lundi 26 janvier 2026

Rock Against Racism : la musique contre les haineux

Au cours des années 1970 et 1980,au Royaume Uni, les populations immigrées originaires des Caraïbes ou du sous-continent indien subissent de nombreuses discriminations, alimentées par un discours raciste de plus en plus décomplexé. La crise économique aggrave les conditions d'existence de populations concentrées dans les quartiers délabrés des centres-villes britanniques, dans lesquels la police accroît une présence toujours plus visible, tatillonne et vexatoire. C'est dans ce contexte explosif que surgissent de grandes révoltes, sur fond de punk et de reggae.  

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La création du carnaval de Notting Hill est une réponse aux violences racistes de 1958, quand des bandes de jeunes Blancs attaquent les maisons d'immigrés d'origine jamaïcaine. Dès lors, pour les populations noires de la capitale, le carnaval s'impose comme un rendez-vous crucial. Les immigrés caribéens de la deuxième génération troquent progressivement le calypso pour le reggae qui, dans le sillage de la diaspora jamaïcaine, trouve ses marques au Flamingo, à Soho. Diffusé depuis les amplis des sound systems, il accompagne les protestations qui se font jour. Dès lors, on passe d'une musique jouée à une musique enregistrée. Les musiciens blancs de passage découvrent alors ces nouveaux sons, qu'ils s'empressent d'intégrer à leurs influences. En 1964, le succès prodigieux du bondissant "My boy lollipop", interprété par Millie Small, témoigne de la popularité du genre, de part et d'autre de l'Atlantique. 

A Londres, les immigrés du nouveau Commonwealth représentent environ 200 à 300 000 personnes, venues principalement des Antilles britanniques, puis, à partir des années 1960, du sous continent indien (des populations qui s'installent notamment à Southall). Ces arrivées suscitent de vives discussions. Une première loi de 1962 limite la venue de populations des anciennes colonies britanniques désormais indépendantes. Le 20 avril 1968, Enoch Powell, député conservateur et membre du cabinet fantôme d'Edward Heath, prononce un discours connu comme celui "des fleuves de sang" (selon une formule empruntée à l'Enéide). Il lance : "Dans ce pays, dans quinze ou vingt ans, l'homme noir aura pris le dessus sur l'homme blanc." Ces propos sont tenus alors que le gouvernement travailliste prépare une loi contre les discriminations raciales. Exclu du parti conservateur, Powell jouit néanmoins d'une forte popularité auprès de la presse conservatrice et d'une partie de l’opinion. Millie Small, encore elle, décrit dans Enoch Power (1970) la vie des immigrants jamaïcains au Royaume-Uni, soutiers de l'économie britannique, et pourtant rejetés par une partie de la population. Citons aussi le jamaïcain Laurel Aitken, vedette du ska, dont le "Run Powell run" souligne que le racisme de Powell est largement nourri par la peur. "Ils font une grosse erreur avec leur histoire de rapatriement / Mr Powell a peur / Que l'homme noir ne le conduise à sa tombe / Mais nous ne sommes pas hostiles / Nous aspirons seulement à l'égalité / Cours, Powell, cours"

