jeudi 18 juin 2009

169. Crosby Still Nash and Young:"Chicago".


Dans Grant Park à Chicago, des manifestants anti-guerre défient les troupes fédérales (photo de Depardon, Magnum).

Graham Nash compose en 1970 la chanson Chicago dans laquelle il proteste contre la répression des manifestations en marge de la convention démocrate de Chicago en août 1968. Retour sur cet événement révélateur des tensions qui traversent les Etats-Unis en cette fin des années 1960.



La Convention démocrate de Chicago s'ouvre dans un climat de très haute tension:
- l'opposition à la guerre au Vietnam est alors à son point culminant;
- le mouvement pour les droits civiques se radicalise (Black Panthers) et de nombreux ghettos noirs s'embrasent;
- les assassinats politiques à répétition endeuillent le pays et choquent profondément l'opinion publique américaine (Martin Luther King et Robert Kennedy sont assassinés à quelques semaines d'intervalle);
- la contre-culture hippie gagne la jeunesse américaine...

Cette année 1968 fait figure de point culminant dans le rapport de forces qui oppose, depuis le début de la décennie, les tendances progressistes et conservatrices.
La Convention se tient du 26 au 29 août 1968. Ce grand rassemblement, qui devait être une fête, vire rapidement au chaos. Le parti démocrate se déchire sous les yeux du pays.

Des délégués démocrates anti-guerre manifestent au sein de la convention.

* 1968, une année électorale mouvementée:

- l'offensive du Têt lancée par l'armée nord-vietnamienne communiste le 30 janvier 1968 sonne le glas des espoirs de Lyndon Johnson qui annonce le 6 mars qu'il ne se représentera pas aux élections présidentielles de la fin de l'année. Lui qui annonce la fin de la guerre depuis de longs mois voit le nombre des manifestants grossir à mesure qu'augmente le quotas des appelés(une marche sur le Pentagone rassemble 100 000 personnes en octobre 1967).

* L'aile gauche du parti démocrate exige l'arrêt des bombardements sur le Vietnam, le retrait des troupes et la création d'un gouvernement de coalition. L'abandon de Johnson dans la course à la Maison Blanche réjouit les opposants à la guerre qui se tournent en partie vers trois candidats.

- Robert Kennedy, le frère du président assassiné et son ancien ministre de la justice. Jeune, progressiste, Kennedy entend rompre avec les habitudes politiques américaines et paraît décidé à prendre à bras le corps le "problème noir".

Des Américains rendant un ultime hommage à Robert Kennedy. Ils saluent le convoi funéraire qui ramène la dépouille du candidat à Washington.

D'abord distancé dans l'optique des primaires, sa victoire électorale en Californie semble le replacer Kennedy dans la course. Or, Kennedy n'a pas le temps de savourer sa victoire puisqu'il est abattu par un jeune Palestinien de 24 ans, le 5 juin. Ce drame traumatise toute l'Amérique dont le système politique ne parvient pas à se défaire d'une violence omniprésente. A la gauche de Kennedy, deux candidats émergent alors:

Manifestation d'étudiants partisans du sénateur Eugene McCarthy, favorable à un retrait américain immédiat au Vietnam.

- Eugene McCarthy mène une campagne résolument anti-guerre et jouit d'une grande popularité auprès de la jeunesse étudiante contestataire.
- George McGovern, quant à lui, est ouvertement pacifiste, féministe, partisan d'une déségrégation et d'une justice sociale volontaristes. Ses chances de l'emporter restent cependant à peu près nulles.



- Le grandissime favori côté démocrate n'est autre que l'actuel vice-président et poulain de Johnson, dont il entend prolonger la politique: Hubert Humphrey. Opposé à un retrait rapide du Vietnam, il entend prolonger la politique du pésident sortant.
On le voit, le parti démocrate, au pouvoir depuis la période Roosevelt (à l'exception de la parenthèse Eisenhower) est donc profondément divisé, ce que les débats de la Convention mettent à jour.



Côté républicain, le roué Nixon, habitué des campagnes présidentielles entend jouer sa carte à fond. A la différence de ses adversaires politiques, il a le parti à sa botte et triomphe lors de la convention républicaine de Miami. Il choisit le très conservateur Spiro Agnew comme colistier.

Un trublion s'invite dans cette campagne électorale en la personne de George Wallace, candidat populiste du Sud ségrégationniste, dans lequel il remportera d'ailleurs un beau succès.

Les forces de l'ordre répriment violemment les manifestations en marge de la convention démocrate.

* Des manifestations férocement réprimées.

En marge des débats politiques traditionnels, l'agitation gagne les rues de Chicago. Depuis plusieurs semaines, la contestation gagne du terrain et les organisations étudiantes tentent de s'organiser. Leur marge de manœuvre est étroite, puisque Richard Daley, le redoutable maire de la ville a clairement exprimé sa volonté de réprimer toute agitation dans les rues de sa ville. Très mécontent des émeutes qui avaient ravagé Chicago au lendemain de la mort de Martin Luther King, il entend cette fois-ci éviter tout débordement susceptible de ternir l'organisation de la convention démocrate.

