lundi 15 juin 2009

168. Danyel Waro: "Béber" (1996)



Entre 1963 et 1982, la D.D.A.S.S. (Direction départementale des affaires sanitaires et sociales) de la Réunion transféra 1 600 enfants en métropole. Ces enfants, abandonnés ou retirés à leurs parents furent arrachés à leur milieu pour être confiés, 9 000 km plus loin, à des familles de régions rurales du Massif Central (principalement en Creuse) ainsi qu'à des orphelinats et autres centres éducatifs.

Longtemps, une chape de plomb recouvrit ce transfert. Il faut attendre les années 1990 pour que la presse s'intéresse aux "enfants noirs de la Creuse, sans creuser davantage l'enquête. En fait, l'opération bénéficie d'une forte médiatisation le 30 janvier 2002, lorsque Jean-Jacques Martial, un Réunionnais exilé en 1966, dépose plainte pour « enlèvement et séquestration de mineur, rafle et déportation ».

Comment expliquer l'oubli qui recouvre cette sombre affaire? Sur l'île, seuls les communistes dénoncèrent cette entreprise. Quant aux familles réunionnaises auxquelles on retira des enfants, elles n'avaient pas les ressources nécessaires pour s'organiser collectivement et protester. Comme le rappelle Ivan Jablonka dans son remarquable ouvrage, dont nous vous parlons ci-dessous: "la migration réunionnaise s'est développée et achevée sans que personne n'y prenne garde".



La plainte de Martial entraîna en tout cas d'autres témoignages et déchaîna les passions de médias très demandeurs. Certains n'hésitèrent d'ailleurs à à se lancer dans des comparaisons historiques douteuses avec la déportation des Juifs ou encore l'esclavage. On parlait désormais de "crime d'Etat".

C'est tout le mérite d'Ivan Jablonka que de rouvrir ce dossier de manière sereine. Son ouvrage "enfants de l'exil" permet de mieux comprendre cet épisode.

L'auteur adopte un ton sobre, distancié, en bon historien qu'il est. Pour autant, il dresse un constat général accablant. La lecture de son ouvrage n'a rien de rébarbative, dans la mesure où il se fonde dans un premier chapitre sur les témoignages des pupilles qu'il a pu retrouver dans divers fonds d'archives départementaux (notamment ceux de la Creuse, du Tarn et de la Réunion). Ses enfants souffrent du déracinement, de la solitude, du racisme. Certains sont affectés de troubles psychiques graves qui conduisent parfois jusqu'à la dépression, voire au suicide. Certes, il y eut aussi des cas réussis d'adoption, des réussites sociales, mais dans l'ensemble, l'entreprise fut un échec.


La seconde partie, intitulée "la machine d'Etat", démonte les rouages des mécanismes administratifs qui firent fonctionner ce transfert humain. Au coeur du programme se situe un homme, Michel Debré, député de la Réunion à partir de 1963. Très préoccupé par l'accroissement démographique de l'île, il imagine ce projet qu'il n'a de cesse de défendre face aux sceptiques. Pétris de bon sentiment, les employées de la D.D.A.S.S. de la Réunion sillonnent les campagnes réunionnaises surpeuplées en quête d'enfants à "secourir".

Les acteurs de cette vaste opération considéraient en effet faire oeuvre utile en envoyant vers la métropole, dans des régions rurales en voie de désertification, ces enfants, qui constituaient une charge pour leurs familles, souvent miséreuses et illettrés. Quelques promesses d'un avenir meilleur et d'une bonne éducation parvinrent parfois à convaincre les parents. Le recrutement s'avérait encore plus facile avec les enfants abandonnés ou orphelins.


Or, ce système légal et destructeur perdura jusqu'en 1982 (pour des raisons budgétaires...), sans qu'il ne soulève véritablement de débats, comme nous l'avons vu plus haut. Jablonka analyse d'ailleurs dans son livre les démarches judiciaires entamées en 2002, mais reste circonspect face à cette judiciarisation et au risque du jugement de l’Histoire.


En tout cas, avec son ouvrage Ivan Jablonka démontre de manière très convaincante que "la migration des pupilles réunionnais n'est donc pas un dérapage ; elle est une institution républicaine".

