vendredi 8 mars 2013

270. "Mulher rendeira"


Maria Bonita et Lampião - photographie prise par Benjamin Abrahão dans la “Caatinga” en 1936, Fondation Joaquim Nabuco, Département d’Iconographie, Recife.

Le cangaço(les mots suivis de cette étoile * figurent dans un lexique en bas de page) est un phénomène de banditisme qui apparaît dans le sertão * (1) "après 1870 pour atteindre son développement maximal dans le premier tiers du XXème siècle, il prit fin en 1940 (...)."(2)  [cf: Eric Hobsbawm]
Nous nous intéresserons ici au plus célèbre de ces cangaceiros *: Lampião. Avant de proposer quelques repères biographiques, rappelons que tous ses faits et gestes doivent être envisagés avec la plus grande circonspection tant le mythe a parfois pris le pas sur la réalité.  

* De Virgulino à Lampião (1897-1938).
Virgulino Ferreiras naquit à une date incertaine (1897?) dans un village de la vallée du Pajeú. Dans cette région semi-aride de l'Etat de Pernambouc, ses parents pratiquent l'agriculture en tant que métayers. A partir de 1916, des rixes incessantes opposent les Ferreiras à un certain José Saturnino. Les violences perpétrées conduisent la famille de Virgulino à déménager à plusieurs reprises. C'est dans ce contexte que la police locale tue, dans des circonstances obscures, le père de Virgulino. Avec deux de ses frères, ce dernier prend le maquis et engage une vendetta contre la police locale, multipliant coups de mains et embuscades. Mais, isolés et vulnérables, les frères rejoignent bientôt le cangaço de Sinhô Pereira. Lorsque que celui-ci passe la main en 1922, c'est tout naturellement Virgulino qui lui succède. Pendant près de vingt ans, celui que l'on nomme désormais Lampião (3) dirige une troupe à la composition très variable. 




Tous ceux qui représentent l'autorité deviennent des cibles potentielles des cangaceiros, à l'instar du sous-délégué de la police de Belmonte dont le corps est brûlé en place publique. Les escarmouches avec la "volante" se soldent par de nombreuses victimes. En 1923, Lampião est gravement blessé dans la région du Rio Branco. Son frère Livino, capturé par des soldats à Tenorio, est décapité l'année suivante. Cette pratique, qui devient courante dans les deux camps, contribue à réduire l'adversaire à un simple corps supplicié. 
En 1926, Lampião rencontre à Joazeiro l'illustre père Cicéro, puissant chef politique du Nordeste qui jouit d'un renom de sainteté et bénéficie à ce titre du soutien tacite des autorités fédérales. Le prêtre, qui sert en quelque sorte de médiateur entre ces dernières et le cangaceiro, sollicite  Lampião pour affronter la colonne Prestes, composée d'un groupe de jeunes officiers rebelles ayant engagé une marche à travers le pays. En échange d'une promesse d'amnistie, Lampião accepte. Il reçoit des munitions et le commandement d'une troupe. (4) Finalement, il se ravise et n'engage aucune poursuite sérieuse. 
Ses rapports avec les autorités, déjà exécrables, se dégradent davantage encore. Ainsi, alors qu'en 1927, il fait le siège de la ville de Mossoró dont il attend le paiement d'une forte rançon, il reçoit pour toute réponse du préfet de l’état (Rio Grande do Norte) un paquet contenant une cartouche de fusil. L'assaut lancé contre la ville se solde par un échec pour les 150 bandits qui parviennent néanmoins à se replier sans trop de dommages. Furieux, ils mettent à sac les villages environnants, terrorisant les populations.
Son plus gros accrochage avec la "volante" a lieu dans l'état du Pernambouc. En infériorité numérique, les jagunços * réussissent toutefois à mettre en déroute les troupes de l'Etat qui déplorent plus de 20 morts à l'issue de l'affrontement.

A partir de 1930, des femmes partagent la vie errante des bandits. A de rares exceptions, elles ne participent pas aux combats et ne portent pas d'armes. Ainsi, Maria Bonita, la femme de Lampião, "brodait, cousait, cuisinait, chantait, dansait et accouchait en pleine brousse. Elle se contentait de suivre son mari. En cas de nécessité, elle participait aux combats, mais, en général, elle ne faisait qu'y assister, et priait son mari de ne pas prendre trop de risques." [Pereira De Queiroz:"Os Cangaceiros"]


La difficulté à se procurer des munitions, les grands dangers courus lors de chaque expédition, contraignent progressivement Lampião à  se retirer des combats. Réfugié dans une grotte, il n'en continue pas moins de diriger des opérations depuis ce refuge.
En dépouillant les possédants (entre autres) , en foulant au pied leurs droits de propriété, les cangaceiros remettent en cause le pouvoir des "colonels" *, les notables sur lesquels s'appuie la jeune République brésilienne. Solidement prise en charge par Vargas, cette dernière s'emploie au cours des années 1930 à étendre son emprise sur le Nordeste, une région longtemps rétive au pouvoir central (révoltes millénaristes et sociales s'y succèdent à un rythme soutenu). La République engage alors une intense répression, réorganise la police qu'elle dote de moyens de communication modernes (radio, téléphone), d'un armement plus efficace. Elle établit en outre de nouveaux postes de contrôle le long des routes nouvellement construites. Tous ces instruments ont pour but d'extirper le banditisme endémique du sertão et de mettre un terme définitif aux exactions de Lampião.
Le 28 juillet 1938, ce dernier est trahi par un coiteiro * qui révèle à la police son repaire d'Angico dans l’état de Sergipe.  Les membres du cangaço sont exterminés. Seuls quelques survivants poursuivent leurs activités (jusqu'en 1940) derrière Corisco, ancien bras droit de Lampião


Après l'anéantissement du cangaço de Lampião, les soldats transportent les têtes décapitées, salées pour leur bonne conservation, dans des
boites de kérosène. Elles sont alors exhibées dans différents lieux, en particulier sur les marches d'une chapelle de la ville de Santana de Ipanema. Les photographies prises à cette occasion, permettent aux forces de police de prouver de manière irréfutable l'extermination du cangaço
.
 

