois auparavant favorise
cette éclosion publique de la parole ouvrière.

La révolte berlinoise déstabilise profondément le SED qui prend conscience de la précarité de ses positions. Le régime ne doit son salut qu'à l'intervention soviétique, ce qui contribue un peu plus  encore à sa soumission.
La répression des manifestations ouvrières de 1953, motive le passage à l'ouest d'un flot important d'est-Allemands. Jusqu’en août 1961 , ces départs restent faciles d’un secteur à l'autre de Berlin où par la frontière encore perméable qui sépare les deux Allemagne.
Ainsi, entre 1949 et 1961, 3,5 millions d’individus désertent l’Allemagne de l’Est (par la « brèche » berlinoise pour 95% d'entre-eux). Fuyant l'absence de libertés et les faible niveau de vie, ce sont les plus jeunes et les plus qualifiés qui se réfugient en RFA.
Or, l'ampleur de cette hémorragie menace l'existence même de la RDA. Les Soviétiques redoutent en outre l'effet déstabilisateur sur les autres pays limitrophes. Walter Ulbricht, premier secrétaire du SED réclame donc avec insistance l’autorisation de Nikita Khrouchtchev pour ériger un mur infranchissable entre les deux secteurs de Berlin. La construction débute le dimanche 13 août 1961 vers deux heures du matin. Stupéfaits, les Berlinois découvrent au réveil des fils de fer barbelés, bases du mur à venir.



 Bande de jeunes devant un "disco club" à proximité de Dresde, en 1980. Malgré l'intense encadrement idéologique dont la jeunesse est l'objet, celle-ci ne cesse de s'éloigner du régime. 
Le divorce est consommé au cours des années 1980 pour une jeunesse privée de toute perspective d'ascension sociale par un pouvoir gérontocratique. 



* Les tentatives d'adaptation du régime et "société de niches".
Après l'érection du mur, la population conçoit la nécessité d'engager une série d'arrangements avec un régime qui semble fait pour durer. Le contrôle social intense impose l'acceptation d'un certain nombre de règles. En contrepartie, le régime conçoit la nécessité d'apporter une certaine amélioration aux conditions d'existence d'une population lassée des pénuries et privée des libertés fondamentales. Aussi, dans la mesure du possible, le SED fait de la RDA un modèle de société de consommation socialiste qui se traduit par la diffusion des appareils ménagers, de la télévision et de la Trabant dont se dotent environ 15% des Allemands de l'Est à a fin des années 1960. (6) A partir du milieu de la décennie, ces derniers disposent d'une troisième de congés payés qui permet pourquoi pas de profiter des séjours sur les côtes de la Baltique ou sur les rives du lac Balaton (Hongrie).

Reste que, en dépit de tous ses efforts, l’État ne parvient pas à contrôler totalement la société. La population se ménage des espaces de repli (au sein des groupes religieux, lors de réunions privées). Les datchas, les maisons de campagne à la russe, et les jardins privatifs (7) deviennent des refuges permettant d'échapper au contrôle tatillon du parti et de ses organes. 
Le développement de cette "société de niches"  s'accompagne du repli sur la vie privée et la sphère familiale avec l'essor de pratiques (naissances hors mariage, divorces) qui ne s'inscrivent pas dans le modèle traditionnel de la famille nucléaire voulue par le pouvoir. 
De même, le recours accru aux pratiques contraceptives rend inefficace les mesures natalistes adoptées par le régime et le problème de la dénatalité affecte la RDA à partir de la fin des années 1960.


Terminons avec un constat dressé par Emmanuel Droit en conclusion d'un article passionnant publié dans L'Histoire (voir sources): " Les dirigeants du SED, portés par une foi inébranlable dans le bien-fondé de leur mission historique de construire le premier Etat socialiste sur le sol allemand, ont bouleversé le quotidien des Allemands de l'Est. Dans les années 1950, ces transformations brutales conduisent des centaines de milliers de citoyens à passer à l'Ouest. A partir des années 1960, les dirigeants du SED ont renoncé à "gouverner les âmes" pour mieux contrôler une population qui doit s'arranger avec l'économie de panne, l'économie de pénurie et une politisation à outrance de l'espace public et du calendrier. (8) Ni Etat totalitaire ni dictature douce, la RDA fut un régime de dictature moderne qui imposa un certain nombre de contraintes à sa population.