Tout au long des années 1970, les prises de paroles alimentent l’hostilité à l’immigration, un discours qu'exploite bientôt à son profit le National Front (NF). Fondé en 1967, le parti d'extrême droite peine d'abord à sortir de la marginalité, ne rassemblant que 3 % des suffrages aux législatives de 1974. Pourtant, aussi faible soit-il, ce score permet au parti d'obtenir un relais médiatique et de se faire connaître de l'ensemble de l'opinion publique. Dans la seconde moitié des seventies, les candidats du National Front remportent d'importants succès lors d'élections locales. Les militants affluent et n'hésitent plus à descendre dans la rue pour imposer leur loi. En 1976, au lendemain de l'assassinat d'un jeune sikh, Gurdip Singh Chaggar, le chef du NF, John Kingsley Read, lance: "Un à terre - un million à mettre dehors.Plus confidentiel que le National Front, le British Movement n'en séduit pas moins de nombreux hooligans et skinheads, adeptes des violences urbaines. L'extrême droite et une partie des conservateurs fulminent contre ce qu'ils voient comme une déferlante, pointant un péril multiculturel. Ses partisans ne comprennent pas le maintien d'une immigration vers le Royaume Uni, une fois  l'indépendance des anciennes colonies acquise. En effet, beaucoup de militants racistes avaient espéré que les nouveaux venus repartiraient au bout de quelques mois, sans s'installer durablement. Le ralliement d'une partie de la droite parlementaire au discours du NF sur l'immigration démontre la montée en puissance de la xénophobie et du racisme au sein de la société anglaise. Face à cette atmosphère menaçante, des groupes mixtes apparaissent comme The Equals (qui obtient un tube avec Baby come back en 1966) Dès 1967, la formation enregistre Police on my back, dont les paroles témoignent du harcèlement policier subi par les populations d'ascendance afro-caribéenne à Londres.  

Le racisme se diffuse aussi par le biais de sitcoms ou de sketchs d'humoristes très populaires. Les Afro-Britanniques y sont affublés de sobriquets racistes ("wog", "nig-nog"). Au delà des sphères médiatico-politiques, ce sont de larges pans de la société britannique qui semblent gangrénées. Le dub poète Linton Kwesi Johnson se souvient: "La race était partout où l'on se tournait - à l'école, dans la rue - partout où l'on allait, on avait déjà droit à des injures racistes... C'était une monnaie courante." [Dorian Lynskey p52] Or, le racisme surgit parfois même là où l'attendrait le moins. Le 5 août 1976Eric Clapton, le guitariste britannique qui avait contribué plus que quiconque à diffuser le blues noir au Royaume-Uni et venait  de triompher avec sa reprise d'"I shot the sheriffde Bob Marley, interrompt son concert à Birmingham pour affirmer la nécessité de mettre un terme à l'immigration, pour empêcher que l'Angleterre "ne devienne une colonie noire.

Un peu plus tôt dans l'année, David Bowie faisait un salut nazi à la gare Victoria de Londres. En outre, le contexte économique morose attise l'animosité à l'encontre des populations stigmatisées. Dans la deuxième moitié des années 1970, en effet, le Royaume Uni connaît une période de forte désindustrialisation, avec une hausse sensible du chômage et des difficultés budgétaires majeures. Au pouvoir depuis 1974, le parti travailliste adopte des mesures austéritaires, en contrepartie d'un plan d'aide du FMI. (1) Les tensions sociales grandissent au sein de la société britannique, jusqu'à atteindre un sommet lors de l'hiver du mécontentement (winter of discontent) 1978-1979. Dans ce cadre, le NF se pose en opposant radical.

Après la sortie raciste de Clapton, les grands quotidiens britanniques publient une lettre collective d'indignation. Le courrier est signé par un mystérieux collectif nommé Rock Against Racism (RAR). Derrière cette initiative se cache le photographe Red Saunders. Le texte se conclut sur un objectif clair: "Nous voulons organiser un mouvement de masse contre le poison raciste dans la musique." Sitôt publiée, la lettre suscite de nombreux courriers de soutien. Pendant des mois, RAR parvient à mobiliser les groupes et leurs fans à une vaste échelle. Sous la houlette de militants politiques et de musiciens, une série de concerts, locaux et nationaux, a lieu de 1976 à 1978. (2Des groupes noirs et blancs se succèdent sur scène et développent un discours unitaire. Les liens entre ska et mods, parfois distendus, se retissent, tandis que des groupes punk s'impliquent à l'instar des Clash ou de Madness, contribuant à la valorisation d'une identité multiculturelle. Le groupe de reggae Steel Pulse compose "Jah Pickney - R.A.R.", l'hymne du mouvement. "Résistons au racisme, fracassons le ! / Résistons au fascisme, fracassons le ! / Résistons au nazisme, je dis fracassons le ! J'en suis arrivé à la conclusion qu'on va traquer, ouais ouais ouais ! / Le Front national - Oui, on va le faire ! / On va le défoncer, ouais ouais ouais ! / Le Front national" (3) De n'importe quel pays, de n'importe quel couleur, la musique est un cri qui vient de l'intérieur et le medium idéal pour fédérer les énergies et triompher des racistes. 