Pap NDiaye dans sa critique du livre de Jablonka (voir source) conclut:
" Par là, ce beau livre rappelle que ni la légalité d'Etat ni le sentiment de "bien agir" ne garantissent la justesse et la légitimité d'une politique. Et puis, le hasard fait qu'il tombe à point nommé, au moment où une association "humanitaire" a tenté d'organiser le transfert d'enfants tchadiens subtilisés à leurs familles. Même si, dans ce dernier cas, l'enlèvement des enfants ne relève pas d'une opération d'Etat, et si "comparaison n'est pas raison", le parallèle est troublant et renvoie à la place des anciennes colonies dans les imaginaires occidentaux : des lieux désespérants où il faut sauver l'humanité malgré elle. Vous avez dit néocolonialisme ?"

Danyel Waro.

Fils d'un planteur du Tampon, Danyel Waro découvre les chants réprimés de Firmin Viry, Granmoun Lélé, les inventeurs du maloya traditionnel, sorte de blues des champs longtemps interdit par le colon français. Meneur incontesté du renouveau du maloya, il fait le choix exclusif du créole dans ses chansons. Dans son troisième album,“Bébér” évoque sa rencontre avec l’un de ces “orphelins” réunionnais enlevés à la Réunion pour repeupler les campagnes désertées de la France.

Dans un entretien accordé au magasine Vibrations, Waro raconte: "Il faut voir la mentalité de l'époque pour comprendre. Les paysans venaient dans ces foyers dans la Creuse chercher un petit Noir, "un petit tropical tranquille" pour travailler. Dans ma chanson "Béber", je fais un petit clin d'oeil, pas pour juger, mais pour partager le ressentiment de ces gens."



"Béber" Danyel Waro (1996).

" Mais quelles souffrances traîne-t-il donc
sous l'épais joug de son chariot?
Ce gaillard d'yab, à l'air d'aplomb,
vide les pleurs de son cœur gros.

je te le promet gros Béber
même recroquevillé dans mon roulér

Frère je t'emmènerai danser le maloya
faut que tu quittes Angoulême et
retournes las-bà,
frère je t'emmènerai danser le maloya
au pays de tes sœurs et de tes frères,
baya!

Quelle est cette foutue gueuse, wé !
Qui t’exila dans la Creuse ? Wé !

L’ordonnance Debré nom de Dieu
en déporta pas mal
et pour les PTT combien d’entre eux
passèrent le Canal ?
L’ordonnance Debré nom de Dieu
en déporta pas mal
Et les ladilafé [les commérages], bondieu,
remplirent tant de malles!

Bombe éboulement de cœur entre mes bras
Bébèr bébé blotti serré tout contre moi.

Tu auras beau chercher ta chance
t'adapter sous tes nouveaux cieux,
tant de carêmes et d'abstinence
usent un homme en moins de deux.

L'ardent brasier t'attend
fuis cette neige, ce faux lait blanc

ça chauffera du tonnerre
nous danserons le séga
faut que tu quittes Grande Garenne
reviens à Matouta
ça chauffera du tonnerre
nous danserons le séga
au pays où les promesses
ont de beaux fruits déjà.

Ta vieille plaie de Fournaise
s'est changée en gâteau de neige.

tu gratteras songes et conflors [racines]
n'oublie pas de butter le maïs
tu dois prendre bien soin d'aux d'abord
bien avant qu'ils ne te nourissent.

tu as quitté la poêle
pour tomber dans le feu
maintenant t'as la dalle
et t'as le ventre creux.

non les feuilles de songes

n'encaissent pas la grêle
tu n'as que deux saisons:
la chaude et puis la fraîche
non les feuilles de songes
n'encaissent pas la grêle
sais-tu encore ce qu'est un arbre
quand une forêt tu cherches.

le printemps l'été, l'automne et l'hiver Wé!
ça c'était pour un temps, ignorance d'hier
le printemps n'est pas mon anniversaire Wé!
c'était pour un temps, colonialisme d'hier.

L'ordonnance Debré nom de Dieu

en déporta pas mal
et puis l'armée française mon vieux
par rafale!

Bombe éboulement de coeur entre mes bras
Béber bébé blotti serré tout contre moi.


Le groupe Faham a lui aussi consacré une chanson à cet exil douloureux. Le morceau s'intitule "Réunion sur Creuse". 



Sources:

- Ivan Jablonka: "Enfants en exil. Transfert de pupilles réunionnais en métropole (1963-1982)" le Seuil.
- Magazine Vibrations.
- Livret du dernier disque de Daniel Waro.
- "Récit d'un exil forcé" par Pap NDiaye.

