mercredi 19 décembre 2012

267. Enrico Macias: "Adieu mon pays"

Cas unique dans l'empire colonial français, l’Algérie (1830-1962) attire très tôt une importante population d'origine européenne venue s'installer outre-mer. Ces populations, que l'on désigne comme les "Français d'Algérie", puis les "pieds-noirs" lors de l'indépendance, se caractérisent par une très grande hétérogénéité géographique, culturelle, sociale.
On compte parmi eux:
- des populations originaires du pourtour méditerranéen fuyant la misère: Espagnols, Italiens ou Maltais...  auxquelles viennent s'adjoindre des Allemands, des Suisses, ainsi que quelques Irlandais.
- de petits vignerons originaires du sud de la France, ruinés par la crise du phylloxéra dans le dernier tiers du XIXè siècle.
- divers proscrits: Communards ayant réchappé aux massacres, Alsaciens-Lorrains refusant l'annexion de leur région par l'Allemagne en 1870...
Enfin, l'assimilation des juifs autochtones vient renforcer le groupe des Français d'Algérie qui  est donc la résultante de l'union de ces populations bigarrées, longtemps opposées les unes aux autres. (1) 
Ainsi, comme le résume Sylvie Thénault, "le groupe des Français d'Algérie naquit (...) dans un triple creuset à la charnière des XIXè et XXè siècles: aspirations autonomistes, accroissement par endogamie, accès à la nationalité française."
Tous ont en commun la volonté de commencer une nouvelle vie. (2) Par ailleurs, au delà des différences culturelles, ce groupe de populations est travaillé par de fortes tendances à l'homogénéisation qu'incarne par exemple l'identification  commune au héros Cagayou, sorte de "pied-nickelé pied-noir". 

Place du gouvernement à Alger dans les années 1950.


* Échec relatif de la colonisation. 
C'est au cours des années 1880 et 1890 que la colonisation s'intensifie nettement. Certains migrants viennent  dans le cadre des programmes de colonisation rurale mis en place par le gouvernement. Mais, pour le plus grand nombre, les filières migratoires se structurent autour de la communauté villageoise et de la famille, hors de tout cadre officiel.
Dans un premier temps, l'immigration venue des pays voisins l'emporte largement sur celle venue de métropole (ce qui justifia l'adoption de la loi de 1889 permettant la naturalisation des enfants d'étrangers). Pour les nouveaux venus, d'où qu'ils viennent, les débuts s'avèrent souvent difficiles. La poursuite des affrontements militaires, les conditions climatiques éprouvantes, les épidémies provoquent de nombreuses pertes et rendent le travail pénible, conduisant un grand nombre d'émigrants à renoncer. Seuls les plus persévérants continuent à travailler cette terre, donnant naissance très progressivement à une nouvelle société.
Au bout du compte, l'appel au peuplement français de l'Algérie se solde par un échec relatif.
Dans son "Histoire de la colonisation", Denise Bouche note ainsi: " Cette promesse de concessions gratuites ouvrait l'espoir de s'établir propriétaires à des gens pour lesquels cette perspective avait constitué jusque-là un rêve inaccessible. [...] De grandes déceptions les attendaient de l'autre côté de la Méditerranée: les terres étaient à défricher, les maisons à construire. Un sixième des colons mourut rapidement un tiers se rembarqua." 


Échec encore par rapport au contrôle de l'espace algérien, car dans la majeure partie du pays, le peuplement européen reste infime et se concentre toujours plus dans les grandes villes du littoral (Oran, Sidi-Bel-Abbès, Philippeville, Bône, Alger). Contrairement aux espoirs initiaux des autorités, la population européenne rurale demeure limitée et plafonne au cours des années 1930, avant de refluer  vers les villes. Si bien qu'en 1954, on compte 80% d'urbains parmi eux.



* Une grande diversité sociale.
La population française d'Algérie (2) recouvre un ensemble très disparate de milieux sociaux qu'on ne saurait réduire à une minorité de riches colons à la tête d'immenses domaines agricoles (sur les spoliations foncières, voir un précédent billet). Certes, l'agriculture fait vivre environ 10% des familles, mais c'est bien la diversification  sociale qui est de mise. On compte parmi les 9/10 restant quelques industriels ou membres de professions libérales (6%), des cadres moyens et supérieurs (14%), 35 % de petits salariés (employés et ouvriers), ou encore des petits commerçants et artisans (13%). Dans les villes, cette diversification sociale est très sensible. 
 Au bout du compte,  si les Européens d'Algérie vivent mieux, en général, que les Algériens musulmans (avec des revenus cinq fois et demi supérieurs en 1955), il convient de rappeler qu'une majorité d'entre eux  mènent une vie laborieuse et modeste. On est loin de l'image de ces "colons à cravache et à cigare montés sur Cadillac" colportée avec complaisance par "une certaine presse" et que dénonce Camus.

Carte postale ancienne: "intérieur d'un café maure algérien".
 

* Deux Algérie.
A la veille de la guerre d'Algérie, tous jouissent du statut d'Européen, très avantageux par rapport à celui des Algériens. En effet, pour comprendre le déferlement des violences à partir de 1954, il faut rappeler l'inégalité consubstantielle au système colonial en Algérie. 
 La colonie compte un peu moins d'un million d'Européens et près de 8 millions de "musulmans". Or, ces "Algériens musulmans", 8 fois plus nombreux que les premiers, n'ont pas les mêmes droits que les Européens.
Sur le plan juridique, les sujets coloniaux restent soumis à un régime pénal spécifique connu sous le terme de "code l'indigénat". Instituées en 1881, ces mesures répressives qui remontent en fait à la monarchie de Juillet, fixent des infractions et des peines spéciales pour les indigènes qui sont ainsi soumis à un régime d’exception et soustraits aux juridictions normales. Reconduit jusqu'en 1927, ce "code" attribue des pouvoirs extraordinaires aux administrateurs et maire pour la répression des délits commis par les "indigènes". Il établit de fait une distinction entre les "indigènes" et les "Européens".
 
 Sur le plan politique, les Algériens musulmans ne disposent pas de la citoyenneté française.  
Si d'après le sénatus-consulte du 14 juillet 1865, les Algériens musulmans sont bien de nationalité française, ils restent régis par la loi musulmane et non par le Code civil comme tout citoyen français. Or, l'accession à la citoyenneté française pour "les indigènes" algériens ne peut se faire que par naturalisation, laquelle exige l'abandon des traditions et du statut coranique. Cette procédure est donc considérée par les musulmans comme une apostasie, un rejet de l'islam. Si l'on y ajoute l'examen très tatillon des demandes par l'administration, on comprend aisément que le nombre de "naturalisés" n'ait pu être qu'insignifiant.
L'ordonnance du 7 mars 1944 reconnaît aux musulmans les mêmes droits et libertés qu'aux Français. Mais la citoyenneté accordée à tous est biaisée par la création de 2 collèges électoraux distincts dans l'Assemblée algérienne instituée par la loi du 20 septembre 1947. Ces deux bureaux comprennent le même nombre de délégués (15), mais l'un représente un million d'Européens et l'autre 8 millions d'Algériens. Un électeur du premier collège (Européen) à la même poids politique que 8 électeurs du second...
  Le principe d'égalité démocratique, qui veut qu'une personne soit égale à une voix, n'est donc pas respecté. Les Algériens demeurent des citoyens de seconde zone d'une République qui proclame pourtant l'égalité entre les hommes. (3)

Enfin, l'inégalité est aussi économique et sociale. Le revenu brut d'un Européen d'Algérie est très supérieur à celui d'un Algérien musulman.  De nombreuses régions d'Algérie sont dans un état de grande misère. Très peu d'enfants vont à l'école et un véritable fossé s'est creusé entre les deux sociétés.

Les tentatives de réformes susceptibles de modifier cette donne, sont systématiquement bloquées par les partisans du statu quo colonial qui se constituent en un puissant lobby. Pourtant très minoritaire, la bourgeoisie latifundiaire réussit à s'arroger le monopole de la représentation politique des Français d'Algériens. Cette oligarchie, dominée par quelques familles qui détiennent la grande presse, le crédit agricole, les circuits de distribution et la représentation parlementaire, bloque ainsi  l'attribution par l'Assemblée nationale d'une somme de 100 millions de francs pour l'amélioration de la situation sociale et scolaire des "indigènes" (en 1930). Ils s'opposent encore avec succès au projet de loi "Blum-Violette" de juin 1936, consistant à accorder la citoyenneté française sans abandon du statut musulman à une "élite" algérienne.

Bref, la colonisation avait créé une société inégalitaire, dans laquelle la majorité des ressources du pays appartenait à une population minoritaire. Et si des inégalités sociales existaient également à l'intérieur de chacune des 2 populations, elles restaient secondaires par rapport à l'inégalité fondamentale de statut qui continuait de soumettre le peuple vaincu au peuple vainqueur créant une situation tendue comme le note en 1943 "un évolué" musulman: "le bloc européen et le bloc musulman restent distincts l'un de l'autre, sans âme commune, l'un fort de ses privilèges et de sa situation sociale, l'autre menaçant par le problème démographique qu'il crée et par la place au soleil qu'il revendique et qui lui est refusée." 