 * Banditisme social.
Les cangaceiros correspondent à la définition du banditisme social telle que définit par Eric Hobsbawm. Le bandit du nordeste est ainsi "un paysan hors-la-loi", considéré comme un criminel par l'Etat ou les fazendeiros *. 
 L'épanouissement du phénomène dans le Nordeste ne doit rien au hasard car il s'agit d'une région reculée et assez difficile d'accès depuis le littoral. En outre, " les autorités locales sont des autochtones [alors que] le contexte local est complexe, le brigand est dans une position idéale, car, en quelques kilomètres, il échappe au contrôle (...) des autorités chargées d'un territoire pour en gagner un autre."(5)
La région est ingrate. L'extrême irrégularité des pluies, les sécheresses chroniques, plongent fréquemment une majorité de sertanejos * dans une misère totale. Or, comme le note l'historien britannique, " le banditisme a tendance à devenir épidémique aux moments de paupérisation et de crise économique."
L'agriculture, principale activité du Nordeste, repose sur le travail de "paysans et travailleurs sans terre gouvernés, opprimés et exploités par quelqu'un d'autre - c'est-à-dire par des seigneurs, des villes, des gouvernements, des hommes de loi ou même des banques." Le recrutement et les méthodes, expéditives, des forces de police s'avèrent identiques à ceux qu'elles traquent. En se faisant fréquemment les instruments des grands féodaux, ils rendent le brigandage inévitable, voire (presque) moral.

Exécré de beaucoup, Lampião jouit toutefois d'une image ambigüe au sein de la société paysanne, "laquelle voit en lui un héros, un champion, un vengeur, un justicier, peut-être même un libérateur et, en tout cas, un homme qu'il convient d'admirer, d'aider et de soutenir."
Les nombreux contempteurs de Lampião voient en lui un monstre froid qui tue tous ceux qu'il croise et menace l'ordre social, aussi injuste qu'il soit.
Dans le même temps, sa figure est récupérée par les courants nationalistes puis
marxistes brésiliens, qui font du cangaceiro un symbole de l’identité brésilienne et son action une manifestation de la contestation populaire.
 
A propos des bandits d'honneur, Hobsbawm note qu'" en tant qu'individus, ce sont moins des rebelles politiques ou sociaux (...) que des paysans qui refusent de se soumettre et qui, ce faisant, se distinguent de la masse, ou même tout simplement des hommes qui, exclus de la carrière qu'ils suivaient normalement, sont contraints de vivre hors-la-loi et dans le "crime". [...] Ce sont des activistes et non des idéologues ou des prophètes dont on pourrait attendre des visions nouvelles ou des plans d'organisation sociale et politique. Ce sont des leaders, dans la mesure où leur courage et leur assurance, auxquelles s'ajoutent souvent une forte personnalité et des talents militaires, peuvent les disposer à jouer ce rôle."Ces éléments semblent bien correspondre à la figure du cangaceiro, à mi-chemin entre le bandit et le justicier, idéalisée ou diabolisée selon les circonstances.

Lampiao et son frère Antonio (photo prise par Lauro Cabral à Juazeiro en mars 1926)
 

* Recrutement et méthodes des cangaceiros.
Extrêmement mobiles, les cangaceiros parcourent un territoire immense, passant d'une province à l'autre. Surgissant là où on les attend le moins, ils semblent insaisissables, se tirant toujours des embuscades tendues par la police mobile, les "volantes", dont  les méthodes ne diffèrent en rien de celles des bandits.

Lampião dirige d'une main de fer la troupe dont il supervise les expéditions. Entre deux algarades, les cangaceiros * se cachent dans des zones difficiles d'accès, dans des lieux où ils savent pouvoir bénéficier d'une solide protection ou de soutiens divers (coiteros). C'est alors le moment de régler les problèmes logistiques innombrables: collecte de fonds, recherche de nourriture, de munitions... 
Lors de ces phases de répit, Lampião s'emploie aussi à brouiller les pistes, lançant les plus folles rumeurs sur son compte. Ces fausses informations savamment distillées rendent sa traque très difficiles pour la police. 

Les équipées sauvages des cangaceiros s'accompagnent des pires exactions, car si Lampião sait pouvoir bénéficier de complicités au sein des populations, il n'est jamais totalement à l'abri d'une trahison et, lorsque des villageois renâclent à lui apporter l'aide matérielle qu'il réclame, il n'hésite pas à user de la violence la plus débridée.
Généralement, Lampião et sa bande armée se présentent aux portes d'un bourg et rançonnent les autorités locales, riches propriétaires ou commerçants. Si les notables coopèrent, les cangaceiros épargnent le plus souvent la localité, dans laquelle ils prennent alors du bon temps. Ces moments de détente se terminent souvent autour d'un banquet ou d'un bal au cours desquels les participants se livrent à des joutes poétiques ou entonnent des chansons qui célèbrent leurs exploits à l'instar de « Mulher Rendeira »
Lorsqu'une expédition échoue, les cangaceiros n'hésitent pas à piller et incendier les villages qui refusent de "coopérer". Ces pratiques permettent aux bandits, d'une part d'assouvir leur vengeance, d'autre part, de faire connaître aux futurs villages traversés l'attitude "raisonnable" à tenir. Sans cesse traqués, par les brigades "volantes", Lampião et ses hommes ne peuvent s'installer durablement dans une localité. 


