dimanche 2 juin 2019

365. Le 9 avril 1939, Marian Anderson brisait la "barrière de couleur"

Le krach boursier de 1929 plonge les Etats-Unis dans la plus grave crise économique de leur histoire. Le président Edgar Hoover ne prend pas la mesure de la situation et ne croit pas à l'intervention du pouvoir fédéral. Il réclame de ses concitoyens un peu de patience car, il l'assure, la "prospérité est au coin de la rue".  Lors des élections présidentielles de 1932, Hoover est battu à plate couture par Franklin Delano Roosevelt. Un an plus tard, le nouveau président lance le New Deal, une série de mesures censées sortir le pays de l'ornière. Si la reprise économique est très lente, le plan de Roosevelt insuffle néanmoins une nouvelle dynamique et redonne progressivement confiance aux Américains. Sur le front des droits civiques en revanche, l'action présidentielle demeure très timorée. En ce domaine, c'est surtout sa femme, Eleanor, qui s'illustre comme le prouve l'épisode du célèbre bras de fer qui l'oppose aux filles de la Révolution, en 1940.  


Eleanor Roosevelt et Marian Anderson au Japon, le 22 mai 1953. [aucune restriction de droits d'auteur connue]
Eleanor Roosevelt est une militante dans l'âme, une féministe soucieuse des minorités et de la défense des droits civiques. (1) Or l'élection de Franklin change la donne. Contrainte de respecter un protocole ennuyeux, elle n'a plus désormais d'autres causes à défendre que celle de son mari et semble devoir renoncer à ses engagements. En représentation permanente, elle supporte de plus en plus mal sa vie de recluse à la Maison Blanche, d'autant qu'elle doit y endurer la présence de son irascible belle-mère. 

Le soir de la victoire électorale de Franklin Delano, Eleanor fait la connaissance de Lorena Hickok. Journaliste de l'Associated Press, cette dernière la sensibilise à la nécessité d'instaurer une véritable justice sociale et un partage des richesses plus juste. Dans le sillage de Hickok, la first lady décide  de se déplacer partout où son mari, infirme, ne peut aller. (2) Au cours du premier mandat présidentiel, elle sillonne donc l'Amérique des laissés-pour-compte. Les taudis, ghettos et autres quartiers délabrés des villes américaines la mettent en contact avec des populations particulièrement affectées par la crise économique. Auprès des mineurs silicosés, des ouvriers agricoles réduits au chômage, des Noirs en proie à la misère et l'insalubrité du ghetto, Eleanor Roosevelt se forge de nouvelles convictions.  
Pour les journalistes, elle devient les yeux et les oreilles du président, car ces visites permettent de prendre le pouls de l'opinion américaine et de mesurer l'impact de la politique présidentielle sur les plus déshérités. Or Eleanor constate que les mesures du New Deal tardent à porter leur fruit. La pauvreté est plus que jamais au coin de la rue et les critiques fusent à l'encontre du président. 
Il faut dire que la présidence Roosevelt ne modifie en rien la stricte ségrégation raciale dans le Sud des Etats-Unis. Le lot quotidien des Noirs du Mississippi ou de l'Alabama reste marqué du sceau du racisme. En ces temps de crise économique, les Afro-américains sont les premiers à être licenciés et à sombrer dans la misère. Aussi, il ne semble pas excessif d'affirmer qu'il n'y a pas de "nouvelle donne" pour les Noirs. Quelques exemples permettent de le démontrer. 
- Dans le cadre de la grande loi de réforme de l'agriculture de 1933, les autorités démocrates racistes du Sud ségrégationniste redistribuent les aides fédérales à leur guise, toujours au détriment des fermiers noirs. 
- De même, le transfert aux Etats fédérés des fonds de l'agence en charge d'apporter une aide aux nécessiteux (Federal Emergency Relief Administration) permet, dans le Sud, de défavoriser systématiquement les Noirs. 
- "La loi sur la Sécurité sociale de 1935, qui établissait (...) une assurance -chômage et le versement d'allocations aux indigents (...), ne couvrait que les secteurs industriel et commercial et excluait les travailleurs agricoles et les domestiques. Or, ces deux catégories représentaient les deux tiers des travailleurs noirs du Sud." [source A p 139]
- Enfin, en 1934, F. D. Roosevelt refuse de soutenir le projet de loi anti-lynchage que porte Eleanor Roosevelt et Walter White, le secrétaire de la NAACP.