Danny Birchall, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons

Sur le terrain, la tension monte. Lors du carnaval de Notting Hill, fin août 1976, l'omniprésence policière est d'autant plus mal ressentie que les "hommes en bleus" ressuscitent une très vieille loi sur le vagabondage appelée SUS law; une législation qui permet d'embarquer toute personne suspectée d'avoir "l'intention de commettre un délit répréhensible". Avec une définition aussi élastique, il devient possible pour les Special Patrol Groups d'appréhender n'importe qui... surtout si l'individu est jeune et Noir. Sans surprise, les arrestations au faciès et les fouilles intempestives se multiplient, mettant le feu aux poudres. En réponse, la foule se met à "caillasser" les forces de l'ordre. Au total, les policiers déplorent une centaine de blessésThe Pioneers reviennent sur l'évènement avec le titre "Riot in Notting Hill" (1976). C'est aussi le cas de "Police tre fe mash up Jah Jah children" de Mike Dorane. Dans "Ten against one" (1976), Tapper Zukie relate quant à lui comment la très forte présence policière lors du festival a contribué au surgissement des violences"Police and youths in the grove" de Have sound will travel est sur la même ligne. 

La dramaturgie apocalyptique et la dénonciation des injustices sociales, souvent fondées sur la couleur de l'épiderme, imposent naturellement le reggae comme la bande son des émeutes, au moment même où le reggae roots britannique connaît son âge d'or grâce à des formations telles que Steel Pulse, Aswad, Black Slate, Black Uhuru, Matumbi ou Misty in Roots. Ces derniers, originaires du quartier de Southall, cherchent à rapprocher Antillais et Asiatiques, tous victimes d'un racisme débridé. 

Le 13 août 1977, le National Front appelle à une manifestation "anti-agression" à Lewisham, dans le sud de Londres. Les organisations antifascistes - en particulier le Socialist Workers Party, ainsi que des représentants locaux du parti travailliste - décident de riposter en organisant un rassemblement pacifique. Une bataille rangée éclate. La police, officiellement présente pour s'interposer entre les deux camps, tape prioritairement sur les manifestants antiracistes, ce qui témoigne des accointances des policiers avec les organisations d'extrême droite.  Aux lendemains de ces violences, par delà leurs différences, les organisations de gauche fondent l'Anti-Nazi League dont l'objectif est de promouvoir la cause antiraciste et de contrer l'influence grandissante du National Front auprès des Britanniques, notamment les ouvriersPour empêcher la tenue de manifestations, de meetings ou de marches du National Front, les membres de l'ANL privilégient la confrontation physiqueDans les grandes villes, ils se rassemblent en petites « équipes » (squads) chargées d'interrompre les réunions ou d'empêcher la vente de journaux d’extrême droite dans les lieux publics. Le 30 avril 1978, un énorme concert est organisé à Victoria Park dans l'est de Londres afin de battre le rappel du vote antiraciste en vue des municipales de mai. Sur scène,  l'hétéroclite  coalition musicale du RAR réunit des formations punk (Clash, Sham 69, X-Ray-Spex), reggae (Steel Pulse) et des électrons libres tels que le Tom Robinson Band. Jimmy Pursey de Sham 69 rejoint sur scène The Clash pour interpréter "White riot", un titre inspiré par les affrontements survenus en 1976 lors de la dernière journée du carnaval de Notting Hill, auxquels avaient participé Mick Jones et Joe Strummer. ["Les Noirs ont plein de problèmes / Mais n'hésitent pas à lancer un pavé / Les Blancs vont à l'école / Où on leur apprend à être stupides"]