Liens:

- le faham.
- "Enfants réunionnais en exil".
- VSD du 6 au 12 septembre 2001: "A la Réunion, sur les traces de son enfance volée" (VSD).
- Libération du 4 juillet 2001: "Enfants créoles perdus dans la Creuse".
- Nouvel Observateur du 6 au 12 juin 2002: "Les enfants volés de la Réunion".
- Le site de Jean-Jacques Martial.
- Danyel Waro sur scène (attention musique contagieuse).
- Portfolio: "les Réunionnais de la Creuse".
- "Les enfants réunionnais de la Creuse victimes une deuxième fois?".

samedi 13 juin 2009

Sur la platine: juin 2009.



1. Ernie end the Top notes: "Dap walk". Une intro explosive pour ce titre funky à souhait en provenance directe de la Nouvelle Orléans.

2. Adolfo Echeverria y su orchestra: "Amanciendo". Cette petite cumbia colombienne est tirée d'une deux complitions Cumbia de oro (1 et 2) sur lesquelles il n'y a absolument rien à jeter.


3. Ochestra Baobab: "Jin ma jin ma". Un joli morceau interprété par un des fleurons de la musique sénégalaise.


4. Creedence Clearwater Revival: "Travelin' band". Avec leur look d'étudiants attardés, ces quatre là ne paient franchement pas de mine, pourtant cette formation californienne grava une grosse poignée de titres jubilatoires, à écouter à plein volume!



5. Dub Specialist: "Banana walk". Un son qui gratte et une musique énigmatique (comme le titre) qui s'étire lentement. Ce dub est issu d'une compliation époustouflante et porte bien son nom puisqu'elle composée de quelques uns des meilleurs instrumentaux enregistrés pour le compte du mythique Studio One de Clement Dodd.


6. Otis Redding:"Cigarettes and coffee". Un titre planant de Big O sur lequel on peut entendre les sublimes cuivres de chez Stax.

7. Miriam Makeba: "Djiguinira". Mama Africa dans ces oeuvres. Ce titre fut composé en l'honneur de Sékou Touré, l'hôte de Makeba lors de son exil guinéen.

8. Mulatu Astatke and the Heliocentrics:"An epic story". Pour terminer, mon très gros coup de coeur du mois, ce titre envoûtant mettant aux prises un des géants de l'éthio-jazz (nous vous en reparlons bientôt sur Samarra) avec des bidouilleurs hors-pairs (musiciens de DJ shadow, Madlib): une vraie réussite.

mercredi 10 juin 2009

167: Colonel Bagshot "Six Days War".

Itzhak Rabin avec Moshe Dayan dans la vieille ville de Jérusalem lors de la guerre des Six-Jours.

Aux premières mesures de ce titre, les plus avisés reconnaîtront un sample utilisé par DJ Shadow pour l’un des titres de l'album “The Private Press”. Nous devons ce morceau à un obscur groupe psyché des années 1970 nommé colonel Bagshot. Comme son nom l'indique, le titre revient sur la guerre des Six -Jours qui opposa, en 1967, Israël et les pays arabes alentours. Nous allons donc nous intéresser à ce conflit, un tournant fondamental de l'histoire contemporaine dont on a encore du mal à mesurer toutes les conséquences.

Pour comprendre, il est indispensable de donner au moins deux dates:
- le 14 mars 1948: proclamation de l'État d'Israël, suivi dès le lendemain du premier conflit israélo-arabe. Israël l'emporte et dispose d'un territoire plus vaste que ne le prévoyait le plan de partage de l'ONU de 1947. Quelques 70 000 Palestiniens s'exilent.

- 1956: A la suite de la crise de Suez. Évacuation et démilitarisation du Sinaï par Israël. L'ONU y envoie des casques bleus. La liberté de navigation est garantie aux Israéliens dans le golfe d'Aqaba.

La période comprise entre la crise de Suez et le déclenchement de la guerre des Six jours est une période de calme relatif entre Israël et ses voisins arabes.

Cliquez sur la carte pour l'agrandir.



Mais à partir du milieu des années 1960, la situation se tend à nouveau avec la montée en force des organisations militaires palestiniennes et surtout la série de manœuvres diplomatiques et militaires du rais égyptien, Nasser. Ce dernier est alors le champion du panarabisme.

Le 7 avril 1967, lors d'une bataille aérienne, Israël abat six Mig égyptiens au dessus du lac de Tibériade.