Roosevelt and Mary McLeod Bethune, a member of Franklin D. Roosevelt's Black Cabinet, 1943 [Domaine public]
En dépit de toutes ces insuffisances, le New Deal ouvre néanmoins "une période inédite de reconnaissance du problème racial aux Etats-Unis" (source A p 147) avec la nomination au sein de l'administration exécutive d'un groupe de conseillers afro-américains, familièrement appelé "Cabinet noir", dont le but est de défendre les intérêts de la communauté. En outre, l'élection de Franklin D. Roosevelt et l'adoption du New Deal contribuent à "l'invention d'un nouveau rôle pour le gouvernement fédéral, désormais garant du bien être de l'ensemble des citoyens américains, [ce qui] introduisit la possibilité d'une protection fédérale des droits civiques des Noirs qui se ferait bientôt sentir jusqu'au niveau local." (source A p152)
Enfin, Eleanor se "fait une réputation d'amie de la population noire. N'hésitant pas à s'afficher avec des personnalités noires [en particulier l'éducatrice Mary McLeod Bethune (3)] ou des enfants afro-américains dans un orphelinat, le Première Dame représentait la voix de la justice sociale auprès de son mari, à qui elle donnait une caution progressistes quand les politiques qu'il menait semblaient donner davantage de gages aux Blancs du Sud qu'à la minorité noire du pays." (source A p148) 
Sans impliquer directement son mari, c’est donc souvent Eleanor Roosevelt qui s’engage dans la lutte pour les droits civiques en sa qualité de First lady. Ses prises de position en irritent plus d'un. Ainsi, en 1936, au lendemain de sa réélection, le président reçoit des lettres anonymes lui intimant l'ordre de faire taire sa femme. Ses détracteurs estiment qu'on la voit trop, qu'elle s'exprime trop; on lui reproche de vouloir détruire les valeurs traditionnelles familiales. Elle devient embarrassante car elle est souvent photographiée aux côtés de noirs. Ces clichés circulent et sont utilisés par la presse du sud pour montrer qu'Eleanor est une dangereuse agitatrice, qu'elle aurait peut-être du « sang noir » elle-même. Edgar Hoover, le redoutable directeur du FBI, exige de ses agents une surveillance  étroite de l'épouse du président dont les faits et gestes sont ensuite étalés dans la presse. Tout est fait pour déstabiliser le couple présidentiel.
N'écoutant que son cœur, la première dame persiste dans ses convictions, quelles qu'en soient les conséquences. C'est dans ce contexte qu'elle apporte en avril 1939 son soutien à la célèbre contralto africaine-américaine Marian Anderson, victime de racisme de la part des Filles de la Révolution

bnbnhjt [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)]
* Marian Anderson contre les Daughters of the American Revolution
En dépit de ses remarquables talents, de sa splendide voix de contralto, l'artiste lyrique est confrontée dès ses débuts à de multiples vexations liées à sa couleur de peau. En 1925, elle se voit par exemple refuser l'accès à une école de musique de Philadelphie, sa ville natale, au motif que l'on y acceptait pas les "gens de couleur". Son immense talent, associé à une volonté chevillée au corps, lui permettent néanmoins de s'imposer comme une grande artiste lyrique.
A la faveur des tournées et des enregistrements salués par la critique, Anderson triomphe d'abord à l'étranger. En 1930-31, la chanteuse donne plus d'une centaine de récitals en Europe. Elle y impressionne Jan Sibelius, le grand compositeur finlandais, ou Arturo Toscanini. Pour l'Italien, le privilège d’entendre ce que j’ai entendu aujourd’hui ne nous est accordé qu’une fois tous les cent ans”. 
En 1935 et 1936, sa carrière américaine décolle  au Town Hall, puis au Carnegie Hall de New York. Cette notoriété grandissante n'immunise cependant pas l'artiste contre les morsures venimeuses du racisme. En 1937, alors qu'elle doit se produire à l'université de Princeton, la cantatrice se voit refoulée des hôtels alentours. C'est finalement Albert Einstein, avec lequel elle se lie d'amitié, qui l'héberge. 
En 1939, alors qu’elle sollicite l'utilisation du Constitution Hall de Washington pour un concert, la chanteuse se heurte à l'opposition véhémente des Daughters of American Revolution (DAR) en charge de la gestion des lieux. Cette organisation patriotique se targue de n'accepter dans ses rangs que des femmes descendantes de familles déjà présentes sur le sol américain au moment de la guerre d'Indépendance, à la fin du XVIIIè siècle. Au vrai, un tel refus dans une ville ségréguée comme Washington n'a rien pour surprendre. 
Dans son très beau roman "Le temps où nous chantions", Richard Powers présente ainsi la décision des DAR: "La démocratie n'est pas au programme cet après-midi. Ce n'est pas à Constitution Hall que le 'carillon de la liberté' se fera entendre. Les Daughters of the American Revolution se sont chargées de régler la question. Les Filles de la Révolution américaine ont fermé leurs portes à Marian Anderson, la plus grande contralto du pays, récemment revenue d'une tournée triomphale en Europe. Elle a fait sensation en Autriche, le roi de Norvège a porté un toast en son honneur. Sibelius l'a prise dans ses bras en s'exclamant:'Le toit est trop bas pour vous, madame!' Même Berlin l'a engagée pour plusieurs représentations, jusqu'à ce que son agent européen avoue aux autorités que non, Mlle Anderson n'était pas aryenne à 100%. (...) L'année dernière il [Sol Hurok, son impresario] a organisé pour Mlle Anderson une tournée américaine de soixante-dix concerts. Jamais encore une cantatrice n'avait effectué un tel programme. Or, cette même contralto vient juste de se voir interdire la meilleure scène de la capitale. (...) Qui sait quelle révolution, les Filles de la Révolution américaines entendent empêcher, en se repliant derrière leur portique roman d'un blanc aveuglant? 'Réservé tous les soirs jusqu'à la fin de l'hiver, annonce le directeur de la programmation à Hurok. Pareil au printemps.' Les associés de l'agence, appellent pour proposer un autre artiste -100% aryen, cette fois-ci. On leur propose une demi-douzaine de dates. " [Richard Powers:"Le temps où nous chantions" p 56-57]