 
* Ségrégation de fait.
Entre les deux communautés - bien qu'aucune loi n'impose de séparation - sévit une ségrégation de fait. Si dans les villes, les Algériens musulmans et les Européens apprennent dans les mêmes écoles (4), ils ne fréquentent en revanche que rarement les mêmes lieux de loisirs (bar, cinémas, plages). Les deux groupes cohabitent, mais ne se "mélangent" presque jamais. On compte ainsi très peu de mariages mixtes.
En 1958, Pierre Bourdieu, alors employé au cabinet du gouverneur Robert Lacoste considère la société algérienne comme une société de classe: "Elle est composée en effet de deux communautés juxtaposées et distinctes. L'appartenance à chacune de ces communautés est déterminée par la naissance: le type physique en est le signe comme parfois le vêtement ou le nom de famille. Le fait de naître dans une caste supérieure confère automatiquement des privilèges, ce qui tend à développer, chez celui qui en bénéficie, le sentiment d'une supériorité de nature."
Les relations sont donc loin d'être harmonieuses. On ne peut nier néanmoins que des liens entre les communautés ne se soient parfois tissés, que des relations de bon voisinage aient existé, que des amitiés solides se soient nouées. Une manière de vivre commune a pu se développer. Autant d'éléments qui interdisent de parler de société d'apartheid. Mais au bout du compte, c'est bien la méconnaissance de l'autre qui semble l'avoir emportée.
Le témoignage de Bachir Hadjadj, élève du lycée d'Aumale de Constantine en 1954, où se côtoient les jeunes Algériens et Européens s'avère à cet égard particulièrement éclairant:
"Plus nous avancions vers la fin de notre adolescence, plus nous prenions conscience qu'il y avait "eux" et qu'il y avait "nous". Et plus les contacts se faisaient difficiles. Lorsque nous eûmes pris conscience les uns et les autres que nous appartenions à deux mondes non pas seulement différents mais inégaux, nos rapports changèrent de nature. Nous fréquentions les mêmes classes du lycée, nous vivions à côté les uns des autres, nous étions parfois camarades, rarement plus. Les timides rapprochements intercommunautaires étaient vécus comme des désertions, et condamnés comme telles par la vigilante censure des deux mondes.
Il y a bien eu de très solides amitiés qui ont résisté à l'usure du temps et à la violence de la tempête, mais elles étaient l'exception. (...) Il y eut bien, également, quelques Roméo et Juliette qui bravèrent non seulement des familles et des clans, mais les sociétés elles-mêmes. Ils ont été rejetés avec une extrême violence, j'en connais des deux bords: leurs amours n'ont pu s'épanouir que loin de la colonie."

De Gaulle sur le balcon du gouvernement général d'Alger le 4 juin 1958.

* La guerre exacerbe les tensions. 
La guerre exacerbe les tensions et conduit à une radicalisation des positions respectives.
Au sein des "Français d'Algérie", la vie politique continue d'être confisquée par les "activistes" hostiles à la moindre concession. Noyés sous la masse des Européens partisans du statu quo, les libéraux ou progressistes, soucieux de réduire les inégalités qui menacent selon eux l'avenir de la colonie, sont inaudibles. 
Les actions terroristes et demandes radicales du FLN font redouter le pire à de nombreux "Français d'Algérie, qui ne croient guère aux garanties de respect des minorités avancées par les leaders du mouvement nationaliste algérien. 

Au sein des Européens d'Algérie, la perception des événements varie considérablement. Une majorité silencieuse attend, anxieuse, que l'armée ne rétablisse l'ordre. Pour leur part, les activistes ou "ultras" entendent empêcher par tous les moyens l'accession à l'indépendance et prétendent orienter la politique de la métropole. Ils utilisent les manifestations pour faire pression sur le gouvernement comme lors de la fameuse "journée des tomates" du 6 février 1956, au lendemain de laquelle le président du conseil, Guy Mollet, cède à leurs revendications (démission du général Catroux). Cette victoire politique en convainc beaucoup de ne jamais plus lâcher prise. Ce succès explique ainsi en partie le combat acharné et désespéré que livre les plus radicaux, persuadés qu'ils pourront de nouveau faire reculer le gouvernement.

Dans leur ensemble,  les Français d'Algérie approuvent le retour au pouvoir du général de Gaulle en mai 1958. Son fameux "je vous ai compris" confirme cette impression. Aussi, le choix de l'autodétermination par ce dernier est perçu comme une véritable trahison. Dès lors, plus de Gaulle parle d'indépendance, plus les pieds-noirs durcissent leurs positions et s'insurgent contre la politique du général.
La hantise de devoir quitter le pays, encore très abstraite jusqu'au printemps 1961, semble inéluctable au lendemain de l'échec du putsch des généraux. Désemparés et craignant de tout perdre, de nombre Français d'Algérie se tournent alors vers l'Organisation de l'Armée secrète (OAS) dont les actions de plus en plus violentes exposent les Français d'Algérie à la répression des forces françaises et aux représailles du FLN (enlèvements).

L'OAS mène la "politique de la terre brûlée". Ici, un magasin en flamme à Alger.


Les accords d'Evian signés le 18 mars 1962 assurent que les Européens d'Algérie seront protégés et leurs biens respectés. Pourtant, les "pieds noirs" commencent à partir en masse. Certes, le cessez-le-feu du 19 mars marque la fin officiel des combats en Algérie, mais il n'empêche pas la violence d'atteindre son paroxysme. L'OAS considère les accords comme nuls et se lance dans une surenchère de violences auxquelles répondent les enlèvements et attentats du FLN. Le quartier de Bab-el-Oued à Alger se transforme le 22 mars en camp retranché des insurgés de l'OAS, entraînant des affrontements sanglants avec l'armée française. Le 26 mars, l'OAS organise une manifestation de soutien aux insurgés, rue d'Isly. Débordées, les forces de l'ordre tirent et tuent plusieurs dizaines de personnes. Désormais, les départs apparaissent à de nombreux Français d'Algérie comme une fatalité. En France, lors du référendum d'avril 1962, une très large majorité  des électeurs soutiennent les accords d'Evian. Espérant relancer le conflit et prétendant rendre l'Algérie à son état de 1830, l'OAS mène alors la politique de la "terre brûlée", multipliant attentats, incendies volontaires et assassinats de musulmans. En réponse, le FLN multiplie les enlèvements de civils européens (environ 3000, dont 1245 auraient été retrouvés vivants). Ce "terrorisme silencieux" crée une insécurité générale et déclenche l'exode massif des Français d'Algérie.
L'OAS a beau interdire les départs, elle les provoque en fait par la systématisation de son terrorisme et par son recours à la "terre brûlée".

* "La valise ou le cercueil."
Les mouvements migratoires de Français d'Algérie  en direction de la métropole sont perceptibles dès les débuts du conflit (envoi des enfants étudier en métropole, achats de propriétés dans le sud de la France). Mais, jusqu'au printemps 1961, ces flux demeurent limités (près de 100 000 personnes sont arrivées progressivement en France depuis 1959). Pour ceux qui partent, il ne s'agit que d'un exil provisoire. Or, à partir de cette date, le regain de violences entraîne des départs de plus en plus nombreux. Etant très minoritaires (1 Européen pour 8 Algériens musulmans), les premiers craignent, une fois l'armée française partie de se faire massacrer en raison des violences et des haines exacerbées par les derniers mois de guerre. Dès lors, ils n'ont guère le choix qu'entre "la valise et le cercueil", selon une expression employée à l'époque.
Or, si les autorités mettent en place une politique de régulation sociale dès l'été 1961, elles ne mesurent pas l'ampleur que vont prendre les départs. L'idée prévaut au gouvernement qu'une majorité des Européens qui "reviennent" en France, repartiront en Algérie une fois la situation apaisée. De Gaulle, par exemple, considère qu'il pourrait y avoir 300 000 Européens d'Algérie voulant s'établir en France, or on compte 3 fois plus de départs pour la seule année 1962.
La chronologie des départs correspond "aux événements traumatiques que sont pour les pieds-noirs" [Zancarini-Fournel/Delacroix] les accords d'Evian (18 mars), la fusillade de la rue d'Isly (26 mars), les actions terroristes perpétrées par les commandos de l'OAS  (mai-juin) auxquelles répondent les enlèvements d'Européens par le FLN (5), le référendum d'autodétermination (3 juillet), enfin le massacre d'Européens à Oran le 5 juillet, jour de l'indépendance algérienne. (6)

Désespérés, les Européens d'Algérie se résolvent la mort dans l'âme à faire leurs bagages et viennent grossir les rangs des longues files d'attente des candidats pour l'embarquement sur l'un des bateaux ou dans l'un des avions qui assurent des rotations ininterrompues entre l'ancienne colonie et la métropole.

Arrivée de pieds-noirs au port de Marseille en 1962.
 

* Un mauvais accueil.

Pour l'administration française, ils sont des "rapatriés", terme impropre dans la mesure où la plupart d'entre eux n'avaient jamais vécu en France. Il ne s'agissait donc pas pour eux d'un "retour", mais d'un véritable déracinement.
Pour les Français de métropole, ces rapatriés sont des "pieds-noirs". Cette étrange appellation, considérée au début comme un sobriquet péjoratif, est bientôt portée avec fierté par les Européens d'Algérie. 
Le départ d'Algérie constitue un terrible "arrachement" car il implique l'abandon de la terre des ancêtres. Les Français d'Algérie redoutent en outre de tout perdre, car, en dépit des garanties apportées par les accords d'Evian, les logements abandonnés sont considérés comme vacants et bientôt occupés par des familles algériennes. L'exil des pieds noirs est rendu d'autant plus douloureux qu'il se fait dans des conditions chaotiques. Le secrétariat aux rapatriés d'Algérie créé en août 1961, tente bien d'assurer le transport, le logement, la subsistance, puis le reclassement de ces populations, mais il est totalement submergé par le nombre de personnes à prendre en charge. Une majorité de pieds noirs doit se débrouiller par ses propres moyens pour se loger ou trouver un emploi (en dépit de la création d'une Bourse de l'emploi censée faciliter leur reconversion professionnelle). On ne peut toutefois soutenir que les pieds noirs aient été livrés à eux mêmes. Tout en la sous-estimant, l'Etat a su anticiper leur venue comme le prouve la loi du 26 décembre 1961 qui définit le statut des rapatriés.


Les propos du maire de Marseille en une d'un quotidien.


L'accueil réservé aux pieds noirs s'avère, dans l'ensemble, mauvais. Il faut dire que l'image des Français d'Algérie s'est nettement dégradée en métropole. "Glorifiés dans les années 1930 comme les héros de la grandeur française, ils sont, trente ans après, (...) accusés d'être les responsables de la 'sale guerre'."
Au mythique colon enracinant le drapeau de la patrie en terre africaine succède  l'image du colonialiste fasciste représenté par l'OAS. Considéré comme responsables des souffrances supportées par le contingent et comme le principal obstacle à la résolution d'un conflit devenu insupportable, le Français d'Algérie est désormais un gêneur qui a, par ailleurs, le tort d'incarner la mauvaise conscience d'un pays encore persuadé quelques mois plus tôt que "l'Algérie, c'est la France."