Au bout du compte, la faillite économique d'un État à l'appareil de production obsolète (et vivant au crochet de l'Allemagne de l'ouest depuis l'ostpolitik de Willy Brandt), le très fort mécontentement social provoquent la désagrégation souterraine d'un régime déjà largement moribond lors de son renversement en novembre 1989.





Notes:
1. Ces indicateurs espèrent retirer des avantages personnels de cette collaboration.
2. La brigade est une unité de production indépendante du syndicat. Il s'agit en outre d'une unité de vie également car la brigade organise la vie collective. C'est aussi un lieu de surveillance.
3. L'article 24 de la constitution de 1974 rappelle que "le droit au travail est indissociable du devoir de travailler."
4.  Absentéisme souvent toléré comme le concède le contremaître d'une entreprise: "Comme le ravitaillement laissait à désirer, les femmes quittaient l'atelier le vendredi midi en disant:'Je dois aller chez le boucher. Ce soir, il n'y aura plus rien.' Eh bien! que pouvait-on dire à ces gens là? On a simplement fermé les yeux."
5. La réforme scolaire de 1946 met sur pied une filière unique de 8 ans à l'issue de laquelle, les jeunes sont dirigés soit vers un apprentissage professionnel soit vers le lycée. 
La réforme de 1959 remplace ce système par une école polytechnique de 10 classes qui assure un équilibre entre formation théorique (communiste avec intégration de l'idéologie marxiste-léniniste à l'éducation civique) et pratique (stages en usine). En 1978, un enseignement militaire censé inculquer aux enfants l'amour et le respect de l'armée, est introduit à l'école.
L'orientation relève exclusivement des décisions de l'Etat; les places offertes dans les filières universitaire s'adaptant aux besoins recensés selon les prévisions du plan.
6. Après un délai d'attente d'environ dix à quinze ans pour l'obtenir. 
7. Il y a en RDA plus de 1 million de propriétaires de jardins Shreber (du nom d'un médecin hygiéniste). 
8. Commémoration de la mort de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht en janvier, journée de la femme le 8 mars, du travail le 1er mai, de la paix le 1er septembre, de la naissance de la RDA le 7 octobre...



 "Lied der Partei" / "Die Partei hat immer recht" (Louis Fürnberg)
"Le chant du Parti" / "Le Parti a toujours raison"

Sie hat uns alles gegeben,
Sonne und Wind und sie geizte nie.
Wo sie war, war das Leben,
Was wir sind, sind wir durch sie.
Sie hat uns niemals verlassen,
Fror auch die Welt, uns war warm.
Uns schützt die Mutter der Massen,
Uns trägt ihr mächtiger Arm.


Refrain:
Die Partei, die Partei,
Die hat immer recht
Und Genossen es bleibe dabei,
Denn wer kämpft für das Recht,
Der hat immer recht
Gegen Lüge und Ausbeuterei.
Wer das Leben beleidigt,
Ist dumm oder schlecht,
Wer die Menschen verteidigt,
Hat immer recht.


So aus Lenin'schem Geist
Wächst von Stalin geschweißt
Die Partei, die Partei, die Partei.
Sie hat uns niemals geschmeichelt.
Sank uns im Kampfe auch mal der Mut,
Hat sie uns leis nur gestreichelt:
"Zagt nicht!" und gleich war uns gut.
Zählt denn noch Schmerz und Beschwerde,
Wenn uns das Gute gelingt,
Wenn man den Ärmsten der Erde,
Freiheit und Frieden erzwingt?


Refrain: ...


Sie hat uns alles gegeben,
Ziegel zum Bau und den großen Plan.
Sie sprach: "Meistert das Leben,
Vorwärts Genossen, packt an."
Hetzen Hyänen zum Kriege,
Bricht euer Bau ihre Macht.
Zimmert das Haus und die Wiege,
Bauleute, seid auf der Wacht!