Le 23 avril 1979, jour de la fête nationale, dans les rues de Southall, le quartier indo-pakistanais du sud londonien, des militants de l'Anti-Nazi League (ANL) s'opposent de nouveau à la tenue d'un meeting du National Front. Des affrontements éclatent avec des partisans de l'extrême droite. L'escorte policière très bienveillante à l'égard de ces derniers n'hésite pas à bastonner les manifestants de l'ANL.  Des membres du Special Patrol Group (SPG) mis sur pied par la Metropolitan Police londonienne, tabassent à mort Blair Peach, un enseignant militant de l'ANL, tandis que Clarence Baker, manager de Misty in Roots, est laissé pour mort. Cette sauvagerie raciste inspire trois topical songs bien senties. Dans Justice, le Pop Group se demande "who killed Blair Peach?". Linton Kwesi Johnson rend hommage à ce dernier dans Reggae fi Peach. ["Les Special Patrol Groups sont des meurtriers / On ne peut plus supporter ça / Parce qu'ils ont tué Blair Pech, le professeur / Ils ont tué Blair Peach, ces sales saigneurs". Enfin, Jah war des Ruts - une fusion très réussie de punk et de reggae - revient sur le défilé de Southall et l'agression subie par Baker. "Clarence Baker / Pas un belliqueux / A vu leur matraque tomber / Ce jour là les rues étaient en sang / La folie rageuse et le sang / Ce jour là les rues étaient en sang".


Alors que la décennie 1970 s'achève, les violences racistes semblent ne pas vouloir s'arrêter et, plus que jamais la musique s'élève contre les haineux. Ce que nous verrons dans un prochain billet.

Notes:

1Denis Healey, ministre des finances doit conclure un accord avec le FMI pour sauver la livre, en contrepartie de douloureuses ponctions dans les dépenses publiques. Le nombre de chômeur franchit la barre du million. 

2. En juillet 1977, dans le magazine édité par RAR (Temporary Hoarding), David Widgery lance un appel: "Nous voulons de la musique rebelle, de la musique de rue, de la musique qui brise cette peur de l'autre. De la musique de crise. De la musique immédiate. De la musique qui sait quel est le véritable ennemi.

3"Rock against racism, smash it / Rock against fascism, smash it / Rock against nazism, me say smash it I've / I've come to the conclusion that we're gonna hunt yeh yeh yeh / The national front - Yes we are / We're gonna kunt, yeh yeh yeh / The National Front"

Sources :

A. "1981, l'incendie de New Cross, un tournant dans l'histoire des Noirs britanniques", Gisti. 

B. " 1948-1975 : London Caraïbes", Jukebox du 30 mars 2019

C. "Sound sytem et résistance  : la bande-son des émeutes noires de Brixton en 1981"

D. Emeutes à Brixton / Chanson de Linton Kwesi Johnson.

E.  Un article du blog consacré aux émeutes de Brixton.

F. David Bousquet«« It Dread Inna Inglan »Une chronique des luttes des Antillais au Royaume-Uni dans les poèmes de Linton Kwesi Johnson»Hommes & migrations [En línea], 1326 | 2019

G. Abdallah, M.-H. (2021). "1981, l’incendie de New Cross, un tournant dans l’histoire des Noirs britanniques." Plein droit, 128(1), 48-52. 


vendredi 9 janvier 2026

Rocksteady (1966-1968) : avènement d'une soul jamaïcaine sur l'île au trésor.

