vendredi 10 août 2018

352. Serge Gainsbourg - "L'eau à la bouche" (1960), amour et consentement

1969, l'orgasmique "Je t'aime moi non plus" célèbre la passion amoureuse au cœur de l'immense œuvre de l'homme à la tête de chou. La sortie du morceau enregistré dès 1966 avec Brigitte Bardot est annulée par Serge Gainsbourg, amant éconduit mais gentleman envers Gunther Sachs, mari de BB, peu enclin à entendre la trace radiophonique des ébats passés de sa belle. Les râles et soupirs de BB sont alors réenregistrés par Jane Birkin, pétillante anglaise de 23 ans et nouvelle muse du chanteur. Slow sulfureux, ce tube de l'année érotique est banni des ondes complètement ou avant minuit. Pour la petite histoire, Gainsbourg dira que "Je t'aime moi non plus" est la chanson la plus morale qu'il ait écrite car "l'amour physique ne suffisant pas à la passion, il faut s'en référer à d'autres arguments." S'il n'est pas le premier oser le sexe en chanson, Gainsbourg contribue à faire tomber les tabous de l'amour physique puisqu'en 1984 "Love on the beat" est autorisé.


"L'amour à la papa
Dis moi, dis moi
Dis moi ça ne m'intéresse pas
Ca fait déjà des mois
Des mois, des mois
Que j'attends autre chose de toi

Quatre-vingt-dix à l'ombre
De mon corps et tu sombres
Tu n'es pas une affaire
Tu ne peux faire
Qu' l'amour à la papa

Crois moi, crois moi
Y a trente deux façons de faire ça
Si d'amertume
Je m'accoutume
Il est fort probable qu'un jour
En ayant marre
C'est à la gare
Que je t'enverrais toi et tes amours"

Sorte de face B de "L'amour à la papa" vilipendé par Gainsbourg en 1959, plus bestial dans le propos que "Je t'aime…", "Love on the beat" c'est l'acte charnel torride mais diffusable à la télé, une permissivité dont les seventies ont accouché.


Écoutant "Je t'aime moi non plus" et "Love on the beat" en 2018 à l'aune de l'affaire Weinstein et du mouvement #MeToo, on peut se demander si Gainsbourg est le chanteur de l'amour consenti où désir et jouissance sont pleinement partagés. Aujourd'hui, la notion de consentement se construit et reste difficile à définir car il a un double sens comme le note la philosophe et historienne Geneviève Fraisse.


"C'est à la fois choisir et accepter. De nombreux campus américains ont adopté une règle pour lutter contre les agressions sexuelles qui consiste à dire que le consentement ne peut être exprimé que par un "oui" formulé verbalement, qu'un silence ne vaut pas consentement, afin de clarifier un peu les choses. En français, on parle souvent de consentement tacite, éclairé ou implicite. Tous ces adjectifs qu'il faut ajouter à ce terme montrent bien qu'il a plusieurs sens."

Dans l'œuvre de Gainsbourg, "L'eau à la bouche" est une chanson qui traite parfaitement de l'interprétation du consentement sexuel, "une question complexe dans le schéma où l’homme propose et la femme dispose, viennent s’insérer silences et quiproquos, la fameuse « zone grise »." (1)


En 1960, Gainsbourg signe la bande originale du film "L'eau à la bouche" de Jacques Doniol-Valcroze. Michel Galabru et Bernadette Lafont jouent notamment à merveille un couple fripon dans un château des Pyrénées-Orientales où six personnages réunis pour régler une question d'héritage se laissent aller au marivaudage. Les paroles de Gainsbourg qui servent l'intrigue amoureuse s'immiscent dans cette zone grise de la séduction. Entre prédateur (Je t'en prie ne sois pas farouche / Quand me vient l'eau à la bouche (…) Je te veux confiante, je te sens captive / Je te veux docile, je te sens craintive / Je ne prends que ta bouche) et homme patient capable d'attendre l'accord explicite de sa partenaire (Si tu veux bien / Je te prendrais doucement et sans contrainte), Gainsbourg fait sa danse nuptiale à la frontière du consentement et de la "liberté d'importuner" revendiquée par Catherine Deneuve (qu'il surnommait Catherine d'Occase) et BB dans une tribune au Monde de janvier 2018 (2). "Nous pensons que la liberté de dire non à une proposition sexuelle ne va pas sans la liberté d’importuner", concluent ces femmes, qui débutent leur texte en estimant que "la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste".


Écoute ma voix, écoute ma prière 
Écoute mon cœur qui bat laisse-toi faire
 Je t'en prie ne sois pas farouche 
Quand me vient l'eau à la bouche 

Je te veux confiante, je te sens captive
 Je te veux docile, je te sens craintive
 Je t'en prie ne sois pas farouche
 Quand me vient l'eau à la bouche

 Laisse toi au gré du courant
 Porter dans le lit du torrent
 Et dans le mien
 Si tu veux bien
 Quittons la rive
 Partons à la dérive

 Je te prendrais doucement et sans contrainte
 De quoi as-tu peur, allons n'aie nulle crainte
 Je t'en prie ne sois pas farouche
 Quand me vient l'eau à la bouche

 Cette nuit près de moi tu viendras t'étendre
 Oui je serai calme je saurai t'attendre
 Et pour que tu ne t'effarouches
 Vois je ne prends que ta bouche

 




Actuellement, le terme de consentement est réinterrogé partout notamment sur le plan juridique en Suède où une nouvelle loi est entrée en vigueur : la justice considère dorénavant comme viol « tout acte sexuel sans accord explicite ».