Couverture d'un feuillet typique de la littérature de cordel. L'arrivée de Lampião en enfer.


* Mythes et légendes:
Une fois mort, Lampião continue de fasciner et reste ce personnage ambivalent dont la légende, la littérature, le cinéma se sont emparés. Sa personnalité n'en est que plus difficile à cerner. 
Comment expliquer la fascination suscité par le personnage? 
Aux yeux des sertanejos *, Lampião incarne la lutte contre les autorités (police, fisc), l'incarnation du "bandit d'honneur" dont le combat se confond avec le leur. L'intrépidité et le courage des cangaceiros forcent le respect. 
L'extrême mobilité des bandits contribuent en outre à leur aura. Insaisissables et comme dotés du don d'ubiquité, ils semblent partout et nul part à la fois, surgissant là où on ne les attend pas. Leurs apparitions suscitent la curiosité et donnent l'occasion aux bandits de se mettre en scène. Tous arborent de magnifiques chapeaux de cuir en forme de croissant, sertis d’une multitude de pièces d’or ou d’argent, de médailles, de bijoux, de bagues. Un fusil porté en bandoulière, des pistolets rangés dans des étuis très travaillés, une besace richement brodés, une ceinture et un poignard effilé complètent la panoplie du guerrier vengeur qu'est le cangaceiro. Mais, si les bandits s'entourent d'apparat, le fruit de leur rapine est le plus souvent redistribué sous la forme de banquets ou de bals. Ces mœurs dispendieuses leurs valent les faveurs de nombreux paysans (en tout cas ceux qu'ils n'ont pas dépouillés! ). A la différence du fazendeiro * qui thésaurise, le cangaceiro dispense l'argent avec largesse en en faisant souvent profiter les plus humbles. D'aucuns considèrent en outre, que ces fonds ont été gagnés au péril de leurs vies, arrachés aux puissants redoutés et abhorrés, ce qui constitue donc, sinon une justification, au moins une circonstance atténuante. 

João Corisco - dit le Diable blond - est le dernier représentant des cangaceiros. Lieutenant de Lampião, il participe à la plupart de ses expéditions dans le Sertão. Après une brouille, il constitue sa propre bande, ce qui ne l'empêche pas de venger son ancien mentor. Il pille et incendie les villages de la province d'Algoas, où Lampião est tué par trahison. Après l'exécution de "volantes", il prend pour habitude d'envoyer leurs têtes au préfet. Sa tête mise à prix, il est abattu en 1940.




Lampião et ses hommes ont très tôt compris l'intérêt de mettre en scène leurs exploits, contribuant ainsi à l'élaboration de leur propre légende. Ainsi, alors même qu'ils vivent dans la clandestinité, les cangaceiros ne cessent pourtant de poser sous les objectifs des photographes. Ces clichés leurs servent en quelque sorte de carte de visite et leurs permettent d'être connus et reconnus. Elise Jasmin-Grunspan note: "Ces images les représentent figés pour l'éternité dans un cérémonial qu'ils ont déterminé eux-mêmes, revêtus de leurs costumes de guerre, à l'image des costumes de parade. Les cangaceiros semblent en effet s'être approprié l'image photographique pour participer activement à la création de leur propre image. Ils se donnent à l'objectif tels qu'ils veulent se voir, mais aussi tels qu'ils veulent être regardés, conformément à leur conception de la dignité et de l'honneur ; «prendre la pose, c'est se respecter et demander le respect» nous dira Pierre Bourdieu."
Les photographies donnent des bandits une image héroïque, tout en montrant que le groupe mène une vie confortable, voire luxueuse.
La photographie joue donc un rôle essentielle dans la construction du mythe.


Il est d'ailleurs intéressant de noter qu'en exhibant les têtes décapitées, en photographiant les corps mutilés, les autorités n'agissent pas autrement. En usant du même procédé que les bandits, elles fondent ainsi une contre légende, noire cette fois. Ces clichés permettent de montrer leur pouvoir et doivent contribuer à ruiner le mythe en gestation de l'invincibilité de Lampião et des siens. Ainsi, comme le note Elise Jasmin Gruspan, " [...] le pouvoir d'Etat a créé un contre mythe : celui, non pas du héros civilisateur, mais celui du héros civilisé qui a terrassé la plus spectaculaire manifestation de barbarie du Sertão, en l'occurrence le cangaço. [...] Au déshonneur et aux châtiments infligés aux victimes des cangaceiros, le pouvoir d'Etat a répondu par l'image du déshonneur des cangaceiros par l'exposition de leurs cadavres mutilés.

Les policiers en charge de la traque des cangaceiros dans le Nordeste sont appelés "volantes".


Les autorités utilisent en effet les têtes des bandits décapitées à des fins idéologiques. Les études phrénologiques effectuées à Maceio par les criminologues assermentés prétendent en effet identifier les caractéristiques morphologiques des cangaceiros, attestant de leur dégénérescence. Les médecins qui étudient la tête de Lampião s'efforcent pour leur part "de découvrir chez lui des origines africaines." Car, aux yeux de nombreux intellectuels,  ces individus incarnent la dégénérescence des populations de l'intérieur, habitants inassimilables et barbares de ce Sertão considéré comme si différent du reste du Brésil.