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II nous a tout donné
Le soleil et le vent. Il n'était jamais avare.
Là où il se trouvait, se trouvait la vie.
Ce que nous sommes, nous le sommes grâce à lui
II ne nous a jamais abandonnés.
Même quand le monde gelait, nous avions chaud.
La mère (1) des masses nous protège.
Son bras puissant nous porte.

Refrain                                  Le parti, le parti a toujours raison
Et, camarades, qu'il en reste ainsi.
Car celui qui se bat pour le droit
Celui-ci a toujours raison.
Contre le mensonge et l'exploitation.

Chœur des femmes :           Celui qui offense la vie
 Est sot ou mauvais.
 Celui qui défend l'humanité
 A toujours raison.

Tous ensemble :                     Ainsi par l'esprit de Lénine
 Soudé par Staline,
 Grandit le parti, le parti, le parti.

2ème couplet :                       II ne nous a jamais flattés.
 Si dans le combat, notre courage a faibli,
 II ne nous a que légèrement caressés,
 « Ne vous découragez pas » et immédiatement nous            allions bien.
 La douleur et les plaintes comptent-elles encore
 Quand le bien est vainqueur,
 Quand, pour les plus pauvres de la terre,
 On conquiert la liberté et la paix.

3ème couplet :                       II nous a tout donné
 La brique pour construire et le grand plan.
 Il nous a dit ; maîtrisez la vie
 En avant, camarades, retroussez vos manches.
 Chassez les hyènes qui veulent la guerre,
 Que votre édifice brise leur force.
 Charpentez la maison et le berceau.
 Bâtisseurs, soyez sur vos gardes.


Cité par Susanne FRITSCHE, Die Mauer ist gefallen, eine kleine Geschichte der DDR (Le mur est tombé, une petite histoire de la RDA), éditions DTV, Munich, 2005.
Traduction : Claire Dietrich
Note :
(1) La comparaison avec la mère s'explique par le fait qu'en allemand le nom « parti » est féminin (die Mutter, die Partei)


Sources:
- Emmanuel Droit:"Le communisme au quotidien", L'Histoire n°346, octobre 2009. Article très clair et synthétique sur la vie ordinaire en Allemagne de l'Est.
- Francis Lachaise: "Histoire d'un État disparu: la République démocratique allemande de 1945 à nos jours", Ellipses, les essentiels, 2001.
- Emmanuel Droit: "Vers un homme nouveau? L'éducation socialiste en RDA (1949-1989)". 
- Sandrine Kott: "A la recherche d'une culture socialiste. Le cas des entreprises en RDA (1949-1989)" Vingtième siècle, revue d'histoire, année 1999, volume 63.  
- La Marche de l'histoire: "Adieu camarades! Ils vivaient en RDA", invitée Sandrine Kott, lundi 6 février 2012.
- Xavier Carpentier-Tanguy: "L'écran noir de 1965." Les formes de violence culturelle en RDA.
- Manuel d'histoire franco-allemand Terminale L/ES/S, Nathan, 2006. 
- Brochure de l'exposition "Der Sozialismus siegt - la RDA dos au mur" proposée par la BU de l'université Paris 8. (PDF)
- Site de l'exposition "Die heile Welt der Diktatur? Herrschaft und Alltag in der DDR."





Liens:
- La radio WFMU propose une sélection de chansons de propagande du parti communiste est-allemand: "A Short Audio-Visual History Of The GDR (mp3s, videos)
- Arte: "Impressions de RDA
- "Adieu camarades! 1975-1991" Le site internet créé à l'occasion de la diffusion sur Arte d'une série documentaire réalisée par Andreï Nekrassov.

- Des ressources intéressantes comparant les sociétés française et allemande. 
- "Petit abécédaire de la RDA... ou glossaire d'un pays qui n'existe plus (1976-1990)" 
- Rock est-allemand.

jeudi 1 mars 2012

256. Gérard Lenorman, "Si j'étais Président". (1980)

Le 45 tours de "Si j'étais Président"
A quelques mois de la prochaine élection présidentielle française, n’est-ce pas le moment opportun pour jeter un coup d’œil dans le retroviseur afin d’observer ceux (on ne peut pas dire celles, hélas) qui ont accédé, via le suffrage des électeurs  français, à la plus haute magistrature de l’état, celle  de président de la république. Objet des convoitises actuelles des candidats déclarés qui mobilisent leurs appareils de parti, la fonction a connu quelques recadrages et différentes interprétations depuis l’adoption de la Constitution de la Vème République en 1958. 