Le 14 mai, prétextant une menace israélienne sur la Syrie, des unités de l'armée égyptienne pénètrent dans le Sinaï, au mépris des arrangements qui ont mis fin à l'occupation de la péninsule par Israël après la campagne de 1956. Deux jours plus tard, l'ONU répond positivement à la demande de l'Égypte de retrait des casques bleus de son territoire. Le 22 mai, Nasser annonce la fermeture du détroit de Tiran, qui commande l'accès au golfe d'Aqaba aux navires israéliens. Pour l'État hébreu, il s'agit d'un casus belli. Ce blocus risque en effet d'asphyxier le port d'Eilat, seul débouché d'Israël vers l'Afrique et l'Asie.


Le 30 mai, une alliance militaire place la Légion arabe jordanienne sous commandement égyptien, avant que les Irakiens ne les rejoignent, cinq jours plus tard. Israël redoute l'encerclement.

Cette série de coups de force vise avant tout à isoler l'État hébreu, à l'épuiser économiquement et moralement. Les radios arabes font dans la surenchère et en appellent à une "disparition du cantonnement sioniste en Palestine." La tension monte donc en flèche, d'autant plus qu'Israël n'obtient pas les soutiens occidentaux escomptés. Les concentrations de forces militaires dans la région inquiètent profondément et la mobilisation générale en Israël se met en place. Or les autorités savent bien que cette mobilisation ne peut être maintenue indéfiniment. Un gouvernement d'union nationale voit le jour. Le premier ministre Eshkol abandonne le portefeuille de la Défense au chef de l'état major de l'armée au moment de la crise de Suez, Moshe Dayan. Aussi, après une période de tergiversations, le gouvernement Eshkol se résout à attaquer sous la pression de l'opinion publique.

Moshe Dayan

La guerre débute le 5 juin avec l'attaque surprise de l'aviation israélienne qui détruit, en trois heures, l'ensemble de la force aérienne égyptienne restée au sol. Israël a dès lors la maîtrise du ciel. Les chars pénètrent dans le Sinaï. C'est le 7 juin que se déroule la grande bataille de blindés au cœur du désert, avec plus de 1000 chars de chaque côté. Dans le même temps, les Israéliens prennent le contrôle de la bande de Gaza, tandis qu'une unité de la marine s'empare de Charm-El-Cheikh.
La légion arabe bombarde les quartiers juifs de Jérusalem. La contre-offensive est foudroyante: le soir Tsahal s'est emparée de toutes les grandes villes de Cisjordanie, de Jérusalem-est et de la bande de Gaza. Le roi Hussein de Jordanie accepte le cessez-le-feu.

Le 7 juin 1967, l’armée Israélienne investit Jérusalem. Un groupe de parachutistes devant les "murs" du temple (photo David Rubinger).

Le 8 juin, les Israéliens atteignent le canal de Suez, ce qui met un terme à la bataille du Sinaï. Nasser se voit contraint au cessez-le-feu. Le bilan est lourd pour les Égyptiens: 10 000 morts, 5000 prisonniers.
Reste donc la Syrie, retranchée derrière ses positions fortifiées du Golan. En deux jours, les 9 et 10 juin, Israël s'empare du plateau; les Syriens s'inclinent, c'est l'arrêt général des combats.

Bilan:
- La superficie de l'État hébreu a quadruplé avec de nombreux gains: la péninsule égyptienne du Sinaï; la bande de Gaza (sous contrôle égyptien depuis 1948): la Cisjordanie (sous souveraineté jordanienne depuis 1950); Jérusalem-Est (Jordanien depuis 1948) et le Golan syrien. Désormais, près d'un million de Palestiniens sont administrés par des Israéliens.
- Israël parvient donc à desserrer l'étau arabe et détruit le potentiel militaire de ses principaux adversaires.
- Pour les pays arabes, cette défaite s'avère particulièrement humiliante. Nasser fait mine de démissionner le 9 juin, après la déroute de son pays, mais se ravise très vite. Et il est bien présent lors du sommet arabe de Khartoum (du 29 août au 1er septembre) au cours duquel les pays arabes votent une résolution, dites des 3 "non": "Non à la paix avec Israël, non à la reconnaissance d'Israël, non à la négociation avec Israël."

La défaite de 1967 signifie la mort du nassérisme (soit l'alliance du nationalisme panarabe et du progressisme tiers-mondiste prosoviétique). Pour les tenants du panarabisme (partis Baath au pouvoir en Syrie et en Irak dans les années soixante, Nasser), le nationalisme arabe est fondé sur l'unité de langue et de civilisation, ciments de l'union des peuples arabes, remplaçant ainsi l'unité de religion.
Or, la guerre des six jours met un terme à ce courant. Désormais, le nationalisme arabe va se teinter d'islamisme. Mohamed Charfi affirme: "l'échec de 1967 va donner des ailes au mouvement intégriste. (...) il va désormais devenir un refuge. (...) Les islamistes combattent l'idée de la défaite, proprement insupportable, par le déni des faits, le refus de l'avenir, le retour au passé. Les maigres acquis de modernité sont sacrifiés.

