mercredi 8 octobre 2014

287. Olodum:"Revolta"


A la fin du XIXème siècle, le Brésil est en pleine ébullition.  Sur le plan politique, la monarchie constitutionnelle est renversée en 1889 (1). Une République oligarchique la remplace. La nouvelle constitution établit la séparation de l’Église et de l’État tout en accordant une large autonomie aux différents États de la fédération. Dans les faits, les propriétaires terriens accaparent le pouvoir au détriment des plus pauvres, toujours exploités économiquement et exclus du droit de vote. Sur le plan économique, la culture du café permet au pays de connaître un boom sans précédent.



Dans le nord-est du Brésil, le temps semble s'être figé depuis la période coloniale. Vaste territoire semi-désertique, le Sertaõ s'étend sur 7 États. A l'écart des principales voies de communication, il constitue un véritable isolat, conservatoire d'une culture populaire ancestrale.

Les conditions de vie s'y révèlent particulièrement éprouvantes en raison de la pauvreté des sols et de l'aridité du climat. Les fréquentes sécheresses qui affectent ce « polygone » y déciment le bétail et conduisent les sertanejo (voir lexique) à l'exil. Les élites de Rio de Janeiro méprisent ces populations « arriérées », confites dans un mode de vie considéré comme quasi-médiéval.

 Paysage de la Caatinga, une brousse dense caractéristique du Nordeste (ce mot indien signifie « forêt blanche »). "Le cautère des sécheresses s'appliquent sur les sertões; l'air ardent se stérilise; le sol s'empierre, crevassé, calciné; le vent du nord-est rugit dans les solitudes; et, comme un cilice qui dilacère, la caatinga étend sur la terre ses ramages d'épines." (cf: citation tirée d' Os Sertões d'Euclides da Cunha auquel nous emprunterons encore de nombreux passages.)

Ce territoire ingrat constitue un terreau favorable au développement des mouvements messianiques les plus divers."Dans cette région aride au climat étouffant, l'hostilité naturelle a constitué une sorte de bouclier pour tous ceux qui craignaient la menace du monde extérieur. Les Juifs portugais y ont trouvé refuge ainsi que les bandits, les voleurs de bétail et les jagunços, des hommes de main engagés par les éleveurs pour défendre leurs troupeaux. C'est encore dans ces marges que les adeptes des "messies" indiens et autres illuminés ont fui le zèle des évangélisateurs." (cf: Carmen Bernand)

Antônio Vicente Maciel, rejeton d'une famille d'éleveurs de bétail du Sertaõ, mène l'existence difficile, faites d'expédients, des petits paysans nordestins. En 1874, du jour au lendemain, il abandonne tout pour consacrer son existence aux plus démunis. De village en village, Antônio parcourt le Nordeste, soigne les malades, apporte une oreille attentive aux humbles, restaure les églises en ruine, entretient les cimetières à l'abandon, prêche. Celui que l'on nomme désormais "le Conseiller" sait subjuguer son auditoire, le convaincre de tout abandonner (c'est-à-dire souvent pas grand chose) pour l'accompagner en quête d'une « Terre promise ». Dans l'attente de la venue du seigneur. Dans ses sermons enflammés, Antônio fustige les puissants obsédés par le lucre, condamne l'esclavage (2), l'exploitation des petits. Le Conseiller prophétise le retour du roi don Sebastiao (3) et la disparition de la République qu'il considère comme l'invention de l'Antéchrist.



Euclides da Cunha porte un regard impitoyable sur Canudos, "la Troie de torchis des jagunços":" Après quelques semaines, le nouveau bourg semblait déjà en ruine. Il naissait vieux. Quand on le voyait de loin, déployé sur les sommets, resserré entre des vallées étroites, recouvrant une surface énorme - il ressemblait à une cité dont le sol aurait été secoué et brutalement plié par un tremblement de terre."




Bientôt, une foule bigarrée suit le « saint-homme » en quête d'une « Nouvelle Jérusalem ». L'armée de va-nu-pieds compte dans ses rangs prostituées, esclaves en fuite (mocambeiro), canganceiros en quête de rédemption, vaqueiros (bouviers), béats, madones, jagunços, d'une manière générale tous les miséreux frappés par la misère et les sécheresses (4)... Après des années d'errance, les pèlerins et leur prophète s'établissent dans une fazenda en ruine. Au lieu-dit Canudos, dans un vallon reculé de l’État de Bahia, une communauté pastorale et théocratique se constitue, attirant toujours plus de laissés pour compte. Hommes, femmes et enfants y partagent corps et biens dans un système autarcique. En quelques mois, c'est une « Jérusalem de terre battue » qui apparaît. Des maisons chancelantes s'agglutinent sur les pentes escarpées du vallon, à proximité des deux églises voulues par le Conseiller. En 1885, Canudos rassemble déjà près de 25 000 personnes, ce qui en fait la deuxième "agglomération" de l’État Bahia après Salvador. 

Pendant un quart de siècle, Antônio Conselheiro sillonne le sertão en tous sens. Dans les villages traversés, il bâtit des chapelles, restaure cimetières et églises, prêche contre le nouvel ordre politique. Ses adeptes, toujours plus nombreux, l'accompagnent  dans une marche lente qui les conduit jusqu'à la citadelle de Canudos.



Dans ses sermons enflammés,  le "béat" fustige l'esprit de lucre des possédants, la cruauté des propriétaires terriens, la rapacité fiscale de la jeune République dont il accuse la caste dirigeante de tous les maux: famine, sécheresse, misère... Il refuse les nouvelles institutions d'un régime central et lointain, coupable à ses yeux d'avoir instaurer le mariage civil et une loi de séparation de l’Église et de l'Etat. 

De son côté, l'oligarchie en place considère désormais Canudos comme une véritable géhenne, bastion de fanatiques religieux, repaire de crypto-monarchistes et foyer de subversion sociale à éradiquer. Car ce sont bien deux mondes qui s'affrontent. L'élite terrienne et urbaine - obsédée par l'image de l'Europe et l'idée de progrès portée par le positivisme comtien (5) - n'a que mépris pour les petits paysans misérables et très religieux de Canudos. Pour Carmen Bernand, "la guerre contre le Conselheiro et ses partisans a mis brutalement en lumière le décalage entre le monde rural et la cité, entre l'arriération et la civilisation, opposition qui était déjà à l’œuvre au siècle des Lumières." (6) Bref, les tenants de la République perçoivent le refuge comme un obstacle à la modernisation en cours du pays, un réduit d'arriérés à supprimer.