Mais écoutons d’abord brièvement, celui qui nous sert de guide, G. Lenorman, « chanteur populaire », qui interprète en musique, un programme électoral qui n’appartient qu’à lui dans une mise en scène tout à fait adaptée au propos :



Les paroles maintenant :
Il était une fois à l'entrée des artistes
Un petit garçon blond au regard un peu triste
Il attendait de moi une phrase magique
Je lui dis simplement : Si j'étais Président
Si j'étais Président de la République
Jamais plus un enfant n'aurait de pensée triste
Je nommerais bien sur Mickey premier ministre
De mon gouvernement, si j'étais président
Simplet à la culture me semble une évidence
Tintin à la police et Picsou aux finances
Zorro à la justice et Minnie à la danse
Est c'que tu serais content si j'étais président ?
Tarzan serait ministre de l'écologie
Bécassine au commerce, Maya à l'industrie,
Je déclarerais publiques toutes les patisseries
Opposition néant, si j'étais Président

Si j'étais Président de la République
J'écrirais mes discours en vers et en musique
Et les jours de conseil on irait en pique-nique
On f'rait des trucs marrants si j'étais Président
Je recevrais la nuit le corps diplomatique
Dans une super disco à l'ambiance atomique
On se ferait la guerre à grands coups de rythmique
Rien ne serait comme avant, si j'étais président
Au bord des fontaines coulerait de l'orangeade
Coluche notre ministre de la rigolade
Imposerait des manèges sur toutes les esplanades
On s'éclaterait vraiment, si j'étais président !

{Chœur enfants :}
Si t'étais Président de la République
Pour nous, tes p'tits copains, ça s'rait super pratique
On pourrait rigoler et chahuter sans risques
On serait bien contents si t'étais Président

Je s'rais jamais Président de la République
Vous les petits malins vous êtes bien sympathiques
Mais ne comptez pas sur moi pour faire de la politique
Pas besoin d'être Président, pour aimer les enfants.

la la la la la ……….

« Si j’étais président » chante Gérard Lenormand en 1980, déclinant les propositions d’un programme aussi consensuel qu’inconsistant. C’est l’occasion de rappeler qu’une campagne présidentielle est constituée de différentes étapes, qui, même si elles évoluent avec le temps, sont incontournables. Parmi celles-ci on distinguera l’élaboration d’affiches et de slogans, la participation à des face à face télévisés en particulier dans l’entre deux tours, les rendez vous galvanisants des meetings. Meme si l’exercice de la campagne présidentielle a été sensiblement transformé par N. Sarkozy qui fait de la « campagne permanente » une façon de gouverner ou de communiquer à part entière, il conserve ses traditionnels jalons.

« Hommes du passé ou du passif » : 6 présidents de la Vème République et autant d’interprétations de la fonction.

La Vème république nait dans le contexte très agité de la guerre d’Algérie en mai 1958. C’est un régime dit semi-présidentiel qui se met alors en place. Le président de la république y détient en effet de nombreux pouvoirs (garant de la Constitution, chef des armées et de la diplomatie, il peut consulter les citoyens directement par referendum ou encore dissoudre l’Assemblée Nationale) qu’il partage  avec un parlement à deux chambres (Assemblée Nationale et Sénat) dont il ne dépend plus pour sa nomination, contrairement à ce que prévoyait auparavant la Constitution de la IVème République.

Trois changements majeurs font bouger cette organisation des pouvoirs. En 1962, de Gaulle fait adopter par referendum l’élection du président de la République au suffrage universel direct, ce qui renforce le poids de l’institution présidentielle. En juillet 1974, Valery Giscard D’Estaing abaisse la majorité électorale à 18 ans. Enfin, en septembre 2000, la durée du mandat présidentiel est réduite de 7 à 5 ans à la suite d’une consultation des français par referendum.  