Char israélien sur le plateau du Golan (juin 1967).

- Dans le contexte de la guerre froide, le Conseil de sécurité de l'ONU reste paralysé et il faut attendre le 22 novembre pour qu'il vote la résolution 242. Particulièrement ambigüe, suffisamment floue pour contenter tout le monde, elle se prête à toutes les interprétations. Le texte affirme l'illégitimité de l'acquisition de territoires par la force. Il exige le retrait de Tsahal "de" (version anglaise) ou "des" (version française) territoires occupés (la formulation anglaise est volontairement ambigüe).

Quoi qu'il en soit, Israël fait le choix de conserver ses conquêtes. Israël refuse leur évacuation tant que ses voisins arabes ne reconnaîtront pas son existence. Ainsi, le 28 juin, la Knesset vote l'annexion des quartiers arabes de Jérusalem, tandis que les premières colonies font leur apparition en Cisjordanie et dans le Golan. Privés de leurs ressources et de leurs terres, de nombreux Palestiniens émigrent et s'installent dans des camps de réfugiés de Transjordanie, Syrie, et du Liban, territoires à partir desquels la résistance s'organise. L'occupation a aussi pour conséquence de diviser la société israélienne. Des intellectuels, notamment les écrivains Amos Oz et Yizhzar Smilansky, dénoncent alors les effets pervers de cette politique.

Avec l'occupation de la Cisjordanie, une nouvelle interprétation du sionisme se fait jour. Alors que depuis la création d'Israël (1948), le sionisme était une idéologie prônant la défense de l'Etat juif menacé par ses voisins arabes qui souhaitent sa disparition. Dans cette optique, il s'agit d'un nationalisme de survie qui répond à une nécessité existentielle.

Or, la guerre des Six-Jours change la donne. L'interprétation donnée au sionisme devient messianique et centrée sur la terre plutôt que sur le peuple. Il devient l'idéologie encourageant la colonisation juive en territoires occupés au nom du "Grand Israël", qui inclut "la Judée et la Samarie" (Cisjordanie). Comme le souligne l'historien Zeev Sternhell, "la colonisation des terres ne répond, elle, a aucune nécessité existentielle". A partir de cette date, de Gaulle reproche d'ailleurs à Israël de s'être métamorphosée en puissance occupante, après avoir été une citadelle assiégée.



- Paradoxalement, le passage de l'essentiel du peuple palestinien sous tutelle israélienne rend alors possible la création d'un futur Etat palestinien, ce qui relevait de l'utopie sous le régime jordanien.

Pour terminer, laissons la parole à Elie Barnavi qui retrace de manière limpide ce conflit pour le magazine L'Histoire:"(...) c'est la conquête du Sinaï qui a permis hier la paix avec l'Egypte [accords de Camp David: L'Égypte reconnaît l'État hébreu et obtient en contrepartie l'évacuation du Sinaï] en 1979, celle du Golan qui permettra la paix avec la Syrie (...). Car tel est le grand paradoxe de la guerre des six jours: les terres arbes conquises au cours d'une guerre dont il ne voulait pas ont servi à Israël de billet d'entrée dans le club des nations du Proche-Orient. Avant, on ne lui demandait rien, sinon de disparaître, et, en effet, il n'avait rien à offrir; après, comme il disposait de biens qui ne lui appartenaient pas, on a commncé peu à peu à lui demander de les rendre, moyennant la paix qu'on lui refusait auparavant".


* La seule solution à cet interminable conflit reste la création effective de deux Etats coexistants en paix. Et il faudra attendre les accords d'Oslo, en 1993, pour qu'Israéliens et Palestiniens se reconnaissent mutuellement. Ils aboutissent à un régime d'autonomie pour les Palestiniens et à la création d'une autorité spécifique. Pourtant 40% de la bande de Gaza et 70% de la Cisjordanie restent sous contrôle exclusif d'Israël jusqu'à ce qu'Ariel Sharon fasse évacuer en août 2005 les 21 colonies de la bande de Gaza.