Dans les épisodes précédents, nous avons mis en évidence le rôle fondamental des sound systems comme vecteur de diffusion de la musique en Jamaïque, puis nous nous sommes intéressés à l'apparition du ska, alors que l'île caribéenne accédait enfin à l'indépendance. Or, très vite, la désillusion l'emporte. Une grande partie de la population use d'expédients pour survivre, alors que le marasme économique et les difficultés sociales s'aggravent. Ce contexte morose a aussi des répercussions musicales. Le ska, dont le rythme frénétique collait si bien aux espoirs soulevés par l'acquisition de la souveraineté, est remplacé, au mitan des années 1960, par un nouveau genre : le rocksteady. (1)    



A la fin des années 1950, la société jamaïcaine connaît de profondes mutations économiques, sociales et politiques. L'essor démographique et la misère des campagnes incitent des milliers de ruraux à s'installer dans les espaces urbains accessibles à leurs maigres revenus: les ghettos de Kingston ou, pour les immigrés, ceux des grandes métropoles britanniques et américaines. Dans ces quartiers sordides, le salut passe souvent, pour les nouveaux venus, par l'économie informelle.

La Jamaïque se situe non loin des côtes états-uniennes, mais aussi cubaines, ce qui n'a rien d'anodin en ces temps de guerre froide. Le premier ministre, Alexander Bustamante, chef du Jamaican Labour Party, conservateur, entend rattacher l'île au bloc occidental. La lutte des Africains Américains pour leurs droits civiques, puis l'essor du Black Power, rencontrent un fort écho dans les ghettos de Kingston, dont les habitants noirs subissent un sort largement comparable à celui des habitants du Bronx ou du Watts. L'influence culturelle américaine reste également prépondérante. Les stars de la soul US y jouissent d'une popularité exceptionnelle, qu'ils enregistrent pour Stax ou la Motown. Mais ceux qui remportent tous les suffrages sont les Impressions et leur chanteur vedette, Curtis Mayfield, venus se produire en Jamaïque au cours de l'année 1966. Leurs enregistrements sont, de très loin, les plus repris par les musiciens jamaïcains. "Minstrel and queen" devient "Queen of the minstrels"  par The Eternals (et leur jeune chanteur Cornel Campbell) ou encore "Queen majesty" chez les Techniques. You'll want me back se transforme en "You don't care". Quant à "Gypsy woman", les Uniques de Slim Smith ne se donnent même pas la peine d'en modifier le titre. 

Les musiciens locaux adaptent ces morceaux, mais ils les jouent à leur manière, donnant ainsi naissance à un genre musical original, et non une simple resucée des standards américains. Cette "jamaican soul" ou rocksteady dérive directement du ska, dont il ralentit néanmoins très nettement le tempo. Pour expliquer ce phénomène, plusieurs éléments ont pu être avancés. La frénésie rythmique du ska impliquait une débauche d'énergie considérable pour les danseurs, particulièrement pour les moins jeunes et lors des fortes chaleurs. Or, l'été 1966, qui correspond au changement de beat, fut marquée par une très forte canicule. Par ailleurs, l'euphorie liée à l'acquisition de l'indépendance, contemporaine de l'essor du ska, cède bientôt la place au désenchantement. Sur le dancehall, les danseurs ralentissent leurs pas, marquant, par ce changement de gestuel, l'entrée dans une sinistre période. Enfin, la montée des tensions, avec l'essor des gangs urbains, incite les rude boys à rester sur leurs gardes et à enchaîner des pas moins sophistiqués sur la piste de danse. Dans ces conditions, les musiciens adaptent leurs compositions aux aspirations des danseurs. C'est ainsi que la multiplication d'enregistrements dowtempo donne naissance au rocksteady. [African beat de Don Drummond]

D'où vient le terme? En 1966, Alton Ellis interprète un morceau intitulé "Get ready for rocksteady". "Tu ferais mieux de te préparer / Viens danser le rock steady / c'est nouveau, tu ne peux pas y échapper / j'espère que tu es prêt". Le mot était aussi utilisé par un caïd et danseur vétéran de Kingston nommé Busby pour désigner les titres calmes, aux rythmes plus lents diffusés par les selectors aux alentours de minuit, lors de la "midnight hour".