À lire sur l'Histgeobox, le billet sur "Tu veux ou tu veux pas" de Marcel Zanini qui détaille le contexte de libération sexuelle des années 1960. L'émission Les pieds sur terre de France culture a consacré une série de quatre documentaires sur le consentement à réécouter sur leur site. Pour ceux qui aiment les voix haut perché,  "Consentement" un titre de Mylène Farmer sorti en 1999, aborde un thème dont s'est emparé Vins, rappeur montpelliérain engagé contre les violences faites aux femmes.


"Puis un viol ça reste un viol ça dépend pas d'la taille de sa robe
Et toi qui cries que c’est toutes les mêmes t’as rien compris
Ouais la salope dans cette histoire c’est surtout toi et ta connerie
Les traiter de putes c’est plus facile que d’admettre
Qu’elles veulent pas prendre un verre avec toi car tu sais pas t’y prendre avec
Tu gonfles les pecs et les abdominaux
Tu vois les femmes comme des femelles car être un homme c’est être un mâle dominant
Puis on dira que c’est de sa faute si les hommes sont dans l’abus
Oui regarde un peu ses habits, normal qu’on l’agresse dans la rue
Étouffées par son étreinte, rares sont celles qui portent plainte
Au final au tribunal on dira qu’elle le voulait peut-être un peu."


Sources
1. Après MeToo, une nouvelle libération sexuelle, Pauline Grand d'Esnon, juin 2018, https://www.neonmag.fr/apres-metoo-une-nouvelle-liberation-sexuelle-507820.html 
2. Nous défendons une liberté d'importuner indispensable à la liberté sexuelle, manifeste d'un collectif de 100 femmes paru le 9 janvier 2018 (https://www.lemonde.fr/idees/article/2018/01/09/nous-defendons-une-liberte-d-importuner-indispensable-a-la-liberte-sexuelle_5239134_3232.html)

mercredi 8 août 2018

351. "Le camping", Marcel Zanini (1971), de l'éloge du plein air à la slow-life

C'est une véritable institution estivale : les sardines qu'on enfonce, les bouchons qui sautent, le bruit des tongs dans l'allée et le rouleau de Lotus sous le bras… Les vacances au camping, c'est le mode d’hébergement favori des touristes français et étrangers. Et on est bien placé pour en parler puisque l'Hexagone dispose du premier parc de campings en Europe et du second au monde derrière les États-Unis. La pratique du camping est profondément enracinée dans la culture populaire et quelques chansons relatent ce retour à la nature et à une vie simple. De l'éloge du plein air prôné par les pionniers anglo-saxons à la slow-life vernissée d'aujourd'hui, il y a tant à dire sur un type d'hébergement qui confine au mode de vie.

Une publication partagée par Emmanuel Grange (@lapasserellehg) le


Les débuts du camping, du vélo au credo

Olivier Sirost relève que c'est dans la presse sportive que le terme de "camping" apparaît en France au mois de juillet 1903 (1). Un article du journal L’Auto portant sur les campements sportifs des Anglais insiste sur l’origine et la culture britannique d’un mode de vie : « Les Anglais ont le génie de ces organisations en plein air. Depuis longtemps le goût du camping out et du bivouac lointain a pris dans le Royaume-Uni des proportions considérables. » Paul de Vivie dit Vélocio, grande figure du cyclotourisme français, écrivait la même année que la "bicyclette n'est pas seulement un outil de locomotion ; elle devient encore un moyen d'émancipation, une arme de délivrance. Elle libère l'esprit et le corps des inquiétudes morales, des infirmités physiques que l'existence moderne, toute d'ostentation, de convention, d'hypocrisie – où paraître est tout, être n'étant rien – suscite, développe, entretien au grand détriment de la santé." Pédaler et camper sont les joies du plein air, un concept en vogue en ce début de 20ème siècle dans les catégories sociales aisées. Avant la Grande Guerre, les campeurs sont principalement des randonneurs battant seuls la campagne à pied ou en vélo avec une toile de tente militaire rudimentaire.
 
Dans l'Europe industrialisée, cette pratique va se diffuser avec les réflexions hygiénistes sur le corps et l'environnement. Bouleversée par les progrès techniques, la vie moderne contraindrait l'homme qui, ne fusionnant plus avec la nature à cause d'une domestication sans freins, s'éloignerait de l'essentiel. Comme le note Alain Corbin, un retour à la nature est une façon de lutter contre les maux de la société industrielle (alcoolisme, tuberculose) en revigorant la vigilance du citoyen prêt à défendre les intérêts de la nation et la production de l'ouvrier à son poste. En Grande-Bretagne et aux États-Unis, l'idéal d'un nouvel Adam est porté par les protestants du Young Men’s Christian Associations (YMCA) qui développent les pratiques du camping en idéalisant l'Indien et la civilisation primitive américaine. Le triangle symbole de l'YMCA représente les trois domaines que l'être humain doit développer pour demeurer en équilibre. « Le triangle est l'exemple d'une symétrie essentielle à l'homme sur les plans spirituel, intellectuel et physique » (Luther Gulick, professeur du YMCA et créateur du symbole). Ce programme fondé sur l’indianisme et l'harmonie entre corps et esprit influence le scoutisme et initie la pratique du camping aux États-Unis. En France, les Unions chrétiennes de jeunes gens (UCJG) importent l'héritage anglo-saxon et en 1910 quelques uns de leurs membres fondent le Camping club français (CCF) pour forger une jeunesse aux rudiments de la vie au grand air.

