jeudi 26 novembre 2009

193. Boris Vian "Cinématographe".

Le 28 décembre 1895, des spectateurs médusés découvrent le cinéma dans une salle de spectacle de Paris, dans le sous-sol du Grand Café, boulevard des Capucines. Les frères Lumière sont les organisateurs de cette première projection publique. Le ticket ne coûte qu'un franc et la séance dure un quart d'heure. Dix films sont projetés, notamment "la Sortie de l'usine Lumière à Lyon", "l'arrivée du train en gare de La Ciotat" (voir ci-dessous).



Au départ, les séances n'attirent pas grand monde, mais quelques semaines après la première, on se presse sur les boulevards pour assister aux projections. Jusqu’en 1905, les Frères Lumière sillonnent les grandes villes de France pour présenter leur Cinématographe. Dans le même temps, ils envoient dans le monde entier des opérateurs filmer des vues.

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Affiche de Marcelin Auzolle (1896).

Pour inventer le cinématographe, les frères Lumière se sont servis des travaux d'autres inventeurs, comme le kinétoscope de Thomas Edison (1891). Ils les ont améliorés en fabriquant un mécanisme simple et en utilisant une pellicule perforée. En 1896, les frères Lumière ouvrent la première salle de cinéma.

Les pionniers français du cinéma ouvrent ensuite les premiers studios:
- En 1897, Georges Méliès fait construire le sien. Dans des décors peints, entre 600 et 800 films y sont tournés. Il y réalise notamment un des premiers films de fiction, son plus connu: "le voyage dans la lune "(1902). Méliès innove également en utilisant une caméra en plein air et des pellicules coloriées à la main.



* Mais ne l'oublions pas, le cinéma reste est un art, mais aussi une industrie, très rapidement florissante. Les frères Pathé et Léon Gaumont le comprennent mieux que quiconque.
- Dès 1895, Léon Gaumont se trouve à la tête d'une société de production, de distribution et d'exploitation cinématographique (la plus ancienne de toutes). En 1911, il fait construire à Clichy le Gaumont-Palace, capable d'accueillir 3400 spectateurs! Le cinéma perd ainsi progressivement son caractère temporaire et itinérant.

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Le Gaumont-Palace.

- En 1907, Charles Pathé loue les films aux exploitants par l'intermédiaire de sociétés concessionnaires et impose ainsi un système promis à un bel avenir, dans lequel production, distribution, exploitation restent distinctes. Dans ses studios, Pathé produit des centaines de films, des créations ou adaptations de succès littéraires ("Fantômas").

De grandes vedettes apparaissent alors à l'instar de Max Linder qui excelle dans le comique burlesque ou encore le réalisateur Louis Feuillade engagé à la veille de 1914 par Pathé. Avec la grande guerre, la production française décline, rapidement supplantée par Hollywood, la nouvelle "usine à rêves" du monde.

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Fantômas est le héros d'une série de romans populaires de Pierre Souvestre et Marcel Allain, adaptés au cinéma par Louis Feuillade en 1913-1914.

Depuis 1910 à Hollywood, situé à proximité de Los Angeles, accueille un vaste complexe de studios. Les conditions climatiques californiennes, la luminosité du site, la main d'oeuvre bon marché disponibles, constituent autant d'atouts essentiels pour le site. De très grandes compagnies cinématographiques prospèrent alors et accompagnent l'essor du cinéma qui s'impose comme l'un des principaux médias de la culture de masse. Dès l'entre-deux-guerres, la production hollywoodienne domine le monde et attire les plus grands talents, acteurs comme réalisateurs. Cette domination outrancière de l'industrie cinématographique américaine ne s'est, jusqu'à présent, jamais démentie. Certes, les studios indiens de Bollywood connaissent un développement impressionnant, mais l'impact des productions à l'échelle mondiale reste sans commune mesure avec les blockbusters hollywoodiens.



Les innovation technologiques de l'âge industriel permettent bien sûr au 7ème art de se transformer. Jusqu'en 1927, le cinéma reste muet ce qui ne l'empêche pas de fasciner un public toujours plus nombreux. Il séduit notamment les classes les plus modestes grâce au faible prix des premières salles, nickelodeons, accessibles pour une pièce de cinq cents en nickel (aux Etats-Unis). Des réalisateurs-acteurs tels que Charlie Chaplin ou encore Buster Keaton, pour ne citer que les plus illustres, triomphent grâce à leurs géniales trouvailles et leur inventivité sans cesse renouvelée.



Le cinéma devient parlant ("le chanteur de jazz" en 1927), puis en couleurs (Becky Sharp en 1935). Son essor s'accompagne en outre d'une spécialisation de la production par genres. En Italie, par exemple, le péplum, qui trouve son inspiration dans l'histoire ou la mythologie antique, apparaît à la veille de la première guerre mondiale. Aux Etats-Unis, les premiers westerns remontent aux années 1930. On y exalte la conquête de l'ouest et les luttes contre les tribus indiennes.




Le facétieux Boris Vian propose avec sa chanson cinématographe une admirable peinture des moeurs de la société de son époque. Il se souvient d'abord, petit enfant, de l'excitation qui le gagnait une fois assis dans la pénombre, l'expérience extraordinaire que constituait pour lui une sortie au cinéma.
Dans le premier couplet, il évoque le cinéma muet (il a 6 ans en 1926) et décrit des personnages aux gestes exagérés à l'image des premiers acteurs, obligés de mimer pour se faire comprendre. Si les dialogues ne peuvent encore être intégrés au film, la musique est partie intégrante de ce premier âge du cinéma ("Un piano jouait des choses d'atmosphère"). Le chanteur confirme encore à quel point, le cinéma reste alors un loisir à la portée de tous ("Ça coûtait pas cher / On en avait pour ses trois francs").

Dans le second couplet, Vian évoque des bandits ("Le bandit va pouvoir mettre la main /
Sur le fric, c'est tragique"). Le cinéma de gangster connaît en effet tès tôt un développement exceptionnel et les figures du grand banditisme, les mafieux, fascinent tout particulièrement le public ("scarface" en 1932).

Dans le couplet suivant, ce n'est plus le petit Boris qui se rend au "cinéma", mais un jeune homme qui va au "cinémascope" (terme galvaudé alors que cinéma reste irremplaçable) en charmante compagnie. Le chanteur y mentionne les "cow-boys sans foi ni loi", poursuivis par
des "justiciers qui viennent fourrer / Leur grand pied dans le plat". Le western s'est ainsi définitivement imposé comme un genre populaire.

GARY COOPER

Gary Cooper



Dans l'ultime couplet, le chanteur avoue qu'il se désintéresse progressivement du film ayant beaucoup mieux à faire. De fait, le cinéma s'impose très vite comme un lieu de vie familier, particulièrement apprécié de ceux qui veulent se séduire, l'obscurité et la promiscuité facilitant les contacts...
Vian mentionne au passage une des très grandes vedettes du cinéma, qui, ne l'oublions pas permet l'émergence du star-system, en la personne de Gary Cooper. La présence d'Alan Ladd à ses côté, laisse à penser qu'il pourrait s'agir du film "souls to sea" ("âmes à la mer" en 1931) de Henry Hataway. N'hésitez pas à me corriger si vous avez la réponse.