Les pieds noirs débarquent dans les quatre ports méditerranéens de Nice, Toulon, Sète et Marseille. Cette dernière devient un point de passage obligé pour une majorité de pieds-noirs. L'accueil y est plutôt hostile. A peine débarqués, les "rapatriés" subissent les quolibets des dockers de la cité phocéenne. La ville est chargée par le gouvernement d'accueillir temporairement les nouveaux arrivants, avant leur "dispersion" sur l'ensemble du territoire. L'hôtel Bompard ainsi qu'une cité HLM en construction sont réquisitionnés pour héberger les familles qui ne savent où aller. L'exode des pieds noirs - on estime à 200 000 le nombre de rapatriés à Marseille pour le seul mois de juin 1962 - paralyse totalement la ville. Les problèmes de cohabitations entre pieds-noirs et Marseillais se multiplient et la tension monte. 
Gaston Defferre, maire de la ville incite les pieds noirs en juillet 1962 à "aller se réadapter ailleurs". A partir de la fin de l'année, le nombre des rapatriés diminue progressivement dans la ville. Une centaine de milliers d'entre eux décident toutefois de s'y installer durablement.
 A une vingtaine de kilomètres de Marseille, Carnoux-en-Provence, créée par les Français repliés du Maroc, constitue un autre lieu d'accueil privilégié des rapatriés.
Entre ces derniers, qui reprochent à la métropole de les avoir abandonnés, et le reste de la population française qui voit les nouveaux venus d'un mauvais œil, la méfiance réciproque subsiste plusieurs années.




Couverture du PARIS MATCH du 02 juin 1962 consacrée à l'exode des Pieds-Noirs.

 

 

* Construire une vie nouvelle.

Certains rapatriés s'en sortent mieux que d'autres. Ceux qui avaient de la famille en métropole trouvent de l'aide le temps de se loger et de chercher un emploi. Pour les autres, l'adaptation s'avère parfois délicate. Au bout de quelques années cependant, la forte croissance économique que connaît la France permet l'intégration économique d'une grande majorité de rapatriés.


Beaucoup de pieds noirs gardent un temps l'espoir de pouvoir revenir en Algérie une fois le calme revenu. Mais la désolation s'accentue dès lors que l'espoir du retour n'est plus permis. Jacques Frémeaux constate: "Tous les départs n'auraient pas été définitifs. Le regret du pays perdu, un accueil pas toujours à la mesure du drame, auraient pu pousser nombre de réfugiés à tenter l'expérience du retour. Mais le tableau qu'offre l'Algérie de l'indépendance, avec les massacres du 5 juillet à Oran, et l'occupation massive de fermes, d'entreprises ou d'appartements prétendument vacants, découragent les espoirs de retour. La présence d'Européens dans l'Assemblée constituante algérienne ne peut contrebalancer le fait que, en dépit de déclarations bienveillantes, l'Algérie nouvelle va se fonder sur des valeurs peu acceptables par des Français: un islam exclusiviste, un arabisme de combat, un socialisme bureaucratique et souvent corrompu, un régime populiste et autoritaire peu soucieux des libertés politiques et individuelles. Il est caractéristique que les hommes les plus ouverts [notamment les pieds rouges] à l'expérience se soient découragés en quelques années."




* La construction de la mémoire pied-noire.
Rappelons d'abord que la mémoire des pieds-noirs est loin d'être monolithique et qu'il faut se garder de toute tendance à l'essentialisation. Plusieurs éléments clefs sont à prendre en compte pour en bien saisir la genèse: la guerre et son cortège de violences, les incompréhensions et tensions qu'elle attise entre les pieds-noirs et l'Etat français, enfin l'expérience traumatisante de l'exil et l'adaptation délicate sur une terre peu hospitalière.

La construction de la mémoire pied-noir contribue à développer un discours d'homogénéisation et de regroupement a posteriori, lissant la grande hétérogénéité culturelle et sociale des Européens d'Algérie. On perçoit très tôt une tendance à minimiser les différences pourtant bien réelles qui existaient au sein des Européens d'Algérie. Face à l’adversité, il importe pour eux de définir leur place dans la société française, en cherchant à se faire reconnaître par l’État comme groupe spécifique.
 Comme le rappelle Valérie Esclangon-Morin, "le déracinement, l'exil, ont donné aux Français d'Algérie une identité unique alors qu'ils représentaient, outre-mer, une société extrêmement hétérogène aussi bien dans les origines que dans la richesse." C'est aussi la raison pour laquelle ils s'approprient le terme de "pieds-noirs" qui leurs confère une identité existante qu'ils s'emploient à revaloriser.
L'identité de pied noir (à distinguer de celle de Français d'Algérie) émerge dans le drame de l'exil, ce qui en fait une une identité victimaire. Cette cristallisation de la souffrance (7) est parfois entretenue par une minorité qui s'enferme dans la "nostalgérie", ressassant le souvenir d'une Algérie mythifiée, sorte de paradis terrestre perdu.  Pour les enfants, qui n'ont pas connu la guerre, la transmission de cette identité meurtrie s'avère difficile.
J.J. Jordi rappelle qu'il n'existe pas vraiment de communauté pied noire, mais plutôt un groupe d'individus. (8) Or, certains se sont rapidement regroupés au sein de groupes de pression actifs qui se targuent de représenter l'ensemble des Français d'Algérie.
Capables de mobiliser leurs militants, ils attendent "réparation" d'un Etat que d'aucuns accusent de trahison et d'abandon. Ils se posent en interlocuteurs des pouvoirs publics sur lesquels ils tentent de faire pression. Dans le sud-est de la France, région de forte concentration des pieds noirs, ces associations essaient de faire relayer leurs revendications auprès d'élus redoutant d'être sanctionnés dans les urnes par un"vote pied noir" qui ne semble pourtant exister que dans leurs cauchemars. 

Des objets rapportés d'Algérie ont pu constituer localement des lieux de mémoire comme  la statue de Notre-Dame de Santa Cruz d'Oran (ci-dessus lors d'une procession) transférée dans la chapelle de la cité du Mas-des-Migues.


A partir des années 1970, c'est la quête identitaire des pieds-noirs qui semble l'emporter. Le Cercle algérianiste, fondé en 1973, "entend sauver une culture en péril" en tentant de doter le groupe d'une unité culturelle. "Parler de leur histoire, transmettre leurs valeurs, leur passé est alors une question vitale. D’autant plus que la terre aimée a disparu et que seule la mémoire peut la faire revivre."
D'après V. Esclangon-Morin, depuis la fin des années quatre-vingt, les débats sur le guerre d'Algérie, la place de l'immigration maghrébine en France incitent les pieds noirs à chercher de nouvelles voies pour fixer leur identité, "deux réponses, deux conceptions clairement différentes sinon opposées s’expriment. " La première entend promouvoir le métissage méditerranéen en rassemblant tous les individus issus des bords de la Méditerranée (associations Coup de soleil ou Pieds noirs pour l'Algérie).
La seconde conception consiste à vouloir réhabiliter l’histoire coloniale. Ses tenants aspirent à proposer une contre-histoire de la guerre d'Algérie qui n'aurait été racontée jusque là que par des historiens anticolonialistes, prompts à falsifier la réalité et à charger les pieds-noirs de tous les maux. Ils s'emploient donc à une réhabilitation de l’œuvre coloniale française.



* "Adieu mon pays."
Dans un article consacré à la mémoire des pieds-noirs, V. Esclangon-Morin écrit: "Une place particulière doit alors être faite à la communauté juive, considérée par Claude Tapia comme ayant toujours joué le rôle de “communauté tampon” en Afrique du Nord. Ce rôle, elle l’a sans doute encore joué en France, en se mettant en avant alors que les autres pieds-noirs n’osaient pas encore revendiquer leur particularité. Ils ont été les porte-parole de la douleur – Enricos Macias et ses chansons [...] – mais aussi ceux de l’humour."




Gaston Ghrenassia est un Algérien juif né à Constantine en 1938 d'une mère provençale et d'un père andalou. Ce dernier est violoniste dans l'orchestre du "cheikh" Raymond Leiris, maître de la musique malouf d'inspiration arabo-andalouse. Son assassinat en 1961, sans doute commis par le FLN, pousse de nombreux juifs de Constantine à s'enfuir en France. Parmi ceux qui quittent l'Algérie la mort dans l'âme se trouve Gaston Ghrenassia qui entame une carrière de chanteur sous le pseudonyme d'Enrico Macias. 
 Sa première chanson se nomme "Adieu mon pays". Elle lui permet de s'imposer comme le chanteur pied noir dont les titres sont empreints de la nostalgie du pays perdu.
Le narrateur du morceau quitte  son pays sans que les causes de son départ ne soient explicitées dans le texte. Ceci explique que la chanson ait pu être reprise à leur compte par  des pieds-noirs, des harkis ou des immigrés algériens.
Le départ d'Algérie est ressenti comme un terrible déchirement puisqu'il est question d’«adieu», d'une "chaîne dans l'eau qui a claqué comme un fou". 



Notes:
1. La loi du 26 juin 1889 sur la naturalisation automatique des enfants d'étrangers nés en territoire français résorba rapidement a population étrangère dans la population française. ("la fusion des races").
2. Dans son Portrait du colonisateur (1957), Albert Memmi constate:"On rejoint la colonie parce que les situations y sont assurés, les traitements plus élevés, les carrières plus rapides et les affaires plus fructueuses. Au jeune diplômé on a offert un poste, au fonctionnaire, un échelon supplémentaire, au commerçant des dégrèvements substantiels, à l'industriel de la main d’œuvre et des matières premières à des prix insolites.
[...] Ils tiendront donc le plus longtemps possible, car plus le temps passe, plus les avantages durent. L'essentiel de la colonie n'est ni dans le prestige du drapeau, ni dans l'expansion culturelle. Ayant découvert le profit par hasard ou parce qu'il l'avait cherché, le colonisateur ne sait pas encore quel rôle important il va jouer.
"

3. Rappelons en outre que les élections de 1948 sont marquées par un truquage massif des urnes afin que les nationalistes algériens subissent une déroute au sein du second collège.
4. Algériens et Européens fréquentent des écoles distinctes jusqu'en 1946, date à laquelle la partition disparaît. D'importantes disparités se maintiennent cependant. 90% des Algériens vivent hors des villes où se situent la majorité des écoles. Aussi, à la campagne, seul un enfant algérien sur cinquante va à l'école! 
5. Entre le cessez le feu (19 mars) et le 31 décembre 1962, plus de 3000 Français sont enlevés, dont 1200 sont morts et 600 sont portés disparus.
6. On dénombre 46 000 départs en avril 1962, 101 000 en mai, 356 000 en juin, 120 000 en juillet, 95 000 en août. 
7. Cette souffrance a bien sûr des fondements (la violence effrénée des derniers mois de guerre, les enlèvements).
8. Comme le note Raphaëlle Branche à propos des différents "groupes porteurs de mémoire [qui] accèdent à une certaine visibilité sociale" aux lendemains de la guerre: "S'ils s'autoproclament parfois représentants de communautés de mémoire, il faut cependant se garder d'imaginer qu'ils rendent compte exactement de la diversité de leurs membres, ou même que ces communautés existent au-delà de ceux qui interviennent publiquement." 



