vendredi 3 avril 2009

152. Chiwoniso: "Matsotsi" (2008).

Extension du choléra au Zimbabwe, en novembre 2008.

Comme nous l'avons vu dans l'article précédent, le Zimbabwe accède à l'indépendance tardivement, après des luttes très dures, en 1980. Mugabe devient le premier ministre du pays et applique à la lettre les accords de Lancaster House. Dès sa prise de fonction, il se révèle pragmatique et rassure la minorité blanche. Le pays connaît alors un décollage économique.

Mais, très vite, de graves tensions éclatent dans la région du Matabeleland à l'ouest du pays, région d'origine de l'autre grand leader nationaliste, Joshua NKomo, le ministre de l'intérieur du gouvernement d'union nationale. Mugabe le limoge en 1982 et l'accuse de complot, comme beaucoup d'autres de ses compagnons de lutte. Une répression terrible s'abat alors sur le pays jusqu'en 1987.

A cette date, un accord est signé entre NKomo et Mugabe dont les partis fusionnent au sein de la ZANUPF. Bientôt, Mugabe se proclame président, engageant une réforme constitutionnelle qui supprime, entre autres, la fonction de premier ministre. Le pouvoir devient de plus en plus autoritaire. les méthodes du régime se rapprochent d'ailleurs beaucoup de celles de la Rhodésie de Ian Smith. Par exemple, en 1991, lors de la visite de la reine d'Angleterre au Zimbabwe, les bidonvilles de Harare sont rasés; les habitants en sont déplacés, hors de la capitale.

Robert Mugabe.

Corruption et népotisme sont érigés en mode de fonctionnement. Le pays connaît alors une inflation galopante. Le mécontentement grandit et le président subit un camouflé lors d'un référendum en 2000. Mugabe tente alors de contenir la colère populaire. Il fustige le néocolonialisme des fermiers blancs qui continuent d'accaparer la terre. Ces derniers détiennent toujours 70% des terres, alors qu'ils ne représentent qu'1% de la population. Mugabe exproprie donc les fermiers blancs sans autre forme de procès pour redistribuer les terres aux petits paysans. En fait, les caciques du régime accaparent ces grands domaines fonciers.



Cette expropriation, mal préparée, s'avère catastrophique. Les nouveaux propriétaires n'investissant pas suffisamment dans leurs nouveaux domaines et manquant de savoir faire, le pays doit bientôt importer des céréales, alors qu'il s'agissait du grenier à blé de l'Afrique australe. Des famines chroniques frappent alors le pays.

Le chef de l'opposition au Zimbabwe Morgan Tsvangirai se retire du second tour de l'élection présidentielle, prévue le 27 juin. AP

En 2008, on compte 40% de chômeurs au Zimbabwe. L'inflation explose. Aux élections législatives et présidentielles, le Mouvement pour le changement démocratique, le parti d'opposition, remporte la majorité à l'Assemblée. Pourtant, Mugabe refuse d'abandonner son pouvoir. Les résultats des élections ne sont communiqué qu'au bout d'un mois. Selon le pouvoir, un second tour serait nécessaire. Les violences policières s'abattent de nouveau sur le pays et sur les opposants, contraints de se réfugier dans l'ambassade des Pays Bas. Face aux menaces, l'opposition refuse de participer au second tour. Dans ces conditions, et malgré le tollé international, Mugabé, seul candidat, ne peut que l'emporter.

Le président zimbabwéen Robert Mugabe et son homologue sud-africain Thabo Mbeki, le 9 mai 2008 à Harare - © AFP

L'ex-président sud-africain, Thabo Mbéki est chargé d'une médiation. Choix très contestable dans la mesure où il reste un soutien fidèle de Mugabé, considéré comme un des derniers leaders de la lutte contre l'apartheid en Afrique australe (Mugabé avait aidé l'ANC). Par ailleurs, beaucoup d'autres dirigeants africains ne peuvent que fermer les yeux face aux abus de pouvoir de Mugabé, tant leurs pratiques se rapprochent de celles du dictateur zimbabwéen... Si un accord est trouvé en septembre 2008, avec la désignation d'un premier ministre issu de l'opposition, Mugabé n'en reste pas moins solidement en place. Les habitants du pays restent les grandes victimes de cette situation. A la situation économique catastrophique s'ajoute l'épidémie de choléra qui a pris des proportions terrifiantes.