Boris Vian
CINÉMATOGRAPHE


Quand j'avais six ans
La première fois
Que papa m'emmena au cinéma
Moi je trouvais ça
Plus palpitant que n'importe quoi
Y avait sur l'écran
Des drôles de gars
Des moustachus
Des fiers à bras
Des qui s'entretuent
Chaque fois qui trouvent
Un cheveu dans le plat
Un piano jouait des choses d'atmosphère
Guillaume Tell ou le grand air du Trouvère
Et tout le public
En frémissant
Se passionnait pour ces braves gens
Ça coûtait pas cher
On en avait pour ses trois francs

Belle, belle, belle, belle, belle comme l'amour
Blonde, blonde, blonde, blonde, blonde comme le jour
Un rêve est passé sur l'écran
Et dans la salle obscurément
Les mains se cherchent, les mains se trouvent
Timidement
Belle, belle, belle, belle la revoilà
Et dans la salle plus d'un coeur bat
La voiture où elle se croit en sûreté
Vient de s'écraser par terre
Avec un essieu cassé
Le bandit va pouvoir mettre la main
Sur le fric, c'est tragique
Non d'un chien
C'est fini, tout s'allume
A mercredi prochain

Maintenant ce n'est plus mon papa
Qui peut m'emmener au cinéma
Car il plante ses choux
Là-bas pas loin de Saint Cucufa
Mais j'ai rencontré une Dalila
Un drôle de môme, une fille comme ça
Elle adore aller le mercredi dans les cinémas
Bien sûr c'est devenu le cinémascope
Mais ça remue toujours et ça galope
Et ça reste encore comme autrefois
Rempli de cow-boys sans foi ni loi
Et de justiciers qui viennent fourrer
Leur grand pied dans le plat

Gare, gare, gare, gare, Gary Cooper
S'approche du ravin d'enfer
Fais attention pauvre crétin
Car Alan Ladd n'est pas très loin
A cinq cents mètres il loge une balle
Dans un croûton de pain
Gare, gare, gare, gare, pendant ce temps-là
Je l'apprends doucement au creux de mon bras
Le fauteuil où elle se croyait en sûreté
N'empêche pas ma fois d'arriver à l'embrasser
J'ai pas vu si Gary serait gagnant
Mais comme c'est le cinéma permanent
Ma chéri rappelle toi on est resté un an
Et on a eu beaucoup d'enfants.

Sources:
- Les docs de l'actu n° 12: "50 inventions qui ont changé notre vie".
- Une synthèse claire sur l'histoire du cinéma français.
- Le manuel d'Histoire de première des éditions Nathan, sous la dir. de Guillaume Le Quintrec.

Liens:
- Zéro de conduite: l'actualité éducative du cinéma.

dimanche 22 novembre 2009

192. "Cinq mai", une chanson autour de la légende de Napoléon

Jean-Louis Murat, le très provocateur chanteur auvergnat a commis (il y a quelque temps déjà) un merveilleux album intitulé 1829 dans lequel il reprend des chansons de Pierre-Jean Béranger. Ce dernier est l'auteur de chansons qui a rencontré un énorme succès au XIXe siècle, sorte de Brassens du 19è siècle (oui, j'ose une comparaison aussi incongrue qu'improbable !)


Un autre article dans histgeobox avait déjà évoqué cet album pour la chanson intitulée : les souvenirs du peuple

Le Cinq mai est une chanson encore très politique de Pierre-Jean Béranger. Je ne vais pas refaire la biographie du Monsieur.... Retenons qu'il est né en 1780 et qu'il devient dès son plus jeune âge typographe. Très tôt républicain, il trouve dans Lucien Bonaparte un protecteur de très haut rang sous l'Empire. Après 1815, Béranger devient l'un des opposants les plus zélés de la Restauration. Son premier recueil de textes lui vaut d'être emprisonné ce qui l'amène de ce fait vers une certaine popularité. Aux procès succèdent d'autres pamphlets et d'autres succès. En 1848, il est élu député mais refuse de siéger préférant garder ses distances avec la réalité du pouvoir.



Ses nombreux textes traitent souvent de la liberté, de la République et de la grandeur passée de l'Empire. Dans le Cinq mai, Béranger
évoque la date de la mort de l'Empereur : le 5 mai 1821, à Ste-Hélène (il n'est pas le seul, il existe aussi un poème de Nerval avec le même titre). Le narrateur du texte est un ancien soldat de la Grande Armée qui a fuit la France pour l'Amérique au moment du retour de la monarchie. Résigné il souhaite revenir en France pour mourir (La main d'un fils me fermera les yeux) sur un navire espagnol qui fait escale à Ste-Hélène.
Les Espagnols (qui ont pourtant tant souffert de l'invasion napoléonienne) semblent regretter l'Empereur et détester davantage encore les Anglais qui le tiennent éloigné aussi loin de l'Europe.


L'ensemble du texte exprime cette admiration sans nuance que Béranger porte pour l'empereur défunt : ce "boulet invincible qui fracassa vingt trônes" "fatigua la Victoire" qui avait du mal à le suivre. Napoléon dialogue avec les dieux, le narrateur comprend qu'il ne pourra refaire le coup des Cent jours (armons soudain deux millions de soldats).l Mais le narrateur aperçois un pavillon noir et comprend que l'Empereur est mort. Tout le monde pleure Napoléon, même ses anciens ennemis.

Le soulagement est du côté des Anglais qui tenaient prisonnier l'Empereur depuis 7 ans sur cette île perdue dans l'Atlantique sud, Ste-Hélène. Sa mort laisse enfin planer le doute sur son éventuel empoisonnement (les dernières analyses de ses cheveux infirmeraient cette thèse)....la légende grossit et en décembre 1840, Louis-Philippe décide de faire rentrer les cendres de l'Empereur aux Invalides à Paris. Louis-Philippe a bien compris que le retour de l'Empereur serait l'occasion de fédérer une grande partie de la population autour du grand homme et du nouveau régime qui le célèbre. Sur ce sujet, il faudrait lire le très motivant ouvrage de Natalie Petiteau Lendemains d'Empire. Les soldats de Napoléon dans la France du XIXe siècle, La Boutique de l'Histoire, 2003. Elle raconte justement la persistance du mythe napoléonien dans la société française. Lire le compte-rendu dans la Revue 19e siècle.

Le personnage de roman (Les Misérables de Hugo) qui incarne très justement cette nostalgie est bien sûr Thénardier, ancien soldat de la Grande Armée ayant participé à la bataille de Waterloo. Devenu aubergiste, il a accueilli contre rémunération la petite Cosette....


Bourvil (à gauche) incarne Thénardier au cinéma

POur écouter la chanson, cliquez sur le lien
http://www.deezer.com/listen-3504926



LE CINQ MAI 1821.