"Nous méprisons, non sans raison,
les maisons, ces prisons,
d'où l'on ne peut pas voir les étoiles
et le beau ciel sans voile"

La chanson du plein air, extraite du livret Chansons des scouts de France (1932), montre la conjonction entre les influences anglo-saxonnes et suisse-allemande où le camping est le meilleur moyen de prolonger les moments passés au contact de la nature. Face à l'urbanisation galopante, l’Allemagne et l’Autriche proposent aux citadins une cure de nature où la randonnée en forêt, la baignade en rivière et le feu de camp entretiennent parfois un esprit contestataire où naturisme, végétarisme se diffusent en parallèle. C'est sur le disque "Les chansons de Bob et Bobette", première production discographique à l'attention des enfants de l'entre-deux guerres, que l'on retrouve un éloge de la liberté et de la toile de tente avec "La partie de camping" (1948). Les oiseaux chantent, l'air est pur. Parfois un orage craque mais rien ne vaut la vie en pleine nature.


Puisqu'il faut vivre avec son temps
Vivons autrement qu' nos parents
Qui végétaient entre quatre murs
Il nous faut un plafond d'azur
La vie qui nous enchante
Chante, chante, chante
C'est le campeur qui plante
La vie indépendante
Des trappeurs au cœur bien trempé (Un, deux, trois)
Campeurs, sachons camper !

(Refrain)

Ah ! Qu' c'est beau la nature
Les fleurs, les p'tits oiseaux
La brise qui murmure
Et les reflets sur l'eau
Pour posséder tout à la fois
Campons au coin d'un bois

Vers le camping de masse

Au camping éducatif promu par le Camping club français des origines s'ajoute progressivement une pratique plus familiale. Le développement de l'industrie touristique en France s'accompagne d'une massification du camping où l'on distingue les Sybarites (adeptes du confort, du nom de la prospère ville grecque de Sybaris) et les Spartiates. Pratique plutôt bourgeoise au départ, le camping se démocratise avec les congés payés de 1936. La création et la modernisation de zones de vacances dans les communes donnent naissance aux campings municipaux et à une pratique familiale en bord de mer ou sur les terres natales. Après la Seconde Guerre mondiale, une réglementation vise à limiter le camping sauvage qui dégrade des espaces naturels mais représente aussi un manque à gagner pour une industrie des loisirs en plein boom. La plupart des campeurs des Trente Glorieuses se rendent alors gaiement dans les terrains de camping en plein essor ou investissent dans leur propre parcelle privée.




Bob, moustache, lunettes rondes, la bouille de Marcel Zanini est entrée dans les annales de la chanson française avec son reprise impayable de Brigitte Bardot dans "Tu veux ou tu veux pas" déjà étudiée sur l'Histgeobox. Né à Istanbul en 1923, d'un père français et d'une mère d'origine grecque, Zanini voyage entre la Côte d'Azur et les Alpes pour animer les saisons touristiques. En 1971, cet amoureux de jazz s'amuse des petits déboires des vacanciers à toile de tente avec le très seventies "Le camping". Sur la pochette où Zanini mime un coup de fourchette sur son matériel pliable, l'idéal du campeur en quête d'un nouvel Éden est bien loin. Le camping jouxte la route et la gare de chemin de fer, les "gros camions" déboulent sur l'aire et bouchent la vue du pauvre campeur au chapeau zébré. Transistors à bloc et surpopulation, l'espiègle Zanini se délecte du camping de masse. Il y a t-il encore une place pour les puristes du camping dans une société de loisirs et de consommation où le confort s'immisce même là où l'on avait chassé ?


Au super camping de la plage
Evidemment c'était complet
Mais moyennant un bon pourboire
On nous a quand même casés
Entre un gros camion de la Corrèze
Qui nous bouchait toute la vue
Et une famille portugaise
Qui faisait frire de la morue
On s'est regardés
Puis on s'est dit
On se plaindra
A Trigouni

Refrain

Ah quelle joie d'avoir une caravane
Ah quelle joie de faire du camping
L'endroit était très sympathique
Mais il y avait les transistors
Et sans les millions de moustiques

On aurait pu dîner dehors
On trouvait tout à la cantine
A condition d'attendre son tour
Pour une boîte de sardines
J'ai fait la queue pendant trois jours
Un de nos voisins
Pour des petits pois
A fait la queue
Pendant un mois

Refrain

Bien sûr, on ne voyait pas la plage
A cause de la gare de chemin de fer
Mais en grimpant sur le porte-bagage
On pouvait quand même voir la mer
A part les huit jours de tourmente
Et la tente qui s'est envolée
On a passé de bonnes vacances
On s'est vraiment bien amusé
Si on n'est pas
Tellement bronzés
On a quand même
Bien rigolé

Refrain
Ah quelle joie d'avoir une caravane
Ah quelle joie de pouvoir s'en servir


La France, le premier parc européen de campings

L'INSEE (2) nous livre des statistiques récentes qui confirment l'engouement pour le camping hexagonal. "En 2016, la France métropolitaine compte 7800 campings touristiques et 710 000 emplacements, soit une taille moyenne de 90 emplacements par établissement. Elle possède le deuxième parc mondial de campings, derrière les États- Unis et le premier parc européen. Elle concentre notamment un tiers des capacités européennes, contre seulement un dixième du parc européen de chambres d’hôtels." Sur la décennie écoulée, la fréquentation des campings a progressé de 10%. Si les campeurs français préfèrent les emplacements équipés d'un mobil-home, bungalow ou chalet, les visiteurs étrangers optent pour les emplacements "nus" où ils plantent leur propre tente ou garent leur caravane, camping car ou voiture avec tente de toit.