Pour les notables de Bahia, le régime a besoin d'ordre pour s'imposer et il faut agir vite:"L'ambiance morale des sertões était favorable à la contagion et à l'extension de la névrose. Le désordre, encore ponctuel, pouvait devenir le centre d'une déflagration dans tout l'intérieur du Nord." (cf: "Os Sertões").  Il convient donc  de mater au plus vite le désordre fomenté par les gueux du Conselheiro. Mais contre toute attente, les deux expéditions montées pour écraser les hallucinés de l'arrière-monde, échouent. Les autorités de l’État se résignent alors à réclamer l'aide du gouvernement fédéral. Rio lance donc une expédition à l'assaut de Canudos. Équipés d'escopettes hors-d'âge, les "fous de Dieu" prennent de nouveau l’ascendant sur les soldats armés de mitrailleuses et de canons.



Pour laver l'affront, le régime lance une véritable armée (8000 hommes équipés de canons) à l'assaut de Canudos en juin 1897.  En dépit du déséquilibre des forces, les assiégés opposent une résistance acharnée aux assaillants et il ne faut pas moins de trois mois aux soldats de la République pour s'emparer de Canudos. La conquête se fait maison par maison. Finalement la ville est rasée, ses habitants massacrés. Euclides da Cunha insiste sur la cruaut des combats: "Ce n'était pas une campagne, c'était un abattoir. Ce n'était pas l'action sévère des lois, c'était la vengeance. Dent pour dent. [...] Canudos ne se rendit pas. (...) Il résista jusqu'à l'épuisement complet. Conquis pas à pas, dans le sens littéral de l'expression, il tomba le 5 [octobre 1897], en fin d'après-midi, quand tombèrent ses ultimes défenseurs, qui moururent tous. Ils n'étaient plus que quatre: un vieillard, deux adultes et un enfant, devant lesquels rugissaient rageusement 5000 soldats." Or, en raison de l'isolement des lieux, ces derniers purent agir en toute impunité:" il n'y avait pas à craindre le terrible jugement de la postérité. L'Histoire ne parviendrait jamais à Canudos."
La République pouvait souffler, l'abcès de fixation que représentait Canudos n'était plus. Le souvenir de la tragédie allait en revanche profondément s'ancrer dans les mémoires.

Quelques jours avant la reddition finale, quelques femmes et enfants, en fâcheux état, se rendirent aux assaillants. Cliché réalisé par Flavio de Barros, qui a suivi l'assaut final de l'armée.


La tuerie provoque le revirement d'une opinion publique au départ hostile. 
Dans cette terre de légende qu'est le Nordeste, les paysans en lutte obtiennent rapidement une place de choix dans la culture populaire nordestine. Carmen Bernand constate: "C'est ainsi que, par leur sacrifice, ces rebelles d'un autre âge deviennent des héros, et leurs prouesses sont racontées dans toute la région sous forme de romances, de gravures et d'histoires sommaires colportées sur des feuillets de papier ordinaire suspendus par le milieu à une ficelle - d'où le nom de littérature de cordel qui leur a été donné." Les sertanejos assiégés et leur guide viennent grossir le riche panthéon nordestin et prennent place aux côtés des preux de Charlemagne,  du légendaire Zumbi ou encore des bandits d'honneur. La chanson, la littérature et la poésie populaire au Brésil n'ont cessé depuis ce jour de conter les faits et gestes de ces paysans révoltés. 


Dans la littérature de cordel, la guerre de Canudos devient un épisode de légende et Conselheiro un mythe.  

Cette lutte inexpiable suscite également la fascination des observateurs du littoral, en particulier celle d'un jeune journaliste épris de positivisme et hostile au départ aux « insurgés »: Euclides da Cunha.
Ebranlé par le courage farouche des combattants dont beaucoup sont des enfants et des femmes. En homme nourri de positivisme, l'écrivain s'étonne de la renommée dont jouissent ces "criminels". Il envisage d'abord le soulèvement de Canudos comme une "révolte de retardataires", une Vendée sertaneja à écraser, une irruption du passé dans le présent. Le village incarne à ses yeux le mystère de l'intérieur, ce territoire hors du temps inconnu des villes et du littoral. "Cette zone s'était peuplée et développée, autonome et forte, bien qu'obscure et haïe par les chroniqueurs de l'époque, complètement oubliée non seulement par la métropole lointaine, mais aussi par les gouverneurs et les vice-rois eux-mêmes." (7) 
 

La couverture de l'évènement transforme cependant de manière radicale le regard porté sur les forces en présence. Toutefois, son regard ne tarde pas à se modifier, ses certitudes se lézardent peu à peu comme en atteste Os sertões, le récit baroque qu'il consacre à la guerre de Canudos. Lui qui vomit les "sous-races sertaneja" (8) ne peut s'empêcher de louer la bravoure et l'ingéniosité des combattants assiégés. Au contraire, les fourriers de la République, censés incarner la civilisations, font preuve d'une cruauté gratuite. Au bout du compte, il renvoie dos à dos le fanatisme des soldats de la République au messianisme des insurgés. "(...) Insistons sur cette seule proposition: attribuer à quelque conjuration politique la crise sertaneja exprimait une ignorance manifeste des conditions naturelles de notre race. (...) Et cette ignorance fut la cause de désastres plus grand que ceux  des expéditions mis en déroute. Elle montra que nous n'étions guère avancés par rapport à nos rudes compatriotes retardataires. Ceux-ci, au moins, étaient logiques. Isolés dans l'espace et dans le temps, le jagunço [ici le partisan de Conselheiro] (...) ne pouvait faire que ce qu'il fit: frapper, frapper terriblement la nation qui, après l'avoir délaissé pendant près de trois siècles, cherchait à le traîner vers les merveilles de notre époque à la force des baïonnettes, et en lui montrant l'éclat de la civilisation à travers la lueur des décharges."





L'extrait musical retenu ici s'intitule "Revolta". Il est interprété par Olodum, un célèbre bloc carnavalesque de Salvador. Les paroles convoquent les grandes figures du panthéon nordestin. Mis à part le Conselheiro, les musiciens évoquent Zumbi, Lampião et Corisco.
Le premier est le chef guerrier de Palmares, une communauté d'esclaves en fuite (quilombo). A la tête d'esclaves marrons, Zumbi offrit une résistance acharnée aux troupes coloniales portugaises. La date de sa mort le 20 novembre (en 1695) incarne la journée de la Conscience noire. 
 Lampião et Corisco sont deux des plus illustres bandits d'honneurs du Nordeste. Les fameux  cangaceiros dont nous vous avons déjà parlé ici. Olodum mentionne encore les retirantes, ces paysans misérables du Nordeste, contraints de «se retirer» des terres affectées par la sécheresse et d'émigrer temporaire­ment vers le Sud. 
Un sinistre point commun relie Zumbi, Lampião et Conselheiro. Tous trois furent décapités et leurs têtes exhibées. Pour les deux premiers, il s'agissait avant tout de convaincre leurs "adeptes" de leur disparition effective. Quant au "Conseiller", "on le déterra soigneusement. (...) On le photographia ensuite. (...) On le rendit à la fosse. Mais on pensa par la suite que l'on devait garder sa tête tant de fois maudite (...). On rapporta ensuite ce crâne vers le littoral, où déliraient des foules en liesse. Que la science prononce son dernier mot. Il y avait là, dans le relief des circonvolutions expressives, les lignes essentielles du crime et de la folie.