Ainsi, "dans un Brésil qui, depuis la "Révolution de 1930" et, encore plus , sous l'Estado Novo, cherchait à se constituer en État 'moderne' et en nation homogène, le cangaço fut perçu comme l'expression d'une altérité insupportable. Le discours civilisateur et intégrateur qui a pu enfin s'exprimer au moment de la mort de Lampião n'a jamais cessé de le faire en des termes de différences raciales (...). Lampião était perçu comme un sertanejo hors la loi et barbare, il fallait donc qu'il y ait du Noir en lui (...)." [cf: Katia de Queiros Mattosso, Idelette Muzart, Denis Rolland. Voir sources]
Les têtes des cangaceiros seront ensuite exposées pendant près de trente ans dans l'institut Nina Rodrigues de Bahia. Une pancarte visant à l'édification des visiteurs affirme: «Jeunes, voilà ce qui vous attend si vous suivez la voie du crime».

Quatre policiers encadrent le cangaceiro qu'ils viennent d'abattre. 
Mais les tentatives du pouvoir de vouer aux gémonies les cangaceiros et leur mémoire échouent. La mise en scène des corps châtiés contribue plutôt à faire d'eux des martyrs. Leur geste est dès lors célébrée dans la culture populaire du Nordeste, en particulier à travers la littérature de colportage (cordel), qui contribue sans doute plus que tout autre médium, à forger l'épopée de Lampião et des siens. 
Les sertanejos, très friands de cet équivalents de notre bibliothèque bleue, sont ainsi abreuvés des exploits des chefs de bandes les plus charismatiques. Les poètes du cordel entretiennent l'image de bandit d'honneur de Lampião qui jouit par ce biais d'une certaine aura auprès des populations. 
 De nombreux feuillets de la littérature de cordel attribuent la longue résistance du cangaço et l'invincibilité de Lampião à un pacte passé avec le diable. (6) Son corps serait immunisé contre les balles de la police, une légende affirmant même qu'il n'est pas tombé sous les balles ennemies, mais qu'il fut victime de la trahison d'un coiteiro * qui aurait drogué sa nourriture.
Bref, son épopée fut chantée dans les foires et les fêtes où s’improvisaient des poèmes comme celui qui raconte l’arrivée de Lampião en Enfer. ( voir extrait ici)

Corisco tel qu'imaginé par Glauber Rocha dans Dieu noir et diable blond (1964).

D'autre artistes se sont emparés à leur tour du personnage de Lampião, et plus largement des cangaceiros, qui continuent d'inspirer réalisateurs, romanciers, chanteurs. 
Dès 1953, le film "Cangaceiro" de Lima Barreto retrace les exploits de bandits nordestins largement idéalisés.  Dix ans plus tard,  Glauber Rocha, influencé par la mystique chrétienne et le marxisme, met à l'honneur les cangaceiros dont il fait le symbole de la révolte contre l’injustice et les propriétaires terriens. Le Dieu Noir et le Diable Blond (1964) met en scène Corisco poursuivi par l’homme de main des fazendeiros: Antonio Das Mortes. Ce dernier reprend du service dans un film éponyme de 1969. Mais, cette fois ci, il se range aux côtés des bandits. Dans ces deux films, Glauber Rocha créé un style original qui préfigure à bien des égards l’esthétique du western italien.
Plus récemment, Lampião et ses hommes furent les protagonistes d'une telenovela à succès. 
Enfin, la geste des bandits brésiliens fut largement chantée. Lampião lui même aurait composé des chansons. Le titre Mulher Rendeira ici interprété par Volta Seca, ancien cangaceiro lui-même, évoque la vie du cangaço, en particulier la présence de femmes au sein de la troupe. Extrêmement populaire au Brésil, le morceau qui figure dans la bande sonore du film Cangaceiro, connaît alors un succès international. De nombreux interprètes reprennent le titre avec plus ou moins de bonheur.




Un très grand merci à Boebis, éminent spécialiste des musiques brésiliennes et dont nous vous recommandons chaudement les blogs: la berceuse électrique et Bonjour Samba.


Lexique  
(source: lexique présent à la fin du roman de Mario Vargas Llosa: "la guerre de la fin de du monde"):

- Caatinga: vaste étendue de broussailles enchevêtrées difficilement pénétrables.
- Cangaceiro: bandits qui portent leur fusil sur l'échine comme les boeufs attelés au joug (cangalho). La cangaço est sa bande.
- Capanga: tueur à gage.
- Coiteiro: commerçant fournissant des vivres et des armes aux cangaceiros, ou par extension, toute personne aidant les cangaceiros.

- Colonel: quand il ne s'agit pas du grade militaire, le terme désigne le propriétaire terrien, tout-puissant seigneur sur ses terres.
- Fazendeiro: propriétaire terrien à la tête d'un vaste domaine foncier (la fazenda).
- jagunço: un bouvier, équivalent du gaucho argentin.  Au sens propre, brave ou bravache, et donc rebelle.
- Sertao: la brousse, vaste étendue semi-désertique du nord-est du Brésil.
- Sertanejo: habitant du sertao.   

En complément de notre présentation de l'hymne des cangaceiros sur l'histgeobox, nous vous proposons sur Samarra une sélection de livre, films, musiques... ayant pour thème central les bandits nordestins.   