Dans un article du Huffington Post daté d'août 2018, tout montre que les campings français sont en train de devenir un nouvel eldorado économique. La diversification de l'offre séduit de plus  en plus d'urbains aimantés par un hébergement insolite en pleine nature comme le glamping (contraction de glamour et camping). Tous les âges et toutes les catégories socio-professionnelles sont représentés car du camping car à la tente dépliable en deux secondes les solutions d'hébergement sont nombreuses et dans l'air du temps.

D'autres alternatives apparaissent avec les campings cinq étoiles ou les campings permaculture où les clients consomment les légumes et fruits produits sur place qui se rapprochent du camping à la ferme chanté par Jean-Louis Murat sur le double-album Babel que Samarra évoque ici.



Sources

1. Les débuts du camping en France : du vieux campeur au village de toile par Olivier Sirost
(https://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2001-4-page-607.htm)
2.  Les campings, un confort accru, une fréquentation en hausse (https://www.insee.fr/fr/statistiques/2852693#graphique-Figure1)

En savoir plus : https://www.francetvinfo.fr/decouverte/vacances/l-evolution-du-camping-a-travers-le-temps_1013263.html

lundi 30 juillet 2018

350. "J'accuse" Michel Sardou...d'un peu d'homophobie


Dans la série des chansons engagées de Michel Sardou retrouvons celle-ci au titre évocateur, lourd d'histoire. Après Zola, Michel Sardou/Pierre Delanoë appartiennent à la liste déjà longue des textes qui accusent, devenant presqu'un style littéraire. 







La chanson est sortie en 1976 à la période où l'engagement des chanteurs est encore fort. Huit années après 1968, la société française a débuté sa transformation en profondeur sur de nombreux sujets. 

L'un des thèmes principal de la chanson est l'écologie. C'est étonnant pour un chanteur tel que Sardou car il a finalement peu abordé cette thématique. On lui connaît davantage ses engagements patriotiques, à droite, sur l'école privée par exemple. Mais ce sont les débuts de l'écologie, il faut rappeler la candidature marquante de René Dumont à la présidentielle de 1974 qui n'avait recueilli que 1,35 % des voix mais avait marqué les esprits par son ton nouveau, anticonformiste. 
Mais plus encore cette première candidature écologiste, c'est le retentissement du naufrage du Torrey Canyon en 1967 qui éclaire les lignes "De pétroler l'aile des Goëlands, d'empoisonner le sable des enfants" et deux ans plus tard, la chanson fera d'autant plus écho dans les esprits  lors du terrible naufrage de l'Amoco Cadiz qui souillera les plages bretonnes. 



Dans une autre strophe, Sardou/Delanoë s'en prennent à la conquête spatiale, notamment celle des Etats-Unis. "J'accuse les hommes de violer les étoiles, pour faire bander le cap Canaveral".  Le programme Apollo (1961-1975) a permis en effet, des vols habités mais aussi  que le premier homme marche sur la lune (1969). C'est à Cap Canaveral (Floride) qu'ont lieu l'ensemble des lancements des fusées Saturn. Dans la chanson, on oublie qu'en 1975, la conquête spatiale a fortement ralenti (pour des raisons budgétaires) et qu'elle est aussi l'occasion de manifestations symboliques du réchauffement des relations Est-Ouest de la Détente. En juillet 1975, a lieu la première rencontre orbitale entre un module soviétique du programme Soyouz et un module du programme Apollo. 




Dans le 5ème paragraphe, l'accusation porte sur les crimes commis par les hommes : "J'accuse les hommes de crimes sans pardon". Le texte ici reste vague sur ces crimes. Il est sans doute question des tous les grands crimes commis au XXe siècle, Shoah, guerres civiles, répressions communistes. On peut également évoquer dans la contexte et donc l'inspiration de ce texte : la guerre du Vietnam et peut-être aussi l'arrivée au pouvoir de Pol-Pot en 1975 et les crimes de masse perpétrés par les Khmers rouges durant la période. 




On le voit ce texte est engagé mais les auteurs ne prennent pas beaucoup de risques (à la différence peut-être de Zola). La guerre c'est mal, les hommes sont mauvais, ils polluent la terre et les océans. 




Mais entre les lignes, on appréciera le ton viril et le champ lexical qui sent à plein nez la testostérone : "Pour faire bander le cap Canaveral" "De se repaître de sexe et de sang"....La musique qui accompagne ce texte est d'ailleurs très enlevée : les cuivres ponctuent les différents paragraphes scandés avec force par la voix musclé de Michel !

Puis les paroles dérapent un peu  : on parle alors d'impuissants, d'hermaphrodites et de PD. Ne faisons pas ici, le procès rétrospectif pour homophobie sans tenter de re-contextualiser la question. Au milieu des années 70, la pièce de Théâtre La Cage aux Folles connaissaient un succès sans pareil. La façon d'aborder l'homosexualité était pour le moins caricaturale et aujourd'hui un peu datée.