En 1970, la junte militaire au pouvoir décide de noyer les ruines de Canudos sous les eaux d'un barrage.



Notes:
1. En 1889, les militaires marqués par les idéaux positivistes se soulèvent avec l'appui des barons du café et proclament la République.
2. En 1888, l'empereur fait voter la Loi d'or qui abolit l'esclavage.
3. Le Sèbastianisme est un mouvement messianique  fondé sur la résurrection du roi Dom Sebastiào du Portugal qui, au XVI° siècle, disparut avec son armée. Le mouvement reste vivace dans le Brésil à la fin du XIX° siècle.
4. La grande sécheresse de 1877-1879 provoque la mort d'environ 300 000 personnes dans la région.
5. La devise "Ordre et Progrès", empruntée à Auguste Comte, orne d'ailleurs le drapeau de la jeune République du Brésil.
6. "Soudain, nous nous élevâmes, entraînés par le torrent des idéaux modernes, et laissant dans la pénombre séculaire où ils gisent au centre du pays, un tiers de nos gens. (...) Car ce n'est pas la mer qui les sépare de nous, ce sont trois siècles."("Os sertões")
7. Carmen Bernand note: "Avec le démantèlement des institutions traditionnelles dont le maillage assurait des relais et des contrôles, de vastes régions restent coupées de la capitale. Les énormes distances et les mauvais chemins ne datent pas de la fin du XIX ème siècle, mais ce qui est nouveau, c'est l'attitude des citadins à l'égard de l'arrière-pays ressenti comme un "désert" ou un "vide", malgré l'existence de populations autochtones. Ce sont des espaces non rentabilisées, soustraits au progrès, sauvages et hostiles. Dans ces étendues américaines faites de forêts et de sierras, le moindre déplacement le long des chemins de terre -pratiquement tous - relève de l'expédition. Ce sont des pistes qui s'embourbent, des rivières qui débordent, des pans entiers de routes qui s'effondrent, rebelles aux véhicules modernes (...)."
8. Gagné aux théories racialistes alors en vogue, l'auteur considère les noirs, les indiens et surtout les métis comme des dégénérés appelés à disparaître: "Le mélange de races très diverses est, dans la majorité des cas, préjudiciable. (...) Le métissage extrême est une régression." 








N'étant pas lusophone, la traduction ci-dessous s'en ressent forcément. Or si toi, sympathique lecteur, tu parles portugais et souhaite proposer une autre traduction, ne te prive pas. Laisse une proposition en commentaire. Tu en seras infiniment remercié.


Olodum:"Revolta"
Retirante ruralista, lavrador
Nordestino, Lampião, salvador
Patria sertaneja independente
Antônio Conselheiro
Em Canudos presidente
Zumbi em Alagoas comandou
Exercito de ideal liberator
Sou mandiga, Balaiada sou male
Sou busios, sou revolta
Arerê
Eh! 

O Corisco, Maria Bonita mandhou lhe chamar (2X)
E o vingador de Lampião (2X)
Eta, cabra da peste

Pelourinho, Olodum, somos do Nordeste
Eta, cabra da peste (4X)
Eta, eta 
Eta ta ra ta ta...

_____________________


Patrie sertaneja indépendante,
Antônio Conselheiro à Canudos président
Zumbi en Alagoas, a commandé, l'armée de l'idéal libérateur


Maria Bonita a demandé qu'on appelle Corisco
le vengeur de Lampião
? fléau de la peste [[pour le chorégraphe Bouba Landrille Tchouda que cabra da peste est une "expression très populaire employée dans le Nordeste du Brésil, Récife, Fortaleza, Joao Pessoa… et plus particulièrement dans les régions les plus éloignées des centres urbains.
Le mot « cabra » utilisé par les portugais dans le Nordeste du Brésil, du temps de la colonisation, était un terme employé pour signifier quelque chose de mal, de dangereux ou porteur de douleur, en résumé quelque chose de négatif. Par extension, l’expression « cabra da peste » désignait l’individu mauvais, effrayant, froid et cruel.
Puis au fil du temps, le sens de « cabra da peste » évolue et se renverse pour aujourd’hui qualifier un individu fort, admiré pour sa valeur, son courage, sa vertu et sa générosité.
Ainsi, lorsqu’une personne ou un groupe de gens arrivent à unir leurs forces pour accomplir une belle action ou un exploit, on dira de cette personne ou de ce groupe qu’il est « cabra da peste ». Cette formule recouvre donc une notion de courage et qualifie une certaine conception du « bien être ensemble ». Comme pour rappeler, tel un leitmotiv, qu’ensemble nous serons plus solides et plus forts."]

Nous, Olodum, nous sommes du Nordeste, de Pelhourinho...


Lexique:

Béat: 1) homme religieux, saint. 2) qui manifeste une dévotion excessive; fanatique, bigot.
Caatinga: végétation caractéristique du Nordeste, formée d'arbrisseaux épineux.
Cangaceiro : bandit légendaire du Nordeste.
Fazenda : grande exploitation rurale du Brésil. 
Jagunço: à l'origine, des hommes armés à la solde des fermiers. Ici, des habitants de Canudos, rebelles repentis et désormais prosternés devant Conselheiro.
Retirante: Habitant du Nordestequi émigre, le plus souvent vers le sud du Brésil, afin de fuir la sécheresse. 
Sertanejo : habitant du sertaõ, indigène qui parcourt le sertaõ.


Sources:
- Carmen Bernand:"Genèse des musiques d'Amérique latine", Fayard, 2013.
- Armelle Enders: Histoire du Brésil, Complexe, 1997.

- Mario Vargas Llosa: La Guerre de la fin du monde, Traduit depuis l'espagnol La Guerra del Fin del Mundo. Folio Gallimard, 1981.  
La guerre de la fin du monde est un prodigieux roman, offrant une description saisissante de la société nordestine.  Après avoir dressé les portraits savoureux des disciples de Conselheiro (vaqueiros anonymes, orphelins, cangaceiros repentis, prostituées...), il relate avec méticulosité la genèse, l'ascension et la destruction de Canudos. L'auteur alterne les récits parallèles adoptant tour à tour des points de vue antinomiques (les insurgés, les militaires, un journaliste chargé de couvrir l'évènement). Ce dernier ressemble à s'y méprendre à Euclides da Cunha, principale source d'inspiration de Vargas Llosa.
- Cinq ans après la tragédie, Euclides da Cunha, jeune reporter à O Estado de Sao Paulo, publie Os sertões, le récit halluciné de la tuerie.