Notes:
1.  Le  sertão * est la région aride du Nordeste brésilien, dont le paysage naturel caractéristique est la caatinga*.
2. Lampião eut d'illustres prédécesseurs. Silvino Ayres engagea une terrible vendetta contre une famille rivale, les Liberato, et leur homme de main, Joao Bonfim. A la tête d'une bande redoutée, il écuma pendant des années la province de Paraïba. Antonio Moraes alias Silvino (en hommage au précédent) s'impose comme le "roi du cangaçao" et le précurseur de Lampião. Capturé en 1914 et condamné à 30 ans de pénitencier, il meurt dans son lit en 1944.
3. Son surnom, Lampião (lampion, lanterne) lui serait venu d’un de ses premiers combats : au cours d’une embuscade nocturne, il tirait si vite qu’il illuminait la nuit.
4. Il signera désormais ses courriers Capitão Virgolino dit Lampião.
5. Il s'agit d'autre part d'un territoire immense. La zone désertique du Nordeste s'étend sur 7 états brésiliens: Sergipe, Ceara, Rio Grande do Norte, Paraiba, Pernambuco, Alagoas et Bahia.
6. La longévité du phénomène s'explique en fait par la fragmentation des cangaços en petits groupes réduits et à la complicité d'une partie de la population locale.


  

 Mulher rendeira.
(Couplets dans la version très courte enregistrée par Volta Seca)

Olé, femme dentellière
Olé, Mulher Rendeira
Olé, femme dentellière
Olé mulhé rendá

La petite va dans la poche,
A pequena vai no bolso
la grande va dans le sac (ils parlent de leurs armes)
a maior vai no embornal

Si tu pleures pour moi, ne reste pas
Se chora por mim não fica
car je ne peux pas t'emmener avec moi
só se eu não puder levar

Le fusil de lampiao, a cinq boucles de ruban
O fuzil de lampião, tem cinco laços de fita
Là où il habite, il ne manque pas de jolies filles
O lugar que ele habita, não falta moça bonita


Autres couplets plus souvent chantés aujourd'hui

Olé, femme dentellière
Olé, Mulher Rendeira,
Olé mulhé rendá

TU m'apprends à filer (tricoter)
Tu me ensina a fazer renda,
Je t'apprends à séduire
eu te ensino a namorá.


Lampião est descendu de la montagne
Lampião desceu a serra
Il a donné un bal à Cajazeiras
Deu um baile no Cajazeiras
Il a préparé les demoiselles
Botou as moças donzelas
A chanter "mulher rendeira"
Pra cantar "mulher rendeira"

Les filles de Vila Bela
As moçá de Vila Bela
N'ont plus d'occupation
Não tem mais ocupação
Je sais qu'elle reste à la fenêtre
Sé que fica na janela
Pour faire la cour à Lampião
Namorando Lampião

Olé, Mulher Rendeira,
Olé mulhé rendá,
Tu me ensina a fazer renda,
Que eu te ensino a namorar.




Sources:
- Eric Hobsbawm: "Les bandits", La Découverte, 1999. 
 -Elise Jasmin-Grunspan"Lampião, bandit d'honneur, images de part et d'autre." (PDF)
- Patricia Sampaio Silva: "Sur les traces de Virgolinio, un cangaceiro dit Lampião."
- Sortie de secours: "Connaissez-vous... les cangaceiros?"
- Katia de Queiros Mattosso, Idelette Muzart, Denis Rolland (org.): "Le noir et la culture africaine au Brésil.", L'Harmattan. 


Liens:
- "Lampião, vies et morts d'un bandit brésilien."
- "Lampião et Maria Bonita". 
- "Lampião, un mythe de la culture populaire brésilienne."
- "Mulher Rendeira,  a versao autentica."
- Série de photos des cangaceiros
- Sur le rôle des "cangaceiras". 


* Cet article s'insère dans une série consacrée au Brésil:
- Chico Buarque: "Funeral de um labrador": Funérailles d'un laboureur, une mélopée lente, tragique. Le poète y décrit l'enterrement d'un pauvre hère qui n’a pour tout bien que la fosse dans laquelle il repose sur les terres du grand propriétaire terrien.
- Chico Buarque: "Construçao". Grâce à une très belle chanson de Chico Buarque, nous nous intéressons aux candangos, qui construisirent Brasilia, promue capitale du pays en 1960.
- Luis Gonzagua: "Asa Branca". Le roi du baião décrit une de ces terribles sécheresses qui s'abattent à intervalle irrégulier sur le sertão, le "polygone des sécheresses", à l'intérieur du Nordeste (ci-dessous).

 

dimanche 3 février 2013

269. Téléphone : "Un autre monde" (1984).








Je rêvais d'un autre monde

Où la terre serait ronde

Où la lune serait blonde

Et la vie serait féconde


Je dormais à poings fermés

Je ne voyais plus en pieds

Je rêvais réalité

Ma réalité

Je rêvais d'une autre terre

Qui resterait un mystère

Une terre moins terre à terre

Oui je voulais tout foutre en l'air


Je marchais les yeux fermés
Je ne voyais plus mais pieds

Je rêvais réalité

Ma réalité m'a alité


Oui je rêvais de notre monde

Et la terre est bien ronde

Et la lune est si blonde

Ce soir dansent les ombres du monde


A la rêver immobile

Elle m'a trouvé bien futile

Mais quand bouger l'a faite tourner

Ma réalité m'a pardonné


Téléphone, groupe phare du rock français dans les années 80/90, connaît avec  « Un autre monde » un de ses plus grands succès publics. Sorti en 1984, il clôture l’album du même nom. Single triomphal en dépit de paroles assez « maladroites » il sera suivi du non moins tubesque « New York avec toi » l’année suivante.

Le cœur de cible de la chanson est sans doute une jeunesse qui trouve ici, confusément exprimé, un appel à l’évasion, ou l’évocation de possibles lendemains qui chantent issus de rebellions régénératrices ("je voulais tout foutre en l'air"), condamnant de façon certaine un monde détesté pour son matérialisme ("une terre moins terre à terre"). Le message est porteur et fait mouche. 