L'incident aurait pu en rester là, mais il trouve un retentissement considérable lorsque Eleanor Roosevelt décide de démissionner de l'honorable institution (4) en guise de protestation. Powers revient sur ce scandale: "Le Daily Worker s'empare de l'affaire. Des artistes expriment leur désarroi et leur colère - Heifetz, Flagstad, Farrar, Stokowski, mais l'Amérique ignore ces interventions étrangères. Une pétition signée par des milliers de gens n'aboutit à rien. Jusqu'à ce que tombe la bombe. Eleanor Roosevelt, grande patronne, mère de toutes les Filles, démissionne des Filles de la Révolution américaine. (5) La femme du président renie ses racines du jours au lendemain, en déclarant que jamais  aucun de ses ancêtres ne s'est battu pour fonder une telle république. (...) La First Lady (...) est furieuse. Admiratrice de longue date d'Anderson, elle avait engagé la contralto trois ans plus tôt pour une représentation. Et maintenant, la femme qui a chanté à la Maison Blanche ne peut monter sur la scène louée. Le Comité de protestation, créé par Eleanor Roosevelt spécialement pour l'occasion, cherche une autre scène (...). Walter White, président du NAACP, met le cap sur le Capitole avec la seule solution possible, un projet ayant suffisamment d'envergure pour éviter la catastrophe. Le conseiller présidentiel Harold Ickes est immédiatement d'accord. Il dispose du lieu de concert idéal. L'acoustique est atroce, et le confort pire encore. Mais alors, quelle capacité d'accueil! Mlle Anderson chantera en extérieur, aux pieds de l’Émancipateur. Il n'y a pas d'endroits pour se cacher, là-bas." (Richard Powers: "Le temps où nous chantions" p 58)

Harold Ickes, le secrétaire de l’intérieur - et à ce titre responsable des tous les monuments historiques américains - suggère que le concert se tienne au pied du Lincoln Memorial à Washington, lieu hautement symbolique d’émancipation et de liberté. Le 9 avril 1939, jour de Pâques, Marian Anderson chante devant une foule recueillie de 75 000 personnes. “America”, “O Mio Fernando”, tirés de La Favorite, un opéra de Gaetano Donizetti,  l’“Ave Maria” de Schubert et quelques negro spirituals (dont Troubles I have seen) figurent au répertoire.
Dans sa présentation à la foule de Marian Anderson, Harold Hicks lance à la tribune: "Dans ce grand auditorium à ciel ouvert, nous sommes tous libres et égaux. (...) Il y a 130 ans, Dieu nous a envoyé Lincoln pour restaurer la liberté à ceux à qui nous l'avions injustement retirée. Pour cela Lincoln a donné sa vie. Il est donc juste que Marian Anderson fasse entendre sa voix pour rendre hommage au grand Lincoln que l'humanité ne cessera d'honorer. Le génie ne fait pas de différence de couleur."

American contralto Marian Anderson performs in front of 75,000 spectators in Potomac Park. Finnish accompanist Kosti Vehanen is on the piano. (U.S. Information Agency [Public domain])
Eleanor Roosevelt ne participe pas au concert afin de ne pas éclipser Marian Anderson. Derrière leurs postes de radio, quelques millions d'Américains peuvent entendre le concert historique. "Pour les rédacteurs de la presse blanche et pour le sérail de Washington, le concert marquait la fin d'une controverse embarrassante; pour les dirigeants noirs, c'était un début enthousiasmant." (source A)  

Pour Roosevelt, son épouse a fait le pas de trop.En cette fin des années 1930, l'opinion américaine prône le repli sur soi isolationniste et plébiscite les valeurs puritaines traditionnelles. On assiste à un regain des préjugés racistes. Dans ces conditions, les puissants lobbys sudistes brocardent la first lady à laquelle on reproche d'être "une amie des noirs". Ses agissements sont une atteinte à la sûreté de l'Etat. D'aucuns considèrent que Mme Roosevelt cherche à instaurer un "gouvernement des jupons". En politicien pragmatique, le président refuse de remettre en causse sérieusement la ségrégation raciale de peur de s'aliéner les démocrates conservateurs du sud dont le soutien lui est indispensable pour mener à bien ses réformes sociales.

Conclusion:
Après la pitoyable décision des Filles de la Révolution, Marian Anderson peut enfin mener sa carrière sans encombre. (6) Elle reste assurément "une figure historique emblématique de la communauté noire américaine, une voix majeure dans le grand concert universel de ceux qui ont, par leur art et leurs actions, contribué à faire progresser une société toute entière vers plus de justice et d’huma­nité." [source B] Par une ironie dont l'histoire à le secret, la cantatrice donne le premier concert de sa grande tournée d'adieux... au Constitution Hall, là même où, un quart de siècle plus tôt,  elle n'avait pu se produire en raison de sa couleur de peau.
Après avril 1939, Eleanor Roosevelt poursuit son activité courageuse sans relâche (7). Sa disparition, le 7 novembre 1962, représente une perte immense, comme le rappelle ému le militant des droits civiques James Farmer. "J’avais les larmes aux yeux. Je crois que tout le monde dans la foule avait les larmes aux yeux. C’était quelque chose d’irremplaçable d’avoir une First Lady qui était une bonne amie. Elle était beaucoup plus une amie que Franklin. Il était un homme politique et il calculait les conséquences de chaque réponse qu’il donnait et de chaque pas qu’il faisait. Et il était talentueux. Mais Eleanor, elle, parlait avec sa conscience. Et agissait ainsi. C’était différent."