Des espagnols m' ont pris sur leur navire,
aux bords lointains où tristement j' errais.
Humble débris d' un héroïque empire,
j' avais dans l' Inde exilé mes regrets.
Mais loin du cap, après cinq ans d' absence
sous le soleil, je vogue plus joyeux.
Pauvre soldat, je reverrai la France :
la main d' un fils me fermera les yeux.
Dieux ! Le pilote a crié : Sainte-Hélène !
Et voilà donc où languit le héros !
Bons espagnols, là s' éteint votre haine ;
nous maudissons ses fers et ses bourreaux.
Je ne puis rien, rien pour sa délivrance :
le temps n' est plus des trépas glorieux !
La main d' un fils me fermera les yeux.

Peut-être il dort ce boulet invincible
qui fracassa vingt trônes à-la-fois.
Ne peut-il pas, se relevant terrible,
aller mourir sur la tête des rois ?
Ah ! Ce rocher repousse l' espérance :
l' aigle n' est plus dans le secret des dieux.
La main d' un fils me fermera les yeux.
Il fatiguait la victoire à le suivre :
elle était lasse ; il ne l' attendit pas.
Trahi deux fois, ce grand homme a su vivre.
Mais quels serpents enveloppent ses pas !
De tout laurier un poison est l' essence ;
la mort couronne un front victorieux.
La main d' un fils me fermera les yeux.
Dès qu' on signale une nef vagabonde,
" serait-ce lui ? Disent les potentats :
vient-il encor redemander le monde ?
Armons soudain deux millions de soldats. "
et lui, peut-être accablé de souffrance,
à la patrie adresse ses adieux.
La main d' un fils me fermera les yeux.
Grand de génie et grand de caractère,
pourquoi du sceptre arma-t-il son orgueil ?
Bien au-dessus des trônes de la terre
il apparaît brillant sur cet écueil.
Sa gloire est là comme le phare immense
d' un nouveau monde et d' un monde trop vieux.
La main d' un fils me fermera les yeux.
Bons espagnols, que voit-on au rivage ?
Un drapeau noir ! Ah, grands dieux, je frémis !
Quoi ! Lui mourir ! ô gloire ! Quel veuvage !
Autour de moi pleurent ses ennemis.
Loin de ce roc nous fuyons en silence ;
l' astre du jour abandonne les cieux.
La main d' un fils me fermera les yeux.



Le film d'Antoine de Caunes, Monsieur N s'inspire des légendes autour de la mort de Napoléon, empoisonnement ou fuite de Ste-Hélène. Tout cela entretient encore actuellement la légende......même si la légende noire tend à l'emporter aujourd'hui même en France.

"L'histoire est un mensonge que personne ne conteste " nous dit à ce propos Napoléon Bonaparte !



JC Diedrich

mercredi 18 novembre 2009

Sur la platine: novembre 2009.



1. Nitin Sawhney: "Days of fire". Le producteur et musicien touche à tout propose ici une belle chanson consacrée aux attentats qui endeuillèrent Londres en 2005.

Pochette de la compilation "Gypsy Beats and Balkans Bangers" dont est tiré le titre suivant.

2. Mahala Rai Band: "Mahalageasca (Bucovina Dub)". La musique des Balkans se prête très bien aux bidouillages sonores électro comme le prouve ce morceau.

3. B. Alone: "Time is love". Titre très agréable d'un jeune musicien français. Trouvé sur Nova tunes 1.9

4. Lord Tanamo: "I'm in the mood for ska". Ce chanteur de mentos jamaïcains est aussi un des précuseurs du ska. Voici un de ses titres les plus connus.

O.V. Wright.

5. OV. Wright: "Ace of spades". Immense chanteur de deep soul injustement méconnu. Ses interprétations et sa voix profonde méritent pourtant que l'on s'y attarde.

6. Johnny Pate: "Shaft in Africa". Ce titre instrumental funky, tout de cuivre vêtu, est à écouter sur une compilation soul jazz records consacrée à la musique des films blaxpoitation (ici Shaft en Afrique).

Pochette de la compilation "Hits and misses. Muhammad Ali and the ultimate sound of fistfighting" parue sur le label Trikont.

7. Sir Mack Rice: "Muhammad Ali". Entrée en matière pleine de punch pour ce morceau dédié à Mohammed Ali. A écouter sur une compilation très intéressante du label allemand Trikont autour des combats du champion poids lourd. Nous vous en avons parlé ici.

8. James Carr: "the dark end of the street". Autre très grand chanteur de soul à la voix troublante, James Carr interprète ici une ballade particulièrement envoûtante.

samedi 14 novembre 2009

191. Ouza et ses Ouzettes: "Lat Dior"

Bien que la France se soit installée par la force en Algérie dès 1830, elle ne se soucie guère, pendant presque un demi-siècle, d'acquérir d'autres colonies. C'est seulement après la défaite de 1870 contre les Prussiens que la colonisation apparaît comme un moyen d'affermir sa puissance et de compenser, psychologiquement du moins, la perte de l'Alsace-Lorraine.

Néanmoins, au beau milieu du siècle, la France a vu s'agrandir son ancienne colonie du Sénégal sous l'impulsion de Faidherbe, gouverneur de 1854 à 1861 puis de 1863 à 1865.
Sans politique coloniale bien établie, le gouvernement français laisse alors une importante marge de manœuvre à ses fonctionnaires outre-mer. Faidherbe, particulièrement entreprenant, permet à la France d'accroître ses possessions dans la région.

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Faidherbe.

Saint-Louis, située à l'embouchure du Sénégal, constitue une base idéale pour poursuivre la prospection en Afrique occidentale puisque le fleuve peut servir d'axe privilégié vers le Niger, le principal fleuve d'Afrique occidentale, véritable "autoroute fluviale". Or Faidherbe voit grand: impérialiste avant l'heure, il veut non seulement développer la colonie du Sénégal mais encore imposer la présence française à une grande partie de l'Afrique occidentale. Aussi lance-t-il des expéditions vers l'intérieur, en Mauritanie, en Guinée. Mais, ses ambitieux projets contredisent les intérêts des dirigeants africains qui, dans le même temps, sont en train d'affermir leur puissance autour du Sénégal.

Carte ancienne des "peuples du Sénégal" sur laquelle on distingue le royaume du Cayor.

Au Sénégal, les Français se heurtent surtout à Lat Dior, le damel (roi) du Kayor, royaume situé sur la rive gauche du fleuve. Les affrontements débutent dès 1861 et progressivement les Français entament l'annexion du Kayor. En guise de lot de consolation, ils proposent au souverain déchu le titre de chef de canton! Lat Dior, qui n'entend pas être ainsi ravalé à un rang subalterne, refuse catégoriquement. Les colonisateurs répliquent par une politique promise à un bel avenir dans toute l'Afrique occidentale: ils remplacent le monarque récalcitrant par un parent plus conciliant dans l'espoir de le manipuler plus aisément.