Partout dans les manifestations où défilent les jeunes ou leurs organisations, on entend hier et aujourd’hui, ces quelques rimes qui ne font que remettre au goût du jour, sur un mode assez naïf, une idée du XVI siècle appelée à un grand avenir, celle de l’utopie. Saisissons donc l’occasion offerte par cette ritournelle juvénile pour effectuer, nous aussi, un voyage en utopies, cette cible de tant de critiques lors du dernier demi siècle. Déclinée en expériences plurielles, l'utopie n’a pourtant jamais quitté la ligne d’horizon des hommes de ce bas monde.


"Je rêvais d’une autre terre" : naissance de l'utopie.

« Utopie ». Le mot est inventé tardivement. C’est un néologisme du XVI siècle que l’on doit à l’anglais Thomas More. Le mot est formé du grec u (non, ne pas) et topos (lieu). On le traduit par un lieu qui n'existe pas, un endroit imaginaire. Mais le penseur laisse planer une ambiguité car on peut aussi traduire son préfixe (eu) par "bien" alors "utopie" devient le lieu où tout est bien. Alors que More n'est pas l’inventeur de l’idée proprement dite puisqu’il l’a nourrie des réflexions et projections imaginaires de ses prédécesseurs de l’Antiquité et du Moyen Age (1), il lui donne un nom. En forgeant le mot, More va également  initier un genre littéraire. On peut donc raisonnablement le considérer comme un des  pères fondateurs de l’Utopie.

More peint par Holbein, 1527
@Frick Collection
Thomas More est un homme de la Renaissance. Humaniste, ami d’Erasme,  il effectue une brillante carrière politique à la cour d’Henri VIII Tudor. Il écrit l’"Utopie" pour partie alors qu’il est ambassadeur en Flandres. Devenu grand chancelier en 1529, sa carrière est mise en péril par ses sincères convictions catholiques alors que le souverain qu’il sert s’affranchit de la papauté au gré de ses humeurs matrimoniales. Décapité en 1535 suite à un jugement pour haute trahison, la carrière de Thomas More se termine brutalement en raison de son refus de se soumettre à l’acte de Suprématie qui fait du roi Henri VIII le chef suprême de l’église d’Angleterre. Son ouvrage est publié en latin en 1516 à Louvain et s’intitule : "Utopie, traité sur la meilleure forme de république et sur une île nouvelle". Il ne sera traduit en anglais que bien plus tard en 1551, le aléas de la vie politique ne facilitant pas la diffusion de son oeuvre sur les terres d'Henri VIII.

Deux livres s’articulent pour composer « l’Utopie ». Le premier (écrit au retour de son ambassade, alors qu’il a retrouvé Londres) se veut un dialogue à trois voix. More est introduit par Gilles auprès d’un voyageur, Raphaël Hytlodée, qui a participé au dernier voyage d'Amerigo Vespucci. On remarque ici les connexions de la réflexion de More avec son temps ; son œuvre ainsi que l'île imaginaire qui abrite le gouvernement idéal qu'il imagine ont toutes deux pour toile de fond les voyages des Grandes Découvertes qui stimulent les imaginaires géographiques. Et nos trois comparses de discourir sur les gouvernements de leurs temps, et de s’interroger sur la place du lettré humaniste au service du Prince : sera-t-il- perverti au contact de l’exercice du pouvoir ou a contraire sa présence bonifiera-t-elle le gouvernement ?


Une représentation de l'île d'Utopie dans l'édition originale du livre, 1516
@BNF

Un second volume complète ce premier dialogue. Consacré à la description d’une île dans laquelle s’est rendue Hytlodée. Celui-ci la décrit et souligne l’intérêt de son gouvernement qui apporte l’harmonie et le bonheur à ses administrés. Organisée en 54 cités, la cellule de base en est une famille élargie. Le travail y est règlementé et limité à 6 heures par jour. La propriété privée n’y existe pas, on change par exemple de maison tous les 10 ans. La peine de mort en est bannie, en tant que sentence inhumaine, même si le mal et le crime peuvent s’y rencontrer. Le prince y est élu par les habitants. 
L’œuvre projette ainsi son lecteur dans un monde qui peut constituer un contre modèle à l’organisation sociale et politique de l’Angleterre du XVI siècle. C’est cela qui définit le récit d’utopie, l’élaboration d’une organisation politique et sociale idéale, vertueuse, dans une lieu imaginé. Le genre entremêle comme on peut le voir littérature, philosophie et politique.

More termine son ouvrage sur une phrase qui laisse son projet à l’état de chimère : « Il y a dans la République utopienne bien des choses que je souhaiterais voir dans nos cités. Je le souhaite, plutôt que je ne l’espère ». Point de programme d’action ici, encore moins de réalisation. Ce qui est décrit, pensé, est renvoyé hors de l’espace et hors du temps.

"Je rêvais réalité" : l’utopie comme expérience sociale et politique.

Au cours des siècles suivants d’autres penseurs alimentent cette réflexion politique et philosophique à la recherche du monde, du gouvernement, de la cité idéale. Les terrains d’expression explorés quittent progressivement la sphère strictement littéraire. L’urbanisme et l’architecture sont des disciplines  qui permettent de  rapprocher l’utopie de l’horizon humain. L’âge d’or se déplace sur le ligne du temps. Situé jusqu’alors dans le passé, il va se positionner dans le futur.  Au croisement de la réflexion politique, des préoccupations sociales et économiques, la nature  de l’utopie se transforme : elle quitte son état de chimère pour devenir un horizon d’attente, un projet réalisable qu’il va s’agir de construire et d’expérimenter de différentes façons.