"Pégase l'immortel", le candidat des Yippies pour les présidentielles...

Dans ses conditions, les manifestants ne se pressent guère. Ils sont à peine 10 000 à faire le déplacement à Chicago. Les cortèges se composent d'une foule bigarrée. On peut voir des membres du Comité national pour la fin de la guerre au Vietnam (MOBE), ainsi que des Etudiants pour une société démocratique (SDS) auxquels se joignent les trouble-fête du Parti International de la Jeunesse (Yippie) d'Abbie Hoffman et Jerry Rubin. Ces militants anti-guerre se définissent comme "des idéalistes défoncés, animés par la vision d'une utopie future et aliénés par l'immense prison de fous bureaucratiques de l'Amérique."
Le groupuscule iconoclaste multiplie les canulars. Le 25 août, il organise ainsi sa propre convention, "le festival de la vie", qui se déroule au Lincoln Park. Les Yippies y tournent en dérision les débats houleux du camp démocrate et proposent leur candidat pour briguer la présidence: «Pigasus» le porc, un joli petit porcelet, bien plus fiable que Humphrey aux yeux des adeptes du mouvement.

Richard Daley, le maire de Chicago et donc l'"hôte" de a convention démocrate.

D'autres rassemblements ont lieu au Grant Park et devant l'Hôtel Hilton, le quartier général des candidats démocrates. Les protestataires scandent: «Le pouvoir au peuple!», «La paix maintenant!» Le MC5 joue dans Lincoln Park jusqu'à ce que la police intervienne pour faire respecter le couvre-feu. Le 26 août, les forces de l'ordre chargent violemment 3000 manifestants qui bravent le couvre-feu. Le lendemain, le Colisée de Chicago accueille 4000 personnes qui écoutent notamment Phil Ochs et William Burroughs. Le 28 août, le leader des Black Panthers, Bobby Seale harangue la foule dans Lincoln Park et propose de répondre à la violence par la violence. Le même jour, 10 000 à 15 000 personnes manifestent devant le Conrad Hilton.

Le maire souhaite que la Convention soit une réussite pour la ville qu'il transforme en camp retranché. Les forces de l'ordre, omniprésentes, ont reçu des consignes très strictes et doivent dissuader l'arrivée d'éventuels perturbateurs: interdiction est faite de dormir dans les parcs, un couvre-feu est instauré à 23 heures. 12000 policiers municipaux et 7500 militaires et 6000 gardes nationaux font face aux manifestants. Ils bloquent les cortèges et n'hésitent pas à réprimer avec une violence inouïe, arrêtant tous ceux qui passent à leur portée.

La police de Chicago stoppe des manifestants, le 28 août 1968.

Les images de ces brutalités font le tour du monde. Après trois jours d'affrontements, le bilan est lourd, puisque l'on compte des centaines de blessés et 700 personnes arrêtées.

La couverture médiatique des événements dessert considérablement les démocrates. Mais, le fiasco continue avec les poursuites judiciaires visant les responsables des manifestations étudiantes. Le "procès des huit de Chicago" s'ouvre en septembre 1969. Hoffman et Rubin, "têtes" pensantes des Yippies, Tom Hayden, leader des SDS, Rennie Davis, coordinateur national du MOBE, Bobby Seale, cofondateur des Black Panthers, les activistes Dellinger, John Froines et Lee Weiner sont poursuivis pour conspiration. Les débats, particulièrement houleux, virent au ridicule. Des témoins prestigieux apportent leur soutien aux accusés (Allen Ginsberg, Phil Ochs, Norman Mailer, Arlo Guthrie, Peete Seeger, Judy Collins...).
Finalement, l'accusation de conspiration n'est pas retenu, mais le verdict est lourd.

- Bobby Seale, qui avait insulté les juges au début du procès, fut alors condamné à 4 ans de prison pour outrage à la cour.
-Hoffmann, Davis, Dellinger, Rubin et Hayden sont jugés coupables d'incitation aux émeutes et à la violence. Ils écopent de 5 ans d'emprisonnement et d'une amende de 5000 dollars.
- Froines et Weiner sont acquittés.

Une cour d'appel annulera toutefois la sentence en 1972_ la défense ayant démontré que les bureaux des juges avaient été placés sur écoute par le FBI...



Phil Ochs composera une chanson pour l'occasion (voir ci-dessus: 1min 40 sur la video)
Oh, where were you in Chicago?

You know I didn't see you there
I didn't see them crack your head or breathe the tear gas air
Oh, where were you in Chicago?
When the fight was being fought


«Où étais-tu à Chicago?
Je ne t'ai pas vu te faire ouvrir le crâne et respirer les gaz
oh, où étais-tu à Chicago
quand la baston a commencé».

Pour beaucoup, les événements de Chicago sonnent le glas de l'esprit contestataire des sixties et c'est à une révolution conservatrice que l'on assiste avec la victoire électorale de Richard Nixon.

Manifestation de Yippies dans le centre ville de Chicago.