Euclides Da Cunha se fait tour à tour géographe, botaniste, anthropologue, reporter et historien. Le livre nous tombe des mains lorsque l'auteur développe les thèses racialistes de son temps. En revanche, les descriptions des paysages du sertaõ sont prodigieuses, le style puissant, les images terribles. 

Liens:
- Wikipédia: guerre de Canudos.
* Plusieurs titres de l'histgeobox permettent de revenir sur l'histoire du Brésil:
- Chico Buarque: "Funeral de um labrador": Funérailles d'un laboureur, une mélopée lente, tragique. Le poète y décrit l'enterrement d'un pauvre hère qui n’a pour tout bien que la fosse dans laquelle il repose sur les terres du grand propriétaire terrien.
- Chico Buarque: "Construçao". Grâce à une très belle chanson de Chico Buarque, nous nous intéressons aux candangos, qui construisirent Brasilia, promue capitale du pays en 1960.
- Luis Gonzagua: "Asa Branca". Le roi du baião décrit une de ces terribles sécheresses qui s'abattent à intervalle irrégulier sur le sertão, le "polygone des sécheresses", à l'intérieur du Nordeste (ci-dessous).

- "Mulher rendeira": Chanson consacrée aux cangaceiros et notamment le plus célèbre: Lampião.
- Chico Buarque: "Calice". Quand la junte militaire sévissait au Brésil...

samedi 2 août 2014

286. Albert King: "Cadillac assembly line"

En 1910 aux Etats-Unis, neuf Noirs sur dix habitent au sud de la ligne Mason-Dixon et une famille sur deux y cultive la terre dans le cadre du système du sharecropping. L'exode rural a débuté, mais il ne s'agit encore que de migrations régionales à destination des métropoles ou petits centres urbains régionaux du Sud. Les nouveaux venus y occupent des emplois d'artisans (cordonnier, coiffeur) ou de domestiques. Or, avec l'industrialisation extrêmement rapide que connaît le Nord-est du pays depuis le dernier tiers du XIXème siècle (1), l'horizon s'ouvre et les perspectives s'élargissent pour les ruraux noirs du Deep South, attirés par les opportunités d'emplois industriels. La constitution des citadelles industrielles provoque aussitôt un colossal appel d'air au Sud; au point qu'entre 1916 et 1930, la "grande migration" conduit un million et demi de Noirs originaires des États du Dixieland au Nord.
Pour étudier ce phénomène, la ville de Detroit (Michigan) nous servira de fil rouge. 




* Comment expliquer l'attrait irrépressible du Nord? 
Au moins quatre facteurs peuvent être avancés. 
1. C'est d'abord le prodigieux essor industriel des grandes villes de ce qui deviendra la manufacturing belt qui initie la "ruée" vers des migrants afro-américains vers les métropoles pourvoyeuses d'emplois du Nord-Est ou des Grands Lacs: New York, Chicago, Detroit, Philadelphie, Cleveland, Pittsburgh, Gary... Les besoins de main d’œuvre considérables y conduisent les plus grandes firmes à embaucher des milliers de travailleurs. Pour trouver leurs futurs employés, les firmes du Nord passent des annonces dans la presse noire du Sud et dépêchent sur place des agents recruteurs munis de billets de train gratuits pour les volontaires.
Par conséquent des milliers de  Noirs quittent les États du sud (Géorgie, Mississippi, Louisiane) avec la promesse d'un emploi pérenne et bien rémunéré au Nord. Detroit (2) constitue assurément l'archétype de ces citadelles industrielles à la croissance aussi rapide qu'un champignon à la faveur du boom économique.  En lien avec l'essor du nombre d'employés du secteur automobile (Ford, Packard, Chevrolet, Dodge, Chrysler) qui passe de 5700 à 120 000 individus,le taux de croissance de la population noire de la ville s'élève à 2005% entre 1910 et 1930. A la veille de la grande crise de 1929, la ville se hisse au quatrième rang des villes les plus peuplées du pays avec 1,5 millions d'habitants.
L'adoption du fordisme - ce système de production fondé sur la parcellisation des tâches, la stricte division du travail de conception et d'exécution, la standardisation du produit - accroît encore la demande en main d’œuvre. Les conditions d'embauche s'avèrent très alléchantes pour des populations aussi pauvres et marginalisées que les sharecroppers et autres ouvriers agricoles du Deep South. (3) Or, le Fordisme repose sur la consommation de masse. C'est pourquoi pour permettre à ses employés d'acheter les véhicules qu'ils fabriquent, le magnat de l'automobile double le salaire journalier de ses ouvriers qualifiés à 5 dollars. Ignorant la stricte discipline raciste des autres constructeurs, Ford décide - par intérêt bien sûr - d'engager des ouvriers de couleur. 

Ouvrier noir travaillant dans les usines Ford. Date inconnue.


2. L'arrêt de l'immigration européenne à la faveur de la première guerre mondiale incite les entrepreneurs à se tourner vers la main d’œuvre disponible au Sud, fût-elle noire. Le conflit tarît en effet brutalement l'afflux des migrants européens et accroît subitement l'offre d'emplois en raison du boom crée par l'économie de guerre. Les besoins de travailleurs sont immenses, d'autant que de nombreux ouvriers blancs sont mobilisés. Dans ces conditions, la main d’œuvre noire surabondante du Sud afflue dès 1916. 
L'adoption par le Congrès d'une législation restreignant l'immigration européenne à partir de 1924 entraîne un nouvel afflux de travailleurs noirs. Finalement, ce n'est que la crise des années 1930 qui ralentit l'arrivée des nouveaux migrants. (4)

Caricature publié dans The Crisis, en mars 1920.


3. Les problèmes inhérents au Sud convainquent également de nombreux paysans de tenter leur chance au Nord. En légalisant la ségrégation raciale dans le Sud, les lois Jim Crow établissent un ordre raciste fondé sur la constante soumission du Noir au Blanc. Le premier tiers du XXème siècle se caractérise d'ailleurs par une recrudescence des lynchages et la persistance d'un régime de terreur imposé par les organisations suprématistes blanches (KKK et consorts). Si bien que, comme le rappelle Richard Wright, les Noirs du Sud jouissent d'"un statut juridique équivalent à celui d'une mule."
4. Enfin, les catastrophes naturelles constituent un dernier facteur de départ. Les difficultés économiques déjà considérables des sharecroppers sont aggravées par l'arrivée du Boll-weevil, le ravageur des champs de coton ou par les terribles crues du Mississippi.
 

Une famille du Sud à son arrivée à Chicago en 1922.