J'ai quitté mon pays / J'ai quitté ma maison  / Ma vie ma triste vie / Se traîne sans raison 

J'ai quitté mon soleil / J'ai quitté ma mer bleue / Leurs souvenirs se réveillent / Bien après mon adieu 

Soleil! soleil de mon pays perdu / Des villes blanches que j'aimais / Des filles que j'ai jadis connues 

J'ai quitté une amie / Je vois encore ses yeux / Ses yeux mouillés de pluie / De la pluie de l'adieu 

Je revois son sourire / Si près de mon visage / Il faisait resplendir / Les soirs de mon village 

Mais, du bord du bateau / Qui m'éloignais du quai / Une chaîne dans l'eau / A claqué comme un fouet 

J'ai longtemps regardé / Ses yeux bleus qui fuyaient / La mer les a noyés / Dans le flot du regret


Sources:
- Benjamin Stora, Tramor Quemeneur: "Algérie 1954-1962. Lettres, carnets et récits des Français et des Algériens dans la guerre.", les Arènes, Paris, 2012.
- Sous la direction d'Abderahman Bouchène, Jean-Pierre Peyroulou, Ouanassa Siari Tengour, Sylvie Thénault: "Histoire de l'Algérie à la période coloniale, 1830-1962", La Découverte, 2012. 
- Jacques Frémeaux: "Usage et obsolescence des Français d'Algérie", in "Des hommes et des femmes en guerre d'Algérie", Éditions Autrement, collection Mémoires, 2003. 
- Guy Pervillé: "la guerre d'Algérie", Que sais-je?, PUF, 2012. 
- La Fabrique de l'histoire consacrée à "la construction de l'identité pieds noirs".  Invités: Marie Muyl, Eric Savarèse, Jen-Jacques Jordi et Yann Scioldo Zürcher.
-  M. Zancarini-Fournel; C. Delacroix:"1945-2005, la France du temps présent", Belin, 2010.
- Sylvie Thénault et Raphaëlle Branche: "La guerre d'Algérie", La Documentation photographique n°8022, août 2001.
- Valérie Esclangon-Morin: "La mémoire déchirée des pieds-noirs." (Hommes & migrations) 
 - Pierre Daum: "Ces pieds-noirs qui sont restés après l'indépendance", in Les Collections de l'Histoire n°55, avril 2012.


Liens:
- Notre dossier l'Algérie et ses mémoires.
- De très nombreuses ressources sur le site de Guy Pervillé.
- "Les pieds noirs" dans le dossier consacré à la guerre d'Algérie sur le site d'HG de l'Académie de Lille.
- François Bensignor:"Enrico Macias, le doux amer." (PDF) 

vendredi 30 novembre 2012

Fensch Vallée, Bernard Lavilliers

Gandrange, Florange, la Lorraine industrielle n'en finit pas de mourir. Mais elle se défend, contre l'Indien (comme on le surnomme ici) mais aussi contre ce que certains appellent l'inéluctable. 
Il y a débat, de toute façon : nationalisation partielle, totale, laisser faire. Pourtant la lutte ne date pas d'aujourd'hui, les grèves et les combats, des mineurs, des métallos remontent au milieu des années 70 quand on a commencé à vouloir fermer les premières usines. A plus de 40 ans, j'ai toujours entendu parler de la crise et de "la fermeture". Pourtant, il y en a encore des usines....On fabrique encore de l'acier....les métallos d'Arcelor Mital, d'Ascométal sont encore quelques milliers. La France se désindustrialise ainsi à feu doux malgré leurs combats. 

Aimelaime [CC BY-SA (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0)]
Bernard Lavilliers est Stéphanois, il connaît la dureté des paysages industriels mais aussi la solidarité des gens. La Lorraine l'inspire tout autant que sa région natale, dans son album Barbares de 1976, il consacre une chanson à la vallée industrielle du Nord de la Moselle, la vallée de la Fensch (Algrange, Florange, Fameck, Sérémange, Knutange,Hayange, Uckange etc.) . Dans cette vallée dite des "anges" (Le nom des patelins s'terminent par ange), on y trouvait tout ce qui était nécessaire à l'industrie sidérurgique : des mines de fer (minette Lorraine) comme à Neufchef, de l'eau, du charbon lorrain du bassin houiller (Forbach) et des gens (des immigrés Polonais, Italiens, Portugais, Maghrébins).
Dans sa chanson, aux rythmes sud-américains très exotiques, il évoque autant les mines que les haut-fourneaux et les laminoirs. Il évoque bien sûr la grande famille qui a fait sa fortune dans la région, les De Wendel : ils ont tout vendu dans les années 70 pour se convertir dans l'informatique puis la finance. Une ville du coin, porte même le nom de cette famille (Stiring Wendel) et témoigne de la longue présence de cette dynastie industrielle dans le métier depuis 1704. Ironie du sort, l'entreprise de Wendel est revenue dans la région pour être l'un des mécènes du Centre Pompidou de Metz (histoire de redorer son blason dans la région !).

Enfin, Lavilliers compare cette région à un Eldorado qui ne l'est plus vraiment, il décrit  la beauté des hauts fourneaux : "C'est plein d'étincelles surtout dans la nuit"...Dans cette chanson, sur les thèmes de la dureté du métier, de la région, de la révolte des travailleurs, il arrive à trouver l'usine belle " C'est vraiment magnifique une usine". Il n'a pas tort....le Département a conservé dans un mouvement de patrimonialisation : un haut-fourneau à Uckange, il s'appelle l'U4 transformé en une oeuvre d'art faite de lumière par Claude Lévêque. Au moment de la fermeture de cette usine, Lavilliers avait tenu à se rendre par solidarité auprès des ouvriers, c'était en décembre 1991. Depuis, il repasse régulièrement dans la salle de concert de Florange, à la Passerelle. Lavilliers est devenu avec le temps, ce chanteur qui accompagne ces luttes, ce désespoir aussi... Il chante ainsi la colère des métallos sur des rythmes latinos....pourquoi pas !

Viens petite sœur au blanc manteau
Viens c'est la ballade des copeaux
Viens petite girl in red blue jean
Viens c'est la descente au fond de la mine
Viens donc grande shootée du désespoir
Viens donc visiter mes laminoirs
Viens donc chevaucher les grands rouleaux
Et t'coincer la tête dans un étau
Viens petite femme de St-Tropez
Nous on fume la came par les cheminées
Et si le bonheur n'est pas en retard
Il arrive avec son gros cigare

Viens dans ce pays
Viens voir où j'ai grandi
Tu comprendras pourquoi la violence et la mort
Sont tatoués sur mes bras comme tout ce décor
Pour tout leur pardonner et me tenir tranquille
Il faudrait renier les couteaux de la ville

Viens petite bourgeoise demoiselle
Visiter la plage aux de Wendel
Ici pour trouver l'Eldorado
Il faut une shooteuse ou un marteau
La vallée d'la Fensch ma chérie
C'est l'Colorado en plus petit
Y a moins de chevaux et de condors
Mais ça fait quand même autant de morts
Ma belle femelle de métal
Je t'invite dans mon carnaval
Ici la cadence c'est vraiment trop
Ici y a pas d'place pour les manchots

Viens dans mon pays
Viens voir où j'ai grandi
Tu comprendras pourquoi la violence et la mort
Sont tatoués sur mes bras comme tout ce décor
Pour tout leur pardonner et me tenir tranquille
Il faudrait renier les couteaux de la ville

Tu ne connais pas, mais t'imagines
C'est vraiment magnifique une usine
C'est plein de couleurs et plein de cris
C'est plein d'étincelles surtout la nuit
C'est vraiment dommage que les artistes
Qui font le spectacle soient si tristes
Autrefois y avait des rigolos
Ils ont tous fini dans un lingot
Le ciel a souvent des teintes étranges
Le nom des patelins s'termine par ..ange
C'est un vieux pays pas très connu
Y a pas de touristes dans les rues

Viens dans mon pays
Viens voir où j'ai grandi
Tu comprendras pourquoi la violence et la mort
Sont tatoués sur ma peau comme tout ce décor
Pour tout leur pardonner et me tenir tranquille
Il faudrait renier les couteaux de la ville

Viens petite sœur au blanc manteau
Viens c'est la ballade des copeaux
Viens petite girl in red blue jean
Viens c'est la descente au fond d'la mine
Viens c'est la descente au fond d'la mine



Jean-christophe Diedrich

dimanche 11 novembre 2012

266. Médine : "Alger pleure" (2012)

 Médine dans les rues d'Alger tel qu'il apparaît dans le clip

L'année 2012 a vu fleurir les publications et commémorations d'une guerre aux noms différents selon le regard porté : simples "évènements" ou "guerre sans nom" pour les uns, "guerre de libération nationale" ou "d'indépendance", "révolution", "jihad", "guerre d'indépendance des Algériens" pour les autres  ou simplement "guerre d'Algérie". Nous avons voulu revisiter certains évènements de cette guerre tout en réfléchissant aux différentes mémoires qu'elles a engendrées.
De par son histoire personnelle, son goût pour l'histoire et sa rage de la transmettre, le rappeur Médine nous paraît bien placé pour explorer tout cela. D'autant plus qu'en prélude à la sortie de son prochain album, il livre un morceau qui tombe à pic !
Médine, avec ce titre, est à la fois porteur de quelques unes des mémoires de la guerre, en cela il manque parfois d'objectivité. Mais en même temps, il se place au-dessus de la mêlée en faisant se croiser et se côtoyer ces différentes mémoires et d'autres mémoires parfois antagonistes. Son intention d'objectivité est d'autant plus pertinente qu'il dit "d'où il parle" en commençant par rappeler son identité multiple.
L'an dernier, à l'occasion du cinquantième anniversaire du 17 octobre 1961, nous vous proposions d'étudier son titre sur cet évènement tragique. Le texte de la chanson a d'ailleurs fait son entrée dans un manuel scolaire de terminale.
Comme pour ce précédent article, nous avons souhaité, pour vous parler d"Alger pleure", reprendre avec joie nos plumes pour un article à 4 mains ou plutôt à 2 micros... Ainsi, VServat et Aug seront vos guides en fournissant des explications des paroles et des nombreuses références historiques utilisées par Médine.