Notes:
1. Au moment où le chômage explose, la première dame veille à ce que les femmes ne soient pas reléguées au foyer, écartées du marché du travail pour céder la place aux hommes.
2. En parallèle, Eleanor collabore à plusieurs journaux et participe à des émissions de radio. En 1935, elle tient une chronique quotidienne intitulée: My Day. C'est un grand succès. Elle y raconte sa vie aux côtés du président, y donne des conseils pratiques aux femmes américaines sur le jardinage, la maternité, l'éducation des enfants. Très vite, Eleanor jouit d'une grande popularité. 
3. En 1938, alors qu'elle assiste aux échanges de la Southern conference for human welfare à Birmingham, elle n'hésite pas à s'asseoir à côté de son amie Mary Bethune, en violation des lois de l'Alabama.  Un acte très fort qui vient s'ajouter à d'autres prises de position comme son engagement personnel en faveur de l'abolition des lois anti-lynchage dans le Sud.
4. dont elle est elle-même une des membres les plus éminentes. 
5. Trois ans plus tard, en 1942, lorsque l’artiste souhaite, pour un concert donné dans le cadre des efforts de guerre, que les publics blanc et noir ne soient plus séparés dans ce même Constitution Hall comme c’est toujours la coutume, la même organisation de nouveau oppose un refus catégorique à cette requête.  
6. A l’automne de 1957, Marian Anderson est envoyée comme “ambassadrice de bonne volonté” en Inde et en Extrême-Orient par le Département d’Etat américain, tout comme Louis “Satchmo” Armstrong l’avait été en Afrique l’année précédente. En 1958, le Président Eisenhower la nomme déléguée au Comité des Droits de l’Homme aux Nations Unies. En janvier 1961, lors de la cérémonie d'investiture du président John F. Kennedy, la cantatrice interprète l'hymne américain.  
 7. Une fois les Etats-Unis entrés en guerre, Eleanor se jette à corps perdu dans l'effort de guerre, multipliant les visites aux troupes (en Angleterre, dans le Pacifique). Elle est progressivement écartée de l'entourage du président avec lequel les rapports se distendent. A la mort de Franklin, le 12 avril 1945, un nouveau chapitre de la vie d'Eleanor s'ouvre. Elle est appelée par Harry Truman, le nouveau président, à faire partie de la délégation américaine qui se rend à la conférence de Londres qui doit aboutir à la création des Nations Unies. Elle est nommée à la troisième commission des Nations unies qui s'occupe des droits humanitaires, de l'éducation et de la culture. Dès lors, elle occupe un rôle considérable dans l'élaboration très longue et complexe de la déclaration universelle des droits de l'homme. Ses détracteurs considèrent que cette déclaration va contre les intérêts américains, car la proclamation de l'égalité de tous les citoyens souligne un peu plus l'inanité de la ségrégation raciale aux Etats-Unis. Dès lors elle sillonne le monde, multiplient les voyages et conférences au cours desquels elle milite pour Israël, les Noirs et se bat pour un statut des femmes en politique. The Great lady s'éteint le 7 novembre 1962.

Negro contralto and the great emancipator. Washington, D.C., April 9. (Harris and Ewing, photographer [Public domain])
 

Sources:
Source A. Caroline Rolland-Diamond:"Black america. Une histoire des luttes pour l'égalité et la justice (XIX-XXIè siècle).", éditions la découverte, 2016.
Source B. Livret du coffret Frémeaux & Associés: "Marian Anderson (1924-1949)."
Source C. Lirico Spinto (France musique): "Black divas. Tout commence avec Marian Anderson",  22 février 2015.
Source D. Retronews: "1939 : Eleanor Roosevelt accueille la chanteuse noire Marian Anderson à la Maison Blanche."
Source E. France Inter: "Marian Anderson, la première chanteuse noire au Metropolitan Opera de New York."  
Source F: "Qui êtes-vous Eleanor Roosevelt ?", Documentaire de Patrick Jeudy diffusé sur Arte.
Source G: "le 9 avril 1939, Marian Anderson brisait la 'barrière de couleur'" 
 Source H: Richard Powers:"Le temps où nous chantions",  10/18, 2008. (une découverte majeure, merci Vero ☺)

Liens: 
- "The Sound of Freedom: Marian Anderson at the Lincoln Memorial"
- Clioweb: "Eleanor Roosevelt".  
- Télérama (François Gorin): "Marian Anderson, le temps où elle chantait

mercredi 8 mai 2019

364. "Petit train, où t’en vas-tu ? Train de la mort, mais que fais-tu ?" Quand les Rita Mitsouko chantaient la déportation vers les camps de la mort.

La mise en place de la "Solution finale" par les nazis en 1942 vise à la destruction des Juifs d'Europe. A l'ouest, cette politique d'assassinat de masse, voulue et organisée par les nazis et leurs affidés, implique d'immenses transferts de populations depuis leurs régions d'origine jusqu'aux centres de mise à mort. Pour aborder ce sujet dramatique, nous utiliserons comme fil conducteur la chanson Le petit train des Rita Mitsouko, puis le journal et les lettres d'Etty Hillesum, jeune juive néerlandaise de 27 ans au moment de l'occupation.

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* "Le petit train s'en va dans la campagne/ (...) Serpentin de bois et de ferraille."