                                             Pièce à succès jouée 1800 fois depuis le 1er février 1973



En 1976, les mouvements LGBT en France sont à l'état embryonnaire : on ne trouve que le FHAR (Front homosexuel d'action révolutionnaire) fondé en 1974.  Les chansons notamment abordent le sujet de l'homosexualité en véhiculant ces stéréotypes. D'ailleurs Sardou évoque à d'autres reprises l'homosexualité : Le rire du sergent (1971), Le surveillant général (1972). Dans les deux cas, les paroles ne manifestent pas plus de tolérance à l'égard des homosexuels. 


Signe des temps, Sardou ne chantera plus cette chanson durant les années 80 car ces paroles laissaient planer tout de même un petit doute sur son homophobie. En 1991, la chanson revient dans son tour de chant mais avec des paroles quelque peu modifiées

« J'accuse les hommes de croire des hypocrites / Moitié pédés moitié hermaphrodites » 
devient
 « J'accuse les hommes de se croire sans limite / J'accuse les hommes d'être des hypocrites ». 

Oui, "les hommes seraient des hypocrites"....c'est lui qui le dit !



J'accuse les hommes un par un et en groupe
J'accuse les hommes de cracher dans leur soupe
D'assassiner la poule aux yeux d'argent
De ne prévoir que le gout de leur dents.

J'accuse les hommes de salir les torrents
D'empoisonner le sable des enfants
De névroser l'âme des pauvres gens 
De névroser le fond des océans

J'accuse les hommes de violer les étoiles
Pour faire bander le cap Canaveral
De se repaitre de sexe et de sang
Pour oublier qu'ils sont des impuissants.

De rassembler les génies du néant
De pétroler l'aile des goélands
D'atomiser le peu d'air qu'ils respirent
De s'enfumer pour moins se voir mourir

J'ACCUSE!

J'accuse les hommes de crimes sans pardon
Au nom d'un homme ou d'une religion
J'accuse les hommes de croire des hypocrites
Moitié PD, moitié hermaphrodite

Qui jouent les durs pour enfoncer du beurre
Et s'agenouillent aussitôt qu'il ont peur
J'accuse les hommes de se croire des surhommes
Alors qu'ils sont bêtes à croquer la pomme!

J'accuse les hommes, je veux qu'on les condamne
Au maximum qu'on arrache leur âme
Puis qu'on la jette aux rats et aux cochons
Pour voir comment eux il s'en serviront!

J'accuse les hommes en un mot comme en somme
J'accuse les hommes d'être bêtes et méchants
D'être à marcher au pas des régiments
De n'être pas des hommes tout simplement!


Orientation bibliographique/sitographique

Robert Aldrich (dir.) (trad. Pierre Saint-Jean, Paul Lepic), Une Histoire de l'homosexualité, « Gay Life and Culture: A World history », Seuil, Paris, 2006.

Article Wikipédia sur Michel Sardou relate une partie des controverses, critiques et polémiques que suscitent certaines de ses chansons. 





dimanche 29 juillet 2018

349. Tout nu et tout bronzé, Carlos (1973)


L’été est là, il sait se faire annoncer. Comme chaque année, à son approche, la presse féminine met en couverture des mannequins déjà tannées et plus dénudées qu’à l’accoutumée pour vanter le maillot qui ira bien sur la plage, et le régime qui vous permettra de le porter. La télévision et les émissions de radio interactives vous renseignent sur les arnaques des crèmes solaires. Les corps, celui des femmes tout particulièrement, sont soumis, encore plus que le reste de l’année, au mouvement général des sociétés[1] dans lequel les médias sont de puissants vecteurs de normes. Les pantalons raccourcissent pour devenir des shorts, les manches remontent ou disparaissent, les corps se préparent à une exposition au grand air et au soleil. Tout nu et tout bronzé ! chante Carlos en 1973.




 Tout nu et tout bronzé

On est bien, on est beau
Quand revient l’été
Tout nu et tout bronzé
Au soleil, sur le sable ou sur les galets
Tout nu et tout bronzé
Depuis la mer du Nord 
Jusqu’aux Pyrénées
Tout nu et tout bronzé
On prend le temps de rêver

Tout nu, tout nu
On ne pense plus 
Au métro ni au bureau
Bronzé, bronzé
Décontracté 
Un grand chapeau
Pieds dans l’eau
Tout nu, tout nu
Comme des Jésus
On fait trempette 
Chez les mouettes
Bronzé, bronzé
On va chasser dans leur retraite
Les crevettes
Ah! Les vacances
Ah! Les vacances
Quand j’y pense, ça me démange

Tout nu et tout bronzé
On est bien, on est beau
Quand revient l’été
Tout nu et tout bronzé
Au soleil sur le sable ou sur les galets
Tout nu et tout bronzé
Depuis la mer du Nord 
Jusqu’aux Pyrénées
Tout nu et tout bronzé
On prend le temps de rêver

Tout nu, tout nu
On voit draguer Roméo
En pédalo
Bronzé, bronzé
Toutes les filles sont des Vénus en maillot
Tout nu, tout nu
On ne pense plus
Qu’aux safaris
Fesses parties
Bronzé, bronzé
On va traquer le bigorneau
Quel boulot

Tout nu et tout bronzé
On est bien, on est beau
Quand revient l’été
Tout nu et tout bronzé
Au soleil sur le sable ou sur les galets
Tout nu et tout bronzé
Depuis la mer du Nord 
Jusqu’aux Pyrénées
Tout nu et tout bronzé
On prend le temps de rêver