Côté musique, la tonalité est plutôt grave. La production de Proof (architecte habituel du son chez Din Records, le label indépendant du Havre) rappelle des morceaux s'attaquant à des sujets peu abordés par les rappeurs (notamment "Avec le cœur et la raison" de Kery James et "Arabia" de Sniper). Comme dans ces morceaux, l'instrumental puise son inspiration dans la musique orientale. Le clip a été tourné dans les rues d'Alger. Quelques personnages viennent témoigner, par leur présence dans le clip, de leur soutien à la démarche du MC du Havre :
  • Pascal Boniface est un géopolitologue. Il a fondé et dirige l'IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) qui publie la Revue internationale et stratégique et l'Année stratégique. Souvent sollicité dans les médias, Pascal Boniface a suscité la polémique pour ses écrits sur le conflit israélo-palestinien et sur les "intellectuels faussaires". Outre son apparition dans le clip de Médine avec le maillot de l'équipe de France de foot (il a écrit plusieurs ouvrages sur la géopolitique du foot), il co-signe avec lui un ouvrage d'entretiens intitulé "Don't Panik", titre d'une mixtape du MC du Havre [Son blog]
  •  Le chanteur Ridan a fait ses premières armes dans le rap avant de le délaisser pour la chanson. Il a sorti 4 albums depuis 2004.
  • Lilou est un danseur Hip-Hop de breakdance originaire de Vaulx-en-Velin (près de Lyon). Il est champion du monde de sa discipline avec les Pockémon Crew et en solo.


Mais place à la musique, voici le clip tourné à Alger. C'est d'ailleurs la première fois que Médine se rendait en Algérie :






Précisons qu'une autre version de la chanson a été enregistrée avec Magyd Cherfi du groupe Zebda. Personnellement, même si le texte est intéressant, le passage scandé par M. Cherfi me semble trop en décalage avec le reste de la chanson.


J’ai le sang mêlé : un peu colon, un peu colonisé
Un peu colombe sombre ou corbeau décolorisé
Médine est métissé : Algérien-Français
Double identité : je suis un schizophrène de l’humanité
De vieux ennemis cohabitent dans mon code génétique
À moi seul j’incarne une histoire sans générique

Dans ces premières lignes, Médine lance quelques punchlines faisant référence à sa double origine algérienne et française. Rappelons que Médine, né en France de parents d'origine algérienne (son père est né en 1959 en Algérie mais vit en France depuis ses 4 ans, sa mère est née en France), a grandi et vit dans la ville du Havre. Dès le départ, le rappel de cette double origine lui permet de désamorcer les critiques souvent formulées de part et d'autre de la Méditerranée. Dans les groupes porteurs de mémoires sur la guerre, certains ont en effet tendance à ne pas considérer comme légitime le point de vue des autres groupes de mémoire s'ils entrent en contradiction avec leur propre point de vue. Médine, même s'il n'hésite pas à prendre parti, se place donc d'emblée en homme-passerelle entre ces mémoires. Ce double regard est permanent tout au long de la chanson.


Malheureusement les douleurs sont rétroactives
Lorsque ma part française s’exprime dans le micro de la vie
Pensiez-vous que nos oreilles étaient aux arrêts ?
Et que nos yeux voyaient l’histoire par l’œil d’Aussaresses ?


Médine commence par faire parler sa "part française" en mettant en avant les Français qui ne se reconnaissaient pas dans cette guerre. En ce sens, il prend parti mais sa volonté de ne pas tracer une ligne claire et manichéenne entre Algériens et Français est en elle-même plutôt courageuse.  Le lieutenant Ausaresses (qui a perdu un oeil) faisait partie des militaires parachutistes ayant combattu sous les ordres du général Massu pendant la bataille d'Alger (1957) Il a à ce titre été chargé de l'interrogatoire et de l'élimination des responsables du FLN à Alger, Larbi Ben Mhidi et Ali Boumenjel. Il est un des rares officiers français qui a reconnu sur le tard l'utilisation de la torture tout en la justifiant. La publication de son livre en 2001 a relancé le débat sur l'ampleur de la torture pendant la guerre. Pour ce livre, il a été condamné pour "apologie de crimes de guerre". Son "savoir-faire" en matière de guerre contre-révolutionnaire en milieu urbain a d'ailleurs constitué le contenu de son enseignement pendant quelques années dans des écoles militaires aux États-Unis puis au Brésil (alors une dictature, voir l'article de Blot sur l'histgeobox) comme attaché militaire.

Pensiez-vous que la mort n’était que Mauresque ?
Que le seul sort des Arabes serait commémoré ?
On ne voulait pas d’une séparation de crise
De ne pouvoir choisir qu’entre un cercueil ou une valise

Médine rappelle ici qu'il n'a pas une vision univoque de cette histoire. Il semble regretter que l'indépendance ait entraîné le départ des Européens d'Algérie, souvent appelés "Pieds-noirs" par la suite. La formule "la valise ou le cercueil" laisse entendre que le choix était entre la fuite ou la mort. Or, si des centaines d'Européens ont bien été massacrés à Oran en juillet 1962, la plupart avaient fui dans la première moitié de l'année (près de 500 000), parfois dès 1961 (150 000) dans le climat tendu et violent entretenu par le FLN mais aussi par l'OAS qui pratiquait une politique de "terre brûlée" en détruisant les infrastructures et en abattant des modérés des deux côtés.Tous ne sont pas partis comme en témoigne l'ouvrage récent de Pierre Daum.Ils sont encore 200 000 en 1963, seulement 50 000 au début des années 1970 et quelques milliers au début des années 1990.

Nous ne voulions pas non plus d€'une Algérie Française
Ni d’une France qui noie ses indigènes dans le fleuve de la Seine

Le statu-quo d'une Algérie française semblait en effet inenvisageable, malgré les tentatives de réforme (années 1930, 1945), le plus souvent inappliquées. Les inégalités, l'arbitraire administratif et les injustices nombreuses dont sont victimes les Algériens musulmans qui représentent les 9/10 de la population n'ont pas disparu.
L'évocation de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961, au cours de laquelle de nombreux Algériens ont été tués et parfois jetés à la Seine par les policiers, permet à Médine de rappeler la brutalité de la répression.[Plus de détails ici]. Le slogan "Algérie française a fédéré les différentes oppositions à l'indépendance.

Pourtant je me souviens ! Du FLN, qu’avec panique et haine
Garant d’une juste cause aux méthodes manichéennes
Tranchait les nez de ceux qui refusaient les tranchées
Dévisagé car la neutralité fait de toi un étranger

Tout en affirmant la justesse de la cause défendue par le FLN (la lutte pour l'indépendance), Médine rappelle que le Front de Libération Nationale, fondé en 1954, s'est toujours proclamé seul représentant légitime du peuple algérien ce qui a constitué le problème principal de l'Algérie nouvelle jusqu'à aujourd'hui : l'incapacité du pouvoir à penser et accepter le pluralisme politique. Rappelons que le FLN devient rapidement le parti unique en Algérie. Pendant la guerre, la stratégie du FLN a consisté à forcer les Algériens musulmans réticents à s'engager, au besoin par l'intimidation et la violence. Les "traîtres" ou ceux considérés comme tels, y compris en métropole, sont ainsi défigurés s'ils refusent de combattre ou de payer l'impôt révolutionnaire. Cette stratégie s'avère payante puisque la population soutient, de gré ou de force, le combat du FLN. Les autres mouvements nationalistes en font les frais en se ralliant (Ferhat Abbas par exemple) ou en étant impitoyablement massacrés (à l'image de la population du village de Melouza, fidèle au MNA de Messali Hadj, grande figure du nationalisme algérien).

Tous les Français n’étaient pas homme de la machine
Praticiens de la mort, revanchards de l’Indochine

Il s'agit ici d'une référence à la frustration ressentie par de nombreux militaires de carrière qui ont combattu en Indochine (1946-1954). La défaite humiliante de Dien Bien Phu (mai 1954) et les accords de Genève qui reconnaissent l'indépendance de l'Indochine sont en effet vécus douloureusement. Bigeard et ses parachutistes, héros de Dien Bien Phu, ont une furieuse envie d'en découdre avec le FLN...

Nous souhaitions aux Algériens ce que nous voulions dix ans plut tôt
Pour nous-mêmes, la libération d’une dignité humaine

Sans doute une référence aux motivations des résistants français et à leurs combats pour libérer le territoire national mais aussi défendre la dignité humaine bafouée par les Nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Certains Français, en particulier à gauche, n'hésitent pas à comparer leur combat pour l'indépendance à celui des Français contre les Nazis. C'est peut être aussi une manière de rappeler le rôle des combattants du Maghreb dans les combats pour la Libération de la France. Signalons qu'un des principaux responsables du FLN, Ahmed Ben Bella (mort en 2012, emprisonné par les Français de 1956 à 1962 avant de devenir le premier président algérien), avait lui-même participé à ces combats et avait été décoré par le Général de Gaulle.