En Cisjordanie, les colonies restent nombreuses et les rapports sont devenus exécrables entre une opinion israélienne obsédée par sa sécurité et des Palestiniens, victimes de conditions d'existence effrayantes dans le bande de Gaza, de plus en plus séduits par les thèses extrémistes du Hamas.



"Six Days War" Colonel Bagshot (1971)
(Merci à Cee Kay pour cette découverte).

At the starting of the week
At summit talks you'll hear them speak
It's only Monday
Negotiations breaking down
See those leaders start to frown
It's sword and gun day

Tomorrow never comes until it's too late

You could be sitting taking lunch
The news will hit you like a punch
It's only Tuesday
You never thought we'd go to war
After all the things we saw
It's April Fools day

Tomorrow never comes until it's too late

We'll all go running underground
And we'll be listening for the sound
It's only Wednesday
In your shelter dimly lit
Take some wool and learn to knit
Cause it's a long day

Tomorrow never comes until it's too late

You hear a whistling overhead
Are you alive or are you dead?
It's only Thursday
You feel a shaking on the ground
A billion candles burn around
Is it your birthday?

Tomorrow never comes until it's too late

Although that shelter is your home
A living space you have outgrown
It's only Friday
As you come out to the light
Can your eyes behold the sight?
It must be doomsday

Tomorrow never comes until it's too late

Ain't it funny how men think
They made the bomb, they are extinct
It's only Saturday

I think tomorrow's come I think it's too late
I think tomorrow's come I think it's too late
Think tomorrow's come I think it's too late

___________

Au début de la semaine
tu les entendais parler lors des négociations
nous ne sommes que lundi
les pourparlers sont au point mort
et les leaders froncent les sourcils
c'est le jour des épées et des flingues

demain ne viendra pas tant que nous sommes en retard

tu pourrais être assis en train de manger
les nouvelles vont t'asséner une droite
c'est seulement mardi
tu n'aurais jamais cru que tu devrais aller combattre
après tout ce que nous avons vu
c'est le 1er avril


demain ne viendra pas tant que nous sommes en retard

nous allons courir aux abris souterrain
à l'aguet du moindre bruit
nous ne sommes que mercredi
dans votre refuge obscure
prenez de la laine et apprenez à tricoter
car la journée sera longue

demain ne viendra pas tant que nous sommes en retard

vous entendez siffler au dessus de votre tête
êtes-vous mort ou bien en vie?
nous ne sommes que jeudi
vous sentez une secousse dans le sol
un milliard de bougies allumées
est-ce votre anniversaire?

demain ne viendra pas tant que nous sommes en retard

Bien que ce refuge soit votre maison
il est devenu trop petit pour vous
nous ne sommes que vendredi
alors que vous sortez de votre abris
vos yeux peuvent-ils voir?
ce doit être le jugement dernier


demain ne viendra pas tant que nous sommes en retard

n'est-ce pas drôle de voir les hommes penser
comment on fait les bombes, sans jamais savoir les désamorcer
nous ne sommes que samedi

je pense que demain arrive, mais il est trop tard (2X)
Pense que demain arrive, mais qu'il est trop tard.

Sources:

* L'histoire n°321, juin 2007, consacré à la guerre des Six-jours:
- Elie Barnavi: "5 juin 1967: Israël attaque", p32-p41.
- Mohamed Charfi: "Du côté des Arabes: l'insupportable défaite", p50-p52.
- E. Melmoux et D. Mitzinmacker: "Dictionnaire d'histoire contemporaine", Nathan, 2008.

Liens:

- Les “principaux points d'opposition entre Israéliens et Palestiniens” sur LeMonde.fr.
- une chronologie sur le Moyen Orient, mise au point par M.Augris.
- Retour sur le conflit israélo-palestinien, grâce au site de France 5.

lundi 8 juin 2009

166. Bob Dylan: "George Jackson".

Huey Newton, George Jackson et Angela Davis.


* Au cours des années soixante, dans le cadre du mouvement pour les droits civiques, la montée des contestations face à la stratégie non violente de Luther King entraîne la création d’organisation radicales qui justifient l’autodéfense face une police raciste et violente. En 1966, Huey P. Newton et Bobby Seale fondent le Black Panther Party (BPP) à Oakland (Californie), avec pour mission initiale :  
- de protéger les communautés locales des brutalités policières et du racisme.  
- d’établir des cliniques pour les familles pauvres qui ne peuvent pas se soigner convenablement.  
- de procurer de la nourriture aux écoliers.