Lat Dior ne désarme pas et poursuit la lutte: commencent 20 années d'échauffourées ponctuées de périodes de paix provisoires (qui ne prennent fin qu'à la mort de l'infatigable souverain, en 1886). Ce dernier entend à tout prix, empêcher l'installation de voies ferrées sur son territoire (craignant que ce ne soit que les prémisses d'une conquête à venir).


Le 17 novembre 1882, il adresse une lettre au gouverneur Servatius dans laquelle il menace: "Tant que je vivrai, sache-le bien, je m'opposerai de toutes mes forces à la construction de ce chemin de fer." Déterminés, les Français envahissent le Kayor dès le mois de décembre.



Conscient de son infériorité militaire, Lat Dior se réfugie au Jolof. La conquête coloniale française s'avère pourtant plutôt lente et ne s'achève qu'en 1886. A cette date, un arrêté d'expulsion fut prononcé contre Lat Dior. Furieux, celui-ci mit ses dernières forces dans la bataille et mobilisa ses fidèles (300 hommes tout au plus). Il lança alors la campagne contre la France et ses alliés, d'anciens sujets de Lat Dior. Le 27 octobre 1886, il infligea de lourdes pertes à ses ennemis au puits de Dekle. Il trouva la mort lors de cette bataille (tout comme ses deux fils et 80 de ses partisans). Sa disparition signa la disparition du royaume du Kayor. Dés lors, les Français pouvaient se consacrer à la conquête du reste du pays.



La résistance de Lat-Dior et celle d'El Hadj Omar, quelques années auparavant, annoncent la résistance africaine qui accompagnera presque partout la pénétration française (voir l'article que nous consacrons à Samori Touré sur le blog).

En tout les cas, Lat Dior est considéré comme un héros national au Sénégal. Aussi, de nombreux artistes du pays lui ont rendu hommage en composant des morceaux à sa mémoire.



Au Sénégal, Ousmane Diallo, alias Ouza, est surtout connu pour ses prises de positions contre l'exploitation coloniale : "Thiaroye 44" dénonce ainsi l'assassinat par l'armée française de tirailleurs sénégalais réclamant leur solde. La chanson "Xeet", qui traite de l'aliénation culturelle, lui causera d'ailleurs des problèmes politiques. En compagnie de ses Ouzettes, il asillonné l'Afrique de l'Ouest et rencontré un grand succès.


Lat-Dior - Ouza et ses Ouzettes


Lat Dior (Baobab, Abdoulaye Laye MBoup) - Orchestra Baobab

Ci-dessous un autre titre interprété par l'orchestra Baobab, un des groupes sénégalais les plus connus, dont nous vous déjà parlé à plusieurs reprises ("De la Havane à Kinshasa on danse la rumba" et leur morceau sur Amilcar Cabral).


Lat Dior (Baobab, Abdoulaye Laye MBoup) - Orchestra Baobab

Enfin, parmi la jeune génération de chanteuse sénégalaise, Coumba Gawlo y va de son hommage avec ce Kor Dior poignant (ci-dessous).


Kor Dior - Coumba Gawlo


Sources:

- Histoire générale de l'Afrique (t. VII): l'Afrique sous domination coloniale (1180-1935). Présence africaine.
- Anne Hugon: "Vers Tombouctou. L'Afrique des explorateurs t.II", découvertes Gallimard, 1994.

Liens:
- Lat Dior, Kayor, l'impossible défi.
- "Lat Dior, dernier damel du Cayor".
- Un portrait de Lat Dior sur Tidiane.net

mardi 3 novembre 2009

190. Alpha Blondy: « Armée française » (1988).




L’année 1960 est celle des indépendances pour les colonies françaises d’Afrique subsaharienne. Et si l'on excepte la terrible guerre de libération au Cameroun (dont nous reparlerons bientôt) ces colonies ont été "décolonisées" avant que ne s'y développent de grandes luttes pour l'indépendance. Or, dès la fin des années 1950, le gouvernement français choisit de confier le pouvoir à des Africains "modérés" afin de mener avec ces derniers des politiques de coopération.

Ces indépendances suscitent d’importants débats entre les nouveaux pays. Certains penchent pour une indépendance fédérative dans le cadre du projet panafricain porté, entre autres par Kwame Nkrumah. Or cette option est vite écartée par la plupart des pays.

Au bout du compte, ce sont des indépendances bilatérales qui s’imposent. Le président ivoirien Félix Houphouët Boigny parle ainsi de « l’indépendance dans l’interdépendance. » En effet, ce mode de décolonisation s’avère particulièrement avantageux pour l’ancienne puissance coloniale qui peut facilement imposer une coopération (économique et militaire) et une aide publique au développement (APD) qui lui est largement bénéficiaire comme l’atteste, de manière symbolique, le maintien de la zone monétaire CFA (Communauté financière africaine) et celui de la zone linguistique et culturelle (francophonie).

Au cours des années soixante, les pays nouvellement indépendants d’Afrique de l'ouest doivent choisir leur camp dans le contexte de la guerre froide. Propagande et contrepropagande vont bon train.
Or, selon un accord tacite avec les Etats-Unis, c'est la France qui a pour mission de tenir ce pré-carré hors de portée de l'influence communiste ou, en tout cas, d'un régime hostile aux intérêts Occidentaux.

* le « gendarme » français.

Ainsi, l'ancienne puissance coloniale s'est vite transformée en gendarme de l'Afrique de l'ouest.
L'objectif déclaré des autorités françaises est de veiller à la stabilité du continent. De fait, il faut reconnaître que dans les anciennes colonies françaises (anciennement AOF et AEF dont elle a la charge), il y eut nettement moins de victimes de guerre que dans les ex-colonies britanniques (Ouganda, Kenya), belges (soubresauts sanglants au lendemain des indépendances avec la guerre civile provoquée par la sécession katangaise qu'appuient les grandes compagnies minières occidentales) ou portugaises (ces dernières étant ravagées par de terribles guerres civiles en Angola notamment).


Cette décolonisation très avantageuse pour la France lui permet de maintenir des liens et une influence très forts en Afrique subsaharienne. Aussi, dans les pays où la décolonisation s’est opérée sans violences majeures s’installe très vite un système politico-économique d’interdépendance (connu sous le nom de Françafrique) qui privilégie le maintien des intérêts français, souvent au détriment de la démocratie (voir les récents événements au Gabon).

http://photo.parismatch.com/media/photos2/actu/monde/valery-giscard-d-estaing-avec-jean-bedel-bokassa/542569-1-fre-FR/actu-monde-Valery-Giscard-D-Estaing-avec-Jean-Bedel-Bokassa-Jean-Bedel-Bokassa-Valery-Giscard-D-Estaing_articlephoto.jpg
Valery Giscard d'Estaing et Bokassa en 1975. Le dirigeant centrafricain est alors encore fréquentable. Sa destitution aurait été précipitée par les dérives mégalomanes d'un régime dictatorial et corrompu, ainsi que son rapprochement avec la Libye. Le 20 septembre 1979, les services de renseignements français lancent l'opération Barracuda. Une fois Bangui contrôlée, David Dacko peut accéder au pouvoir.