Nous n’étions pas tous des Jean Moulin mais loin d’être je-m’en-foutistes
Proches de Jean-Paul Sartre et des gens jusqu’au-boutistes
Tantôt communiste, traître car porteur de valise
Tantôt simple sympathisant de la cause indépendantiste

Médine poursuit le parallèle entre la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale et la résistance des Algériens. La référence à Jean Moulin est importante car il a symbolisé l’héroïsme et le courage de la Résistance. Beaucoup de Français n'étaient évidemment pas prêts à devenir des Jean Moulin, que ce soit entre 1940 et 1944 ou pendant la Guerre d'Algérie. Mais Médine rappelle que quelques Français se sont engagés directement et activement aux côtés du FLN. Il fait référence notamment aux "porteurs de valise", ces personnes qui transportaient des fonds collectés auprès des Algériens de France qui devaient être acheminés en Suisse ou en Allemagne pour pouvoir être utilisés dans la lutte armée. En utilisant des Européens qui avaient beaucoup moins de chance d'être arrêtés, le FLN prenait moins de risques. Le réseau le plus connu fut celui de Francis Jeanson, philosophe proche de Jean-Paul Sartre. Beaucoup de ces soutiens du FLN étaient des communistes malgré la position ambigüe du PCF (qui a voté les pleins pouvoirs en Algérie au gouvernement Mollet en 1956). Le petit parti communiste algérien a lui choisi le ralliement au FLN, à l'image du journaliste Henri Alleg, arrêté et torturé par l'armée française (cf. le livre La Question, alors interdit).
En dehors de ce nombre restreint, de nombreux Français affirment leur sympathie pour la cause indépendantiste, en particulier chez les intellectuels et dans certaines publications souvent censurées (Témoignage Chrétien, L'Express, France-Observateur,...)

Je refuse qu’on m’associe aux généraux dégénérés
Mes grands parents ne seront jamais responsables du mal généré
Du mal à digérer que l’Histoire en soit à gerber
Que des deux côtés de la Méditerranée tout soit exacerbé

De quels généraux et de quels grands-parents- s'agit-il ? Médine parle-t-il encore ici des Français ? Il est probable qu'il évoque les généraux français responsables des opérations en Algérie et qui se sont vus confier une part grandissante de l'administration de l'Algérie. Certains, à l'image de Massu en 1958 et des généraux putschistes de 1961, ont tenté de changer le cours de la guerre et de la politique française par des tentatives de prise du pouvoir plus ou moins réussies : Massu et Salan font appel à de Gaulle après le 13 mai 1958 avec succès. Le même Salan, associé à Challe, Jouhaud et Zeller, tente le 23 avril 1961 un putsch pour le maintien de l'Algérie française après le virage politique pris par de Gaulle en faveur de l'autodétermination, c'est un échec. Mais peut être fait-il aussi référence aux généraux algériens qui jouent un rôle politique important jusqu'à aujourd'hui en Algérie.
La dernière phrase du paragraphe rappelle que cette histoire fait l'objet d'usages politiques, quitte à en avoir une vision tronquée. Que ce soit la mémoire sélective du pouvoir algérien après l'indépendance ou la volonté d'oubli officiel en France avec les lois d'amnistie.



Alger meurt, Alger vit
Alger dort, Alger crie
Alger peur, Alger prie
Alger pleure, Algérie (Alger rie)

Le refrain nous emmène dans l'Alger d'aujourd'hui qui a ses propres difficultés, bien loin des questions mémorielles qui constituent la trame des couplets.


J’ai le sang mêlé : un peu colon, un peu colonisé
Un peu colombe sombre ou corbeau décolorisé
Médine est métissé : Algérien-Français
Double identité : je suis un schizophrène de l’humanité
De vieux ennemis cohabitent dans mon code génétique
À moi seul j’incarne une histoire sans générique

Malheureusement les douleurs sont rétroactives
Lorsque ma part algérienne s'€™exprime dans le micro d'€™la vie
Pensiez-vous qu’on oublierait la torture ?
Que la vraie nature de l’invasion était l’hydrocarbure ?
Pensaient-ils vraiment que le pétrole était dans nos abdomens ?
Pour labourer nos corps comme on laboure un vaste domaine
On ne peut oublier le code pour indigène

Dans ce deuxième couplet, c'est la "part algérienne" qui s'exprime. Médine fait référence aux hydrocarbures, notamment le pétrole, qui est devenu un enjeu de la guerre et une des raisons de sa prolongation. En 1956, du pétrole est découvert à Hassi Messaoud dans le sud. Dès lors, les Français souhaitent l'exploiter et les négociations entamées avec le FLN au début des années 1960 achoppent longtemps sur la possession du Sahara que la France veut détacher de l'Algérie pour le conserver. Cette question est associée à celle de la torture et du viol des corps qu'elle implique. Comme si contrôler la terre passait par le contrôle des corps.
Le code de l'indigénat symbolise quant à lui l'inégalité et les discriminations dont ont été victimes les musulmans dans l'Algérie coloniale. Établi dès les débuts de la conquête puis adopté dans une version définitive en 1881, il prévoit que les musulmans demeurent des "sujets" de l'Empire régis par le "statut personnel musulman" avec des règles spécifiques qui les sort du droit commun français. Les musulmans ne peuvent devenir citoyens à part entière qu'en perdant leur statut musulman. Le modèle est donc celui de l'assimilation et de l'acculturation. Le musulman qui veut être reconnu comme Français à part entière doit perdre son identité de départ. Ce code prévoit en outre des sanctions collectives. Supprimé en 1944, il a été rétabli de fait pendant la Guerre d'Algérie.

On ne peut masquer sa gêne, au courant de la gégène
Électrocuter des hommes durant six ou sept heures
Des corps nus sur un sommier de fer branché sur le secteur
On n’oublie pas les djellabas de sang immaculées
La dignité masculine ôtée d’un homme émasculé
Les corvées de bois, creuser sa tombe avant d’y prendre emploi
On n'oublie pas les mutilés à plus de trente endroits
Les averses de coup, le supplice de la goutte
Les marques de boots sur l’honneur des djounouds
On n’oublie pas les morsures du peloton cynophile
Et les sexes non circoncis dans les ventres de nos filles

 Dans ce couplet, Médine parle de la torture dont furent victimes les combattants algériens, les "djounouds" pour reprendre le terme utilisé en Algérie, conjointement avec celui de moudjahid qui a davantage une signification religieuse.
La torture a pris,au court du conflit, une ampleur considérable qu'aucun gouvernement n'a voulu ou pu empêcher. Pire, en confiant aux militaires des tâches de maintien de l'ordre, les autorités civiles leur ont donné carte blanche. Ainsi, sous l'autorité de Massu, les parachutistes sont parvenus à démanteler le réseau du FLN à Alger en 1957 en utilisant de manière systématique la torture. Mais, au-delà du rôle discutable dans l'obtention de renseignements, la pratique de la torture a été systématique contre les combattants du FLN comme contre les civils arrêtés, qu'ils soient musulmans ou européens (Audin, Alleg). Elle a donc relevé, comme semble le dire Médine, d'une violence gratuite et symboliquement forte pour renforcer l'humiliation et rappeler l'infériorité, à l'image des viols évoqués dans la dernière phrase. Médine parle aussi de la gégène, générateur électrique de campagne qui servait à torturer les prisonniers en leur faisant passer un courant dans tout le corps. L'émasculation mentionnée pouvait apparaître comme moins courante et justifiée par les militaires comme une réponse à celle pratiquée par le FLN à l'encontre des "traîtres" retrouvés égorgés avec leurs organes génitaux dans la bouche (pratique parfois qualifiée de "sourire kabyle"). Enfin, les "corvées de bois" font référence aux exécutions sommaires de prisonniers, après torture. Il s'agissait de sortir le prisonnier, de lui demander de s'écarter du chemin (pour aller chercher du bois par exemple) et de l'abattre dans le dos pour une tentative présumée d'évasion. Cette méthode était alors courante.

On n’omet pas les lois par la loi de l’omerta
Main de métal nationale écrase les lois Mahométanes
Et les centres de regroupement pour personnes musulmanes
Des camps de concentration au sortir de la seconde mondiale
On n’oublie pas ses ennemis
Les usines de la mort, la villa Sesini
Épaule drapée, vert dominant sur ma banderole
Ma parole de mémoire d’homme : les bourreaux n’auront jamais le bon rôle


La justification par les Français de la torture et des mauvais traitements (donc la mise de côté de la loi française) par la violence déployée par le FLN s'apparente pour Médine à une omerta qui peut signifier à la fois l'idée de vengeance et de silence imposé.
Les camps de regroupement ont été créés très rapidement et généralisés à partir de 1957 par l'armée française. Ils avaient pour but, selon les théories de la lutte anti-subversive (ou contre-insurrection) alors très en vogue, de "vider l'eau du bocal pour attraper le poisson", en l'occurrence les membres du FLN. Pour mieux surveiller la population algérienne et l'empêcher de prêter assistance, notamment la nuit, au FLN, les habitants des villages étaient ainsi déplacés et regroupés dans des camps surveillés jour et nuit. Les habitants pouvaient entrer et sortir mais leur liberté était donc étroitement surveillée. Environ un quart de la population musulmane a ainsi été regroupé et jusqu'à la totalité dans certains arrondissements.Cette situation avait fait l'objet d'un rapport du jeune Michel Rocard en 1959. Précisons ici que le parallèle avec les camps de concentration de la Seconde Guerre mondiale est excessif, mais il permet à Médine de reprendre la comparaison entre les deux situations déjà faite dans le premier couplet.
En parlant de la villa Sesini, Médine fait référence à l'un des lieux emblématiques de la torture. La villa était, à l'écart du centre-ville d'Alger, un lieu propice aux exactions du 1er REP de la Légion.


Refrain

J’ai le sang miellé, aux trois-quarts caramélisé
Naturalisé, identités carbonisées
Médine, mais qui c’est ?
Méditerranée ?
Ou Mer du Nord salée ?
Tamponné "Made in terre damnée"
Le plus dur dans une guerre c’est de la terminer
Que la paix soit une valeur entérinée


"Le plus dur dans une guerre c’est de la terminer". La guerre d’indépendance algérienne est tout sauf un objet d’histoire refroidi. Ses échos se font entendre de part et d’autre de la Méditerranée de façon récurrente et rarement consensuelle. C'est pourquoi on parle de "guerre des mémoires", expression récusée en grande partie par Sylvie Thénault, éminente spécialiste du sujet, qui lui préfère le terme "d'usages politiques de la guerre d'indépendance algérienne et de ses mémoires". 