En 1988, les Rita Mitsouko sortent l'album Marc et Robert. C'est un succès. Un des titres que compte le disque s'impose d'emblée par sa loufoquerie apparente. La mélodie s'inspire ouvertement du Petit train (1952) d'André Claveau. Saccadé et répétitif,  le rythme rappelle le bruit des pistons des vieilles locomotives. Le titre a l'aspect d'une comptine, d'une chansonnette inoffensive. Les paroles, posées sur le mode de la candeur, sont celles d'une enfant qui parle d'un train 

 "Le petit train s’en va dans la campagne
Va et vient, poursuit son chemin
Serpentin, de bois et de ferraille
Rouille et vert de gris sous la pluie.
Qu’il est beau quand le soleil l’enflamme
Au couchant, à travers champs.
Les chapeaux des paysannes ondulent sous le vent
Elles rient parfois jusqu’aux larmes en rêvant à leurs amants.
L’avoine est déjà germée
As-tu rentré le blé,
Cette année les vaches ont fait des hectolitres de lait
"

De prime abord, le texte semble léger puisqu’il est question d’un «petit» train, "serpentin de bois et de ferraille" traversant les champs, sous le soleil ou la pluie ("Rouille et vert de gris sous la pluie. / Qu'il est beau quand le soleil enflamme"). L'atmosphère légère, festive s'accompagne de la description d'une scène champêtre et paisible ("Les chapeaux des paysannes ondulent sous le vent / Elles rient parfois jusqu'aux larmes en rêvant à leurs amants"). "Paysans et paysannes", vaquent à leurs taches habituelles, rythmées par le cycle saisonnier ("'avoine est déjà germée / As-tu rentré le blé / cette année les vaches ont fait des hectolitres de lait"). Le clip vidéo plonge le spectateur dans une chorégraphie bollywoodienne. Les danseurs arborent un sourire radieux et des costumes chamarrés.




* "Train de la mort, mais que fais-tu?"
Pourtant, l'atmosphère bucolique disparaît brutalement, lorsque la nature du convoi ferroviaire est révélé à l'auditeur. Après avoir été berné par la gaieté surjoué du morceau, ce dernier découvre le vrai sujet de la chanson, non sans éprouver un certain malaise. Le petit tortillard n'est autre qu'un "train de la mort" ce qui fait prendre une nouvelle signification aux paroles du premier couplet. Ainsi, le « vert et gris » du train évoque aussi la couleur des uniformes nazis. 
La tonalité du clip change également. Par incrustation, la chanteuse revêt un masque terrifiant et pleure. Les paysages champêtres sont désormais délimités par des cages et des fils de fer barbelés.
Le contraste entre la musique joyeuse, la légèreté du premier couplet, la voix suraigüe de la chanteuse et les atrocités évoquées ensuite, suscitent et renvoient aux errements des sociétés européennes de l'époque, incapables d'identifier la menace hitlérienne, puis d'empêcher l'extermination des populations juives. 

"Petit train, où t’en vas-tu ?
Train de la mort, mais que fais-tu ?
"

Implacable, le petit train poursuit son chemin vers une destination inconnue ("où t'en vas-tu?") et inquiétante. Rien ne semble pouvoir détourner le train fou de son terminus qui n'est autre qu'un centre de mise à mort. A partir du printemps 1942, avec le déclenchement de la "Solution finale", les convois ferroviaires constituent en effet le principal moyen pour procéder aux différentes déportations opérées par le IIIe Reich. (1)  

Le 20 janvier 1942, les représentants des ministères, du parti nazi et de la SS se réunissent à Wannsee, dans la banlieue de Berlin. La conférence porte sur la coordination de la déportation des Juifs d'Europe de l'Ouest vers les centres de mise à mort situés en Pologne occupée (Chelmno déjà en activité, Auschwitz et  Belzec en construction). La réunion entérine le rôle central de la SS, et répartit les rôles des différentes agences gouvernementales allemandes: Office central de sécurité du Reich (RSHA), Office principal de la Police d'ordre, Office du ministère des Transports et Office du ministère des Affaires étrangères.  
Depuis Berlin, une étroite collaboration lie le département IV B 4 du RSHA commandé par le lieutenant colonel SS Adolf Eichmann au ministère des Transports afin de mettre à disposition les trains nécessaires aux déportations et d'en coordonner les horaires.
Sur le terrain, la Police de l'ordre, parfois secondée par des auxiliaires locaux, rafle et emprisonne les Juifs; puis, les dirigeants locaux de la SS et de la police coordonnent et dirigent les déportations, sous l’œil vigilant de la RSHA.

Rudolf Breslauer [Public domain]
 
* " (...) ce train qui vient chercher sa cargaison avec une régularité presque mathématique."
Les passagers sont des personnes arrachées aux ghettos ou raflées par les nazis ou leurs subordonnés dans les pays d'Europe de l'Ouest placés sous le joug. Avant de monter à bord des trains, les détenus sont rassemblés et enfermés dans des centres de transit (Westerbork aux Pays-Bas, Drancy en France, Malines en Belgique). Dans ses bouleversantes "Lettres de Westerbork", Etty Hillesum (2) présente ce lieu comme "un camp conçu pour un peuple en transit et agité de forts remous à chaque déferlement de vagues humaines venues des grandes villes ou de province, de maisons de repos, de prisons ou de camps disciplinaires, de tous les coins, et les recoins les plus perdus de Hollande, pour être déportées de nouveau quelques jours plus tard, cette fois vers une destination inconnue. "

Le petit train dans la campagne
Et les enfants ?
Les petits trains dans la montagne
Les grands parents
Petit train, conduis-les aux flammes, à travers champs