La Vème République a peu pratiqué l’alternance, encore que les périodes de cohabitation [1] peuvent conduire à nuancer un peu cette affirmation. Des six présidents élus, cinq sont issus de partis de droite, un seul d’un parti de gauche. Chacun d’entre eux tente de laisser son empreinte et de personnaliser son passage dans la fonction. C’est un exercice sans doute un peu vain ou factice de résumer la mandature  de chacun en quelques hauts faits ou débandades marquantes,  mais on peut le risquer, partant du principe qu’il est impossible d’être exhaustif et que l’on peut se laisser la liberté, en hors champs, de déconstruire ces traces.

Ainsi, de Gaulle (1958-1969) reste l’homme des accords d’Evian qui mettent fin à la guerre d’Algérie, de l’instauration du suffrage universel direct pour l’élection du président de la République, ou du départ de la France du commandement intégré de l’OTAN en 1966. C’est aussi celui qui affronte la grande constestation étudiante et ouvière de mai 1968 et quitte le pouvoir prématurément un an plus tard, désavoué par une majorité de « Non » au référendum sur la régionalisation.

Georges Pompidou, décédé avant la fin de son septennat en 1974, reste indéfectiblement attaché à la fondation du Centre d’art contemporain qui porte aujourd’hui son nom.

Valery Giscard d’Estaing est un président du renouveau ne serait-ce que parce qu’il accède à la magistrature suprême à un âge assez précoce comparitivement à ses prédecesseurs. Il laisse derrière lui, en plus de l’abaissement de la majorité  à 18 ans, la loi sur l’Interruption Volontaire de Grossesse (IVG ou loi Neuwirth). Alors que ses prédecesseurs dans la fonction bénéficient d’une situation économique plutôt favaorable, VGE  doit affronter deux chocs pétroliers au cours de son septennat et une montée impresionnante du chômage qui atteint 7% de la population active à la fin de son mandat.


Les Présidents de la Vème République (photos officielles)
Charles de Gaulle, Georges Pompidou, V. Giscard d'Estaing
François Mitterrand, Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy.

La longueur de l’exercice du pouvoir présidentiel par François Mitterrand (deux septennats consécutifs) alimente copieusement cette rubrique des « traces ». Le premier septennat s’ouvre sur 3 réformes marquantes : abolition de la peine de mort, retraite à 60 ans, 5ème semaine de congés payés. De grands chantiers en matière de politique culturelle et d’aménagement urbain s’ouvrent (on citera la pyramide du Louvre, l’arche de la défense mais aussi l’opéra Bastille). Dans une France en crise (le taux de chomage en France atteint les 10% en 1984 et un paroxysme de 12,2% en 1994[2]). François Mitterrand connait deux périodes de cohabitation avec des gouvernements de droite (en 1986 avec J. Chirac comme 1er ministre, et en 1993 avec E. Balladur) alors que la physionomie de l’Europe connait des changements de grande ampleur avec la chute du mur de Berlin d’une part, ou la signature du traité de Maastricht, de l’autre. C’est aussi sous les septennats de Mitterrand que l’extrême droite connait un renouveau important et réinvestit le paysage politique français.

Jacques Chirac essuie lui aussi une cohabitation à la fin de son septennat suite à une dissolution assez improbable de l’Assemblée Nationale en 1997[3]. Président du terroir qui semble avoir développé une relation électoralement féconde avec le monde paysan, il procède au lancement de la monnaie unique européenne, et dans un tout autre champ d’action réforme le service militaire. C’est aussi sous sa mandature que le referendum instaurant le quinquennat rencontre l’approbation des français. Parmi ses titres moins glorieux, à l’exception de la dissolution 97, il reste sans doute sa nauséabonde sortie sur « le bruit et l’odeur » de la famille africaine polygame et perfusée aux allocations qui exaspère le bon français[4], et l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris.[5]

On peut dire que le 6° président de la République a passablement renouvelé la façon d’incarner la fonction présidentielle. Dans le domaine de la communication, c’est une occupation permanente de l’espace médiatique dans un premier temps (le bling bling du Fouquet’s et du yatch, le divorce, le mariage, la paternité, les familiariatés et les emportements de langage etc.) et des relations tout à fait singulières avec le 4ème pouvoir (tutoiement des journalistes, accointances avec les grands groupes de presse et communication – de V. Bolloré à A.Lagardère). En campagne permanente[6], il imprime le rythme de l’hyperactivité à la fonction présidentielle. Son quinquennat est aussi marqué par l’adoption du «bouclier fiscal », la réforme des retraites qui impose un allongement du temps de cotisation, ou encore l’instauration d’un ministère de l’immigration et de l’identité nationale[7] pierre angulaire des politiques de sécurité, d’immigration voire de justice.