*L’audience croissante du BPP, grâce notamment au soutien de personnalités emblématiques comme Elridge Cleaver ou Angela Davis, consterne les forces de police. Ces dernières harcèlent les militants du BPP et leurs cherchent des chicanes afin de les discréditer. Désormais, les membres du BPP sont traqués et emprisonnés dès que possible. La stratégie des Panthers qui consiste à former des coalitions rassemblant les classes populaires, quelque soit la couleur ou l’origine des individus, inquiète beaucoup.


Entre 1966 et 1971, le BPP et la police se livrent une guerre de tous les instants. Presque tous les leaders des Panthers sont emprisonnés à un moment donné, souvent pour des délits mineurs, et certains meurent en prison. George Jackson, condamné à un an de prison pour un vol de 70 dollars. Transféré dans le quartier de haute sécurité de la prison de Soledad à San Quentin, il y crée une antenne du BPP et se consacre aussi son temps à l’écriture (Soledad brothers : letters from prison). Désormais, les autorités l'accusent du meurtre d’un gardien de la prison.

Son cas intéresse alors
Angela Davis
. Cette militante du parti communiste et des Black Panthers, devient enseignante à l’Université de San Diego, en 1969. Elle milite à l’intérieur du parti communiste et des Black Panthers. Son activisme politique déplaît fortement au conseil directeur de l'université dont fait partie le gouverneur de l'État de Californie, un certain Ronald Reagan. Elle est congédiée avant même d'avoir pu donner son premier cours.


Celle qui se revendique comme "femme noire, communiste, révolutionnaire", ne se laisse pas impressionner et entame alors un bras de fer judiciaire avec Reagan. Le tribunal la rétablit dans ses fonctions, mais en juin 1970, l'Université l'expulse de nouveau.
Désormais, Angela est surveillée de près par le gouvernement. Symbole du militantisme noir, elle devient vite une personnalité de premier plan aux Etats-Unis et au-delà.


Depuis plusieurs mois, Angela Davis participe à de nombreux comités de libération de militants des Panthers emprisonnés, comme les fondateurs du BPP, Huey Newton et Bobby Seale. Or, depuis février 1970, elle s'intéresse au cas George Jackson avec lequel elle entretient des relations épistolaires suivies ( certaines de ses lettres figurent dans Soledad Brothers, Letters from prison). Davis étudie alors le dossier et considère qu'il n'existe pas de preuves contre Jackson et deux autres détenus, John Clutchette et Fleeta Drumgo, eux aussi accusés du meurtre d'un gardien de prison. A ses yeux, les autorités de la prison reprochent surtout aux trois hommes de prêcher la révolution auprès des autres prisonniers.


Dans le recueil de lettres Soledad Brothers, George Jackson dénonçait le racisme des autorités carcérales du pays. Pour Jackson, un grand nombre des délits reprochés à des Afro-américains s'expliquent avant tout par les conditions socio-économiques déplorables de la communauté noire. Angela Davis qui partage les analyses de Jackson s'engage alors dans une campagne active pour "libérer les frères de Soledad".
Le 7 août 1970, une prise d’otages menée par Jonathan Jackson, le frère du prisonnier, visant à libérer George Jackson tourne mal. Quatre personnes sont abattues (un juge, deux prisonniers et Jonathan) et trois autres sont grièvement blessées. Angela, en tant que membre du comité de soutien de George Jackson, est accusée par le FBI d’avoir procuré les armes qui ont permis ce coup de force. Activement recherchée, Angela Davis reste insaisissable pendant près d'un mois et son aura grandit. De nombreuses pancartes font bientôt leur apparition sur les murs et les portes : « Angela notre sœur, tu es la bienvenue dans cette maison ».

Angela Davis et Jonathan Jackson réclament la libération de George Jackson.

Arrêtée à New York, le 13 octobre 1970, de très lourdes charges pèsent sur elle puisqu'elle est accusée de meurtres et de séquestration. Elle risque donc la peine de mort.
Davis demeure en détention provisoire pendant seize mois au « Women’s Detension Center » de New York. L’opinion publique internationale se mobilise en sa faveur à l'instar de John Lenon et Yoko Ono qui lui dédient la chanson « Angela » ou encore les Rolling Stones qui composent pour elle « Sweet Black Angel ».