En fonction des arrestations et des sélections, les déportations envoient à la mort des familles entières, à moins que celles-ci ne soient séparées (Et les enfants? / (...) Les grands parents). Mais pour tous, le convoi entame un voyage sans retour, car son terminus devient aussi la destination finale des passagers. Entassés dans des wagons de marchandises, privés d'eau, de nourritures, de sanitaires, les déportés voyagent dans des conditions effroyables, ce qui provoque la mort de beaucoup d'entre eux au cours du trajet.
Etty Hillesum note: "(...) le quota doit être rempli et le train aussi, ce train qui vient chercher sa cargaison avec une régularité presque mathématique (...). On se dit certains jours qu'il serait plus simple de partir soi-même une fois pour toute "en convoi", plutôt que de devoir être témoin, semaine après semaine, des angoisses et du désespoir des milliers et des milliers d'hommes, de femmes, d'enfants, d'infirmes, de débiles mentaux, de nourrissons, de malades et de vieillards qui glissent entre nos mains secourables en un cortège presque ininterrompu.
Mon stylo ne dispose pas d'accents assez graves pour vous donner une image tant soit peu fidèle de ces convois. Vus du dehors, ils semblaient pouvoir sécréter à la longue une noire monotonie, et pourtant chacun d'entre eux était à part et possédait pour ainsi dire son atmosphère propre. 
Lorsque le premier convoi est passé entre nos mains, nous avons cru un moment ne plus pouvoir jamais rire ou être gai, nous nous sommes sentis changés en d'autres êtres, soudain vieillis, étrangers à toutes nos anciennes amitiés." [B p 259-260]

Départ d'un train de la mort depuis Westerbork à destination d'Auschwitz. Rudolf Breslauer [Public domain]

* "Les wagons de marchandises étaient entièrement clos, (...) par interstices, dépassaient des mains qui s'agitaient comme celles des noyés."
Rapportés à l'activité ferroviaire, les convois de la "solution finale" sont peu nombreux. La destination des 430 000 Juifs de Hongrie à destination d'Auschwitz a été réalisée en environ 140 convois  sur une période de deux mois. La taille de ces convois est d'ailleurs très variable: 1000 personnes en général pour les convois partis de France, jusqu'à 7 000 pour les Juifs déportés du ghetto de Varsovie vers Treblinka, quelques dizaines d'individus pour les transports  depuis l'Allemagne.
Dans ses lettres, Etty Hillesum décrit avec minutie les préparatifs de ces voyages sans retour: "En tournant la tête à gauche, je vois s'élever une colonne de fumée blanche et j'entends le halètement d'une locomotive. Les gens sont déjà entassés dans les wagons de marchandises, les portes se ferment. Grand déploiement de "police en vert" - qui défilait en chantant ce matin le long du train - et de gendarmes hollandais. Le quota des partants n'est pas encore atteint." [B p 276]
"La locomotive jette un cri affreux, tout le camp retient son souffle, trois mille juifs de plus nous quittent. Là-bas, dans les wagons de marchandises, il y a plusieurs bébés atteints de pneumonie. On a parfois l'impression de rêver. (...)
Je viens à l'instant de monter sur une caisse oubliée parmi les buissons pour compter les wagons de marchandises: il y en avait trente-cinq, avec plusieurs wagons de deuxième classe en tête pour l'escorte. Les wagons de marchandises étaient entièrement clos, on avait seulement ôté ça et là quelques lattes, et par interstices, dépassaient des mains qui s'agitaient comme celles des noyés." [B p277]

A partir du printemps 1942, le centre de mise à mort d'Auschwitz devient l'instrument de la "Solution finale". Dédié à l'assassinat des Juifs extérieurs au Reich, il est la principale et ultime destination de tous les Juifs arrêtés dans l'Europe allemande. (3) Aux yeux des responsables nazis, ce nouveau lieu possède de solides atouts. Au centre des territoires conquis par le IIIème Reich, Auschwitz dispose d'une position géographique idéale. L'excellente desserte ferroviaire du lieu, connectée à toute l'Europe, permet d'acheminer des Juifs depuis n'importe quel point du continent sans guère de difficultés. Pour les populations juives d'Europe de l'ouest, la Shoah implique en effet d'immenses transferts de populations, sur des distances variables, de quelques dizaines de kilomètres (Varsovie-Treblinka), à plusieurs milliers (depuis la Grèce).

Dans son ouvrage consacré au centre de mise à mort (source C), Tal Brutmann rappelle qu'"à environ 500 mètres du camp de Birkenau se trouve un important faisceau de voies, à plus de 1 kilomètre en amont de la gare d'Auschwitz. C'est sur la voie extérieure de ce faisceau que sont débarqués les déportés juifs qui commencent à affluer. Le lieu prend dès lors le nom de Judenrampe, soit littéralement la rampe (ou le quai) aux Juifs - les détenus acheminés à destination du camp de concentration (...) sont, eux, débarqués soit à la gare, soit (...) au niveau du Stammlager. La Judenrampe devient le point central à partir duquel s'articule la politique antijuive à l’œuvre à Auschwitz: il s'agit non seulement du point d'arrivée pour les juifs dans le "système"Auschwitz, mais également le lieu où se décide le sort de ceux-ci, avec la "sélection"." (T. Brutmann p 47)

"Petit train, conduis-les aux flammes, à travers champs"

Tout juste descendus des wagons, les enfants et personnes âgées sont emmenés vers les chambres à gaz car ce sont les plus faibles. Soucieux de faire disparaître les traces de leurs forfaits, les nazis se débarrassent des corps en les brûlant dans des fours crématoires. Les « flammes » mentionnées dans la chanson s'y réfèrent. 