Les présidents en campagne : déclinaisons d’un exercice bien rodé.

La campagne présidentielle est la dernière étape vers la plus haute marche du « podium ». De la recherche des fameuses 500 signatures[8] aux meetings, le candidat se doit d’aller à la rencontre de l’électorat afin de le convaincre du bien fondé de son programme. C’est le moment de soigner son image, de trouver les mots pour rassembler, de fédérer derrière le slogan qui fait mouche. La communication des candidats et le soin apporté à leur image prend alors une importance capitale, si bien qu’il est parfois permis de s’interroger sur la primauté donnée sur la forme plutôt que sur le fond n’en devient pas contreproductive en matière de débat d’idées. Quels qu’en soient les supports pour les candidats, la campagne c’est le poids des mots et le choc des photos.


  •          Les affiches électorales.
Le lancement de la campagne de Nicolas Sarkozy a donné le « la ». Même si l’on pressentait cette évolution lors de la campagne de 2005, celle de 2012 sera placée sous les feux des réseaux sociaux et de la  réactivité d’internet. Cette année en effet, la course à la présidentielle a été placée d’entrée de jeu, sous le signe du « buzz ». Ainsi à peine dévoilée l’affiche de campagne du président actuel, un nombre inédit de détournements a circulé sur le net dans un laps de temps remarquablement court. Sur le terrain des sites de microblogging l’ouverture du compte twitter de N. Sarkozy a généré une multitude de comptes irrévérencieux, satiriques ou contestataires, dont l’existence a été très rapidement annihilée.


L'affiche de campagne officielle de N. Sarkozy
Un exemple de détournement























un autre exemple encore.


Il semble donc que les rituels traditionnels de la campagne présidentielle soient appelés à un certain dépoussiérage même s’il est difficile pour le moment d’en évaluer l’importance et  la réelle portée sur le résultat final. On le voit  toutefois à travers cet exemple, l’affiche de campagne réussie (ou loupée ?) reste une des clés de voute de la campagne présidentielle


Il y a d’abord celle de Giscard d’Estaing en 1974 qui brise un certain nombre de conventions  la première d’entre elle étant de poser avec sa femme Anne-Aymone. On se souvient de celles de F. Mitterrand qui marquèrent  les esprits et qui sont attachées au travail de J. Séguéla,  roi du marketing politique. Dans une version rassurante et à contre pied du chiffon rouge agité par la droite d’abord, on le voit au devant d’un village symbolisant la France éternelle (Sermages dans le Morvan dont l’église a perdu sa flèche) surmontée du slogan « la force tranquille ». Pas de référence au parti socialiste, un regard qui porte au loin, un ciel bleu sans nuage, puis presque  blanc et légèrement rouge au dessus du village. La France et François Mitterrand regardant vers l’avenir sont les 2 seuls éléments de la composition.  J. Chirac lui oppose une posture plus studieuse, bureaucratique et conventionnelle néanmoins mise en image par Helmut Newton, une des plus  grands photographes du temps.


Campagne de 1974
Campagne de 1981












Campagne de 1981






Campagne de 1988



















Pour sa seconde campagne, les affiches « génération Mitterrand » remplissent pleinement leur fonction fédératrice et portent l’image d’un président rassembleur. Novatrice, cette affiche l’’est à plusieurs titres : elle est placardée en période pré-électorale ce qui permet d’occuper le terrain médiatique[9]. La présence d’un bébé place le message dans le temps long, celui d’un projet partagé et commun autour du futur de la Nation. Le fond bleu et le ciel serein servent de décor aux affiches de campagne de N. Sarkozy pour celle de 2005, marquées du slogan « Ensemble tout devient possible » et de 2012 qui opte pour une version plus maritime ( la mer Egée dit-on ?), la précédente optant pour le champêtre.