50 ans après la fin du conflit, les commémorations des deux côtés de la Méditerranée restent très compliquées à mettre en œuvre. Le calendrier électoral a servi de paravent assez pratique mais pas tout à fait convaincant pour contourner l'obstacle ( les élections présidentielles en France et les législatives en Algérie ayant lieu en mai, les campagnes électorales ont constitué un bel écran de fumée). Aucune date réellement consensuelle n’a pu être retenue pour marquer les 50 ans de la fin du conflit et de l'accession à l'indépendance de l'Algérie. Les cérémonies  et les manifestations officielles sont restées  limitées et ce autant au plan national qu'au plan local.


Quel choix de dates s'offrait aux institutions ? Si celui-ci s’avère épineux  ce n'est absolument pas spécifique au cinquantenaire.

Les accords d’Evian résultant de mois de négociations et de pourparlers, ne peuvent pas permettre de dégager une date précise. En outre, durant toute cette période, de mai 61 au 18 mars 1962 (1), on assiste à un déchainement des violences de l’O.A.S. (2) visant à torpiller la route vers l’indépendance par voie référendaire. Difficile de réactiver les souvenirs d'une période aussi sanglante ponctuée d'assassinats et d'attentats aveugles.
C'est aussi le moment pour l’armée française, en vertu du cessez-le-feu, de modérer ses interventions. Elle en garde un certain sentiment de culpabilité, les militaires ayant l'impression d’avoir abandonné les ressortissants français à la vindicte du FLN. Pour les Harkis, supplétifs de l'armée française issus de la population algérienne, la menace est alors double. Abandonnés par les militaires de la puissance coloniale d'une part, et qualifiés de traitres par les partisans de l'indépendance d'autre part, ils sont une des cibles privilégiées  de la violence du FLN à ce moment du conflit.

Cette période de terreur se poursuivant au delà du cessez le feu du 19 mars  1962 (12h), la date à laquelle le bruit des armes devait cesser a longtemps été critiquée, en France notamment, comme possible moment commémoratif pour les raisons déjà évoquées. Il est difficile de se risquer à raviver culpabilités, deuils et traces des violences. Pourtant, tout récemment, le 8 novembre 2012, un vote du Sénat est venu entériner le choix de la date du 19 mars comme "journée officielle consacrée à la mémoire des victimes civiles et militaires de la guerre d'Algérie". Ce vote s'est déroulé dix ans après l'approbation du texte par l'Assemblée Nationale qui l'examina en janvier 2002...c'est dire si l'on avance à petits pas.(3)


Reste la date du 5 juillet, qui marque l'accession à l'indépendance de l'Algérie. Fêtée en Algérie, cette date est récusée au nord de la Méditerranée puisque de violents massacres sont alors perpétrés contre les Français à Oran. Par ailleurs, pour l'ancienne puissance coloniale, il s'agirait de commémorer une défaite ce qui n'est pas simple à mettre en oeuvre.



Un des aspects du cinquantenaire de l'indépendance célébré en Algérie
la tenue d'un important colloque en juillet dernier à Alger.


On le voit, trouver une date pour organiser des commémorations bilatérales et même unilatérales relève d’un choix cornélien qui est resté souvent insurmontable sur les deux rives de la Méditerranée. 


Les vieux ennemis nourrissent une rancœur pour l’éternité
Si l'Algérie s'enrhume c'est que la France a éternué
Alors on dialogue en se raclant la gorge
En se rappelant les morts avec le tranchant du bord
On marque le score à chaque nouvelle écorche
Recompte les corps à chaque nouvel effort

Compter les morts de la guerre d'indépendance algérienne est une entreprise difficile. Du bilan global du conflit, au décompte des morts advenues lors d'épisodes plus ciblés comme celui du 17 octobre 1961 (4), la bataille des chiffres accompagne celle des dates, des mots et des mémoires. 
A dire vrai, c'est du côté des pertes militaires que le bilan est le plus aisé à établir. Ainsi, l'armée française déplore la perte d'un peu moins de 25000 morts entre 1954 et 1962 dans le cadre de la guerre d'Algérie (dont presque 8000 suite à des attentats, en 15 000 environ lors d'opérations militaires). L'ALN, branche armée du FLN, avance 132 000 morts. 

Du côté des pertes civiles, l'instrumentalisation des chiffres destinés à venir appuyer un discours politique rend le bilan humain bien plus difficile à établir. Côté Français d’Algérie le chiffre de 2800 français d’Algérie décédés suite aux attentats notamment est proposé. Mais ce bilan s’arrête au cessez le feu du 19 mars 1962. On y ajoute donc les conclusions du recensement de la mission interministérielle Jordi qui avance le chiffre de 1700 Européens d’Algérie victimes d’enlèvements et  disparus, après cette date. (5).

Les fourchettes s'élargissent beaucoup plus côté algérien d'autant que si un recensement de la population a été fait  en 1954, ce n'est pas le cas pour la fin de la guerre. En effet, il n’y a pas de comptage de la population avant 1966. A cette date, la jeune Algérie dont l'identité politique se construit sur les braises de la guerre d'indépendance affiche, par la voie de la presse nationale et des membres  du FLN parvenus au pouvoir, le chiffre symbolique et effrayant d'un million de pertes civiles (6) dans le cadre de la guerre d'indépendance.  Différentes études (7) ont depuis revu ces chiffres à la baisse mais la fourchette reste large : entre 250 000 et 430 000 morts parmi la population algérienne seraient à déplorer, ce qui reste, de toute façon, considérable pour une guerre qui ne fut reconnue comme telle officiellement par la France qu'en 1999.(8


Du martyr au harki, du colon jusqu’au natif
Qui se battirent pour sa patrie ? Et qui pour ses actifs ?
Du pied noir au maquisard, on est tous en mal d’histoire
Alger la blanche, Alger la noire

Médine le dit "du martyr au Harki, du colon jusqu'au natif (...), du pied noir au maquisard, on est tous en mal d'histoire". Pour aller contre une idée reçue, l'histoire de la guerre d'indépendance algérienne y compris son enseignement se fait depuis longtemps en France (9). Plus qu'un mal d'histoire, il semble qu'il y ait davantage un mal de reconnaissance de l'histoire des différents acteurs de la guerre d'indépendance algérienne. En la matière il peut s'agir d'histoire individuelle ou collective, vécue ou héritée.

On peut citer quelques exemples qui illustreraient ce que l'on appelle communément "la guerre des mémoires" et qui correspond à cette quête de reconnaissance officielle. L'exemple  du 17 octobre 1961 et du massacre des Algériens partis défiler dans Paris à la demande du FLN, désarmés, contre le couvre feu instauré par M. Papon est, à ce titre, parlant.
Sur cet évènement dont certaines caractéristiques furent sciemment occultées (le bilan humain officiel de deux morts annoncé après les faits est longtemps resté inchangé), le mal d'histoire se comble peu à peu puisqu'on dispose désormais de suffisamment d'études solides. En effet, depuis le retour de flammes provoqué par les attaques en justice de Papon contre Einaudi sur cette sinistre nuit. (10), les travaux d’historiens en France et à l’étranger se sont multipliés, rendant la connaissance de l’évènement plus fine.   
Toutefois leur travail est loin d’être terminé. En dépit d'un accès aux archives peut être moins difficile depuis 2008 (11) toutes ne sont pas accessibles et toutes ne sont plus disponibles (archives de la brigade fluviale de la Seine notamment).


Mais les historiens ne sont pas les seuls à investir l’espace public pour y discuter de l'évènement,  ils y sont  souvent bien moins voyants que d’autres groupes qui portent une demande sociale sur ces sujets, qu’elle soit de nature judiciaire ou mémorielle.
Ainsi,  les associations comme celles du « 17 octobre 61 : contre l’oubli », « Au nom de la mémoire » , mais aussi la LDH Toulon, le MRAP, ont réussi à faire sortir ce drame de l'oubli et les pouvoirs publics de leur silence en multipliant dans la presse les manifestations, les appels, les pétitions. Certes, le 17 octobre n'est toujours pas reconnu comme un massacre d'état et le souvenir des victimes ainsi que la possibilité d'honorer leur mémoire reste limité (une plaque étant apposée sur un coin du pont Saint-Michel par le maire de Paris en 2011). Mais, le président François Hollande, le 17 octobre 2012, 51 ans après les faits, a reconnu officiellement la responsabilité de la police parisienne dans les atrocités commises ce soir là, sur une population désarmée. En parallèle, symptôme de la reconnaissance de cette demande sociale fictions, chansons, romans, rendent leur place dans le passé et dans le présent petit à petit à l'évènement et ses acteurs.

Plaque du Pont St Michel apposée par B. Delanoé, maire de Paris
en 2001.

On le voit, l'action des groupes sociaux et des associations est souvent déterminante. L'effet inverse existe aussi. Alors que certaines demandes sont progressivement entendues et parfois satisfaites, d'autres évènements disparaissent sous la chape de plomb du silence, du mensonge et de l'oubli. Il en va ainsi de la reconnaissance et de la condamnation des violences commises par la police parisienne au métro Charonne dans la nuit du 8 février 1962 qui provoquèrent la mort de 9 personnes parmi les manifestants. Les proches des victimes ont, après le drame, œuvré pour que les policiers responsables soient reconnus coupables. Les différents procès intentés se sont soldés par un non-lieu.
Longtemps portée par le PCF et la CGT, organisations dans lesquelles la plupart des victimes militaient, la demande de qualification des crimes, la reconnaissance du statut de victimes en justice, ont peu à peu décliné avec le recul de l'influence de ces deux organisations dans l'espace public.  Alain Dewerpe a usé de ses talents d'historien et d'anthropologue pour démontrer magistralement que le drame de Charonne est un massacre d'Etat (12). Pourtant, aux yeux de la société, sa mère Fanny Dewerpe, et ses camarades comme Jean Pierre Bernard, sont morts sans raison, si ce n'est celle d'avoir eu le tort  d'être allés manifester au soir du 8 février 62 contre les violences de l'OAS (13). La discrète plaque apposée au métro Charonne en mémoire des victimes et celle qui rebaptise cet angle du boulevard Voltaire et de la rue de Bagnolet "place du 8 février 1962" ne sauraient remplacer la condamnation par la justice des crimes commis. L'histoire, en ce cas précis est dite et écrite. Reste la qualification  officielle, politique et judiciaire,  du massacre qui seule permettra aux victimes et à leurs proches de faire le deuil et de voir leur douleur s'apaiser. [Voir sur Charonne nos articles sur Samarra]

Un appel à la manifestation diffusé dans l'Humanité.