En effet, l’ailleurs est trop loin. Le vent de liberté et de contestation qui souffle sur le XVIII° siècle et l’insatisfaction engendrée par l’injustice sociale issue de l’industrialisation au siècle suivant offrent un terreau fertile à ce type de projets. Nous en retiendrons deux qui donnent des clés de lecture intéressantes de leur temps, mais qui nous permettent également de comprendre sur quelles bases ensuite l’utopie fut disqualifiée et déconsidérée.



  • Nous sommes en 1774, Claude Nicolas Ledoux répond à une commande royale de Louis XV qui lui demande d’édifier une unité de fabrique de sel, autrement dit une saline. Un honneur et un enjeu économique majeur puisque le sel est alors sous monopole royal. Sa vente permet la perception d’un impôt impopulaire, la gabelle qui alimente les recettes fiscales de la monarchie. Ledoux est un architecte habité (si l’on peut oser ce mauvais jeu de mots) par sa discipline. Il voit en elle une des portes de salut de l’humanité, une source de progrès. Il commence les travaux de la saline royale de Chaux,  située entre les villages d'Arc et de Senans, 15 ans avant la Révolution Française et outrepasse très largement la commande royale.



Le plan de la saline de N. Ledoux, 1774.
@wikipedia
L’unité de fabrication du sel suit un plan très harmonieux en demi cercle qui évoque autant le théâtre antique que la voûte céleste dans toute sa perfection. L’arc de cercle est constitué du logement des ouvriers. Derrière leurs chambres, des jardins. Entre deux blocs d'habitations on trouve des communs (l'espacement entre chaque unité est destiné à prévenir la contagion du feu). 
Au centre du demi-cercle est installée la maison du directeur et de part et d’autre de celle-ci les ateliers de fabrication du sel. Celui-ci est obtenu par chauffage de l’eau acheminée par un samauduc jusqu’à la saline depuis une source située à 21 km (2).

Carte générale des environs de la saline de Chaux, Ledoux 
"L'architectiure considérée sous le rapport des moeurs 
et de la législation", 1804 @ BNF

Harmonie des proportions, déplacements limités et  égalité de traitement des ouvriers, vue panoptique depuis la position centrale, mais aussi clôture permettant d’éviter la revente illégale du bien précieux fabriqué dans l’usine, Ledoux ne laisse rien au hasard. A la recherche de l’unité de production idéale, il souhaitait compléter celle-ci par l’édification d’une cité (dans un 2° arc de cercle) qui ne put voir le jour mais dont les plans nous sont connus par les publications de cette architecte visionnaire. 


L'oculus au dessus de la maison du directeur, entourée
des ateliers. @wikipedia.
Ledoux est naturellement associé par ses travaux et les postes qu'il occupa (directeur de la ferme générale de Lorraine) à l'autorité monarchique. Il est arrêté dans ces réalisations par la Révolution Française. Emprisonné, il échappe de peu à la guillotine lors de la "terreur". Le présence du mur d'enceinte qui coupe la saline du monde extérieur, la position centrale de la maison du directeur dont la façade en son point supérieur et central est percée d'un oculus menaçant ouvrent une autre voie d'interprétation à sa démarche :  l'idéal d'harmonie et de progrès a été perverti, dévoyé et mis au service de l'oppression. Le fossé n'est pas si infranchissable pour conclure que l'utopie a servi de berceau aux totalitarismes.


Mais quittons l'est de la France pour traverser la Manche et débusquer l'expérience utopique en Ecosse chez celui qui est encore considéré comme le père du socialisme britannique. 
Vue générale du village de New Lanark sur la Clyde
@wikipedia


  • Nous sommes au tournant du XIX siècle lorsque Robert Owen succède à son beau père pour diriger la filature de New Lanark. Sensibilisé, lors de ces expériences professionnelles précédentes à Manchester à l'injustice  des conditions de vie de la classe ouvrière, Owen va utiliser cette structure installée sur les rives de la Clyde pour  expérimenter une autre organisation sociale et productive qui offre à ses employés des conditions d'existence bien plus satisfaisantes qu'ailleurs. Première innovation au sein de sa communauté, il offre aux enfants, que l'Europe en industrialisation rapide met partout au travail, une école, signe que, pour lui, l'éducation est bien le levier du progrès social. A New Lanark, les ouvriers s'approvisionnent à une coopérative et leur journée de travail est limitée à 10 heures par jour. On reste toutefois sur un modèle d'organisation à l'esprit assez paternaliste.
C'est un vrai modèle de communauté industrielle qui s'échafaude en Ecosse car l'industrialisation, en elle même est également considérée comme une avancée par notre penseur-entrepreneur. La diffusion et le succès  de ses idées éloignent progressivement Owen de New Lanark ; il fonde à partir de 1825 de nouvelles communautés agricoles aux Etats-Unis (la plus connue étant celle de New Harmony dans l'Indiana), au Canada et en Grande Bretagne dont beaucoup ne résistent pas. New Harmony, à sa dissolution, entraine néanmoins l'un de ses membres, J. Warren, dans une nouvelle expérience utopique à l'origine du mouvement libertaire américain avec la communauté d'Equity dans l'Ohio.

En outre, Owen restera à jamais disqualifié par les marxistes en raison du double rejet de la Révolution comme moyen d'action et du principe de lutte des classes. Malgré ses réalisations, l'owenisme reste une expérience soumise à de vives critiques puisque New Harmony et les autres communautés fondées sont  des  échecs financiers patents  et que le caractère progressiste d'Owen ne va pas jusqu'à envisager l'extension du droit de suffrage à l'ensemble des classes populaires de l'Angleterre (3). Autant d'arguments que les détracteurs de l'utopie vont pouvoir transformer en armes.