Les conséquences de la "grande migration" s'avèrent considérables, tant sur la société du Sud que sur les nouveaux lieux d'accueil au Nord. Car, comme le souligne Loïc J. D. Wacquant, "il faut concevoir cette migration non comme un mouvement interne de population au sein d'une même société mais comme un véritable flux d'émigration/immigration entre deux systèmes sociaux disjoints, tant le Sud et le Nord des Etats-Unis du début du siècle diffèrent par leurs structures juridiques et sociales, leur organisation politique, leur culture et par la place qu'y occupent à ce moment les Noirs."
L'arrivée à Detroit ou Chicago d'un métayer originaire du Mississippi constitue nécessairement un bouleversement profond et signifie le passage d'un monde rural isolé à la vie frénétique d'une métropole industrielle. 

Dans le sud, certains quartiers sont désertés tandis que les plantations manquent de bras. Les autorités s'emploient donc rapidement à enrayer l'hémorragie démographique. Une législation adoptée dans l'urgence vise à empêcher le travail des agents recruteurs et à gêner les départs. Toutes ces mesures se révélèrent toutefois bien vaines car comme le rappelle Paul Oliver, "pour les noirs, (...) la promesse d'un salaire fixe et décent l'emportait sur toutes les difficultés présentes. Et en dépit de leurs dettes, et des redoutables inconnues  d'une telle aventure, ils quittèrent par dizaine de milliers les fermes qui, jusqu'alors, avaient constitué tout leur univers.

Une fois la "Terre promise" atteinte, de nombreux migrants déchantent, réalisant à quel point les rumeurs colportées sur le Nord pouvaient être infondées.  En effet, les citadins blancs du nord voient généralement d'un mauvais œil l'afflux massif de ruraux noirs et cherchent à tout prix à fuir leur voisinage. Aussi, au fur et à mesure de l'arrivée de migrants originaires du  Sud, on assiste à la fuite systématique des Blancs cherchant à éviter un voisinage "indésirable". La "ruée" vers le Nord alimente donc la formation de grands ghettos urbains, contribuant à la construction d'une société duale reposant sur la ségrégation presque totale entre Noirs et Blancs. A Detroit, les nouveaux venus s'entassent dans Black Bottom, le quartier noir situé à l'est de Woodward Avenue, principale artère de la ville devenue aussi frontière ethnique. 
Dans les quartiers occupés par les migrants noirs désargentés, misère et chômage accélèrent le délabrement des logements dont les propriétaires ne jugent plus nécessaire la rénovation. L'insalubrité et l'entassement des résidents deviennent la règle dans ces taudis. Pour s'en sortir, les nouveaux venus doivent sous-louer une partie de leur appartement, contribuant ainsi à accélérer l'entassement. Cette exigüité, associée à l'insalubrité de nombreux logements, aggrave les risques d'épidémies. Isolés, marginalisés, les habitants des ghettos s'enfoncent davantage encore dans la pauvreté. Chômage, misère et absence de perspectives favorisent enfin l'essor de la délinquance.


  
Les agents des trains Pullman sont presque exclusivement des hommes noirs. Appelés "George" en référence au prénom du dirigeant de cette entreprise de wagon lit. Ce dernier privilégie les noirs au motif qu'ils sont des "invisibles" aux yeux des passagers blancs.


Les nouveaux venus sont donc des parias. Pour trouver leur place, ils ne doivent compter que sur eux-même et s'organiser de manière autonome.
A l'intérieur des usines, les ouvriers noirs se retrouvent marginalisés. Leurs collègues blancs les rejettent par racisme et au motif qu'ils feraient baisser les salaires (comme d'autres migrants avant eux). Il faut dire que les patrons ne se privent pas pour exploiter cette main d’œuvre fragile lors des conflits sociaux. Par conséquent, à de rares exceptions, les syndicats américains, regroupés dans l'American Federation of Labour (AFL) refusent l'adhésion des ouvriers noirs. Ces derniers forment donc leurs propres syndicats à l'instar des agents des trains Pullman (1925). La création du Congress of Industrial Organizations (CIO) en 1935 change la donne. Tourné vers les ouvriers peu qualifiés des industries de masse, ce syndicat condamne la ségrégation et ouvre donc ses portes aux Noirs.
Pour s'informer, les habitants dévorent la presse noire alors en plein essor. Le plus lu et influent de ces journaux est assurément le Chicago defender. Fondé en 1905, il milite très tôt en faveur de la migration en publiant des propositions d'embauche dans le Nord, ainsi que les lettres de candidats au départ.





Pour supporter les conditions de vie aliénantes, les habitants du ghetto se cherchent des échappatoires. A Detroit, au cœur de Black Bottom, des lieux de loisirs et de plaisir apparaissent. Ainsi Hastings street concentre bars, salles de spectacles et bouges crasseux. Abrutis par les cadences infernales imposées par la chaîne de montage, les ouvriers noirs y passent leurs soirées à l'écoute du rude boogie pratiqué par les musiciens locaux ou récemment arrivés du Sud. Ces artistes espèrent arrondir leurs fins de mois en se produisant dans les cabarets et les rent parties. Leurs compositions décrivent l'ambition de tous les migrants: sortir de la dèche et de l'humiliation.
Dans son Cadillac assembly line, Albert King - colossal guitariste du label STAX - dépeint les motivations d'un migrant, quittant le Sud pour Detroit:

"Je vais à Detroit, Michigan, ma belle, tu dois rester à la maison
je vais à Detroit, Michigan, chérie, tu dois rester ici
je vais me trouver un boulot sur la chaîne de montage de Cadillac

J'en ai marre de chanter en regardant la route du Mississippi
j'en ai marre de chanter en ramassant ce putain de coton
je vais sauter dans un bus en partance vers le nord
je n'aurai plus à dire "oui monsieur" (5)

De très nombreux autres titres ont pour thème principal les migrations vers le nord à l'instar du classique "Sweet home Chicago" de Robert Johnson" ou encore le "Detroit bound blues" de Blind Blake. Guitariste virtuose et aveugle, Blake quitte lui-même sa Floride natale pour Chicago. Mais c'est ici les "charmes" de Detroit qu'il chante: "J'vais à Detroit me trouver un bon boulot (2X) / Marre de rester ici avec tous ces crève-la-faim / J'vais trouver du boulot, là-haut dans la turne de M. Ford, / Assez d'ces jours sans pain qui n'me nargueront plus." (6)
 Il est toujours surprenant de constater le décalage entre des paroles pleines d'espoir - et en cela représentative des attentes des candidats au départ - et la sordide réalité du ghetto.Un constat similaire peut-être fait à la lecture des lettres adressées à leurs familles par les migrants récemment installées au Nord. Cette réalité ne décourageait toutefois pas ceux qui avaient connu l'exploitation économique, la soumission et l'ordre raciste du Sud. 