  •           A la rencontre des français : shows télévisés et meetings.
Au jeu de la quête des origines c’est sans doute Outre Atlantique que s’impose en premier le rendez  du face à face télévisé des candidats qui deviendra un des temps forts des campagnes présidentielles sous la Véme. En effet, même s’il ne faut pas en surestimer l’importance à l’époque, on ne peut faire l’impasse sur les duels Kennedy-Nixon qui ont jalonné la campagne pour la conquête de la Maison Blanche en 1960. Entre un Kennedy, jeune, télégénique, et préparé et un Nixon mal rasé, plus ou moins en forme, la confrontation tourne à l’avantage du premier. Cet épisode devient la référence appelée à se répandre en la matière, le contrôle de l’image tournant de nos jours à l’obsession. [10]

En France, c’est dans l’entre-deux tours que se place le face à face entre les deux candidats qui sont à ce stade de la campagne les « finalistes ». Les prétendants à la magistrature suprême s’y préparent  de façon très précise : pas question d’y faire un faux pas, de ne pas savoir contrer son vis à vis, de balbutier ou de caler sur un chiffre. Il faut savoir s’y montrer ferme, déterminé, sans être trop technique. Ni trop fades, ni trop mordants, les candidats doivent capter l’attention et convaincre jusqu’à 20 à 25 millions de français qui mettront leur bulletin dans l’urne quelques jours plus tard[11]. C’est pour les indécis et pour l’ensemble des électeurs, l’occasion de jauger la trempe, la carrure du prétendant. 
Ainsi donc, alors que les hommes politiques exposent de plus en plus leur famille et leur vie privée, ils se retrouvent bien plus isolés dans l’exercice du duel (du moins en apparence, car leurs conseillers en communication veillent). Celles et ceux qui ont connu quelques campagnes présidentielles se souviennent des basculements brusques qui peuvent s’opérer au cours de cet exercice. C’est cela aussi qui suscite une certaine excitation, même édulcoré par l’écran et le contrôle de l’image, il reste un fond lointain du combat des gladiateurs, l’affrontement restant, bien sûr verbal.

De Valéry Giscard d’Estaing qui conteste à Mitterrand l’exclusivité « du monopole du cœur », à ce même Mitterrand qui le qualifie quelques années plus tard d’ "homme du passif ", à Jacques Chirac qui se fait remettre en place par Mitterrand sur le protocole républicain, les face à face ne manquent pas de piquant et constituent un enjeu de taille étant donné les audiences potentielles et le moment où ils se déroulent. Il faut frapper les esprits jusqu’aux dernières heures de la campagne. Revoyons ces trois célèbres échanges.















C’est un exercice très différent des rencontres cathodiques avec l’électorat que sont les meetings de campagne. Alors que le débat télévisé fait la part belle à la forme, voire à l’anecdote ou à la réplique, et s’adresse aux convaincus autant qu’aux indécis, le meeting réunit les militants ou sympathisants.  Devant un public plutôt enclin à l’indulgence, il s’agit, pour le candidat de déployer ses talents oratoires afin de susciter la ferveur de l’auditoire, auquel il (elle) aura peut être concédé un préalable bain de foule. Il faut faire vibrer des salles combles, déclamer des discours, se jouer des mots et les manier avec élégance mais aussi conviction. C’est une relation fusionnelle, intellectuelle autant qu’ émotionnelle avec le public qui relève pour un part de ce que connaissent les artistes lorsqu’ils montent sur scène.[12] D’ailleurs, ces derniers, chanteurs ou comédiens, participent parfois aux meetings de campagne, accentuant leur côté grand show, à l’image de ce que pratiquent depuis plus longtemps les Etats-Unis. Une petite illustration de ces messes un peu particulières ci dessous.