* "
Vers des contrées et des destinations inconnues, d'où seuls des échos très rares et très vagues sont parvenus (...)"
 Les Allemands s'emploient à dissimuler leurs forfaits à grand renfort de formules euphémisantes. Les déportations sont présentées comme une "réinstallation" de la population juive dans des camps de travail à "l'est".
Un des couplets de la chanson témoigne du mystère qui entoure ces voyages et l'incapacité ou la grande difficulté à concevoir ce qui se trame à l'intérieur de ces convois.  

"Petit train, où t’en vas-tu ?
Train de la mort, mais que fais-tu ?
(...)
Personne ne sait ce qui s’y fait, personne ne croit
Il faut qu’ils voient (...)
."

Au fil des mois les atrocités commises à l'est filtrent et arrivent à la connaissance des Alliés. "A partir de 1942, des informations parcellaires mais convergentes sur le 'plan systématique d'extermination' des juifs, étayé par les 'menaces atroces' publiquement proférées par Hitler, commencent à circuler", constate Laurent Joly dans "L'Etat et les Juifs". (Source D p151) "En 1943, le doute est de moins en moins permis comme le prouve la diffusion par la BBC le 8 juillet du rapport Karski. "C'est la première fois dans l'histoire moderne, qu'un peuple entier, et non pas 20 ou 30% de ses membres, a été condamné à disparaître complètement de la surface de la Terre", peut-on y lire. (source D p151)
Il n'en reste pas moins vrai que "jusqu'en 1945, la réalité (les modalités précises et l'ampleur de l'extermination) demeure pourtant incroyable. Si la finalité criminelle de la politique nazie fait peu de doute, on ne peut que conjecturer sur le sort des juifs déportés en Allemagne (...). Même les plus impitoyables des policiers antijuifs sont loin d'imaginer l'assassinat industriel et se représentent plutôt des travaux forcés conduisant à la mort, des mines de sel, un long anéantissement dans des camps de concentration..." (Source D p153)
 
Une incertitude que vient corroborer le témoignage Etty Hillesum dans une lettre datée du 24 août 1943: " On préfère rester, même dans cette province perdue, la plus déshéritée de Hollande, et passer l'hiver derrière les barbelés plutôt que de se laisser entraîner au fin fond de l'Europe, vers des contrées et des destinations inconnues, d'où seuls des échos très rares et très vagues sont parvenus jusqu'à présent à ceux qui sont demeurés ici."
"On voit beaucoup de visages épuisés, blêmes et tourmentés. Notre camp vient d'être amputé d'un nouveau membre, un autre suivra la semaine prochaine, cela dure depuis un an, semaine après semaine. Nous sommes quelques milliers à rester ici. Cent mille de nos frères de race ont déjà quitté la Hollande et s'épuisent sous des cieux inconnus ou reposent en terre inconnue. Nous ignorons tout de leur sort. Peut-être en saurons-nous bientôt plus, chacun à son tour, car c'est aussi le sort qui nous attend, je n'en doute pas un instant." ("Lettres de Westerbork" p338)
Dans son journal, à la date du 3 juillet 1942, la jeune femme ne se fait cependant  guère d'illusions. "Ce qui est en jeu, c'est notre perte et notre extermination, aucune illusion à se faire là-dessus. 'On' veut notre extermination totale, il faut accepter cette vérité."

Journal d'Etty Hillesum. Creator:Etty Hillesum [Public domain]
 
"Train de la mort, mais que fais-tu?
Le referas-tu  encore?
Personne ne sait ce qui s'y fait, personne ne croit
Il faut qu'ils voient, mais moi je suis quand même là."

* "reverra-ton une autre fois passer des trains comme celui là?"
Au total, plus d'un million de personnes périssent à Auschwitz. Au lendemain de la guerre, le traumatisme provoqué par l'ouverture peut laisser croire que de tels crimes ne pourront plus avoir lieu. Et pourtant, "le referas-tu encore?"
lance la narratrice en une interrogation cauchemardesque sur les possibles répétitions de l'histoire. 
Il faut dire que tout a été fait par les nazis pour dissimuler la déportation ("personne ne sait ce qui s'y fait"), puis l'extermination dans les centres de mise à mort. Une fois la partie perdue, avant de fuir devant l'avancée des troupes soviétiques, les Allemands s'emploient encore à faire disparaître les traces de leurs crimes. Aussi, face à l'impensable, les témoignages des survivants peineront-ils à trouver un écho au sortir de la guerre. La manipulation des sources permet en outre quelques décennies plus tard aux négationnistes de diffuser mensonges et contrevérités. Si l'on ajoute à ces éléments, la résurgence en Europe d'une extrême-droite volontiers antisémite, les interrogations de la chanteuse semblent fondées: "Le referas-tu encore ? / Reverra-t-on une autre fois passer des trains comme celui-là ?" Laconique et impuissante, la narratrice constate: "C'est pas moi qui répondra". Toujours dans l'esprit de la comptine, la faute de conjugaison finale assure la rime.