Avec la montée des températures, s’ouvre une parenthèse consacrée aux congés, aux loisirs, au temps libre et au bronzage. Ce temps singulier, cette variation saisonnière[2], où tout pourrait être noyé dans un hédonisme bienvenu, voire revendiqué comme le pendant le plus légitime au rythme accéléré de sociétés régies par la performance et la concurrence, est parfois troublé par des querelles dont la presse fait ses choux gras. Ainsi, l’été dernier, le magazine Les Inrockutpibles - qui propose chaque été un numéro spécial sexe, symptomatique, s’il en est de ce temps consacré aux corps, aux plaisirs et à la levée des interdits - se faisait l’écho d’une bataille de procédure autour de la plage nudiste de Berck, une des seules autorisées sur le littoral du Nord Pas de Calais depuis un arrêté municipal de 1981.
Le visuel de l'article des Inrocks signé par J. Rebucci,
27 juillet 2017

Ces batailles estivales sonnent comme des ritournelles, elles ont déjà eut lieu auparavant selon des déclinaisons sensiblement différentes. Christophe Granger consacre à l’une d’elle  l’introduction de son ouvrage Les corps d’été. En 1934, l’émotion s’empare d’une commune du Lot, lorsque des vacanciers, sous l’effet saisonnier de la chaleur et du temps libre, se livrent, en tenue d’été, bras et mollets dénudés,  à des jeux d’eaux propices aux rapprochements des corps autour de la fontaine du village. Curé, notables et quelques villageois parviennent à convaincre le maire de faire interdire Les exhibitions nudistes sur tout le territoire de la commune[3].

Du premier XXè siècle aux années 70, il n’y a rien d’évident dans cette longue histoire de la dénudation des corps prise dans de multiples paradoxes : celui de la levée des tabous et du raidissement de la morale, celui de l’ostentatoire exhibition des corps pourtant soumise à une noria de normes oppressantes. Ancrée dans une histoire des sociétés, ce processus mobilise l’attention de nombreuses historiennes et historiens, qui trouvent dans son étude, de quoi explorer et alimenter divers champs de la recherche allant d’une histoire de l’intime, du corps et de ses représentations, ou encore du genre en passant par celles du sport, des médias, encore des loisirs, voire des régimes totalitaires. Une histoire qui trempe sa plume dans des sources multiples : presse (magazine, nationale, régionale), oeuvres d’art (littéraires, cinématographiques, picturales, musicales), échanges épistolaires, revues, journaux intimes, sources législatives ou institutionnelles etc.

Par où commencer ? Le dernier tiers du XIXè siècle serait un moment de basculement dans le lent processus du dévoilement des corps. Plusieurs phénomènes se conjuguent alors pour transformer les règles établies. Certains relèvent de la sphère privée, d’autres de la sphère publique. À la croisée des deux, on trouve ces merveilleuses compositions picturales qui, de Degas à Bonnard, représentent des femmes plus ou moins dénudées occupées à leur toilette (mon amour immodéré de Caillebotte me renvoie aussi à ses images de baigneurs en maillots, mais on sort ici du cadre privé qui nous occupe pour le moment).

Degas, Femme dans son bain s'épongeant la jambe, vers 1883


Bonnard, Nu accroupi, 1918. Plus tardif

Caillebotte, Baigneurs, bord de l'Erres,1877
Dans l’intimité, l’acceptation de la nudité ne va pas de soi. Comme le souligne A.-M. Sohn[4], elle résulte d’une lente érosion de la pudeur, dont on distingue alors quelques signes. Plusieurs leviers agissent conjointement pour mener à son affaissement. On mentionnera dans un premier temps, le recul du poids social de l’Eglise qui modifie les rapports de couple et le rôle assigné au mariage. Moins strictement réduite à sa fonction de procréation, l’institution maritale échappe aussi de plus en plus à l’emprise familiale. Les unions arrangées font lentement place aux mariages choisis dans lesquels la place du corps comme élément de séduction est forcément réévaluée. Par ricochet, la pudeur comme pierre angulaire de l’éducation des petites et jeunes filles, s’en retrouve affectée. Au XIXè siècle, et plus largement à la Belle Epoque, peu de parties du corps sont dévoilées dans le cadre privé : on se lave le plus souvent recouvert d’une chemise comme on fait l’amour habillé ou dans le noir. Justement, cette libération du corps et ce recul de la pudeur ne sont pas étrangers aux évolutions vestimentaires : il faudrait alors évoquer, par exemple, les modifications des sous vêtements féminins des corsets vers la gorgerette puis le soutien gorge.

Mais profitons plutôt de cette évocation de l’histoire du vêtement pour opérer un glissement vers la question de l’exposition des corps dans l’espace publique. Là encore, un entrelacement de causalités donne une idée du processus à l’oeuvre. Dans un XIXè siècle marqué par l’industrialisation, le poids des réflexions hygiénistes renouvelle les approches précédentes sur les corps et leur environnement. Les masses laborieuses soumises aux affres de l’urbanisation (entassement dans des logements insalubres et surpeuplés, pollution industrielle, conditions de travail multipliant les expositions aux produits toxiques) sont invitées à se régénérer en s’exposant à l’air et au soleil jusqu’alors considéré comme dangereux (en ville, la chaleur estivale était notamment associée aux miasmes, à la puanteur etc). Le long chemin vers le recul de la pudeur et le désengoncement des corps (par le vêtement aussi bien que par l’éducation)  croise celui de l’histoire de la médecine. D’abord confinée dans les sanatoriums, l’héliothérapie conseillée comme traitement médical (elle est notamment prescrite contre la tuberculose) installe l’idée qu’il est bon d’exposer les corps ailleurs que dans les centres de cure. Le développement des pratiques sportives dans les classes les plus favorisées de nos sociétés, en ce qu’elles bouleversent et l’attention portée à son physique, et les vêtements que l’on porte, joue également un rôle important. 
À la croisée du médical et du sportif, il y a la pratique du naturisme pour laquelle le corps s’expose entièrement à l’air et au soleil à des fins de régénération. Loin d’être un phénomène de masse, cette pratique et ses prolongements, en matière alimentaire par exemple, constitue une curiosité et suscite des reportages dans la presse. Des revues spécialisées se chargent de sa promotion[5] selon des variantes plus ou moins rigoristes.