D'autres groupes revendiquent une reconnaissance de leur parcours particulier à l'intérieur de cette guerre qui  reste une question vive des deux côtés de la Méditerranée. On peut évoquer le sort compliqué des Harkis (14). Algériens enrôlés de gré et de force dans le conflit aux côtés de l'armée française, leur sort devient particulièrement tragique après le 19 mars 1962. Ceux qui restent en Algérie (50 à 75000 personnes), abandonnés par l'armée française, sont victimes de massacres ainsi que leurs familles. 60 000 d'entre eux quittent l'Algérie pour la France. Leur rôle auprès de l'armée n'est ni reconnu ni récompensé. Parqués dans des camps de fortune (Rivesaltes, Saint Laurent), laissés à l'écart, ils subissent une double peine. Étrangers chez eux, ils le sont aussi dans le pays qui les accueille et pour lequel ils ont servi. Le sort des harkis est aujourd'hui mieux connu, leur histoire aussi, mais le travail des associations reste important pour faire connaitre le parcours particulier de ces personnes dans la guerre d'indépendance algérienne et au delà. Depuis 2001, chaque 25 septembre est une journée d'hommage à la mémoire des Harkis.



On le voit dans chacun des exemples évoqués ici chaque acteurs ou groupe d'acteurs qui a participé à la guerre, ou qui en porte un héritage,  cherche à faire reconnaître dans l'espace public, sa souffrance propre, son parcours, sa spécificité. Ces demandes exprimées viennent bousculer un paysage politique un peu figé, stimulent non pas le travail scientifique mais sa diffusion dans l’espace public,  et mettent en exergue un paradoxe : alors que beaucoup se sont plaints de « l’occultation de l’histoire de la guerre d’Algérie », ils rejettent ces demandes « mémorielles » alors qu’elles contribuent bien souvent à mieux faire connaître les aspects du conflit.


Il faut aussi ici faire preuve de nuance et de discernement. Tout d'abord, ces groupes et associations sont porteurs d'une diversité certaine. Il faut donc se garder de toute généralisation sur leur discours et leurs façons de porter leurs revendications. Toutes ne réclament pas la même chose, ni de la même façon. Ensuite, ces associations ne portent pas leurs revendications dans le vide, elles les adressent aux élus et c'est bien là que l'on sort de la "guerre des mémoires" pour entrer dans les usages politiques des mémoires, usages qui ont une tendance nette à s'amplifier en période pré-électorale. En effet, loin de réfléchir à une politique mémorielle cohérente, fédératrice et pacifiante, les représentants politiques, aveuglés par les impératifs électoralistes, répondent souvent dans l'urgence et à courte vue à ces requêtes, favorisant la surenchère. Rappelons à ce propos que l'amendement Vanneste qui devint l'article 4 de la loi du 23 février 2005, prescrivant l'enseignement des effets positifs de la colonisation procédait tout à fait de ce cheminement. (15). La même stratégie est à l'oeuvre autour de l'épineuse question des cendres de Bigeard, des stèles en l'honneur des membres actifs de l'OAS dont l'élévation se monnaye contre les voix d'un hypothétique "vote pied noir", si tant est qu'il existe,  dans le sud-est de la France. On pourrait ainsi multiplier les exemples.
On est bien ici dans le registre des usages publics et politiques de l'histoire et de ses mémoires.


Reste que Médine construit toute sa chanson sur sa double identité. "La guerre des mémoires" ou les usages politiques de la guerre d'indépendance algérienne ne sont pas une spécificité française et ont aussi cours de l'autre côté de la Méditerranée. Le FLN, qui dirige l'Algérie devenue indépendante, a érigé le martyr en figure mémorielle écrasante et légitimante. Elle devient la garante de l'unité nationale, l'écriture de la guerre étant marquée du sceau de l'unanimisme et de l'héroïsme du combattant FLN. Dans cette ré-écriture de l’histoire de la guerre, le peuple algérien est tout entier acquis à une cause (ce qui est loin d’être le cas en Algérie durant le conflit et en France où FLN et MNA se livrent une guerre sanglante pour contrôler les algériens de France), le combattant est sacralisé en moujahidin. Dans le clip de Médine, on aperçoit à plusieurs reprises la façon dont ce discours se traduit dans le paysage : le gigantesque monument qui s'élève vers le ciel et domine les hauteurs de la ville blanche n'est autre que le monument érigé à la gloire des martyrs de la lutte pour l'indépendance algérienne.

Sur cette capture d'écran tirée du clip de Médine, on voit le caractère monumental
mémorial qui domine la ville d'Alger.

On sait également que l'accession aux responsabilités dans l'Algérie post-coloniale a été déterminée par le rôle joué dans les combats pour l'indépendance.
Enfin, dans cette « Made in terre damnée » qu'est l'Algérie, le vocabulaire de la guerre d'indépendance a été réactivé lors des pages les plus sombres de l'histoire du pays devenu indépendant. Lors de la guerre civile des années 1990, les deux leaders du Front Islamique du Salut (FIS) A. Madani et A. Benhadj  n'ont cessé de se réclamer d'une ascendance de combattant pour l'indépendance. Le terme de "harki" a, lui aussi, été largement réemployé au cours de cette période, comme une insulte. Alors qu'en France, la "deuxième génération" des harkis, enfants nés après l'indépendance assumait progressivement l'héritage de l'histoire parentale, le retour de la guerre sur la rive sud de la Méditerranée associait plus que jamais le terme "harki" à l'image stéréotypée du traitre à la nation algérienne. 


La guerre d’indépendance algérienne est bien identifiée comme une question d’histoire vive dont les usages politiques autorisent toutes les instrumentalisations. Même si Médine n’en parle pas, on peut rappeler que tout récemment, le gouvernement turc, lors du débat relatif à la loi pénalisant la négation du génocide arménien, a fait appel à l’histoire coloniale de la France qu’elle accuse d’avoir commis un « génocide » en Algérie. Difficile donc de terminer une guerre quand les usages du passé sont aussi débridés et si souvent réactivés.

VServat et Aug
qui remercient Médine d'être ce rappeur engagé et sans concession qui aime tant l'histoire !
Aug remercie également ses Terminales L2 pour leurs questions et leurs réponses sur ce titre

Notes :
(1) En janvier 1961, le principe de l'autodétermination de l'Algérie est acté par référendum, les négociations qui aboutissent aux accords d'Evian s'ouvrent en mai.
(2) OAS : L'Organisation de l'Armée Secrète est une organisation terroriste responsable de quelques 2200 morts en Algérie durant sa période d'activité qui s'étend de l'été 61 à l'été 62. Elle recrute principalement chez les pieds noirs partisans de l'Algérie Française et chez les militaires.
(4) Le 17 octobre 1961 a lieu à Paris une manifestation d'Algériens à l'appel du FLN contre le couvre feu imposé par les autorités de police parisienne. Déclarée illégale par la préfecture de police aux mains de M. Papon, les policiers se livrent à de nombreuses violences et exactions sur des manifestants désarmés dont certains sont jetés à la Seine.
(5) L'étude chiffré est également consultable dans J.-J. Jordi, "Un silence d'Etat. Les disparus civils européens de la guerre d'Algérie",  Belin, 2011
(6) Selon les sources, le bilan peut monter à 1,5 million ...
(7) Les études qui avancent ces chiffres sont celles de X. Yacono et celle de C-R Ageron, mentionnées par G. Pervillé dans les collections de l'Histoire n°55.
(8) La France utilise officiellement le terme "guerre" depuis 1999, lui substituant auparavant des termes beaucoup plus obscurs comme "opérations" "évènements" etc...
(9) Voir à ce sujet l'article très éclairant et novateur de L. de Cock pour la revue Histoire@Politique http://www.histoire-politique.fr/index.php?numero=18&rub=pistes&item=24
(10) C'est lors du procès de Maurice Papon pour son rôle dans la déportation des Juifs de Bordeaux que ressurgit l'histoire du 17/10/1961 par la voix de J.L Einaudi qui rappelle le rôle de l'accusé en tant que préfet de police de l'époque. Papon poursuit Einaudi en diffamation démultipliant l'écho médiatique sur les accusations de ce dernier portées conte l'ancien Préfet.
(11) En 2008, une loi a raccourci le délai d'accès aux archives. celles qui sont relatives à la vie privée, à la sureté de l'état sont accessibles après 50 ans au lieu de 60. Autrement dit tous les documents de ce type à partir de 1958 sont désormais consultables.
(12) A. Dewerpe, "Charonne, 8 Février 1962, anthropologie historique d'un massacre d'état", folio histoire n°141, 2006
(13) La veille, un attentat de l'OAS a été perpétré contre le domicile du ministre Malraux. La jeune D. Renard, 4 ans, est défigurée par les éclats de vitre suite à l'explosion. Ses parents propriétaires de l'immeuble où vivait Malraux, logeaient au rez de chaussée. Elle perdit définitivement un œil.
(14) Les Harkis sont des algériens enrôlés dans l'armée française en tant que supplétifs  et combattant à ses côtés. Le terme est dérivé du mot "harka" qui se réfère à un groupe de combattants.
(15) Sur le contexte et le vote de la loi voir cet article de la LDH Toulon : http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article1476

Bibliographie :
  • S. Thénault : "Histoire de la guerre d'indépendance algérienne", Flammarion, 2005
  • S. Thénault : "Algérie, des évènements à la guerre. Idées reçues sur le conflit franco-algérien", Le Cavalier Bleu, 2011.
  • A. Bouchène, J.-P. Peyroulou, O.S. Tengour et S. Thénault (Dir.), Histoire de l'Algérie à la période coloniale, Barzakh-La Découverte, 2012.
  • R. Branche, "Le guerre d'Algérie, une histoire apaisée ?", Seuil 2005.
  • Les collections de l'Histoire n°55, "L'Algérie et les Algériens des royaumes berbères à l'indépendance", avril 2012.
  • Le Monde, Hors série, "Guerre d'Algérie : Mémoires Parallèles", mars 2012.
  • L'Humanité, Hors série, "Algérie 50 ans d'indépendance", mars 2012.
  • TDC n° 994, "La Guerre d'Algérie", Avril 2010.