Chiwoniso et sa mbira.

Chiwoniso Maraire est née en 1976 à Olympia, une petite ville qui est la capitale de l'État de Washington. Son père est ethnomusicologue et sa mère, musicienne. Très tôt, ils lui apprennent le chant et le jeu de la mbira, le piano à pouce. Sa famille rentre au Zimbabwe, alors qu'elle a quatorze ans. Elle fait alors partie du groupe de rap "A Peace of Ebony".

Puis, en 1996, Chiwoniso sort son premier album écrit en shona, français et anglais, Ancient Voices, acclamé par la critique internationale. A partir de là, elle mulitplie les tournées et devient bientôt très populaire en Afrique Centrale et Australe.

Dans son troisième album Rebel Woman (2008), elle livre une chronique douce-amère du quotidien au Zimbabwe. La chanson Rebel Woman célèbre par exemple le courage des femmes du Zimbabwe, qui font tenir le pays au quotidien, tandis que le morceau Kurima aborde l'épineuse question de la réforme agraire au Zimbabwe.


Le pays possède une très riche tradition musicale. Ainsi, Chiwoniso s'appuie sur la force mystique de la mbira, le piano à pouces du Zimbabwe (de fines lamelles métalliques montées sur un socle en bois enchâssé dans une calebasse), un instrument qui permettrait de communiquer avec les esprits des ancêtres. Ces pratiques déplurent très tôt aux missionnaires et furent donc interdites durant la période coloniale.

Aujourd'hui, le pays est indépendant. Pour autant, les musiciens restent des cibles faciles pour le pouvoir, comme le rappelle Chiwoniso. « Chaque jour, il y a le risque de se faire arrêter, car si tu chantes ce que tu penses, on risque de t’accuser de faire partie de l’opposition ou du parti au pouvoir. Ils ont oublié qu’il existe un moyen terme, où on ne roule pour personne mais on attend juste de vivre mieux. Actuellement, on doit vraiment choisir nos mots si on ne veut pas se mettre en difficulté. Il faudrait arrêter de penser, arrêter de chanter mais bien sûr, on ne peut pas… ».

En 2006, Chiwoniso fut brièvement arrêtée sous un prétexte bidon (vol à main armée). En réalité, le régime lui reprochait d'avoir écrit Matsotsi (voleurs), une chanson évoquant la corruption et le népotisme qui gangrène son pays.




En août 2008, Chiwoniso a craqué et fait ses bagages pour retourner aux Etats-Unis, faisant le choix de la Californie. "Il y a vraiment trop de pressions sur les artistes au Zimbabwe. C'est arrivé à un tel point que cela en était devenu insupportable pour moi."

"Matotsi" Chiwoniso.

Voici quelques extraits du morceau interprété en shona:
"Comment vais-je rentrer au village / moi qui n'ait pas un sou en poche pour prendre la bus / les puissants, eux, s'achètent de belles voitures. Regarde comme ils se portent bien. / Chère mère, ce pays de bandit est en train de me tuer. / Cher père, je meurs dans ce pays de voleur. / Les voleurs, eux, se portent bien."

Sources:
- L'émission l'Afrique enchantée du 1er février 2009.


Liens:

* D'autres consacrés au Zimbabwe et son histoire sur les blogs (L'Histgeobox et Samarra).

- Bobby Kalphat: "South West of Rhodesia". Retour sur la période coloniale, au temps de la Rhodésie du sud et son régime raciste.

- Bob Marley: "Zimbabwe". Le reggaeman donne un concert à Harare le jour de l'indépendance de la Zimbabwe et compose aussi un morceau en l'honneur de la jeune nation.

- Les chants de libération du Zimbabwe.

* Mbira singles sur world service.
* Shungu hits sur Matsuli.

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