Pour contrer la "nazi nostalgie", il est plus que jamais indispensable d'entretenir la mémoire de l'histoire.
"Mais moi je suis quand même là" fait sans doute référence à  la propre histoire de Catherine Ringer dans la mesure où son père, juif polonais, est un rescapé des camps de concentration. (4) En effet, en dépit de la volonté des nazis d'exterminer l'ensemble de la population juive européenne, des survivants reviennent et leurs descendants entretiennent la mémoire du génocide. En 2000, sur l'album "Cool frénésie", la chanteuse rend d'ailleurs un vibrant hommage à son père sur le titre C'était un homme (en référence à "Si c'est un homme" de Primo Levi). « Oh c'est pour vous dire / Oh se souvenir / Et pour vous raconter / D'où je suis née  
Près d’Auschwitz mon père grandissait/C’était un Juif polonais/Aux beaux-arts de Cracovie, il rêve de Paris/
Et puis la guerre l’a surpris / Ils l'ont pris à 19 ans / Il fit pendant ces cinq ans / Neufs camps différents
(...)  Miracle, il en est sorti / Il a réussi à tenir, à venir à Paris/Peindre et donner la vie  / Oh c'est pour vous dire / Se souvenir / Et pour vous raconter» 

Le petit train
« Le petit train s’en va dans la campagne
Va et vient, poursuit son chemin
Serpentin, de bois et de ferraille
Rouille et vert de gris sous la pluie.
Qu’il est beau quand le soleil l’enflamme
Au couchant, à travers champs.
Les chapeaux des paysannes ondulent sous le vent
Elles rient parfois jusqu’aux larmes en rêvant à leurs amants.
L’avoine est déjà germée
As-tu rentré le blé,
Cette année les vaches ont fait des hectolitres de lait.

Petit train, où t’en vas-tu ?
Train de la mort, mais que fais-tu ?
Le referas-tu encore ?
Personne ne sait ce qui s’y fait, personne ne croit
Il faut qu’ils voient, mais moi je suis quand même là.

Le petit train dans la campagne
Et les enfants ?
Les petits trains dans la montagne
Les grands parents
Petit train, conduis-les aux flammes, à travers champs.

Le petit train s’en va dans la campagne
Va et vient, poursuit son chemin
Serpentin de bois, de ferraille
Marron et gris sous la pluie.

Reverra-t-on une autre fois passer les trains comme autrefois ?
C’est pas moi qui répondra.
Personne ne sait ce qui s’y fait
Personne ne croit, il faut qu’ils voient
Mais moi je suis quand même là.

Petit train, ou t’en vas-tu?
Train de la mort, mais que fais-tu ?
Le referas-tu encore ?
Reverra-t-on une autre fois passer des trains comme celui-là ?
C’est pas moi qui répondra ».

Notes:

1. Les wagons sont devenus l'un des symboles de la Shoah. Il ne faut pourtant pas oublier que près de la moitié des victimes du génocide meurent dans les ghettos à moins qu'elles ne soient exécutées sur place, en particulier à l'est. 
2. Etty Hillesum a 27 ans au moment de l'occupation. Elle vit de leçons particulières et rêve de devenir écrivain. La jeune femme se rend d'elle-même au camp de transit de Westerbork, d'abord comme employée, ensuite comme détenue. Elle y envoie des lettres à ses amis
Depuis 1941, Etty tient également un journal. Le credo de la jeune femme est le suivant:"Je ne crois pas que nous puissions corriger quoi que ce soit dans le monde extérieur que nous n'ayons d'abord corrigé en nous." Son programme consiste à "s'interdire la haine de l'ennemi et à combattre le mal en soi plutôt qu'en autrui, donc par une attitude purement morale." (source F p 233)
Le 7 septembre 1943, elle est embarquée dans un train pour Auschwitz où elle meurt le 30 novembre.
3. Sur environ 75 000 des Juifs déportés de France, plus de 65 000 le sont à Auschwitz depuis Drancy. Aux Pays-Bas, les Allemands déportent environ 100 000 Juifs depuis le camp de Westerbork. 60 000 environ sont conduits à Auschwitz et plus de 34 000 à Sobibor. 25 000 juifs sont déportés de Belgique à Auschwitz-Birkenau via Malines. 
4. Passionné de dessin, Sam Ringer grandit à Oswiecim en Pologne (devenu Auschwitz sous l'occupation allemande). La guerre l'empêche de poursuivre ses études aux Beaux-Arts de Cracovie. En 1940, il est forcé de participer à la construction du camp d'Auschwitz avant sa déportation puis son transfert dans plusieurs camps  de concentration (Fünfteichen, Gross Rosen, Buchenwald...). Alors qu'il est détenu à Theresienstadt, il est enfin libéré par les Russes en 1945. Après avoir repris ses études, il s'installe à Paris en 1947. Il y épouse Jeanine Etlinger en 1957. De cette union naîtront deux enfants, dont Catherine, future chanteuse des Rita Mitsouko.

 Sources:

A. Tal Bruttmann, Christophe Tarricone: "Les 100 mots de la Shoah", Que sais-je?, Puf, 2016.  
B. Etty Hillesum: "Une vie bouleversée - suivi de Lettres de Westerbork", Points, 1995. (merci Sève pour cette découverte majeure. ♥)
C. Tal Brutmann: "Auschwitz", La découverte.  
D. Laurent Joly:"L'Etat contre les Juifs", Grasset, 2018.
E. Notice biographique de Sam Ringer
F. Tzvetan Todorov:"Face à l'extrême", Seuil, Essais, 1994. 



Portrait d'Etty Hillesum en 1939 [domaine public]
Des liens pour compléter:
* D'autres titres consacrés au génocide des Juifs d'Europe sur le blog:
- Jean-Jacques Goldman: "Comme toi
- Dimitri Klebanov: "Symphonie n°1".
- Louis Chedid: "Anne, ma soeur Anne"
- Léo Ferré: "Monsieur tout blanc"
- Alexandre Galitch:"Kaddish"
- Trust:"Darquier"
* Zebrock au bahut: "Analyse du clip".  
* Les déportations vers les camps de mise à mort.
- http://www.oliviergreif.com/catalogue/lettres_de_westerbork/