Des années soixante aux années quatre-vingt, la France soutient des démocraties de façade telles que la Côte d’Ivoire de Félix Houphouët Boigny, le Burkina Faso de Blaise Compraoré, le Sénégal d’Abdou Diouf, ou des dictatures classiques comme le Cameroun d’Ahmadou Ahidjo, le Togo de Gnassingbé Eyadema, le Gabon d’Omar Bongo, le Tchad d’Idriss Déby...


N. Sarkozy et son homologue tchadien en 2008.


La France maintient son influence grâce à son importante présence militaire sur le continent. Elle y multiplie d’ailleurs les interventions armées, à plus ou moins juste titre. Revenons sur quelques unes de ces interventions:

- En 1962, elle intervient pour la sauvegarde du président Léopold Sédar Senghor au Sénégal.

- En mai 1978, intervention au Zaïre demandée par le dictateur Mobutu. Les parachutistes du régiment étranger de parachutistes de la Légion étrangère sautent sur Kolwezi, une ville minière du Zaïre pour secourir des otages européens aux mains des rebelles katangais qui étaient parvenus à rallier une partie de l'armée zaïroise (voir video ci-dessous).
Nouvelle intervention française en 1991-1992 lors des manifestations anti-Mobutu.











- En 1979, en République centrafricaine, l'opération barracuda permet de déposer l’empereur Bokassa, remplacé par David Dacko (amené dans les soutes d’un Transall français). Puis de nouveau en 1996-1997, les opérations Almandin I et II (2 300 hommes) ont pour but de neutraliser des mutineries militaires.

- 1983-1984: au Tchad, l'Opération Manta déploie 4 000 soldats afin de venir au secours de Hissène Habré, le dictateur arrivé au pouvoir en 1982 (video ci-dessous). En 1988, toujours en soutien au pouvoir en place, la France déclenche l'Opération Epervier (900 soldats) pour combattre la Libye, qui occupe le nord du pays.










- En 1986, au Togo, 150 paras français sont envoyés pour protéger le président Eyadéma après une tentative de coup d'Etat.

- Débarquement aux Comores après l'assassinat du président Abdallah en 1989. Puis de nouveau en 1995, l'Opération Azalée (1 000 hommes) qui permet la mise en échec d'un putsch (orchestré par l'inévitable Bob Denard) contre le président Djohar.

- Au Rwanda, de 1990 à 1993, l'Opération Noroît envoie trois compagnies françaises et des forces belges pour soutenir le gouvernement Habyarimana. Elles évacuent leurs ressortissants durant les affrontements entre le régime et l'opposition tutsie du FPR.

En 1994, 500 soldats français évacuent 1 400 étrangers au début du génocide dans le cadre de l'Opération Amaryllis. Après cent jours de génocide, l'Opération Turquoise (2 500 hommes) est menée au Zaïre et dans l'ouest du Rwanda, pour venir en aide aux réfugiés hutus (officiellement en tout cas).









- Intervention en Somalie en 1992 dans le cadre de la campagne militaire américaine "restore hope" visant à stabiliser le pays.

- 1997: Opération Antilope (1 250 soldats) pour évacuer 6 500 étrangers de Brazzaville.









- En 2002, l'armée française est présente en Côte d'Ivoire pour s'interposer dans la guerre civile qui oppose les troupes du gouvernement et les rebelles (d'abord seule, puis sous mandat de l'ONU).

Des soldats français patrouillent lors de l'opération Licorne dans un village au nord-ouest d'Abidjan (en 2005) [AFP/JACK GUEZ].

- Enfin à plusieurs reprises, des forces françaises interviennent au Gabon de l’ami Bongo ou de son prédecesseur Léon M'Ba…
En 1964, ce dernier est renversé par un coup d'état, il doit son salut à des parachutistes français qui le remettent en selle.
En 1990, l'Opération Requin ( 2 000 soldats) permet l'évacution de 1 800 ressortissants étrangers. Elle aide surtout le régime confronté à des émeutes à Libreville et Port-Gentil. Aux lendemains des élections présidentielles 2009 qui ont permis l'adoubement d'Ali Bongo, le fils de l'ancien dictateur, la France a de nouveau déployé des troupes afin d'encadrer les manifestants qui dénonçaient la fraude électorale et menaçaient les intérêts français (Total à Libreville).

Carte tirée du magazine Jeune Afrique n°2543, du 4 au 10 octobre 2009 (cliquez sur la carte afin de l'agrandir).

Aujourd'hui encore, la France dispose de bases militaires en Afrique dans le cadre d'accords bilatéraux: deux bases permanentes à Libreville (Gabon) et Dakar (Sénégal) sur la façade atlantique de l'Afrique, auxquelles s'ajoutent les bases de Djibouti et la Réunion.

Dans sa chanson "armée française", l'Ivoirien Alpha Blondy dénonce les interventions militaires françaises à répétitions qui constituent à ses yeux autant d'atteintes à la souveraineté nationale des pays concernés.


« Armée française », Alpha Blondy, CD Ytzak Rabin, 1998

Armée française allez-vous en !
Allez-vous en de chez nous
Nous ne voulons plus d’indépendance sous haute
Surveillance (2x)
Nous sommes des Etats souverains
Votre présence militaire entame notre souveraineté
Confisque notre intégrité
Bafoue notre dignité
Et ça, ça ne peut plus durer (alors allez-vous en !)
En Côte d’Ivoire,
Nous ne voulons plus de vous
Au Sénégal,
Nous ne voulons plus de vous,
Au Gabon,
Nous ne voulons plus de vous,
En Centrafrique,
Nous ne voulons plus de vous,
A Djibouti,
Nous ne voulons plus de vous
A N’Djamena,
Nous ne voulons plus de vous
Nos Armées Nationales nous suffisent
Vos conseillers militaires nous suffisent.

Sources:
- Stephen Smith: "Atlas de l'Afrique, un continent jeune, révolté, marginalisé", Autrement, 2005.
- Yves Lacoste: "Atlas géopolitique, Larousse.
- Jeune Afrique n°2543, du 4 au 10 octobre 2009.

Liens:

- D'autres titres consacrés au système "Françafrique" sur le blog.
- Le monde.fr: "les interventions militaires françaises en Afrique depuis 1981".
- Sur l'avenir des bases françaises en Afrique.
- Rue 89: "cinquante ans d'interventions militaires françaises en Afrique".

mardi 27 octobre 2009

189. Wolf Biermann: "Die Stasi ballade" (1974).


Wolf Biermann est né à Hambourg en 1936 dans une famille juive et communiste. Son père est assassiné à Auschwitz. Il reçoit une éducation communiste modèle. D'abord membre des jeunes pionniers, il intègre ensuite le Parti socialiste unifié. A 17 ans, il choisit, par conviction communiste et antinazie, de s’installer en RDA (à cette date, les migrations ce font plutôt dans l'autre sens!). Il étudie l'économie politique tout en collaborant avec le Berliner Ensemble, le célèbre théâtre fondé par Brecht. A partir de 1961, il se met à écrire des pièces et fonde le théâtre ouvrier et étudiant de Berlin-Est. Mais, ses prises de positions lui aliènent très vite le soutien du SED (le parti communiste au pouvoir en RDA). Une pièce sur le Mur déplaît particulièrement en haut lieu. Son théâtre doit fermer et les mesures vexatoires se multiplient à son encontre.