Le 16 mars prochain la liste définitive des candidats à la présidence de la République se précisera avec le dépôt des 500 parrainages au Conseil Constitutionnel. Meetings, discours et propositions se succèdent déjà et sont appelés à s’enchainer de façon plus rapide jusqu’à la date du premier tour le 22 avril qui qualifiera les deux finalistes ayant recueilli le plus de voix. Le 6 mai, le nom du nouveau président sera connu : élu sur un programme sans doute autant que sur son image, celui ou celle qui sera élu, deviendra le 7ème président de la Vème République.









Pistes Bibliographiques – Webographie :

M. Zancarini-Fournel & C. Delacroix, « 1945-2005, la France du temps présent », Belin 2010, sous la direction de Joel Cornette.
M. Winock , « 1958, la naissance de la V° République », Découvertes Gallimard, 2008.
H. Védrine, « Francois Mitterrand : un dessein, un destin », Découvertes Gallimard 2006.
R. Huret :  "De l'Amérique ordinaire à l'état secret : le cas Nixon", Sciences PO, 2009.
Dossier en ligne de la Documentation Française sur les élections présidentielles sous la Vème République.
Le dossier intitulé « affiches politiques : affiches dans le passé » sur le site lepolitique.




[1] La cohabitation est rendue possible par le changement de majorité à l’assemblée nationale en cours de mandat présidentiel.  Sous F. Mitterrand, président issu du parti socialiste, deux assemblées de droite  « sortent des urnes » en 1986, puis en 1995. Le Président est alors contraint par la Constitution de choisir son 1er ministre dans le parti majoritaire : ce sera J. Chirac pour la 1ère cohabitation, et Edouard Balladur pour la 2°. La situation se reproduit à l’inverse en 1997, lorsque J. Chirac président de droite est contraint de gouverner avec des ministres de gauche, dont Lionel Jospin, premier d’entre eux, après la dissolution de l’assemblée qu’il a malencontreusment provoquée.
[3] L’Assemblée est alors de droite, Chirac la dissout pour consolider la majorité courte que son parti, le RP,R y détient et au final se retrouve avec un parlement à majorité socialiste à l’assemblée.
[4] En juin 91 à Orléans, J. Chirac développe l’exemple suivant pour illustrer ses propos sur l’immigration en France : « Comment voulez-vous que le travailleur français qui habite à la Goutte-d'or où je me promenais avec Alain Juppé il y a trois ou quatre jours, qui travaille avec sa femme et qui, ensemble, gagnent environ 15 000 francs, et qui voit sur le palier à côté de son HLM, entassée, une famille avec un père de famille, trois ou quatre épouses, et une vingtaine de gosses, et qui gagne 50 000 francs de prestations sociales, sans naturellement travailler ! [applaudissements nourris] Si vous ajoutez à cela le bruit et l'odeur[rires nourris], eh bien le travailleur français sur le palier devient fou. » Le groupe Zebda en tirera une chanson éponyme.
[5] A partir de 1999, de proches collaborateurs de Jacques Chirac sont poursuivis pour des abus de biens sociaux, détournements de fonds publics et divers autres motifs effectués dans le cadre d’emplois fictifs liés à la mairie de Paris. Jacques Chirac ayant été maire de la capitale, est finalement mis en examen en 2007 et reconnu coupable de détournements de fonds et d’abus de confiance en décembre 2011.
[6] Voir les travaux de R. Huret sur Nixon qui est le précurseur de cette technique dans « Nixon, de l’Amérique ordinaire à l’état secret » sciences po, 2009.
[7] Aujourd’hui disparu le ministère fut successivement détenu par B. Hortefeux puis E. Besson.
[8] Depuis 1976, tout candidat à la présidence doit recueillir 500 signatures de soutien émanant d’élus  de 30 départements différents pour valider sa candidature auprès du Conseil Constitutionnel qui en vérifie la conformité.
[9] En terme technique, cette pratique s’appelle le teasing.
[11] Chiffres tirés de Wikipedia et echodunet relatifs aux audiences du dernier débat Sarkozy-Royal.
[12] Lire ce qu’en dit très joliment C. Taubira dans l’article suivant : http://www.rue89.com/rue89-presidentielle/2012/02/26/le-meeting-reste-lexercice-politique-majeur-229694