D'une manière générale, le genre repose sur la mise en exergue des harmonies vocales. A l'imitation des Impressions, les formations jamaïcaines se tournent alors vers les trios vocaux. Les membres des Techniques, Paragons, Melodians, Gaylads, Sensations entrelacent leurs voix, formant un délicieux écheveau sonore.
Batterie et basse électrique constituent désormais la colonne vertébrale des enregistrements. Alors que la section rythmique s'impose, les cuivres, omniprésents dans le ska, sont remisés à l'arrière plan. Lloyd Brevett, le bassiste des Skatalites, ralentit alors son jeu et tire de son instrument un son à la fois plus percutant, précis et souple. De là sorte, la basse s'impose comme l'instrument leader. Exemple : le "Ba Ba Boom" des Jamaicans. 

A compter de 1966, le nouveau beat s'impose partout, ce qui convainc les propriétaires des sound systems de se procurer des enregistrements auprès des producteurs ou productrice jamaïcain(e)s. Ils ou elle se nomment Sonia Pottinger, Coxsone Dodd, Joe Gibbs ou Bunny Lee, mais le roi du genre reste Duke Reid. Cet ancien policier s'est reconverti dans la vente d'alcool qu'il écoule par l'intermédiaire de son sound system. Pour continuer à attirer les danseurs (et buveurs), il décide de se lancer dans la production de disques. Ainsi, il  installe un studio d'enregistrement au dessus de son liquor store, au 33 Bond Street. Il embauche des musiciens permanents de très grande qualité à l'instar du guitariste Lynn Taitt ou du saxophoniste Tommy McCook, respectivement à la tête des Jetts et des Supersonics. Au sein de cette formation, l'organiste Winston Wright impose sa griffe. Reid fonde aussi le Duke Reid Band, un groupe de studio comprenant quelques uns des plus brillants instrumentistes de Jamaïque: Don Drummond (trombone), Rico Rodriguez (trombone), Roland Alphonso (saxo), Ernest Ranglin (guitare), Johnny "Dizzy" Moore (trompette).
De la sorte, son label Treasure Isle devient une usine à tube, en tout point comparable, à l'échelle de la Jamaïque, à la Motown de Berry Gordy. Toujours présent en studio, le maître des lieux, à l'oreille très sûre, affectionne un son léché et des arrangements complexes. "Ba Ba Boom" des Jamaicans, "I'm in the mood for love", "You don't care" des Techniques, "Passion love" des Melodians, "On the Beach" des Paragons sont autant de classiques du genre sortis de "l'île au trésor" de Reid. 
Grâce à un processus créatif bien rôdé, le label permit au rocksteady d'atteindre son rythme de croisière avec une floppée d'enregistrements sur lesquels le temps ne semble pas avoir de prise. 

Facteurs à l'origine de l'essor du rocksteady à partir de 1966 :

Le rocksteady s'impose dans un contexte de forte dégradation de la situation économique et sociale. Le gouvernement, aux mains du Jamaican Labour Party (JLP), détruit plusieurs ghettos contrôlés par le parti rival, le People National Party, comme le quartier de Back-O-Wall, sur lequel on érige Tivoli Gardens. Les rude boys, stipendiés par les hommes politiques ou les propriétaires de sound system, s'emploient à contrôler les ghettos ou les pistes de danse. De la sorte, ils se taillent des fiefs électoraux; certains quartiers soutiennent le JLP, quand d'autres roulent pour le People's National Party (Vikings alliés au PNP,  contre les Phoenix affiliés au JLP). Lors des scrutins électoraux, les violences sont décuplées et se déroulent aux portes des studios d'enregistrement. Par conséquent chanteurs et musiciens se saisissent du phénomène. Ainsi, Alton Ellis enregistre "Dance crasher". Le morceau raconte comment les rude boys viennent semer le chaos sur le dancehall d'un sound system ennemi. "Dance crashers, s'il vous plaît ne venez pas tout démolir / ne cherchez pas la bagarre / Ne prenez pas votre surin pour tuer un autre être humain... / Vous n'avez aucune chance / Et ce sera votre dernière danse."