Dans le même temps, Biermann écrit des poèmes qu'il met en musique. En 1964, il donne des concerts en RFA où paraît son premier disque en 1965, ainsi que son recueil de poèmes Harpe de barbelés ("Die Drahtharfe"). Après une période d'accalmie, il subit de nouveau les foudres des censeurs est-allemands qui l'empêchent de s'exprimer en l'interdisant de publication. En 1976, il est déchu de sa nationalité et interdit de séjour, à l’occasion d’un concert donné à l’Ouest. Il se réfugie en RFA où il se consacre particulièrement à sa carrière de chansonnier.

Dans l'extrait ci-dessous, il dépeint avec brio le quotidien de nombreux Est-Allemands, surveillés et contrôlés par la redoutable police politique, connue sous le nom de Stasi.

* La RDA sous le règne de la Stasi.

Dès sa création en février 1950, le ministère de la sécurité d’Etat de l’Allemagne de l’Est exerce une surveillance étroite de la population, et ce jusqu’à la chute du mur de Berlin, en 1989. Elle constitue l’instrument essentiel du pouvoir dictatorial du Parti socialiste unifié d’Allemagne (le PC de la RDA).

Un embryon de police politique est mis en place dès 1946, le K5, sur le modèle du NKVD (la police politique soviétique jusqu’en 1954). Ses membres intègrent le ministère de la sécurité nationale lors de sa création. Les dirigeants de ce ministère, membres du PC durant l’entre-deux-guerres, furent marqués par la clandestinité et sont familiarisés avec les techniques du renseignement et du sabotage qui leurs ont permis de sortir vivants de la période nazie.

Jusqu'à la fin des années 1950, la Stasi est un organe répressif chargé de "liquider les ennemis politiques" du socialisme. Cette répression de toute opposition s’abat dès la création de la RDA et touche toutes les personnes susceptibles de conspirer, d’espionner ou tout simplement de s’opposer à l’emprise du PC sur le pays. Le parti, lui-même est épuré de ses membres les plus remuants. Entre 1952 et 1953, près de 10 000 personnes auraient été arrêtées et condamnées à des peines de prison. La Stasi se spécialise aussi dans l’enlèvement d’Est-Allemands réfugiés en RFA.



DDR-Funktionäre im Jahr 1979
Erich Mielke, Erich Honecker, Heinz Hoffmann und Kurt Hager zum 30. Jahrestag der DDR 1979. (Foto: WDR)


Les méthodes utilisées par la police politique n’ont rien de très originales, mais s’avèrent redoutables :

- conditions de détention très rigoureuses (isolement absolu, tortures, pression psychologiques), afin d’obtenir des « aveux » sur des complots imaginaires.

- Les assassinats politiques restent exceptionnels, mais la violence d’Etat existe. Des centaines d’Est-Allemands sont exécutés alors qu’ils tentent de franchir le mur de Berlin ou de gagner la RFA après 1961.

- Recours à la propagande et contre-espionnage en RFA. La Stasi se dote aussi d'un service culturel afin de surveiller et réprimer les intellectuels et artistes. La culture est mise au service de la propagande.

- Identification des milieux à risque (intellectuels et étudiants, services de sécurités…) et surveillance des suspects grâce à des moyens variés: ouverture du courrier, écoutes téléphoniques, appartements placés sous écoutes, filatures…

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Emblème de la stasi.

Progressivement, la répression se ralentit, pour laisser plus de place à la prévention. La Stasi entre alors dans une seconde phase qui se caractérise par la surveillance de la population est-allemande. Les emprisonnements politiques se réduisent, les conditions de détention se transforment. Les violences physiques cèdent la place à des techniques plus élaborées qui visent à déstabiliser psychologiquement l’adversaire. Les directives du Ministère de la Sécurité d'Etat invitent ainsi à “décomposer les âmes” de tout sujet “indiscipliné”. La Stasi diffuse des rumeurs, des calomnies sur les sujets visés, organisent des infractions, afin de les isoler du reste du corps social et les inciter à cesser toute activité d’opposition (aspects très bien mis en avant dans le film La vie des autres).

http://timesonline.typepad.com/photos/uncategorized/2007/08/06/stasi.jpg
Le héros du film La vie des autres, officier modèle de la Stasi soudain en proie au doute.

Pour mener à bien ce contrôle sur la société, la Stasi se dote d’un dense réseau d’informateurs, de « collaborateurs officieux » (des membres du SED, des jeunes qui financent ainsi leurs études, des individus en quête de gratifications et d'avantages matériels). Ces Inofizielle Mitarbeiter permettent une infiltration exceptionnelle de la société. En RDA, le niveau d'encadrement de la population est exceptionnel (de 20 à 30 000 informateurs à la fin des années 1950, on grimpe à 170 000 en 1989 pour 17 millions d'habitants). Le fichage des suspects concerne 4 millions d'individus, près du quart de la population.



Qui surveille-t-on ? Le milieu des opposants, les institutions stratégiques comme le personnel de l’armée et de la police, les organes du parti, les membres des ministères, les cadres économiques en RDA, les délégations est-allemandes à l’étranger. Pour autant, la surveillance ne se limite pas aux opposants politiques déclarés, mais affecte tout individu au comportement suspect aux yeux du régime. Tout comportement qui s’écarte de la norme définie par le SED est condamnable. Les jeunes aux cheveux longs, attirés par le rock font ainsi l’objet de l’attention des autorités.

Cette surveillance de tous les instants distille un climat de peur, qui incite à la plus grande prudence et pousse au mutisme. Au bout du compte, cette traque de tout comportement déviant entraîne la sclérose de toute la société est-allemande. Le harcèlement moral et psychologique affecte tous les rapports sociaux dans la mesure où personne n'est à l'abri de poursuites et surtout les indicateurs peuvent être vos proches (dans le couple, le voisinage…). Sonia Combe parle ainsi de "société sous surveillance".

Cela dit, il ne faut pas imaginer la Stasi comme une société secrète au-dessus de la population, mais plutôt comme une "entreprise publique", visible (elle comptait 91 000 fonctionnaires en 1989), profondément ancrée dans la société. Lors des dernières années du régime, elle fonctionne comme une instance éducative de surveillance politique visant à "discipliner" la population est-allemande.

Imagen
L'ancien ministre de la Sécurité d’Etat de la RDA, Erich Mielke (au centre) entouré de ses proches collaborateurs.