Notes:
1. une industrialisation marquée par l'essor des industries lourdes et des usines basées sur le travail à la chaîne.  
2. Quelle est l'origine de Motor city? En 1701, Antoine Laumet de la Mothe Cadillac installe le Fort Pontchartrain du Détroit pour le compte de Louis XIV cet avant-poste de la Nouvelle France se trouve entre le lac Ste-Claire et le lac Erie. Les Français partis, la jeune connaît plusieurs allers et retours entre l'Angleterre et les Etats-Unis. En 1900, il ne s'agit en tout cas à l'échelle du pays que d'une ville moyenne, assez méconnue. C'est au cours de la première décennie du XXème siècle que débute l'essor prodigieux de Detroit en lien avec le succès irrésistible de l'automobile. Dans le sillage des travaux des ingénieurs locaux (Ransom Olds, Henry Leland, David Buick et Henry Ford), une industrie automobile voit le jour à Detroit.  Trois gigantesques constructeurs (Ford, General Motors et Chrysler) ont fait de Detroit Motor City, capitale mondiale de l'industrie automobile.
4.  "Sur le marché du travail, c'était la débandade: tout logiquement, les derniers embauchés furent les premiers à être congédiés. Les Noirs qui, quinze ans plus tôt, avaient afflué dans le Nord, heureux et pleins d'espoir, se trouvèrent réduits au chômage, brutalement, sans aucun secours matériel ni moral." (cf: Paul Oliver)
3.  Les progrès de la mécanisation évincent enfin du secteur agricole les paysans en surnombre.
5. Going to Detroit, Michigan, girl you got to stay at home / Going to Detroit, Michigan, Mama you've got to stay behind / Gonna get myself a job on the Cadillac car assembly line
Tired of whooping and hollering, looking down that Mississippi Delta road / Tired of wheeping and hollering, picking that nasty cotton / Gonna catch a bus away up north, I won't have to be saying "Yessir, boss". 
6. "I'm goin' to Detroit, get myself a good job, (2X) / Tired to stay around here with the starvation mob. / I'm goin' to get me a job, up there in M. Ford's place, / Stop these eatless days from starin' me in the face."  

Sources:
-Pierre Evil:"Detroit sampler", 2013.
- Gerri Hirshey:"Nowhere to run. Etoiles de la soul et du rythm & blues", Payot & Rivages, 2013.
- Pap Ndiaye: "Detroit, une histoire américaine." in L'Histoire, 09/2013.
- Loïc J. D. Wacquant: "De la terre promise au ghetto. La grande migration noire américaine, 1916-1930.
- Paul Oliver:"Le monde du blues", 10/18.

Liens:
- Transatlantica: "Key to the highway" blues records and the great migration".
- Black migration.
- Le Monde: "Dans Detroit ravagé, Van Gogh et Jack White résistent à la faillite."
- Les Inrocks: "Detroit en faillite: la playlist."
- Des photos de la great migration.

jeudi 26 juin 2014

285. Ulysses de Franz Ferdinand (2009).



Heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage  disait Joachim du Bellay en 1558. Dans ce célèbre poème inspiré par son exil romain, il se languit des rives de sa Loire angevine. Convoquant la figure mythologique créée par Homère – Odysseus, Ulysse pour nous  - l’un des éminents fondateurs de la Pléiade compose une élégie devenue un classique des lettres françaises. L’Odyssée attribuée à l’aède grec s’inscrit, quant à elle, au patrimoine mondial de la littérature et de la culture. Le texte migre depuis sa rédaction dans l’espace et le temps ; ainsi,  la figure d’Ulysse, depuis les temps antiques, a poursuivi sa route bien plus au nord de son berceau méditerranéen. Au XXème siècle, Ulysse accoste sur les rives de la Liffey[1]. Son nom apparaît en couverture d’un roman unique qui déchaina les passions par son audacieuse singularité.  Son auteur est un irlandais longtemps exilé entre Trieste, Paris et Zurich. James Joyce malmène l’antique matrice d’Homère pour la propulser, non sans fracas, dans la modernité du siècle naissant. Mais voilà que l’œuvre de Joyce, à son tour, devient un monument de la littérature, une cathédrale de prose dit-on.
Le roi d’Ithaque n’en poursuit pas moins ses déambulations : résurgences, réappropriations, réécritures s’enchainent entre images animées, chanson comptée, et pop furieuse, Ulysse, indomptable, en perpétuel mouvement continue de contrarier le sablier du temps et le tracé des frontières. Il est, par ses métamorphoses successives, d’un éternel présent.


Ulysse : le compteur d’Histoire(s).

Il pourrait être simple de présenter ce héros grec tant il fait partie de notre culture commune, tant il faisait partie, dans l’Antiquité, de celle des Grecs, cimentant leur monde de cités-états, de prime abord disparate, en une organisation rationnelle de cités-mères reliées à des colonies en Méditerranée. Les vers de l’Odyssée qui chantent les aventures d’Ulysse, roi d’Ithaque, après la guerre de Troie que son camp, celui des Achéens, remporta grâce à la , ont émerveillé bien des écoliers. 
Succession d’aventures et de mésaventures qui mettent en scène hommes, héros et dieux, l’Odyssée livre un récit en miroir : celui de l’attente du roi absent pour Pénélope, et son fils Télémaque mais aussi pour le gens du royaume insulaire d’Ithaque, et celui du retour, entravé, d’un vainqueur longtemps exilé, dont le trône et la femme sont convoités. Qui ne se souvient pas de la « mètis »[2] d’Ulysse face aux chants envoutants et mortifères des sirènes, ou face au cyclope Polyphème qui dévore pourtant une partie des compagnons de route de notre nomade devenu « Personne » pour lui échapper ? Qui a oublié ses rencontres avec des femmes tentatrices (la nymphe Calypso), possessives (la magicienne Circé) ou bienveillantes (la douce Nausicaa, fille du roi des Phéaciens, qu’Ulysse éconduira pourtant). Les 24 chants de cette longue épopée ont marqué nos imaginaires.