Prévert lui écrit un poème. Durant sa captivité, un mouvement de soutien international se crée (Free Angela Davis Movement). Des manifestations rassemblent des foules très nombreuses dans de très nombreuses villes. A Paris, 100.000 personnes demandent sa libération (Aragon et Sartre se trouvent en tête du cortège).
Lors de son procès, la machination montée montée par le FBI fait long feu et l'accusée est acquittée le 4 juin 1972. Angela Davis devient une figure clef de la contestation. Universellement connue, elle multiplie les combats: pour la paix au Viêt Nam, l’égalité des femmes, contre le racisme et l’oppression au sein du National Alliance against racist and political oppression.
George Jackson, quant à lui, est assassiné à la prison de Saint Quentin, le 28 août 1971. Les gardiens plaident la légitime défense face à une tentative d'évasion supposée. L'autopsie démontre pourtant que Jackson a été abattu d'une balle dans le dos alors qu'il était probablement allongé.
Cette mort pousse Dylan à composer un éloge, sobrement intitulé George Jackson.


Bob Dylan: "George Jackson" (1971).

Ci-dessous une version soul très réussie de la chanson de Dylan. J.P. Robinson y met tout son cœur avec une interprétation au bord des larmes.


J.P. Robinson: "George Jackson".


Archie Shepp: "Blues for brother George Jackson" (1972).

Plusieurs autres morceaux furent dédiés à George Jackson et son combat. Ce dernier privilégie la lutte armée et se défie des thèses non-violentes. Dans Soledad brothers, il écrit:"le concept de non-violence est une idée fausse. Il présuppose l'existence d'une compassion et d'un sens de la justice de la part de l'adversaire. Quand cet adversaire a tout à perdre et rien à gagner en exerçant la justice et la compassion, cette réaction ne peut qu'être négative." Les musiciens du free jazz, Arcjie Shepp, Cecil Taylor, Ornette Coleman, proches des Black Panthers, entendent "libérer" le jazz, aussi se retrouvent-ils dans les thèses de Jackson. Archie Shepp lui dédie ci-dessus un titre.


Bob dylan - "George Jackson" 1971 :

"I woke up this mornin',
There were tears in my bed.
They killed a man I really loved
Shot him through the head.
Lord, Lord,
They cut George Jackson down.
Lord, Lord,
They laid him in the ground.

Sent him off to prison
For a seventy-dollar robbery.
Closed the door behind him
And they threw away the key.
Lord, Lord, They cut George Jackson down.
Lord, Lord,
They laid him in the ground.

He wouldn't take shit from no one
He wouldn't bow down or kneel.
Authorities, they hated him
Because he was just too real.
Lord, Lord,
They cut George Jackson down.
Lord, Lord,
They laid him in the ground.

Prison guards, they cursed him
As they watched him from above
But they were frightened of his power
They were scared of his love.
Lord, Lord,
So they cut George Jackson down.
Lord, Lord,
They laid him in the ground.

Sometimes I think this whole world
Is one big prison yard.
Some of us are prisoners
The rest of us are guards.
Lord, Lord,
They cut George Jackson down.
Lord, Lord,
They laid him in the ground."

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" Me suis réveillé ce matin
avec des larmes dans mon lit
ils ont tué un homme que j'aimais vraiment
lui ont mis une balle dans la tête
seigneur, seigneur,
ils ont abattu George Jackson
seigneur, seigneur,
ils l'ont mis en terre

Ils l'ont envoyé en prison
pour un vol de 70 dollars
fermé la porte sur lui
et jeté la clef
seigneur, seigneur
ils ont abattu George Jackson
seigneur, seigneur,
ils l'ont mis en terre

il ne se laissait pas emmerder
il ne faisait ni courbettes ni révérences
les autorités le détestaient
parce qu'il était trop vrai
seigneur, seigneur
ils ont abattu George Jackson
seigneur, seigneur,
ils l'ont mis en terre

les matons le maudissaient
en le surveillant d'en haut
mais ils redoutaient son pouvoir
son amour leur faisait peur
seigneur, seigneur
ils ont abattu George Jackson
seigneur, seigneur,
ils l'ont mis en terre

parfois je vois le monde entier
comme une grande cour de prison
nous en sommes soit les prisonniers
soit les gardiens
seigneur, seigneur
ils ont abattu George Jackson
seigneur, seigneur,
ils l'ont mis en terre


Sources:
- Nicole Bacharan: "Les Noirs américains", éditions Panama, 2008.
- Ch. Gancel et Y. Delmas: "Protest songs", Textuel, 2005.

Liens:
- Angela Davis, la rebelle.

- D'autres titres consacrés au "black power" sur le blog.
- La musique au temps des Black Panthers.