Malgré tous ses efforts, la Stasi éprouve des difficultés à anticiper les contestations qui peuvent se faire jour (les émeutes ouvrières de 1953), elle n’est pas parvenue non plus à éradiquer l’opposition politique, qui se structure au cours des 1980’s. Surtout, sans l’appui du grand frère soviétique, la Stasi et les autorités de la RDA ne peuvent pas empêcher le délitement du régime, précipité par les gigantesques manifestations de l’année 1989, qui aboutissent à la destruction du mur de Berlin.


Minister für Staatssicherheit Erich Mielke bei einem Appell des MfS-Wachregiments, 1967
Minister für Staatssicherheit Erich Mielke bei einem Appell des MfS-Wachregiments, 1967

Si le nombre de victimes directes des services de sécurité semble assez limité. Il n'empêche que les autorités n'ont pas hésité à tirer sur ceux qui voulaient fuir le régime. Ainsi, de 1961 à 1989, environ 1200 individus périrent en tentant de franchir la frontière entre les deux Allemagne. D'autre part, au cours des 40 années d'existence de la RDA, on estime que près de 200 000 individus furent emprisonnés pour des raisons politiques.

Les plus hauts responsables est-allemands et bon nombre de membres de la Stasi, durent rendre des comptes lors de la réunification. Or, cette épuration fut menée avec une certaine sévérité. Dans deux domaines au moins, les investigations furent systématiques: les crimes frontaliers, les condamnations d'opposants prononcées par la justice pénale de RDA.



Une fois le mur de Berlin détruit, les populations est-allemandes se précipitèrent vers les locaux de la Stasi afin d'empêcher la destruction des archives. Les militants des mouvements civiques apparus au cours de l'automne 1989, entendaient ainsi contrôler les millions de dossiers constitués par la Stasi sur de très nombreux citoyens est-allemands.
La loi du 20 décembre 1991 fonde l'agence fédérale indépendante chargée des archives de la Stasi (BStU).
Deux grandes missions incombent à cette agence:
- mettre fin aux "légendes" et permettre l'accès aux archives de la Stasi aux chercheurs, institutions. Les citoyens ont le droit de consulter l'éventuel dossier constitué par la Stasi sur leurs cas. Cette disposition connaît un grand succès (2,5 millions de demandes adressées à la BStU de sa création à juin 2009).
- examiner le passé des fonctionnaires et responsables politiques afin d'écarter de la fonction publique les anciens "informateurs non officiels" de la Stasi.


stasi


Wolf Biermann, "Die Stasi-Ballade"

Menschlich fühl ich mich verbunden
mit den armen Stasi-Hunden
die bei Schnee und Regengüssen
mühsam auf mich achten müssen
die ein Mikrophon einbauten
um zu hören all die lauten
Lieder, Witze, leisen Flüche
auf dem Klo und in der Küche
- Brüder von der Sicherheit
ihr allein kennt all mein Leid

Ihr allein könnt Zeugnis geben
wie mein ganzes Menschenstreben
leidenschaftlich zart und wild
unsrer großen Sache gilt
Worte, die sonst wärn verscholln
bannt ihr fest auf Tonbandrolln
und ich weiß ja! Hin und wieder
singt im Bett ihr meine Lieder
- dankbar rechne ich euchs an:
die Stasi ist mein Ecker
die Stasi ist mein Ecker
die Stasi ist mein Eckermann

____________________________

Humainement je me sens lié
Avec ces pauvres mecs de la Secrète
Qui par la neige et par la pluie
Sont contraints de veiller sur moi,
Pour tout entendre de mes chansons,
De mes saillies, de mes jurons
Ils ont installé un micro
Dans ma cuisine dans mes WC
Frères de la Sécurité
Vous seuls mes malheurs savez
Vous seuls pouvez témoigner
Que mon unique souci
Ma passion démente et douce
A notre cause est consacrée
Mes paroles sinon oubliées
Par vos bandes vous les fixez
Et je le sais, de temps à autre
Mes chansons au lit vous chantez
— je vous en dis ma gratitude
La Secrète c’est mon secret
La Secrète c’est mon secret
La Secrète c’est mon secrétaire
(…)


Traduit de l’allemand par Jean-Pierre Hammer
Publié dans le recueil Ainsi soit-il et ça ira, Christian Bourgois Editions, 1978

il s'agit (ci-dessus) d'extraits de la chanson, l'intégralité des paroles peut-être lue ici.


Sources:

- Article d'Emmanuel Droit: "Le communisme au quotidien", L'Histoire n°346, octobre 2009.

- Article de Guillaume Mouralis: "Une épuration allemande", L'Histoire n°346, octobre 2009 et "Stasi: ruée sur les archives" du même auteur.

- Article de Sandrine Kott: ”Comment la Stasi à mis la RDA sous surveillance”, L'histoire n°317, février 2007.

- Article de Stéphane Courtois:”La terreur peut être douce”, L'histoire n°324, octobre 2007.


Liens:
- Biographie du chanteur.
- Biermann sur Wikipédia.
- Le dossier consacré au film la vie des autres par l'équipe de Zéro de Conduite (en particulier la page 8) ou encore ce dossier (en allemand).
- Extraits d'un ouvrage qui évoque Biermann.

dimanche 25 octobre 2009

188. Oxmo Puccino pour l'UNICEF : "Naître adulte" (2009)

Il y a 20 ans, le 20 novembre 1989, était adoptée la Convention internationale des droits de l'enfant. Ce texte précisait les droits des enfants :
  • le droit à la survie
  • le droit de se développer dans toute la mesure du possible
  • le droit d'être protégé contre les influences nocives, les mauvais traitements et l'exploitation
  • le droit de participer à part entière à la vie familiale, culturelle et sociale

La Convention rappelait également les quatre principes fondamentaux :

  • la non-discrimination
  • la priorité donnée à l'intérêt supérieur de l'enfant
  • le droit de vivre, de survivre et de se développer
  • le respect des opinions de l'enfant

A cette occasion, le rappeur Oxmo Puccino a offert une chanson à l'Unicef [Photo : Unicef]. Avant de l'écouter, voici quelques informations issues du rapport 2009 de l'agence.

Qu'est-ce que l'UNICEF ?

L'UNICEF est une agence de l'ONU créée en 1946. Le sigle signifie au départ United Nations Children Emergency Fund (Fonds d'urgence des nations unies pour l'enfance). Il a son siège à New York. Comme son nom l'indique, il doit au départ secourir les enfants menacés par la faim et les maladies après les ravages causés par la Seconde Guerre mondiale qui n'a pas épargné les civils, dont les enfants. Ses objectifs : améliorer leur accès à la santé, à l'éducation, à l'hygiène et à l'alimentation. Très rapidement, son action concerne surtout les pays du Tiers-Monde naissant. L'agence a reçu le Prix Nobel de la Paix en 1965. Une déclaration des Droits de l'enfant est adoptée en 1959 puis la Convention internationale en 1989.
37 comités nationaux (dont Unicef-France) relaient son action dans plus de 150 pays. Elle compte de nombreux ambassadeurs internationaux et des ambassadeurs nationaux, essentiellement des artistes et personnalités connues.