E. Burne-Jones, Le vin de Circé,1863-1969

Pourtant rien n’est facile avec l’Odyssée. Sa datation, l’identification de son auteur, sa lecture -  sa composition que rythment les épithètes homériques attachés aux personnages est faite pour être accompagnée de musique et peut paraître quelque peu déroutante pour des lecteurs d’aujourd’hui -  ni ses possibles

On ne peut affirmer avec certitude qu’Homère soit l’auteur du texte tant il diffère de l’autre œuvre qu’on lui attribue, L’Iliade dans laquelle Ulysse, fils de Laërte, apparaît également. Le poète des âges dits obscurs aurait vécu au VIIIème siècle avant Jésus-Christ. Le monde qu’il décrit dans ses deux poèmes fait l’objet d’un travail d’identification acharné notamment des archéologues littéraires bien qu’il soit attesté que les voyages d’Ulysse connectent, pour partie, des lieux imaginaires. Il est bien difficile de démêler dans les chants de l’Iliade et de l’Odyssée, la matière historique, gâchée par la matière poétique de la dire.[3] Passé à l’expertise des archéologues, le monde décrit par Homère est bien celui de la Grèce mais dans une temporalité bien plus vaste allant du XVI au VIII siècle avant JC, qui marque les débuts la colonisation méditerranéenne. La composition du texte s’avère tout aussi particulière. En effet, elle entremêle des récits épiques remodelés par une longue transmission orale, sans cesse altérés à des paysages mais aussi des éléments de culture matérielle éparses, la fixation par écrit attendra les IIIème et IIème siècle avant note ère.[4]



Rembrandt, Aristote contemplant le buste d'Homère, 1606

S’il est difficile de présenter Homère et son œuvre tant il faut déblayer et démêler les couches de représentations successives et les réappropriations dont l’aède et ses œuvres furent l’objet, on peut s’attacher à ce que conte l’épopée et ce qu’elle dit des références culturelles et des représentations des Grecs dans l’Antiquité. Si les héros homériques, tel Ulysse, ont traversé l’Histoire, et si ces poèmes ont tant nourri les imaginaires c’est bien parce que leur connaissance était partagée et transmise par l’ensemble des grecs. Ils se trouvaient en effet au cœur d’une culture commune, élément central incontournable du système d’éducation, la paideia[5]. Le jeune grec s’élève ainsi par le savoir, se familiarise avec les héros qui deviennent des modèles dont les épithètes homériques déterminent la valeur. Ulysse, celui qui nous préoccupe, est le fils de Laërte « aux mille ruses », l’ « ingénieux », le héros « au grand cœur ». Ces qualités, marqueurs sociaux, sont parfois brandies comme un noble héritage cité contre cité, pour légitimer la domination de l’une sur l’autre. Dans la même logique, elles cimentent et délimitent une identité grecque qui se définit par opposition à un monde barbare. Si Homère parle du monde grec c’est moins de son histoire que de ses valeurs, de ses représentations, de son projet politique. Si les aventures d’Ulysse comportent tant de petits arrangements envers l’Histoire, ils sont un mensonge efficace puisqu’il a donné aux grecs la force de vaincre les Barbares. [6]


Par delà la Méditerranée : le voyage d’Ulysse continue.

Eschyle, auteur de tragédies grecques à l’âge classique disait se nourrir des miettes du festin d’Homère. Il faut croire qu’elles étaient savoureuses. En effet, entre le Vème siècle avant JC et le début du XXème siècle l’Iliade et l’Odyssée attribuées à l’aède firent l’objet de nombreuses transcriptions et duplications. Le long voyage du roi d’Ithaque continue.

Nous voici désormais sur la rive sud de la Méditerranée, peu avant l’avènement d’Alexandre la Grand. Traduite à partir de différentes versions sur des parchemins ou des papyrus, l’œuvre d’Homère se transmet et se métamorphose. Certains passages fascinent plus que d’autres et sont davantage copiés et diffusés. C’est une version vraisemblablement très différente de l’originale que nous lisons aujourd’hui. La popularité des chants homériques permet d’en identifier de nouvelles copies plus récentes datant du cœur des temps médiévaux. Ces manuscrits ressurgissent à l’époque moderne et font même l’objet de nouvelles éditions.[7]

Le succès des poèmes homériques, les copies successives qui leur permettent de transcender le temps et de circuler en Méditerranée font que le personnage d’Ulysse réapparait chez un autre poète. Dante le convoque dans la Divine Comédie au chapitre consacré à l’Enfer. Dans ce poème écrit entre 1307 et 1321, Dante et Virgile rencontrent Ulysse dans le 8ème cercle de l’Enfer, celui des fraudeurs, des mauvais conseillers. Ulysse doit y rendre des comptes pour sa ruse du cheval de Troie mais aussi pour avoir poussé ses compagnons de route à l’aventure au lieu de les reconduire vers leur foyer.

A la Renaissance, c’est au tour de Joachim du Bellay de convoquer le souvenir du roi d’Ithaque dans un des poèmes des Regrets. L’accroche du sonnet a également marqué les souvenirs de nombreux écoliers  Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage. De l’Italie où il séjourna quelques temps pour accompagner un parent et lui servir de secrétaire, Du Bellay, en proie à la nostalgie de son Anjou natal, le compare au royaume insulaire du héros d’Homère. Toutefois Ulysse semble bien souvent moins pressé de rentrer que notre éminent membre de la Pléiade.



Sylvia Beach et Joyce à Shakespeare&co après 1922.
La réapparition la plus fracassante en littérature d’Ulysse est récente. Elle est le fait d’un exilé nomade irlandais, James Joyce, publié à Paris en 1922 par Sylvia Beach qui dirige alors Shakespaere and co, la célèbre librairie-bibliothèque, épicentre de la culture anglophone parisienne des années folles. Le livre devait constituer tout d’abord la dernière partie d’une autre de ses œuvres, Dubliners – Gens de Dublin. Mais entre Zurich, Trieste et Paris où il commence réellement sa rédaction l’ouvrage de Joyce prend une tout autre mesure. 800 pages pour conter dans un mélange de styles incongru une journée dans la vie de Léopold Bloom, juif hongrois, le double moderne d’Ulysse dans Dublin, l’Ithaque de Joyce. La Méditerranée se réduit à la capitale irriguée par les eaux sombres de la Liffey. 


Les déambulations débutent à la tour Martello et se terminent dans le lit conjugal du héros réinventé. 
Le livre s’ouvre avec un personnage familier des œuvres de Joyce, Stephen Dedalus[8], le trio est au complet pour animer cette journée de pérégrinations dublinoises quand on y ajoute Molly Bloom, la femme de Léopold. C’est son monologue qui clôture en 8 phrases interminables cette œuvre singulière qui fascina ses contemporains (Hemingway souscrit pour sa publication originale en anglais) autant qu’elle les scandalisa (Virginia Woolf le trouva prétentieux et vulgaire). Si la structure de l’épopée est identique, et l’analogie avec l’œuvre d’Homère possible, entre parodie et hommage, le(s) style(s) et figures littéraires nombreux et complexes assemblés par Joyce dans cette œuvre fantasque en font un monument littéraire inclassable autant qu’un tour de force inégalé.





Ulysses rocks ! Troquons le lotus pour des acides ! 

Statue de Joyce à Dublin @vservat
Plaques du Bloomsday à Dublin @vservat
A Dublin, Ulysse renait en effet chaque année en une célébration truculente et festive : le Bloomsday reprend étape par étape en ville, les pérégrinations de Léopold, Stephen et Molly. On commence dès 8 heures du matin à la tour Martello. 