On comprend mieux alors que l’entre deux guerres soit un moment fondateur, un pré-requis dans cette séquence qui nous entraine vers le tout nu et tout bronzé. Y coexistent l’avènement des congés payés, la démocratisation des pratiques sportives, une exposition du corps dans les arts et les spectacles (J. Baker) en même temps que d’importantes évolutions vestimentaires (Coco Chanel), sans compter un culte certain voué au corps, comme signe extérieur de puissance idéologique et politique.

Tout nu, on y arrive, mais tout bronzé ?

Je ne résiste pas à vous livrer un extrait du roman L’art de la joie de G Sapienza[6] qui décrit de façon assez claire le renversement des normes et conventions qui travaillent alors la gestion sociale du corps et de son enveloppe cutanée. Le livre est écrit plus tardivement que l’époque évoquée par ce passage - il a, en outre,  été exhumé pour  publication assez récemment. L’autrice, forçe peut être  un peu le trait afin de servir le versant émancipé de son personnage principal mais somme toute, résume assez bien l’affaire du changement de paradigme autour de la coloration estivale de la peau. Nous sommes dans l’après première guerre mondiale à Catane, en Sicile, le dialogue met en scène deux jeunes femmes, l’une d’extraction bourgeoise (Béatrice), l’autre, totalement à l’opposé, mais qui intègre ce milieu au fil des aléas de sa vie (Modesta). Le comportement de cette dernière est évoqué par Carlo, un jeune médecin.


          Mais tu restes au soleil sans parasol, Modesta ?  tu vas t’abimer la peau ! Je te l’ai dit mille fois. Tu es déjà toute noire ! c’est laid cette peau foncée comme celle des paysannes.

                 -Mais au contraire, si je peux me permettre : la Princesse est en avance sur son temps. Et peut être le sait-elle. À Riccione il y a beaucoup de femmes ui ont accepté l’héliothérapie sur notre conseil à nous les médecins. Depuis longtemps sont connues les vertus curatives du  sileil, sauf que cette vertu médicale s’est heurtée, comme toujours, à la pudeur, ou mieux, à un idéal esthétique qui la dissimule. L’été dernier, on a vu des maillots de bain vraiment scandaleux pour les maris s’entend ! Mais les temps changent, on ne peut arrêter le progrès et la Princesse, chère Béatrice, sciemment peut être ou peut être en suivant son instinct et son amour pour le soleil, selon ses propres termes, accomplit un un acte en faveur de la libération de la femme. La pâleur, la fragilité, ne sont au fond, que des fils très minces pour brider et dompter la nature féminine, exactement comme les Chinois qui au nom de la beauté bandent les pieds des petites filles. 


La question du bronzage et de son succès s’inscrit dans le sillage de celle de l’exposition de plus en plus franche des corps. Pratiques sportives, loisirs, motifs médicaux s’allient pour en faire un marqueur social dans les classes supérieures des sociétés d’Europe occidentale. Le moment propice à cette transformation est l’été.

La parenthèse estivale et le bronzage, assimilé à un véritable changement de peau, produisent une histoire orwellienne, dans laquelle libertés et contraintes avancent conjointement. Reprenons le fil de l’histoire par le bout vestimentaire.
Avant le second conflit mondial, les maillots de bain commencent déjà à rétrécir : moins couvrants sur les jambes, ils se font plus échancrés sur les seins, et s’ajustent aux corps. Ils deviennent des éléments de séduction. De la liberté des corps à celle des mœurs, la distance interprétative est vite franchie. On peut bronzer debout, certes, en faisant du sport. Mais le bronzage est un art qui se travaille allongé, et l’horizontalité des corps, rapprochés sur le sable, a bien du mal à s’affranchir de cette suspicion de permissivité, de lubricité, même avec une grille de mots croisés à portée de la main. Les amours passagers de l’été, la drague estivale intègrent, au fil du temps, le registre saisonnier d’un temps dérogatoire, passager.
Après guerre, le mouvement s’accélère : en 1946 est présenté à la piscine Molitor (non sans difficulté pour trouver quelqu’un qui accepte de le porter) un nouveau maillot de bain : le bikini. Créé par Louis Réard, on le range dans une boîte d’allumettes. Dix années plus tard Brigitte Bardot apparait débarrassée de tout accessoire textile bronzant nue derrière une lessive de draps récemment étendus sous la caméra de son mari R. Vadim dans Et Dieu créa la femme. Le curseur qui marque la frontière de la pudeur autorisée en prend à nouveau un coup. 