Bien d'autres morceaux s'intéressent au phénomène des rude boys, des voyous, dont ils célèbrent les exploits ou dénoncent les exactions. Citons notamment "Rudy a message to you", "Rude boy gonna jail" des Clarendonians, "I don't be a rude boy" (1966) par The Rulers, "Blam blam fever" par les Valentines, "Rudies are the greatest" des Pioneers.

Les années rocksteady correspondent aussi au développement de l'idéologie black power, avec l'apparition des Panthers et de l'afrocentrisme. L'absence de représentation politique crédible, le manque d'attrait des églises conventionnelles, l'absence de perspective économique poussent de nombreux Jamaïcains à se tourner vers le rastafarisme. Organisé autour de la fierté d'être noir, le mouvement offre des possibilités d'épanouissement personnel à des individus jusque là  méprisés par le pouvoir en place. En septembre 1966, Hailé Sélassié, empereur d'Ethiopie se rend en Jamaïque. Pour les adeptes du rastafarisme, il s'agit d'un véritable Dieu vivant. Sur le tarmac de l'aéroport, le chef d'Etat est interloqué par l'accueil qui lui est réservé. Les battements des tambours nyahbinghi du groupe  de Count Ossie célèbre la venue du ras Tafari.  Dès lors, dans les ghettos, les dreadlocks remplacent largement les coupes afros, la marijuana les cigarettes, le régime Ital la cuisine traditionnelle. La thématique du retour vers l'Afrique, envisagée comme la Terre mère s'ancre dans leurs croyances. Certains concrétisent ce retour vers la terre promise, Zion; même si cette "repatriation" reste avant tout  spirituelle. Le mythe du "retour" vers l'Afrique" comme terre promise inspire des morceaux de rocksteady, puis reggae. Citons "Rivers of Babylon" des Melodians,  "I've got to go back home" de Bob Andy, "Carry go bring come" par Justin Hinds and the Dominoes.

Les chanteurs se risquent parfois aux sujets sociaux tels que le déclassement économique, l'instabilité politique. Dobby Dobson évoque ainsi dans son titre Loving pauper la pauvreté dont souffrent de très nombreux habitants des ghettos. Les titres rocksteady ont aussi souvent des thèmes légers, en particulier les histoires d'amour. Quelques uns des enregistrements les plus marquants du genre sont dues à des voix féminines, notamment celles de Phyllis Dillon ou Joya Landis 

 

Conclusion: Progressivement, le rocksteady chanté cède le pas aux instrumentaux, lesquels servent également d'écrin sonore aux improvisations et interjections vocales des DJ tels U Roy. Les grands ténors vocaux s'affranchissent de leurs groupes pour tenter une carrière solo, à l'instar de John Holt, Slim Smith ou Pat Kelly. Au total, l'ère du rocksteady dure moins de trois ans, du printemps 1966 à la fin 1968. Le genre n'en constitue pas moins un jalon essentiel de la musique jamaïcaine et l'on y trouve assurément les prémisses du reggae.

Notes :
1Au cours des années 1940, les ondes contribuent à l'engouement du public des sound systems pour le jazz et surtout le rythm & blues. Le déclin de ce dernier, combiné à la difficulté de se procurer les disques américains, incitent les propriétaires des disco mobiles à enregistrer des artistes jamaïcains. C'est ainsi que s'affirme, au moment où l'île accède à l'indépendance, de nouveaux genres musicaux tels que le ska, puis le rocksteady.

Sources:   
- Les fleuves de sang (1965-1970), provenant du podcast "La Jamaïque avant Bob Marley" sur France Culture.