Les déambulations sont désormais fléchées par des plaques dorées apposées au sol qui permettent chaque 16 juin de célébrer le génie de Joyce. L’occasion de relire des extraits de son livre, et de vider quelques pintes de Guinness dans une ville qui entretient fièrement sa tradition des pubs les plus chaleureux des îles britanniques.



Dans les années 80, Ulysse s’invite dans les foyers français. Une autre forme d’écriture s’empare du classique d’Homère : celle de l’image animée. Le Japon est alors une puissance économique triomphante, et envahit nos  petits écrans avec des dessins d’animation qui font le bonheur des écoliers le mercredi après-midi.  Nous sommes en 1981, Ulysse est téléporté au XXXI siècle. Le dessin animé sera donc Ulysse 31, c’est une coproduction Franco-Japonaise. Le héros homérique doté d’un sabre laser est accompagné de son fils Télémaque, qu’il vient secourir. Celui-ci a été enlevé par des adorateurs du Cyclope. Pilotant le vaisseau Odysseus, Télémaque, Ulysse et leur petit robot rigolo Nono regagnent la terre, poursuivis par la colère d’un Poséidon de l’espace dont la créature s’est faite duper par un Ulysse du futur qui invite Luke Skywalker dans l’épopée homérique. Conflagration des temporalités à propos de laquelle on aimerait entendre François Hartog qui s’est beaucoup penché sur l’œuvre d’Homère dont il est un fin connaisseur pour alimenter  ses régimes d’historicité.

L’écriture musicale se saisit également du poème d’Homère comme un retour aux sources pour en donner des versions plus courtes mais référencées. On pourrait évoquer la chanson de Brassens qui sert de générique au dernier film de Fernandel en 1970 et qui reprend le 1er vers de Joachim du Bellay, substituant l’Anjou à la Provence,  ou s’attarder sur la mise en musique de ce même sonnet des Regrets par Ridan en 2007.

La relecture des aventures d’Ulysse par le groupe pop de Glasgow, Franz Ferdinand parait nettement plus audacieuse. Titre d’ouverture de leur 3ème album, Ulysses rend compte d’un voyage immobile, d’un genre particulier, lié à l’ingestion de quelques pilules d’acide. On peut légitimement y voir une métamorphose hallucinée de la rencontre entre Ulysse et les Lotophages.  D’une efficacité visiblement remarquable pour quitter la terre, Alex Kapranos qui s’approprie ici de façon très synthétique (sans mauvais jeu de mot) le poème homérique nous le certifie : contrairement au dénouement de l’Odyssée, il n’y aura ici pas de retour pour celui qui ingère la pilule qui fait voyager. Une façon de planter pour l’éternité le fils de Laërte dans les brumes colorées des paradis artificiels, hors du temps au delà des frontières du monde connu. Une place qui finalement lui correspond bien.



Well I sit here
Bien, j'étais assis là
Sentimental footsteps
Une démarche aguicheuse
and then a voice said hi, so,
et puis une voix qui dit "salut", alors
So What ya got, what you got this time?
T’as quoi, t’as quoi cette fois-ci ?
Come on let's get High
Allez viens planons
Come on 'lex oh
Allez Alex on y va
What you got next oh,
Tu as quoi ensuite, oh
Walking 25 miles oh,
25 miles de marche
Well I'm Bored
J’en ai marre
I'm Bored
Ras le bol
C'mon lets get High
Allez décollons


C'mon Lets get high
Allez viens planons 
C'mon lets get high
Allez viens planons
High
Haut 

Well I found a new way
J'ai trouvé une nouvelle voie
I found a new way
J'ai trouvé une nouvelle voie
C'mon don't amuse me
Allez ne me fais pas rire
I don't need your sympathy
Je n'ai pas besoin de ta sympathie

LA LA LA LA LA
la la la la
Ulysses
Ulysses
I found a new way
J'ai trouvé une nouvelle route
Well I found a new way baby
J'ai trouvé une nouvelle route chérie.

My Ulysses
Mon Ulysse
My Ulysses
Mon Ulysse
Now, what you want now boy?
Que veux tu maintenant? 
So sinister
Si triste
So sinister
Si triste
But last night was wild
La nuit dernière était pourtant sauvage
Whats the matter there?
C'est quoi le problème ici ?
Feeling kinda anxious?
Tu te sens stressé
That hot blood grow cold
Ce sang chaud s'est glacé

Yeah everyone, everybody knows it
Ouais tout le monde, tout le monde sait
Yeah everyone, everybody knows it
Ouais tout le monde, tout le monde sait
Everybody knows ash
Tout le monde sait ahhh

LA LA LA LA LA
La la la la 
Ulysses
Ulysses
I found a new way
J'ai trouvé une nouvelle route
Well I found a new way baby [x2]
J'ai trouvé une nouvelle route, chérie 

No, no
Non, non
Then suddenly you know
Subitement, tu sais 
You're never going home
Tu ne rentreras jamais chez toi
You're never [x6]
Tu ne rentreras
You're never going home
Tu ne rentreras jamais chez toi
You're not Ulysses
Tu n'es pas Ulysse
Baby
Baby
No, la la la la,
Non, la la la la
You're not Ulysses
Tu n'es pas Ulysse
Baby
Baby
No, la la la la
Non, la la la la

Bibliographie : 

MC. Amouretti, F. Ruzé, Le Monde grec Antique,  Hachette, 1998.
C. Orrieux, P. Schmitt Pantel, Histoire Grecque, Puf, 2005.
F. Hartog, Régimes d'Historicité, Folio Histoire, 2012.
M. Goldring,C. Ní Ríordáin, Irlande, Histoire Société Culture, Autrement 2012.
J. Paris, Joyce, Seuil 1994
Les collections de l'Histoire n°24, La Méditerranée d'Homère, juillet-septembre 2004.




[1] La Liffey est le fleuve qui arrose Dublin.
[2] L’intelligence rusée en grec.
[3] Selon les mots de l’écrivain satirique Lucien, IIème siècle ap. JC.
[4] A. Farnoux, Le'un de plus vieux livres du monde, in collections de l'Histoire n°24.
[5] Parmi les enseignements dispensés on trouvait la grammaire, la rhétorique, les mathématiques, la musique ou encore la philosophie.
[6] Dion Chrysostome, cité dans Que savait-on vraiment d’Homère ? d’A. Farnoux, les collections de l’Histoire Juillet-Septembre 2004.
[7] JB Gaspard et Ansse Villoison en donnent une édition de l’Iliade en 1788.
[8] Héros du Portrait de l’artiste en jeune homme,  Stephen Dedalus est comme un double de Joyce.