Bardot dans Et Dieu créa la femme, R. Vadim, 1956


On est alors  au cœur Trente glorieuses, temps du tourisme de masse propice à la diffusion voir à l’uniformisation de nouveaux comportements estivaux. Le cinéma, la côté d’Azur et St Tropez donnent le « la ». Puis, dans les années 70, c’est l’adoption du monokini qui génère de l’agitation autour des stations balnéaires méditerranéennes.  Des femmes, exposent leurs seins au soleil, pour un bronzage dénué de ces marques blanches disgracieuses. Le bronzage est donc aussi une esthétique, une marque de distinction (celle des vacances à la mer, réussies car ensoleillées, l’œil rivé sur la météo) et un marché : à celui du maillot de bain s’ajoute le business des crèmes solaires dont les corps d’été ne peuvent se passer sauf à devenir rouges merguez : Ambre solaire, Nivéa furent parmi les premières marques à s’en emparer.

1938, publicité pour Ambre solaire

C’est bien là que le bât blesse. Car libération et exposition des corps sont soumises à de nombreuses normes qui conduisent, pour le moins, à réévaluer le degré d’émancipation auquel on les associe peut être trop rapidement. On pense bien sûr aux normes physiques qui s’imposent aux hommes priés d’afficher des pectoraux et des abdominaux compatibles avec un bronzage uniforme, débarrassés des poils trop nombreux qui les rapprochent  d’un gorille de plage. Pour les femmes, les limites de ce qui peut bronzer au soleil de l’été sont fixées en centimètre : tour de taille, tour de poitrine, tour de hanches. La presse féminine (photoshop à l’appui, aujourd’hui) coache chaque printemps celles qui vont pouvoir bronzer le plus intégralement. Les titulaires de rides marquées, d’un ventre replet, de petits ou gros bourrelets, d’une poitrine flasque n’ont pas voix au chapitre entre l’astre solaire et le sable chaud. Signes d’un laisser aller personnel, d’un manque d’attention à soi, d’une coupable négligence,  elles devront opter pour le maillot une pièce et un paréo. Car pour être tout nu et tout bronzé, il faut être jeune, beau (belle) afin de ne pas heurter le regard de l’autre. On se dénudera alors pour bronzer avec une savante retenue, on fera la crêpe sur la plage en veillant à ses postures, ni trop vulgaires, ni trop contrites. C’est aussi le prix à payer pour se distinguer du vulgaire paysan dont le corps d’été affiche les traces du marcel, du cachet d’aspirine que l’on retrouve en septembre car trop peu fortuné pour partir en vacances sur les rives de la grande bleue ou sous les tropiques. De la liberté des un.e.s découle l’exclusion des autres…il y va aussi de la perpétuation de certaines hiérarchies sociales.

Une du magazine Elle : régime + Bikini

Alors Tout nu et tout bronzé ? Le répertoire est bien plus complexe et l’orchestration régulièrement revue. Aujourd’hui, le discours médical relatif à l’exposition du corps au soleil a sensiblement changé : précaution, prévention, protection suppléent les incitations de l’héliothérapie, et mieux vaut être doré.e comme un abricot que rouge comme une écrevisse. La grossophobie et,à l’opposé, la dictature de la maigreur sont battues en brèche par des femmes qui en ont assez que leur corps serve d’instrument de contrôle social.



Je laisse la conclusion de ce billet estival à C. Granger qui formule avec une toute autre profondeur que Carlos (et moi) l’enjeu de ces réflexions nées des tentatives d’écriture d’une histoire des corps tout nu(s) (ou presque) et tout bronzé(s) :  
Tout ce flux historique est travaillé de luttes sociales et de reclassements incessants. Démêler d’un coup l’écheveau des jeux sociaux dont sont faits les corps d’été autorise de saisir ce qui s’est joué à travers eux. Car, on l’aura compris, c’est tout un pan du siècle écoulé qui s’éclaire à les suivre. Le basculement des bourgeoisies anciennes a entrainé le dépérissement des pudeurs d’antan. Le renouvellement des avant gardes sociales, éprises d’allures décontractées, a encouragé la gloire du relâchement estival des surveillances. Celui aussi du dérangement des accoutumances et du frisson d’indistinction sociale dont il dispense les promesses. L’unification séculaire des repères et des modes de vie de son côté, l’affaissement autrement dit de l’échelle locale des valeurs, ont rendu efficace l’inscription du corps estival dans les structures du monde social et dans les façons légitimes d’y négocier sa place.






Pistes bibliographiques :

Histoire du corps / sous la direction d'Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello. 3, Les mutations du regard, le XXe siècle, Paris, Point Histoire, 2011
Granger, Christophe, Les corps d’été, XXè siècle, Naissance d’une variation saisonnière, Paris, Autrement, 2009
Ory, Pascal, L'invention du bronzage, Paris, Complexe, 2008


Andrieu, Bernard,  Bronzage une petite histoire du soleil et de la peau, Paris, CNRS éditions, 2008
Baubérot, Arnaud, Histoire du naturisme, le mythe du retour à la nature, Rennes, PUR, 2004




[1] Ory, Pascal, Le corps ordinaire dans Histoire du corps / sous la direction d'Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello. 3, Les mutations du regard, le XXe siècle, Paris, Point Histoire, 2011
[2] Sous titre du livre de Granger, Christophe, Les corps d’été, XXè siècle, Naissance d’une variation saisonnière, Paris, Autrement, 2009
[3] Ibid.
[4] Sohn, Anne-Marie, Le corps sexué dans Histoire du corps / sous la direction d'Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, Georges Vigarello. 3, Les mutations du regard, le XXe siècle, Paris, Point Histoire, 2011
[5] La revue Vivre du professeur d’éducation physique Kienné de Mongeot publiée à partir de 1926 par exemple.
[6] Sapienza, Golardia, L’art de la joie, Paris, Le Tripode, 2015, pp. 218-219