Nixon remporte une très courte victoire le 5 novembre 1968. Il est élu président avec 43% des voix contre 42,7% à Humphrey. Le succès remporté par Wallace dans les bastions démocrates du sud coûte sans doute la victoire à l'ancien vice-président.
S'appuyant sur l'Amérique profonde, Nixon entend rassurer ses concitoyens et rappelle dans un de ses discours qu'il entend représenter « une autre voix, une voix tranquille dans le tumulte des cris. C’est la voix de la grande majorité des Américains, les Américains oubliés, ceux qui ne crient pas, ceux qui ne manifestent pas. Ils ne sont ni racistes ni malades. Ils ne sont pas coupables des fléaux qui infestent notre pays. »
La contre-révolution de droite était en marche...



CSNY "Chicago"1970

Though your brother's bound and gagged
And they've chained him to a chair
Won't you please come to Chicago
Just to sing
In a land that's known as freedom
How can such a thing be fair

Même si ton frère est ligoté et bâillonné
et qu'ils l'ont enchaîné à une chaise
viens à Chicago s'il te plaît
juste pour chanter
dans un coin connu pour être une terre de liberté
Comment une chose pareille peut-elle être juste?

Won't you please come to Chicago
For the help we can bring
We can change the world -
Re-arrange the world
It's dying - to get better
Politicians sit yourself down,
There's nothing for you here
Won't you please come to Chicago
For a ride
Don't ask Jack to help you
Cause he'll turn the other ear

Pourquoi ne pas venir à Chicago?
pour nous apporter de l'aide
nous pouvons changer le monde
l'améliorer
C'est épuisant -pour arranger les choses,
les hommes politiques vous neutralisent
il n'y a rien pour toi là-bas
viens s'il te plaît à Chicago
pour un tour
ne demande pas à Jack de t'aider
car il fait la sourde oreille

Won't you please come to Chicago?
Or else join the other side
We can change the world -
Re-arrange the world
It's dying - if you believe in justice
It's dying - and if you believe in freedom
It's dying - let a man live it's own life
It's dying - rules and regulations, who needs them

s'il te plaît, viens à Chicago
ou alors rejoins l'autre camp
nous pouvons changer le monde
- l'améliorer
c'est épuisant - de réclamer la justice
c'est épuisant - de croire à la liberté
c'est épuisant - de laisser un homme vivre sa vie
c'est épuisant - des règles et des contraintes, qui en a besoin?

Open up the door
Somehow people must be free
I hope the day comes soon
Won't you please come to Chicago?
Show your face
From the bottom to the ocean
To the mountains of the moon

Ouvre la porte
les hommes doivent être libres
j'espère que ce jour viendra bientôt
viens donc à Chicago
sois présent
des fonds océaniques
jusqu'aux sommets lunaires

Won't you please come to Chicago
No one else can take your place
We can change the world -
Re-arrange the world
It's dying - if you believe in justice
It's dying - and if you believe in freedom
It's dying - let a man live it's own life
It's dying - rules and regulations, who needs them
Open up the door
We can change the world

Viens donc à Chicago
personne ne peut le faire à ta place
nous pouvons changer le monde
l'améliorer
c'est épuisant - de réclamer la justice
c'est épuisant - de croire à la liberté
c'est épuisant - de laisser un homme vivre sa vie
c'est épuisant - règles et des contraintes, qui en a besoin?
ouvre la porte
nous pouvons changer le monde

Sources:
- André Kaspi: "Etats-Unis 1968. L'année de la contestation", Complexe, 1988.
- Ph. Artières et M. Zancarini-Fournel (dir.):"68. Une histoire collective (1962-1981)", La découverte 2008.
- Y. Delmas et Ch. Gancel: "Protest songs", Textuel, Paris, 2005.

Liens:

* De nombreux articles sur le monde en 68 avec Samarra.

* Sur L'histgeobox:
- La contestation monte: Simon and Garfunkel "7 o'clock silent night".
- Détroit en flamme MC5 "Mortor City burning".
- Les manifestants à l'honneur: Rolling Stones "Street fighting man".

- Chicago blues.
- Portfolio sur la Convention démocrate de Chicago en 1968.
- Les photos de Raymond Depardon lors de la Convention démocrate.
- Chronologie des événements.
- Sur "le procès des 8" de Chicago.

2 commentaires:

M.AUGRIS a dit…

Merci Julien pour ce bel article sur un été très chaud à Chicago.
Un conseil de lecture pour l'été :
Un polar politique se déroulant au cœur de cet été 1968 à Chicago. Il s'agit du livre de Kris Nelscott, A couper au couteau, publié en poche aux Editions de l'Aube.

J. Blottiere a dit…

C'est noté, merci pour cette idée bouquin. Sur l'année 1968 en photos, on peut signaler un petit recueil de clichés du grand Raymond Depardon, sorti en poche au Seuil l'année dernière: "1968, une année autour du monde":
http://www.actuphoto.com/7056-raymond-depardon-1968-une-annee-autour-du-monde-poche-.html

A+

Julien