Quelle est la situation des enfants dans le monde en 2009 ?


Le rapport 2009, publié début octobre, donne des statistiques sur la situation des enfants pour plusieurs critères. Tout en ponctuant ponctuellement des progrès dans certains pays (au Bangladesh, en Guinée et au Népal pour les mariages précoces et forcés), le rapport dresse un bilan très sombre. Quelle est cette situation ?

  • L'absence d'existence légale : "arriver sur terre par catapulte"
De nombreux enfants n'ont pas d'existence légale, leurs parents, pour des raisons culturelles, politiques, économiques comme l'éloignement des lieux de recensement. L'Unicef établit ainsi que 51 millions d'enfants nés en 2007 ne sont pas inscrits à l'état-civil, pour moitié en Asie du Sud. Dans certains pays comme la Somalie ou l'Afghanistan, moins de 10% des enfants sont enregistrés. Cela pose de nombreux problèmes ensuite pour faire valoir toute sorte de droits parmi les plus élémentaires.

  • Les violences faites aux enfants : "en espérant que les grands répondent"
Très souvent, les enfants sont les premières victimes des mauvais traitements, dans le cadre domestique notamment. Entre 500 millions et 1,5 milliard d'enfants sont soumis chaque année à des violences. 70% des enfants des Territoires palestiniens ont ainsi subi des châtiments corporels et des violences psychologiques dans le cadre familial ou en dehors (comme victimes ou témoins de violences dans la rue). Lorsque cette violence se déroule dans le cadre domestique, elle est le plus souvent jugée comme normale par les personnes qui en sont victimes, en particulier dans les ménages les plus pauvres et les moins instruits...

  • Les mutilations féminines : "avec des arbres aux branches pleines de poèmes roses"
Dans les pays où elles sont pratiques courantes (Afrique subsaharienne et Yémen), les mutilations féminines et l'excision touchent 70 millions de jeunes filles et de femmes de 15 à 49 ans. Ce chiffre important ne prend pas en compte les femmes qui subissent ces mutilations dans d'autres pays en Europe et en Amérique du Nord où vivent des émigrés venus des pays où la pratique est habituelle. Même si de plus en plus de femmes s'y opposent, ces pratiques restent courantes dans de nombreux pays.


  • Le travail des enfants : "c’est nourrir sa famille avant d’apprendre à lire"
150 millions d'enfants âgés de 5 à 14 ans travaillent dans le monde. En Afrique subsaharienne, plus du tiers des enfants travaille. Dans certains pays comme le Brésil, l'Inde et le Mexique, le travail des enfants semble reculer lentement. Dans les pays les plus pauvres en revanche, la proportion reste stable. Dans les zones rurales, les enfants commencent ainsi à travailler dès l'âge de 5 ans parfois. L'Unicef pointe le paradoxe suivant :
"Le travail des enfants est à la fois la cause et la conséquence de la pauvreté et il perpétue la paupérisation en compromettant gravement l’éducation des enfants. En commençant à travailler très jeunes, la plupart des enfants retardent leur entrée à l’école, n’achèvent pas leur éducation de base ou ne vont parfois même pas à l’école du tout. Lorsque les filles qui travaillent vont à l’école, elles portent un triple fardeau : tâches ménagères, travail scolaire et travail en dehors de la maison, rémunéré ou non, ce qui limite inévitablement leur niveau d’instruction et leurs performances scolaires."

  • Les mariages forcés et précoces : "les plus fragiles coupables d’innocence"
"En 2007, plus du tiers des jeunes femmes âgées de 20 à 24 ans vivant dans les pays en développement ont rapporté qu’elles étaient mariées ou vivaient en union à l’âge de 18 ans. Les proportions étaient le plus élevées en Asie du Sud (46 %) et Afrique subsaharienne (39 %)." Dans certains pays, l'âge médian au premier mariage est bien inférieur à 18 ans. Ainsi au Bangladesh, même s'il remonte légèrement, il s'établit à 16 ans et dépasse l'âge médian pour le Niger, inférieur à 16 ans. Précisons enfin que les garçons sont également concernés , dans une moindre mesure il est vrai, par cette pratique des mariages forcés et précoces.

  • Les enfants dans la guerre : "pour les orphelins avec des mitraillettes"
Plus d'un milliard d'enfants vivent dans un territoire qui connaît un conflit armé. Outre le facteur aggravant que cela constitue en terme de développement, ces conflits entraînent souvent leur déplacement et leur exposition à des violences. Ils sont également nombreux parmi les victimes des mines anti-personnelles, souvent peu au fait des précautions à prendre. Mentionons aussi le sort des enfant-soldats dont je vous ai déjà parlé plus longuement sur Samarra.

  • Les enfants en prison : "c’est voir le jour au crépuscule"
Plus de la moitié des enfants détenus n'ont pas été jugés et condamnés. L'emprisonnement est utilisé couramment pour les enfants alors que la Convention précise que cela doit rester excepetionnel et en dernier ressort. Cinq pays appliquent même la peine de mort à des enfants depuis 2005. Il s'agit de l'Iran, de l'Arabie Saoudite, du Soudan, du Pakistan et du Yémen.



Voici les paroles de la chanson d'Oxmo Puccino, téléchargeable gratuitement sur le site de l'Unicef :

Naître adulte c’est nourrir sa famille
avant d’apprendre à lire
pour ça papa m’a souvent dit
si tu te couches tard tu te cultives,
le poison de ce monde c’est l’ignorance
les plus fragiles coupables d’innocence
l’enfance est un long voyage
l’arrivée dépend du paysage
à ceux dont les yeux n’ont plus d’étincelles
nous chantons cette mélodie qui rappelle
que le secret des plus grand trésors
se tient dans les poings d’un bébé qui dort

Naître adulte
arriver sur terre par catapulte
en espérant que les grands répondent
on va chanter pour changer le monde
naître adulte
c’est voir le jour au crépuscule
en espérant que les grands répondent
on va chanter pour changer le monde

Les droits de l’enfant se dressent pas à pas
serrons-nous les pétales que l’on fasse un parc,
découvrez le meilleur des mondes imaginaires
où s’allument des bougies vertes
ici poussent des glaces au gout d’arc en ciel
pour les mauvaises mines anti-personnelles
des poupées de caramel, plein de marionnettes
pour les orphelins avec des mitraillettes
à l’abri d’une forêt d’émeraudes
avec des arbres aux branches pleines de poèmes roses
on y cueille de douces paroles
fredonnez-les, puis la peine s’envole

Naître adulte
arriver sur terre par catapulte
en espérant que les grands répondent
on va chanter pour changer le monde
naître adulte
c’est voir le jour au crépuscule
en espérant que les grands répondent
on va chanter pour changer le monde

Tenter de danser pour conjurer le sort
donner sans mesurer l’effort
se pencher pour apporter des forces
à ceux qui n’ont plus d’écorce
bien que la vie soit dure
on veut tout l’amour qui nous est du
et si la réponse est longue
chantons tant que la terre est ronde

Des liens pour en savoir plus :