"Je rêvais de notre monde, ce soir dansent les ombres du monde" : La fin de l'utopie ?

Au terme de ce voyage en expériences utopiques lointainement initié par la chanson de Téléphone, le texte d’"Un autre monde" semble statuer sur un constat d’échec. Le rêve de départ se mue en celui d’une réalité qui a gardé la tragique banalité du quotidien. En guise d' un autre monde, il faudra se contenter de notre monde. Il y a là comme une résignation, une fatalité.

Les années 80 qui servent de cadre au titre sonneraient-elles la fin des utopies ? Il est tout à fait possible de donner à cette décennie la lecture fermée et pessimiste proposée ici. Elle constitue en effet l'ère du libéralisme triomphant et du capitalisme débridé qui se défont des vestiges du monde ouvrier et du Welfare State comme d'un membre gangréné. Margaret Thatcher en Angleterre et  Ronald Reagan aux Etats-Unis en sont les plus emblématiques représentants. 

Loin des expériences collectives qui ont trouvé des prolongements jusque dans les années 70, l'individualisme fait son grand retour : B. tapie en est une des incarnations. Les  années 80 sont aussi des années de crise et de renoncements (rappelez vous de l'émission "Vive la Crise" qui synthétise si bien ce nouvel ordre du jour).

La fin du communisme en URSS et la chute du mur de Berlin sont brandies comme autant de preuves irréfutables que ce n'est pas de ce côté là qu'il faut chercher le salut de l'humanité. Dans le discours public, les expériences utopistes dans toutes leur diversité tombent sous le coup d'un même grand anathème et redeviennent des chimères, de sombres spectres, amalgamées au pires excès. Comme le dit le philosophe Miguel Abensour "Ce n'est pas l'utopie qui est le berceau du totalitarisme, mais c'est bien plutôt le totalitarisme  qui est le cercueil de l'utopie" (4)A l'issue de cette décennie de grands bouleversements géopolitiques les utopies sont  rejetées dans l'ombre emportant avec elles une bonne partie de la question sociale dont le traitement est devenu illégitime hors de l'approche  économique.

Mais voilà les années 80 révolues. Et l'utopie de refaire parler d'elle sous de nouvelles formes car les expériences même vilipendées, même raillées n'ont jamais vraiment cessé. Des héritages ont réussi à traverser le temps  car la puissance critique de l'utopie, le rôle d'acteur de l'histoire qu'elle confère à ceux qui s'en empare, et l'idée de progrès dont elle est porteuse sont autant d'armes qui assurent sa pérennité. 
Derrière les slogans ("un autre monde est possible"), de nombreuses communautés à la recherche de modes de vie alternatifs, de rapports sociaux refondés ou encore  d'une urbanité plus harmonieuse continuent de chercher ce gouvernement idéal. Ces nouvelles expériences en utopie, rémanentes ou inédites, anarchistes, pacifistes, écolos montrent qu'il est encore question au XXI siècle, sur cette terre bien ronde, mais ô combien  perfectible, de rêver d'un autre monde. 



Les communautés utopistes en France au XX siècle@ Atlas
des utopies, le Monde, 2012.























Pour Désirée.

Notes : 
(1) Depuis l'Antiquité (Hésiode, Hippodamos de Milet, Platon) philosophes et urbanistes s'adonnent à la recherche de la société idéale. Cette réflexion initiée se poursuit au Moyen Age notamment avec les courants millénaristes.
(2) Le sel de la saline royale est obtenu par évaporation de l'eau saline ou saumure. Celle ci provient d'une source qui se situe à Salins en Jura à quelques 21 km de la saline royale. La canalisation qui achemine la saumure de la source à la saline royale s'appelle un samauduc.
(3) En 1833 est voté en Angleterre le Great Reform Act, loi qui élargit le corps électoral jusque là composé de grands propriétaires fonciers aux petits propriétaires terrains. Les classes populaires ne sont toutefois pas intégrées au corps électoral ce qui est conforme à ce qu'exprime Owen à l'époque en affirmant que les classes populaires ne sauraient être à même de se gouverner sans tomber dans l'excès.
(4) Interview réalisée pour "L'Atlas des utopies" p 8-9, 2012.

Pistes Bibliographiques : 

Ouvrages généraux : 

- M. Riot Sarcey, T. Bouchet et A. Picon "Dictionnaire des utopies", Larousse in extenso, 2008.
- G. Jean "Voyages en Utopie", Découvertes Gallimard n°200, 1994.
- "L' Atlas des utopies", numéro hors série co édité par Le Monde et la Vie, 2012

Sur le web : 

- Le site lié à l'exposition "Utopie" de la BNF : http://expositions.bnf.fr/utopie/index.htm

- Article d'O. Simon "Robert Owen, père du socialisme britannique ?" la vie des idées, sept 2012 : http://www.laviedesidees.fr/Robert-Owen-pere-du-socialisme.html

- Intervention d'O. Simon dans la Fabrique de l'Histoire, l'Histoire du village 3/4, Décembre 2012 : http://www.franceculture.fr/emission-la-fabrique-de-l-histoire-histoire-du-village-34-2012-12-12

- T. Paquot, "L'habitat en utopie, automne 2011 : http://www.institutdiderot.fr/wp-content/uploads/2011/10/Lhabitatenutopie.pdf

- JP Perrin, "le grain de sel royal de Ledoux", Libération, aout 2012 : http://www.liberation.fr/culture/2012/08/23/le-grain-de-sel-royal-de-ledoux_841476



En vidéo :
"Architectures, volume 4", RMN et Arte Vidéo, 2005.